Pannonie, partagèrent ainsi la nouvelle succession: Constance eut
pour sa part tout ce qui avait été donné à Hanniballianus, en sorte
qu'il posséda sans exception l'Asie entière et l'Égypte. Des états
de Delmatius, il eut la Thrace et Constantinople, supposé que cette
ville n'eût pas été dès auparavant détachée de la Thrace et donnée à
Constance par Constantin même, comme il y a lieu de croire. Constant
qui possédait déja l'Italie, l'Illyrie et l'Afrique, y joignit la
Macédoine et la Grèce. Il paraît que Constantin fut celui qui gagna le
moins dans ce partage. Il avait déja les Gaules, la Grande-Bretagne et
l'Espagne, dont la Mauritanie Tingitane était alors considérée comme
une dépendance: il ne remporta que des prétentions sur l'Italie, et des
droits contestés sur l'Afrique, dont Constant lui cédait une partie et
lui disputait l'autre. Ces différends entre les deux frères éclatèrent
bientôt par une rupture funeste à l'un des deux.
[Note latérale: VII. Rétablissement de S. Athanase.]
[Note latérale: Athan. ad monach. t. I, p. 349, et apol. contr. Arian.
t. I, p. 203.]
[Note latérale: Socr. l. 2, c. 2 et 3.]
[Note latérale: Theod. l. 2, c. 1 et 2.]
[Note latérale: Soz. l. 3, c. 1, 2.]
[Note latérale: Cedr. t. 1, p. 297.]
[Note latérale: Pagi, ad Bar.]
On convint dans cette conférence du rappel des évêques catholiques,
que Constantin abusé par les hérétiques avait exilés à la fin de sa
vie. Constance était depuis long-temps livré aux Ariens: après la
mort de son père, il s'était ouvertement déclaré en leur faveur. Ce
prêtre suborneur, dont j'ai parlé, déja maître absolu de l'esprit de
l'impératrice, s'était insinué bien avant dans la confiance du nouvel
empereur: il n'avait pas manqué de lui faire valoir sa fidélité à
lui remettre le testament de Constantin, dont le prince avait lieu
d'être content. Les deux Eusèbes, l'évêque de Nicomédie, et l'eunuque,
secondaient cet imposteur; et la cour, toujours esclave des favoris,
n'osait penser autrement. Cependant le jeune Constantin vint à bout
de rendre aux églises les évêques que la calomnie en avait chassés.
Dès avant son départ de Trèves, il avait adressé au peuple catholique
d'Alexandrie une lettre datée du 17 de juin, dans laquelle il supposait
que son père n'avait relégué Athanase en Gaule, que pour le soustraire
à la fureur de ses ennemis; il déclarait qu'il s'était efforcé
d'adoucir l'exil de cet homme apostolique, en lui rendant les mêmes
honneurs que le prélat aurait pu recevoir à Alexandrie; il admirait
sa vertu, soutenue de la grace divine, et supérieure à toutes les
adversités: _Puisque mon père_, ajoutait-il, _avait formé le pieux
dessein de vous rendre votre évêque, et qu'il ne lui a manqué que le
temps de l'exécuter, j'ai cru qu'il était du devoir de son successeur
de remplir ses intentions_. Comme Alexandrie était dans le partage de
Constance, le jeune Constantin, pour ne pas donner d'ombrage à son
frère, ne prenait dans cette lettre que le titre de César. Il mena
avec lui Athanase en Pannonie. Constant animé du même zèle le seconda
par ses instances. Ils parlèrent avec fermeté, et forcèrent leur
frère à consentir, malgré les favoris, au retour des exilés. Athanase
se présenta à Constance dans la ville de Viminacum: il continua son
voyage par Constantinople, où il s'arrêta quelques jours. En passant
par la Cappadoce, il vit encore à Césarée Constance qui revenait de
Pannonie en Syrie. Ce prince lui fit un accueil favorable; et le saint
prélat, après deux ans et demi d'absence, fut reçu dans Alexandrie
avec des acclamations de joie. Les autres évêques d'Égypte, que l'exil
d'Athanase avait alarmés et dispersés, se rallièrent comme sous
l'étendart de leur chef. Ce ne fut pas sans peine qu'Asclépas de Gaza
et Marcel d'Ancyre se remirent en possession de leurs siéges, dont les
Ariens s'étaient emparés.
