accorda de grands priviléges, entre autres celui qu'on appelait le
droit italique. C'était l'exemption de capitation et de taille, et le
droit de suivre dans les actes et dans les contrats les mêmes lois
et les mêmes coutumes que suivait l'Italie. Le peuple y fut divisé
comme à Rome, en curies et en tribus. Il institua la même distinction
entre les ordres, les mêmes magistrats, revêtus des mêmes droits et
des mêmes honneurs. Il y établit un sénat: mais quoique ces sénateurs
fussent créés sur le modèle de ceux de Rome, leur autorité ne fut
jamais égale. Les offices exercés pendant un certain temps dans la
cour des empereurs, y donnaient entrée. Selon quelques auteurs, ce
n'était qu'un sénat du second ordre, et les membres n'avaient que le
titre de _Clari_, au lieu que les sénateurs de Rome étaient appelés
_Clarissimi_. Thémistius va jusqu'à dire que, vingt-cinq ans après
Constantin, ce sénat avait encore si peu de considération, que
l'ambition d'y parvenir était taxée de folie; et du temps de Théodose
Ier, il avoue que ces sénateurs, qu'on appelait Pères Conscripts,
étaient fort au-dessous de ce titre. Ce n'est pas que les empereurs
n'eussent tâché de donner à leur sénat tout l'éclat qu'ils pouvaient
lui communiquer; mais ce ne fut jamais qu'une lumière réfléchie:
celui de Rome brillait de son propre fonds, et par l'antiquité de
sa noblesse. Cette distinction primordiale, entre les deux sénats,
se maintint dans l'opinion publique, malgré tous les efforts de la
puissance souveraine pour la faire disparaître. Ajoutez que les
empereurs firent tout pour relever le nouveau sénat, excepté la seule
chose qui peut vraiment illustrer une compagnie politique; ils ne lui
donnèrent aucune part dans le gouvernement, et ne le respectèrent pas
assez pour le rendre respectable à leurs sujets. Constantin fit une
espèce de partage entre Rome et Constantinople: il déclara celle-ci
capitale de toute l'étendue comprise du Septentrion au Midi, entre
le Danube et les extrémités de l'Égypte, et d'Occident en Orient,
entre le golfe Adriatique et les frontières de la Perse. Il y mit le
siége du préfet du prétoire d'Orient, et la détacha de la province
d'Europe[57], et de la métropole d'Héraclée, pour la juridiction civile
et ecclésiastique. Mais son église ne fut érigée en patriarchat qu'au
concile de Chalcédoine en 451; ce qui fut jusqu'au commencement du
treizième siècle un sujet de contestation entre cette église et celle
de Rome. Constance établit ensuite un préfet de la ville; et la coutume
s'introduisit que des deux consuls l'un résidât à Rome, l'autre à
Constantinople.
[Note 57: L'une des divisions administratives de la Thrace.--S.-M.]
[Note latérale: VI. Autres établissements.]
[Note latérale: Cod. Th. l. 13, t. 3.]
[Note latérale: Hist. Misc. l. 21, apud Murat. t. 1, p. 151.]
[Note latérale: Zonar. l. 14, t. 2, p. 52.]
[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 4, c. 36, 37.]
[Note latérale: Just. nov. 43 et 59.]
[Note latérale: Leon, nov. 12.]
[Note latérale: Ducange, Const. Christ. l. 2, c. 9, p. 150 et 151.]
[Note latérale: Till. art. 65.]