[Note latérale: VIII. Rappel de S. Paul de C. P.]
[Note latérale: Socr. l. 2, c. 6.]
[Note latérale: Soz. l. 3, c. 3 et 4.]
[Note latérale: Vita Pauli, apud Phot. cod. 257.]
[Note latérale: Hermant. vie d'Ath. l. 4, c. 21, éclairciss.]
[Note latérale: Till. vie de S. Alex. et de S. Paul de C. P.]
[Note latérale: Vita Ath. in edit. benedict. t. I, p. 29.]
Alexandre, évêque de Constantinople, était mort peu de temps avant
Constantin, après avoir vécu quatre-vingt-dix-huit ans, et gouverné
vingt-trois ans son église. Dans les derniers moments de sa vie,
consulté par son clergé sur le choix de son successeur: _S'il vous
faut_, dit-il, _un prélat capable de vous édifier par son exemple,
et de vous instruire par sa doctrine, choisissez Paul: mais si vous
cherchez un homme habile dans la conduite des affaires, et propre
à réussir dans le commerce des grands, ces talents sont ceux de
Macédonius_. Ces dernières paroles du saint évêque partagèrent les
esprits. Ceux qui favorisaient l'arianisme nommèrent Macédonius:
c'était un diacre déja avancé en âge, qui entretenait avec les Ariens
une secrète intelligence. Il avait été brodeur dans sa jeunesse. Les
autres en plus grand nombre élurent Paul: ils l'emportèrent, et Paul
fut ordonné dans l'église de la Paix. Mais la division s'alluma dans la
ville. Eusèbe de Nicomédie, qui regardait ce siége d'un œil d'envie,
et qui désirait ardemment d'être l'évêque de la cour, profita de la
discorde. Il réussit à noircir Paul dans l'esprit de l'empereur, comme
il avait noirci Athanase: il le fit accuser par Macédonius. Celui-ci
attaqua ses mœurs, quoiqu'elles fussent irréprochables; il représenta
son élection comme une cabale, sous prétexte qu'il avait été installé
sans la participation des évêques de Nicomédie et d'Héraclée, à qui
il appartenait d'ordonner l'évêque de Constantinople: mais Eusèbe
et Théodore d'Héraclée, livrés à l'arianisme, avaient refusé leur
ministère. Constantin toujours trompé dans les derniers temps de sa
vie, exila dans le Pont le nouveau prélat, sans consentir cependant à
sa déposition. Athanase en passant par Constantinople fut témoin de son
retour; il le fortifia de ses conseils contre la persécution qui ne
tarda guère à se rallumer.
[Note latérale: IX. Constance retourne en Orient.]
[Note latérale: Jul. or. 1, p. 18 et 20. ed. Spanh.]
[Note latérale: Pagi, ad Bar.]
Constance, que la mort de son père avait rappelé de l'Orient, y
retournait en diligence. Les Perses avaient passé le Tigre. Avant la
mort de Constantin, Sapor était entré dans la Mésopotamie; mais sur la
nouvelle de la marche de l'empereur, il s'était retiré dans ses états:
il y demeura tranquille le reste de l'année. Dans l'été suivant, il
se remit en campagne, pour profiter de l'éloignement de Constance, ou
pour faire l'essai de la capacité du nouvel empereur. Il était secondé
d'un puissant parti dans l'Arménie. Les Arméniens alors divisés, sans
doute par les intrigues de Sapor, s'étaient révoltés contre leur
roi[91], et l'avaient forcé à se sauver sur les terres de l'empire avec
ceux qui lui étaient restés fidèles. Les rebelles, maîtres du pays,
s'étaient déclarés pour les Perses, et faisaient des courses sur la
frontière[92]. Sapor, de son côté, ravageait la Mésopotamie, et vint
mettre le siége devant Nisibe.
[Note 91: Τῆς χώρας ἐκείνης άρχοντι. Jul. or. 1, p. 20. Tillemont, t.
IV, p. 319, et Lebeau, après lui, ont cru voir dans ces mots la mention
d'un roi d'Arménie. Ce pays n'avait pas alors de souverain, son prince
légitime était captif chez les Perses, comme on le verra ci-après § 14.
Il est probable que par ces paroles un peu ambiguës, Julien n'a entendu
désigner qu'un seigneur arménien, qui, en l'absence du roi, cherchait à
défendre sa patrie contre les Perses.--S.-M.]
[Note 92: Les événements arrivés à cette époque en Arménie, ne nous
sont connus que par quelques phrases assez obscures, du premier
discours de Julien adressé à Constance. Tout ce qu'on y voit, c'est que
ce royaume fut le sujet principal de la guerre que Constance fit aux
Perses, dans le commencement de son règne, et que c'était sans doute le
même motif qui avait déja fait prendre les armes à Constantin. Ce n'est
pas assez, pour donner une idée suffisante des révolutions arrivées
en Arménie et de la part que les Romains y prirent. Je placerai après
le § XIII, un précis de tous ces événements, tiré des historiens
arméniens.--S.-M.]
[Note latérale: X. Antiquités de Nisibe.]
[Note latérale: Strab. l. 16, p. 747.]
[Note latérale: Plin. l. 6, c. 16, et l. 4, c. 17.]
[Note latérale: Dio. l. 35, § 6, t. 1, p. 80, et t. 22, p. 1056 et
1058. ed. Reim.]
[Note latérale: Plut. in Lucul. § 64.]
[Note latérale: Proc. bel. Pers. l. 1, c. 11 et 17.]
[Note latérale: Hier, quæst. in Genes. c. 10, v. 10, t. 3, p. 320. ed.
Vallars.]
[Note latérale: Zon. l. 13, t. II, p. 14.]
[Note latérale: Joseph. Antiq. l. 18, c. 9, et l. 20, c. 3.]
[Note latérale: Amm. l. 25, c. 8.]
[Note latérale: Steph. in Nisibis.]
[Note latérale: Till. Emp. t. 2, p. 194, 203 et 353.]
[Note latérale: Vaillant, in colon. t. 2, p. 140.]
[Note latérale: [Eckhel, doct. num. vet. t. 3, p. 517.]]
Cette ville était située dans la partie septentrionale et la plus
fertile de la Mésopotamie, à deux journées du Tigre, sur le fleuve
Mygdonius, au pied du mont Masius. C'était, selon saint Jérôme, celle
qui est nommée _Achad_ dans la Genèse, une des plus anciennes villes
du monde, bâtie par Nimrod en même-temps que Babylone et Edesse.
Nisibe, en langage phénicien, signifiait _colonnes_ ou _monceau de
pierres_[93]. Les Macédoniens, qui transportaient aux pays conquis
les noms de leur propre pays, donnèrent à cette contrée le nom de
_Mygdonie_, et à Nisibe celui d'_Antioche_[94]. Elle s'appelle encore
aujourd'hui _Nesibin_, dans le Diarbekr[95]. Elle était très-forte,
environnée d'un double mur de briques très-épais, et d'un double
fossé large et profond. Lucullus en fit le siége et s'en rendit
maître par surprise. Elle fut rendue aux rois d'Arménie. Artaban[96],
roi des Parthes, s'en étant emparé, en fit présent à Izatès roi de
l'Adiabène[97], par qui il avait été rétabli dans son royaume. Elle
fut reprise par Trajan, abandonnée par Hadrien, rendue aux Romains sous
Marc Aurèle. Septime Sévère l'honora du titre de colonie[98]. C'était
une digue, qui couvrait à la vérité la partie orientale de l'empire
contre les invasions des Perses, mais qui coûtait aux Romains beaucoup
de sang et de dépenses.