Le fondateur voulut encore que sa ville partageât l'empire des
sciences. Il y institua des écoles célèbres, dont les professeurs
jouissaient de grands priviléges. Elles subsistèrent jusqu'à Léon
l'Isaurien. La bibliothèque commencée par Constance, augmentée et
placée dans un bel édifice par Julien, mise par Valens sous la garde
de sept antiquaires, montait à cent vingt mille volumes quand elle
fut brûlée sous Basilisque. Zénon la rétablit, et elle était déja
fort nombreuse, lorsque ce même Léon, destructeur barbare de toute
science, comme il eût voulu l'être de toute orthodoxie, la fit
brûler avec le chef et les douze savants associés qui en avaient la
direction. Constantin s'était contenté de fournir les églises de
Constantinople d'exemplaires de l'Écriture sainte. Eusèbe nous donne
la lettre par laquelle ce prince le prie de faire copier sur du
parchemin bien préparé, par les plus habiles écrivains, cinquante de
ces exemplaires, et de les lui envoyer dans deux chariots, sous la
conduite d'un diacre de Césarée. Il chargea en même temps le receveur
général de la province de faire les avances nécessaires. Ses ordres
furent promptement exécutés, et l'empereur accoutumé à donner à ses
peuples la subsistance corporelle, distribua aux églises avec encore
plus de joie cette divine nourriture. Sa prévoyance s'étendit jusque
sur les morts. Pour leur procurer gratuitement la sépulture, il fit don
à l'église de Constantinople de neuf cent cinquante boutiques exemptes
de toute imposition. Le loyer, dont cette exemption augmentait la
valeur, était employé à gager un pareil nombre de personnes destinées
au soin des funérailles dont ils faisaient tous les frais. On les
appelait _Decani_, _Lecticarii_, _Copiatæ_. Ils étaient au rang des
clercs. L'empereur Anastase en augmenta le nombre jusqu'à onze cents.
Cette institution paraîtra peut-être de peu de conséquence, mais elle
épargnait aux pauvres un surcroît de larmes; et la sépulture de ceux
qui mouraient dans l'indigence, n'était plus pour leurs enfants un
second dommage.
[Note latérale: VII. Nouvel ordre politique.]
[Note latérale: Vict. epit. in Hadriano, p. 204.]
C'est au temps de la fondation de Constantinople, qu'on doit, ce me
semble, rapporter le nouvel ordre établi dans l'empire. Hadrien avait
introduit des changements dans les emplois, tant civils que militaires:
il avait réglé les offices de la maison des princes. Dioclétien et
Constantin y firent encore quelques innovations. Les détails ont
échappé à l'histoire: ces objets ne lui appartiennent en effet,
qu'autant qu'ils intéressent l'administration publique. Ce sont aussi
les seuls auxquels nous allons nous arrêter.
[Note latérale: VIII. Nouvelle division de l'empire.]
[Note latérale: Euseb. hist. eccl. l. 8, c. 13.]
Jusqu'à l'abdication de Dioclétien, l'empire n'avait formé qu'un corps
indivisible. Le partage qui se fit alors entre les deux empereurs et
les deux Césars, le sépara en quatre départements, dont chacun avait
son préfet du prétoire et ses officiers. Constantin et Licinius étant
restés seuls souverains, ce vaste empire ne fut plus divisé qu'en deux
parties: Constantin réunit à sa domination ce qu'avait d'abord possédé
Sévère, et ensuite Maxence; Licinius joignit à l'héritage de Galérius
tout l'Orient, après la défaite et la mort de Maximin. La première
guerre contre Licinius fit acquérir à Constantin la plus grande
partie de ce que son rival possédait en Europe; et par la seconde il
devint seul maître de tout l'empire. Le titre de capitale donné à
Constantinople, sans être ôté à la ville de Rome, produisit la nouvelle
division d'empire d'Orient et d'empire d'Occident: c'était à peu près
le même partage que celui des états de Constantin et de Licinius, avant
la bataille de Cibalis.
[Note latérale: IX. Quatre préfets du prétoire établis.]
[Note latérale: Zos. l. 2, c. 33.]
[Note latérale: De la Barre, Mém. de l'Αcad. des Inscrip. t. 8, p. 450.]
[Note latérale: Giannone, Hist. de Naples, l. 2, c. 1.]
Constantin sentit bien que, pour faire obéir ces deux grands corps, et
les rendre, pour ainsi dire, plus flexibles, il était nécessaire de
les subdiviser encore. L'exemple de Dioclétien lui avait appris à ne
pas se donner des collègues ou des subalternes qui fussent eux-mêmes
souverains. Il se réserva la souveraineté toute entière, et se contenta
de créer quatre préfets du prétoire, au lieu des deux qui avaient
servi de lieutenants aux empereurs, depuis que la puissance avait été
réunie entre les mains de Constantin et de Licinius. Ces quatre préfets
avaient à peu près le même district qu'avaient eu les deux empereurs
et les deux Césars, selon la division de Dioclétien. Ces districts
étaient ceux d'Orient, d'Illyrie, d'Italie et des Gaules. Ils se
subdivisaient en plusieurs parties principales qu'on appelait diocèses,
dont chacun comprenait plusieurs provinces. L'Orient renfermait cinq
diocèses: l'Orient propre, l'Égypte, l'Asie, le Pont, la Thrace.