[Note 93: Le premier de ces sens est donné par Philon écrivain cité
dans Étienne de Byzance, et le second par Uranius, dans le même auteur.
Ces deux interprétations différentes, sont confirmées également par les
langues hébraïque et syriaque et par tous les autres idiomes de même
origine.--S.-M.]
[Note 94: _Totam eam_ (Adiabene) _Macedones Mygdoniam cognominaverunt,
a similitudine. Oppida; Alexandria, item Antiochia, quam Nisibin
vocant._ Plin. l. 6, c. 16.--S.-M.]
[Note 95: Voyez ce que j'ai dit sur cette ville, dans mes _Mémoires
historiques et géographiques sur l'Arménie_, t. I, p. 161.--S.-M.]
[Note 96: Ce prince, contemporain de Caligula et de Claude, fut le
troisième roi des Parthes du nom d'Artaban.--S.-M.]
[Note 97: C'est peut-être pour cette raison que Pline, l. 6, c. 16,
au lieu de placer cette ville dans la Mésopotamie, où elle se trouve
effectivement, la met dans l'Adiabène, province située à l'orient du
Tigre.--S.-M.]
[Note 98: On voit par les médailles qu'elle prit alors le nom de
_Septimia_.--S.-M.]
[Note latérale: XI. Sapor lève le siége de Nisibe.]
[Note latérale: Chron. Alex. vel Pasch. p. 387.]
[Note latérale: Hier. Chron.]
[Note latérale: Theoph. p. 28.]
Défendue par ses remparts, par une forte garnison, et par des habitants
aguerris, elle résista aux attaques de Sapor. Mais dans les trois
siéges qu'elle soutint contre ce prince, elle attribua surtout sa
délivrance aux prières de Jacques son évêque, prélat fameux par sa
sainteté et par ses miracles, et qui avait soutenu à Nicée et à
Constantinople la foi attaquée par les Ariens. Sapor se retira après un
siége de soixante et trois jours, et ramena en Perse son armée honteuse
et fatiguée, que la famine et la peste achevèrent de détruire.
[Note latérale: XII. Préparatifs de guerre contre les Perses.]
[Note latérale: Jul. or. 1. p. 18. ed. Spanh.]
[Note latérale: Liban. Basilic. t. 2, p. 126. et or. 10, p. 309.]
[Note latérale: Zon. l. 13, t. 2, p. 13.]
[Note latérale: Cod. Th. lib. 11, tit. 1, leg. 5, et ibi God.]
Cependant l'empereur arrivé à Antioche se disposait à marcher contre
les Perses. Les circonstances ne lui promettaient pas de grands
avantages. Il n'avait que le tiers des forces de son père; ses frères
ne lui prêtaient aucun secours: les vieilles troupes regrettaient
Constantin; elles méprisaient son fils: leur courage contre l'ennemi
s'était tourné en mutinerie contre leur chef; elles prétendaient lui
commander, parce qu'il ne savait pas s'en faire obéir. Ce fut un des
plus grands défauts de Constance; et la principale source des mauvais
succès qui ont déshonoré son règne et affaibli l'empire. En vain, pour
gagner le cœur et la confiance des soldats, le prince faisait avec eux
les exercices militaires, dans lesquels il excellait. La discipline
semblait avoir été ensevelie avec Constantin, et Constance ne fut
vaincu par les ennemis, qu'après s'être laissé vaincre par ses propres
légions. Cette première campagne lui fut pourtant assez heureuse. Les
Goths alliés l'aidèrent d'un renfort considérable, et continuèrent de
lui rendre de bons services dans toute la suite de cette guerre. Il
forma un corps de cavalerie semblable à celle des Perses, et dont les
hommes et les chevaux étaient couverts de fer[99]; il mit à la tête
le brave Hormisdas, qui en combattant pour les Romains, cherchait à
venger sa propre querelle. Comme les fonds nécessaires manquaient pour
la guerre, il augmenta les impositions, mais de peu, et pour peu de
temps; et afin de rendre cette surcharge moins onéreuse en général, il
ne voulut pas que ceux qui par leurs priviléges étaient exempts des
impositions extraordinaires, fussent dispensés de celle-ci.
[Note 99: Ce corps, dont les soldats se nommaient _Cataphractaires_ (en
grec κατάφρακτος, armé de pied en cap), était composé d'Arméniens, de
Mèdes, d'Arabes et d'autres Orientaux, au service des Romains.--S.-M.]
[Note latérale: XIII. Première expédition de Constance.]
[Note latérale: Jul. or. 1, p. 18-21. ed. Spanh. Liban. Basilic. t. 2,
p. 123 et 124. ed. Mor.]
[Note latérale: God. ad. Cod. Th. lib. 12, tit. 1, leg. 25.]
[Note latérale: Idat. chron.]
Étant parti d'Antioche au mois d'octobre[100], il arriva le 28 à Emèse,
passa par Laodicée et par Heliopolis. En approchant de l'Euphrate,
il engagea au service des Romains quelques tribus des Sarrazins. Les
Perses s'étaient déja retirés. Constance avança sans coup férir jusque
sur leurs frontières. La seule crainte de ses armes pacifia l'Arménie.
Les rebelles rentrèrent dans le devoir, renoncèrent à l'alliance des
Perses, et reçurent leur roi qu'ils avaient chassé[101]. On ne sait
si ce n'est pas à cette première expédition, qu'il faut rapporter ce
que Libanius raconte d'une ville de Perse. Elle fut prise d'emblée:
Constance fit grace aux habitants; mais il les obligea de quitter le
pays, et les envoya en Thrace dans un lieu sauvage et inhabité, où ils
s'établirent. L'auteur ne marque le nom ni de la ville prise, ni de
celle qui fut fondée en Thrace. L'empereur ramena son armée à Antioche
vers la fin de décembre[102], et prit le consulat pour la seconde fois
avec son frère Constant.
[Note 100: Il était dans cette ville le 11 de ce mois.--S.-M.]
[Note 101: Voyez la note ajoutée ci-devant § IX, p. 402, et ci-après §
XIV.--S.-M.]
[Note 102: On connaît une loi de Constance, datée de cette ville, le 27
décembre 338. Il était à Laodicée le 1er février 339; à Héliopolis
le 12 mars; à Antioche le 31, et à Constantinople le 13 août.--S.-M.]
[Note latérale: XIV. [Révolutions arrivées en Arménie.]]
[Note latérale: Faustus de Byzance, hist. d'Arménie, en Arm. l. 3, c.
3-11.]
[Note latérale: Moses Choren. hist. Arm. en Armen. l. 2, c. 89, et l.
3, c. 2-10.]
--[Pour mieux faire connaître toute l'importance et les véritables
motifs de la guerre que Constance eut à soutenir contre le roi de
Perse, il est nécessaire d'exposer l'état intérieur de l'Arménie, qui
en fut, à ce qu'il paraît, la principale cause. Tiridate, le premier
roi chrétien de ce pays, avait cessé de vivre en l'an 314, après un
règne de cinquante-six ans[103]. A l'imitation de ses prédécesseurs,
il fut l'allié des Romains, en ménageant cependant les rois de Perse,
qui l'entraînèrent plusieurs fois dans des alliances passagères[104].
Son fils, Chosroès II, fut placé sur le trône par les Romains[105],
qui lui fournirent une armée commandée par un certain Antiochus[106].