L'Illyrie n'en contenait que deux: la Macédoine et la Dacie. Sous le
nom de Macédoine était comprise toute la Grèce. Ces deux préfectures
formaient l'empire d'Orient. Celui d'Occident contenait les deux
autres. L'Italie comprenait trois diocèses: l'Italie propre, l'Illyrie
occidentale, et l'Afrique. Les Gaules en avaient le même nombre:
savoir, la Gaule proprement dite, la Bretagne, et l'Espagne à laquelle
était jointe la Mauritanie Tingitane. Chacun de ces diocèses était
gouverné par un vicaire du préfet, auquel les gouverneurs immédiats
des provinces étaient subordonnés. Le diocèse d'Italie avait seul deux
vicaires, dont l'un résidait à Rome, l'autre à Milan. Le rang des
gouverneurs variait aussi bien que leur nom, selon les divers ordres
de dignité qu'il avait plu à l'empereur d'établir entre les provinces.
Les plus considérables de celles-ci donnaient à leurs gouverneurs le
titre de consulaires; à la tête de celles du second rang étaient les
correcteurs; les présidents gouvernaient celles du dernier ordre.
[Note latérale: [Malal. l. 13, part. 2, p. 3 et 5.]
[Note latérale: Amm. l. 14, c. 8.]
[Note latérale: Reland. Palæstin. l. 1, c. 34.]]
[Constantin fit aussi quelques changements dans la division et la
circonscription des provinces de l'empire. La Commagène qui séparait la
Syrie de l'Osrhoène, et qui avait formé autrefois un état particulier,
fut séparée de la Syrie, avec quelques autres portions de territoire,
et elle fut érigée en province. L'Euphrate qui la bornait à l'Orient
dans toute sa longueur, lui fit donner le nom d'Euphratèse; elle fut
aussi appelée _Césareuphratense_, et la ville d'Hiérapolis, célèbre par
ses superstitions et par le culte qu'elle rendait à la grande déesse
des Syriens, sur lequel nous avons un traité curieux de Lucien, devint
la métropole de ce nouveau gouvernement. La troisième Palestine, ou
la Palestine salutaire, formée de l'ancienne Idumée et des portions
de l'Arabie qui s'étendent entre l'Égypte et la Syrie, ainsi que la
Phrygie salutaire, furent aussi des provinces de la création du même
empereur]--S. M.
[Note latérale: X. Des maîtres de la milice.]
[Note latérale: Zos. l. 2, c. 32, et 33.]
[Note latérale: Notit. Imp.]
[Note latérale: Till. art. 83.]
Les préfets du prétoire qui n'étaient dans leur institution que les
capitaines de la garde du prince, étaient devenus très-puissants dès le
règne de Tibère. C'étaient eux qui levaient, payaient, punissaient les
soldats; ils recueillaient les impôts par leurs officiers; ils avaient
le maniement de la caisse militaire, et l'inspection générale de la
discipline des armées. Les troupes leur étaient dévouées, parce qu'ils
les tenaient sous leur main. Constantin leur laissa la supériorité sur
les autres magistrats; mais il les désarma; il en fit des officiers
purement civils, de judicature et de finance. Il leur ôta l'autorité
directe sur les gens de guerre, qu'ils continuèrent pourtant de payer.
Pour remplir toutes les fonctions qui concernent le maintien de la
discipline, il créa deux maîtres de la milice, l'un pour la cavalerie,
l'autre pour l'infanterie. Ces deux emplois se réunirent dans la même
personne sous les enfants de Constantin; mais le nombre des maîtres de
la milice s'accrut ensuite; on en trouve jusqu'à huit dans la notice de
l'empire, faite du temps de Théodose le Jeune. Ils n'avaient au-dessus
d'eux dans l'ordre des dignités, que les consuls, les patrices, les
préfets du prétoire et les deux préfets de Rome et de Constantinople.
Zosime accuse Constantin d'avoir affaibli la discipline, en séparant
l'emploi de payer les troupes du droit de les punir: ces deux fonctions
réunies auparavant dans le préfet du prétoire, contenaient les soldats
dans le devoir, en leur faisant appréhender le retranchement de leur
solde. Un autre inconvénient, selon lui, qui me paraît plus réel,
c'est que ces nouveaux officiers, et plus encore leurs subalternes,
dévoraient par de nouveaux droits la substance du soldat.