Il suivit une politique à peu près semblable: tranquille du côté de
l'empire, pour l'être également du côté de l'orient, il se soumit à
payer un tribut à la Perse. Cette soumission honteuse ne lui procura
cependant pas le repos qu'il cherchait; il fut constamment harcelé par
les Alains, les Massagètes et les autres Barbares du Nord, excités sous
main par les Perses, et qui franchirent plusieurs fois le mont Caucase,
pour faire des irruptions dans l'Arménie. Chosroès prit enfin le parti
de rompre avec de perfides alliés, et d'implorer contre eux le secours
des Romains. Il mourut alors, après un règne de neuf ans, et il laissa
la couronne à son fils Diran, qui monta sur le trône en la dix-septième
année de Constantin, en l'an 322. Arschavir, de la race de Camsar[107],
le plus illustre des princes arméniens, le premier en dignité après
le roi, saisit les rènes du gouvernement et conserva la couronne à
Diran, qui, soutenu par les Romains, battit les Perses et les chassa
de l'Arménie. Ce nouveau roi imita la conduite de son prédécesseur;
en payant également tribut aux Romains et aux Perses, il chercha à
garder la neutralité entre les deux empires. Il fut la victime de cette
politique insensée.
[Note 103: On voit que Gibbon (t. 2, p. 161 et 349-356, et 368; t. 3,
p. 463) a cherché à faire usage dans son histoire, des renseignements
fournis par Moïse de Khoren, le seul des historiens arméniens qui ait
été traduit en latin (Lond. 1736, 1 vol. in-4º). Gibbon ne s'est pas
aperçu de toutes les difficultés chronologiques que présentent les
récits de cet écrivain. Il n'a pas songé à toutes les discussions
critiques, que son texte devait subir, avant que de le combiner avec
les récits des auteurs occidentaux. Faute d'une telle attention, Gibbon
a rendu les renseignements qu'il y a puisés, plus fautifs qu'ils ne
le sont dans l'original. Ce jugement s'applique même à tout ce que
l'historien anglais a tiré de l'auteur arménien. L'histoire de Moïse
de Khoren a été pour moi l'objet d'un travail particulier, dans lequel
j'ai discuté son texte de tout point; et c'est avec confiance que je
présente les résultats que je place ici, et ceux qui entreront dans la
suite de mon travail supplémentaire. Pour faire juger de la différence,
qui existe sur ce point, entre moi et Gibbon, je me contenterai de
remarquer, qu'il a commis presque partout un anachronisme d'une
trentaine d'années, d'où il s'ensuit qu'il rapporte au règne de
Constance beaucoup d'événements, arrivés du temps de Constantin. Il n'a
donc pu reconnaître la liaison véritable qui existe entre l'histoire
romaine et celle d'Arménie, ni se faire une juste idée des raisons qui
portèrent Constantin, vers la fin de sa vie, à faire la guerre aux
Perses, non plus que des motifs qui retinrent si long-temps Constance
dans l'Orient. Il n'en a même fait aucune mention.--S.-M.]
[Note 104: On sait que Tiridate fut obligé, vers la fin de son règne,
de soutenir une guerre contre Maximin, à cause de son attachement pour
le christianisme. Voyez ci-devant, l. 1, p. 76 et 77. Il paraît que,
antérieurement, il avait, comme allié des Perses, soutenu plusieurs
guerres contre les Romains; nous en avons pour preuve le surnom
d'_Armeniacus Maximus_, que Galérius prenait pour la sixième fois,
eu l'an 311, comme on le voit par l'édit qu'il publia au sujet des
chrétiens. Voyez Euseb. _Hist. eccl._, l. 8, c. 17.--S.-M.]
[Note 105: Selon l'historien Moïse de Khoren (l. 2, c. 76), Tiridate,
son père, aurait eu, avant son avénement, des relations intimes avec
Licinius; on pourrait croire alors que ce fut cet empereur, qui rendit
à Chosroès la couronne de ses aïeux. Licinius, depuis la mort de
Maximin, arrivée au mois d'août de l'an 313, était le maître de tout
l'Orient, et par conséquent en mesure de secourir les Arméniens.--S.-M.]
[Note 106: Il est question dans le Code Théodosien (l. 3, _de inf. his
quœ sub tyr._), d'un Antiochus qui vivait à la même époque, et qui
était, en 326, préfet des veilles à Rome, _præfectus vigilum_. On voit
dans un fragment du même ouvrage récemment découvert par M. Amédée
Peyron, et inséré dans le t. 28 des Mémoires de l'académie de Turin,
que cet Antiochus occupait déja les mêmes fonctions en l'an 319. Il se
pourrait qu'il eût été antérieurement envoyé en Arménie.--S.-M.]
[Note 107: Les princes de la famille Camsaracane descendaient de
la branche des Arsacides, qui régnait dans la Bactriane. Ils se
réfugièrent en Arménie, sous le règne de Tiridate pour fuir les
persécutions des Perses; ils y reçurent de ce prince les provinces
d'Arscharouni et de Schirag, dans l'Arménie centrale, sur les bords de
l'Araxes. Ils en conservèrent la possession jusqu'au huitième siècle.
Voyez ce que j'ai dit à ce sujet, dans mes _Mémoires historiques
et géographiques sur l'Arménie_, t. 1, p. 109, 111 et 112 et
_passim_. Voyez aussi un article que j'ai inséré dans la _Biographie
universelle_, t. 33, p. 324.--S.-M.]
[Note latérale: [Faust. Byz Hist. d'Ar. l. 3, c. 12-20.]
[Note latérale: Moses Choren. Hist. Arm. l. 3, c. 11-18.]]
--Diran était dépourvu des qualités nécessaires à un roi, et l'Arménie
ne fut sous son gouvernement qu'un théâtre de troubles. Plusieurs
familles puissantes persécutées par lui embrassèrent secrètement le
parti du roi de Perse, et favorisèrent les projets qu'il avait contre
l'Arménie. Un traître nommé Phisak, chambellan du prince arménien,
s'entendit avec Varaz-schahpour, gouverneur[108] de l'Atropatène[109],
pour livrer son maître au roi de Perse. Excité par leurs sourdes
manœuvres, celui-ci ne tarda pas à montrer des intentions hostiles,
prétendant que Diran avait manifesté le désir de chasser de la Perse
la race de Sasan, pour y replacer sa famille qui y avait régné
autrefois. Le gouverneur de l'Atropatène, qui était d'accord avec le
traître Phisak, sollicita une entrevue avec le roi d'Arménie, sous
le prétexte de lui demander une explication: elle lui fut accordée.
Varaz-schahpour entra alors en Arménie suivi de trois mille Perses,
et il parvint dans le canton d'Abahouni[110], non loin des sources du
Tigre et de l'Euphrate; là, au milieu d'une partie de chasse, secondé
par ses infâmes auxiliaires, il surprend le roi sans défense, et
il l'emmène prisonnier avec sa femme et le prince Arsace son fils.
Diran fut à peine en la puissance de son ravisseur, que ce barbare
le priva de la vue en lui faisant passer un charbon ardent sur les
yeux; il le conduisit ensuite dans l'Assyrie où se trouvait Sapor. Les
Arméniens, avertis trop tard du malheur de leur souverain, se mirent
à la poursuite du général persan; mais ils ne purent l'atteindre,
et quelques ravages commis sur le territoire ennemi furent la seule
satisfaction qu'ils obtinrent. Tous les princes et les grands de
l'Arménie, fidèles à la cause de leur patrie, s'assemblèrent pour
aviser aux moyens de sauver l'état des malheurs qui le menaçaient. Ils
résolurent d'un commun accord d'implorer l'assistance des Romains;
Arschavir prince de Schirag, et Antiochus prince de Siounie[111],
furent envoyés à Constantinople, pour y demander du secours. C'est en
l'an 337 que cette révolution arriva. Il est facile de voir qu'elle fut
la principale cause de la déclaration de guerre que Constantin fit aux
Perses, et de l'expédition qu'il entreprit contre eux cette même année.
Elle fut interrompue par sa mort, qui arriva dans ces circonstances;
mais elle fut continuée par Constance, qui était à Antioche quand son
père cessa de vivre. Il y avait seize ans que Diran régnait, quand il
fut aveuglé par le perfide Varaz-schahpour.