[Note latérale: XI. Patrices.]
[Note latérale: Zos. l. 2, c. 40.]
[Note latérale: God. ad Cod. Th. t. 2, p. 75.]
[Note latérale: Ducange, Gloss. Lat. Patricius.]
Pour rabaisser d'un degré les préfets du prétoire, et diminuer d'autant
leur puissance et leur fierté, l'empereur institua une nouvelle dignité
qu'il éleva au-dessus d'eux: c'était celle des patrices. Ce n'était
qu'un honneur sans fonction. Le patrice cédait le rang aux consuls;
mais il conservait ordinairement ce titre pendant toute sa vie. Il
pouvait y en avoir plusieurs: Aspar, sous Théodose le Jeune, est appelé
le premier des patrices.
[Note latérale: XII. Des ducs et des comtes.]
[Note latérale: Zos. l. 2, c. 33.]
[Note latérale: Aurel. Vict. Proc. Ædif. l. 4, c. 7.]
[Note latérale: Amm. l. 27, c. 5.]
[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 4, c. 1.]
[Note latérale: Pancirol. in notit. or. c. 4, 36, 139.]
[Note latérale: God. ad Cod. Th. t. 2, p. 101.]
[Note latérale: Till. art. 84.]
Sous les empereurs précédents, le nom de duc qui, dans l'origine,
signifiait un chef, un conducteur, avait été particulièrement appliqué
aux commandants des troupes distribuées sur les frontières, pour les
défendre contre les incursions des Barbares. Ces troupes, placées de
distance en distance dans des camps retranchés et dans des forts,
formaient comme une barrière autour de l'empire. Zosime loue Dioclétien
d'avoir fortifié cette barrière, et reproche à Constantin de l'avoir
dégarnie, en retirant une grande partie des soldats dans des villes
qui n'avaient pas besoin de garnison: ce qui causa, dit-il, plusieurs
maux en même temps; l'entrée fut ouverte aux Barbares; les soldats
par leurs rapines et leur insolence vexèrent les villes jusqu'à en
faire déserter plusieurs, et les villes par leurs délices et leurs
débauches énervèrent les soldats. Mais d'autres auteurs, même païens,
louent ce prince d'avoir multiplié les forts des frontières; et
l'histoire en nomme entre autres un des plus considérables, qu'elle
appelle _Daphné de Constantin_, qu'Ammien Marcellin place au-delà,
Procope en-deçà du Danube dans la seconde Mésie[58]. Les ducs, dont
nous parlons, veillaient chacun à la défense d'une frontière. C'était
une dignité supérieure à celle de tribun; ils étaient perpétuels;
et afin de les attacher au département qu'ils défendaient, on leur
assignait aussi-bien qu'à leurs soldats les terres limitrophes des
Barbares, avec les esclaves et les bestiaux nécessaires pour les mettre
en valeur. Ils les possédaient en toute franchise, avec droit de les
faire passer à leurs héritiers, à condition que ceux-ci porteraient
les armes. Ces terres s'appelaient _bénéfices_; et c'est, selon un
grand nombre d'auteurs, le plus ancien modèle des fiefs. Quelques-uns
de ces commandants de frontière furent honorés par Constantin du titre
de comte, plus relevé alors que celui de duc. Les comtes étaient
d'ancienne institution: dès le temps d'Auguste on voit des sénateurs
choisis par le prince pour l'accompagner dans ses voyages, et pour lui
servir de conseil. Ils furent ensuite distingués en trois ordres, selon
le plus ou le moins d'accès qu'ils avaient auprès du prince: on les
appelait _comites Augusti_; ce qui ne désignait qu'un emploi. On en fit
ensuite une dignité. Ce titre fut donné aux principaux officiers du
palais, au gouverneur du diocèse d'Orient, et à plusieurs de ceux qui
commandaient les armées dans les provinces.
[Note 58: Des médailles avec la légende CONSTANTIANA. DAFNE. furent
frappées en mémoire de la fondation de cette forteresse. La Notice
de l'empire fait mention de corps de troupes soumises au maître de
la milice de Thrace, nommée _Balistarii Dafnenses_ et _Constantini
Dafnenses_. Ils étaient sans doute chargés de la défense de la même
place. Elle fut probablement construite après les victoires remportées
par Constantin sur les Goths. Voyez ci-après, § 16.--S.-M.]
[Note latérale: XIII. Multiplication des titres.]
[Note latérale: Pancirol. not. Or. c. 2.]
La qualité de _noble_ était depuis près d'un siècle attachée à la
personne des Césars. Celle de _nobilissime_ était née quelque temps
avant Constantin: il la donna à ses deux frères Julius Constance
et Hanniballianus, avec la robe d'écarlate brodée d'or. Ce nom fut
ensuite affecté aux fils des empereurs, qui n'avaient pas encore
celui de César. Ce fut vers ce temps-là qu'on vit se multiplier les
titres fastueux, qui s'attachèrent aux divers grades de dignité, de
commandement, de magistrature. Les noms d'illustres, de considérables
(_spectabiles_), de clarissimes, de perfectissimes, de distingués
(_egregii_), eurent entre eux une gradation marquée. C'était une grande
affaire de les bien ranger dans sa tête, et une faute impardonnable de
les confondre. Le style se hérissa d'épithètes enflées, et se chargea
d'une politesse exagérée. On convint de s'humilier et de s'enorgueillir
tour à tour en donnant et recevant les noms de sublimité, d'excellence,
de magnificence, de grandeur, d'éminence, de révérence, et de quantité
d'autres dont le rapport était toujours frivole et souvent ridicule. Le
mérite baissa en même proportion que haussèrent les titres.
[Note latérale: XIV. Luxe de Constantin.]
[Note latérale: Jul. in Cæs. p. 318 et 336 ed. Spanh.]
[Note latérale: Vict. epit. p. 224.]
[Note latérale: Cedren. t. 1, p. 295.]
[Note latérale: Ducange, de numm. inf. ævi, c. 17.]
[Note latérale: La Bléterie, note sur les Césars de Julien, p. 212 et
213.]
Quoique toute cette vanité eût commencé avant Constantin, et qu'elle
se soit augmentée après lui, il mérite qu'on lui en attribue une
partie. Fondateur de Constantinople, il en pouvait être le législateur:
c'était l'occasion la plus favorable de réformer les mœurs, et de
les ramener à l'ancienne sévérité. Au lieu d'orner ses sénateurs et
ses magistrats de tant de pompe extérieure, il eût pu les décorer de
vertus en resserrant les nœuds de la discipline. Sa ville n'eût rien
perdu de son éclat; elle aurait gagné du côté de la solide et véritable
grandeur: Rome et tout l'empire auraient profité de cet exemple. Mais
Constantin aimait l'appareil; et les reproches que lui fait Julien
quoique envenimés par la haine, ne paraissent pourtant pas destitués
de fondement. Il multiplia sur l'habit impérial les perles, dont
Dioclétien avait introduit l'usage; il affectait de porter toujours
le diadème, dont il fit une espèce de casque ou de couronne fermée
et semée de pierreries. Il donna cours au luxe en enrichissant trop
certains particuliers, dont la fortune excita une dangereuse émulation
de faste et d'opulence. Cependant, quoiqu'il ne fût pas ennemi des
plaisirs honnêtes, il n'en fut rien moins que l'esclave, tel que Julien
le représente. Il s'occupa toute sa vie des affaires de l'état et
peut-être un peu trop de celles de l'église. Il composait lui-même ses
lois et ses dépêches; il donnait de fréquentes audiences, et recevait
avec affabilité tous ceux qui s'adressaient à lui; et s'il porta trop
loin la magnificence des fêtes et la pompe de sa cour, c'était un
délassement qu'on peut pardonner à ses travaux et à ses victoires.
[Note latérale: XV. Suite de l'histoire de Constantin.]
[Note latérale: Idat. chron. Zos. l. 2, c. 31.]
[Note latérale: AN. 331.]
[Note latérale: AN 332.]
Après avoir rassemblé sous un seul aspect ce qui regarde la fondation
de Constantinople et les principaux changements que cet établissement
produisit dans l'ordre politique, nous allons reprendre la suite des
faits. L'année 331, sous le consulat de Bassus et d'Ablabius, fut
employée à faire des lois et à régler plusieurs affaires de l'église,
dont nous parlerons ailleurs. Dès l'année suivante 332, Pacatianus
et Hilarianus étant consuls, l'empereur reprit les armes, d'abord
pour défendre les Sarmates, et ensuite pour les punir. Zosime avance
que depuis que Constantinople fut bâtie, le bonheur de Constantin
l'abandonna, et qu'il ne fit plus la guerre que pour y recevoir des
affronts. Il raconte qu'un parti de cinq cents cavaliers Taïfales
s'étant jeté sur les terres de l'empire, Constantin n'osa en venir
aux mains avec eux; mais qu'ayant perdu la plus grande partie de son
armée (il ne dit pas comment), effrayé des ravages de ces Barbares,
qui venaient l'insulter jusqu'aux portes de son camp, il se crut trop
heureux de se sauver par la fuite. Ce récit ne s'accorde ni avec
le caractère de Constantin, ni avec tous les autres témoignages de
l'histoire, qui nous montre ce prince toujours victorieux.
[Note latérale: XVI. Guerre contre les Goths.]
[Note latérale: Idat. chron. Anony. Vales.]
[Note latérale: Euseb. vit. Const., l. 4, c. 5.]
[Note latérale: Socr. l. 1, c. 18.]
[Note latérale: Soz. l. 1, c. 8.]
[Note latérale: Themist. or. 15, p. 191.]
[Note latérale: Cod. Th. lib. 7, t. 22. leg. 4 et ibi Godef.]
[Note latérale: [Julian, or. 1, p. 9, ed. Spanh.]
[Note latérale: Aurel. Vict. de Cæs. p. 177.]
[Note latérale: Eutr. l. 10.]]
Il le fut encore deux fois cette année. Les Sarmates attaqués par les
Goths implorèrent le secours des Romains. Le prince leva une grande
armée pour les défendre, et renouvela à cette occasion la loi qui
obligeait les fils des soldats vétérans, au-dessus de l'âge de seize
ans, à porter les armes, s'ils voulaient profiter des priviléges
accordés à leurs pères. Il s'avança lui-même jusqu'à Marcianopolis
dans la basse Mésie, et fit passer le Danube à son fils Constantin
à la tête de ses troupes. Le jeune César remporta le 20 avril une
glorieuse victoire[59]. Près de cent mille ennemis périrent dans cette
guerre par le fer, par la faim et par le froid[60]. Les Goths furent
réduits à donner des ôtages, entre lesquels était le fils de leur roi
Ariaric. Cette défaite les tint en respect pendant le reste de la
vie de Constantin et sous le règne de son fils Constance. La pension
annuelle que les princes précédents s'étaient engagés à leur payer, au
grand déshonneur de l'empire, fut abolie; les Goths s'obligèrent même
à fournir aux Romains quarante mille hommes, qui étaient entretenus
sous le titre d'alliés[61]. La religion chrétienne s'étendit chez eux,
et avec elle l'humanité et la douceur des mœurs. Comme la nation était
partagée en un grand nombre de peuples, tous n'eurent pas le même
sort. Constantin sut gagner, par des négociations et des ambassades,
ceux qu'il n'avait pas réduits par les armes. Il se fit aimer de ces
anciens ennemis de l'empire, et porta peut-être un peu trop loin la
facilité à leur égard, en élevant les plus distingués aux honneurs et
aux dignités. Il fit même ériger une statue dans Constantinople à un de
leurs rois, père d'Athanaric, pour retenir ce prince barbare dans les
intérêts des Romains.
[Note 59: Gibbon, rapporte (t. III. p. 448) que Constantin fut vaincu
par les Goths dans une première bataille. Aucun auteur ancien ne fait
mention d'un tel événement. C'est sans aucun doute une erreur de
Gibbon.--S.-M.]
[Note 60: Il existe des médailles frappées à l'occasion des succès que
Constantin obtint dans cette guerre. Elles portent la légende VICTORIA
GOTHICA. Voyez Eckhel, _Doct. num. vet._, t. VIII, p. 90.--S.-M.]
[Note 61: Selon Jornandès (de reb. Get. c. 21), ce sont les rois
des Goths, Araric et Aoric, qui fournirent à Constantin un corps de
quarante mille auxiliaires.--S.-M.]
[Note latérale: [Constant. Porphyr. de adm. imp. c. 53.]]