Nous avons vu Constantin attentif à la conservation de ses sujets; il

ne le fut pas moins à les entretenir dans l'abondance. L'Afrique et

l'Égypte fournissaient aux habitants de Rome la plus grande partie

du blé nécessaire à leur nourriture; et les magasins de ces deux

fertiles pays étaient transportés dans la capitale de l'empire sur

deux flottes, qui partaient l'une de Carthage, l'autre d'Alexandrie.

Une partie de ce blé était le tribut de ces provinces, l'empereur

payait l'autre partie. L'Espagne envoyait aussi du blé. Le transport

ne coûtait rien à l'état. Il y avait un ordre de personnes obligées

de fournir des vaisseaux d'une certaine grandeur et de faire les

frais de la traite: on les appelait _Naviculaires_. Cette obligation

n'était pas personnelle, mais attachée aux possessions; c'était une

servitude imposée à certaines terres: quand ces terres passaient en

d'autres mains, soit par succession, soit par vente, l'obligation

d'entretenir ces vaisseaux passait aux héritiers ou aux acquéreurs. Ce

blé rendu au port d'Ostie, était transporté à Rome sur des barques,

et mis entre les mains d'une autre compagnie, qui était aussi par

la condition de ses biens assujettie au soin d'en faire du pain. Le

grain était moulu à force de bras, et c'était la punition des moindres

crimes d'être condamné à tourner la meule. Une partie de ce pain était

distribuée gratuitement au peuple, l'autre était vendue au profit

du trésor. Constantin fit plusieurs lois pour maintenir ces utiles

navigateurs; il ne voulut pas que ceux qui possédaient les biens

assujettis à ce service, pussent s'en exempter sous prétexte d'aucune

immunité ni d'aucune dignité; mais il défendit aussi d'exiger d'eux

rien au-delà; il les déclara exempts de toute autre fonction, de

toute contribution; il augmenta leurs priviléges, déja très-étendus,

et leur assigna des droits à prendre sur le blé même. Il pourvut

aussi à entretenir l'abondance dans Carthage, la plus grande ville de

l'Afrique. Quand il eut bâti Constantinople, il y établit le même ordre

pour les subsistances; et des deux flottes occupées à la fourniture

de l'ancienne Rome, il détacha celle d'Alexandrie pour apporter à

la nouvelle le blé d'Égypte. Sous les empereurs précédents, la loi

avait varié sur l'article des trésors que le hasard faisait trouver.

Constantin décida que celui qui aurait trouvé un trésor le partagerait

par moitié avec le fisc, s'il venait en faire la déclaration, et qu'on

s'en rapporterait à sa bonne foi sans autre recherche; mais qu'il

perdrait le tout et serait mis à la question, s'il était convaincu de

cacher la découverte. Il fit de sages ordonnances par rapport aux

testaments. Il régla la succession des biens maternels. Il pourvut à

la sûreté et à la bonne foi des ventes et des achats. Il défendit le

prêt sur gage, permis jusqu'alors. Il régla la validité et la forme

des donations. Il détermina la portion des mères dans la succession

de leurs fils morts sans enfants et sans testament. L'intérêt des

mineurs, même dans le cas où ils seraient débiteurs du fisc, ne

fut pas négligé. Il assura la possession des biens qui venaient de

la libéralité du prince. La licence des dénonciations anonymes fut

réprimée; les magistrats eurent ordre de n'y avoir égard que pour en

rechercher l'auteur, le contraindre à la preuve, et le punir même

quand il aurait prouvé; il leur ordonna pourtant d'avertir l'accusé,

de ne pas se contenter de l'innocence, mais de vivre de manière qu'il

ne pût être légitimement soupçonné. Il prit grand soin des chemins

publics, dont l'entretien était, sans aucune exemption, à la charge des

possesseurs des terres. La construction et la réparation des édifices

publics ne fut pas le dernier de ses soins; il envoyait des inspecteurs

pour lui rendre compte de l'attention des magistrats sur cet objet:

les gouverneurs des provinces ne devaient pas entreprendre de nouveaux

ouvrages, qu'ils n'eussent achevé ceux que leurs prédécesseurs avaient

commencés. Pour éviter le danger des incendies, il ne permit de bâtir

qu'à la distance de cent pieds des greniers publics. Curieux de la

décoration des villes, il défendit aux particuliers, sous peine de

confiscation de leurs maisons de campagne, d'y transporter les marbres

et les colonnes qui faisaient l'ornement de leurs maisons de ville.

Ceux qui employaient la violence pour se mettre en possession d'une

terre, étaient anciennement punis par l'exil et par la confiscation

de leurs biens: Constantin changea d'abord cette peine en celle de

mort; il revint cependant dans la suite à la première punition, avec

cette distinction, que si l'auteur de la violence était un injuste

usurpateur, il serait banni et perdrait tous ses propres biens; s'il

était propriétaire légitime, la moitié des biens dont il se serait

remis en possession par force, serait confisquée au profit du domaine:

il s'appliqua surtout à mettre les absents à couvert des invasions,

et chargea les juges ordinaires de veiller à leur défense, et de leur

donner toute faveur. Afin que les médecins et les professeurs des

arts libéraux, tels que la grammaire, la rhétorique, la philosophie,

la jurisprudence, pussent vaquer librement et sans inquiétude à leurs

emplois, il confirma les priviléges qui leur avaient été accordés par

les empereurs précédents, et que la grossièreté municipale s'efforçait

de temps en temps de leur arracher: il les déclara exempts de toute

fonction onéreuse: il défendit sous de grosses amendes de les inquiéter

par des chicanes de procédures, de leur faire aucun outrage, de leur

disputer l'honoraire qui leur était assigné sur la caisse publique des

villes: il leur donna entrée aux honneurs municipaux, mais il défendit

de les y contraindre; il étendit ces exemptions à leurs femmes et à

leurs enfants; il les dispensa du service militaire et du logement

des gens de guerre, et de tous ceux qui, étant chargés de commission

publique, avaient droit de se loger chez les particuliers.

[Note latérale: XL. Lois sur l'administration de la justice.]

[Note latérale: Cod. Th. lib. 1, t. 2, 10.]

[Note latérale: Lib. 4, t. 26.]

[Note latérale: Lib. 9, tit. 3, 42.]

[Note latérale: Lib. 2, t. 6, 18, 10.]

[Note latérale: Lib. 11, t. 35.]

[Note latérale: Cod. Just. lib. 1, t. 40.]

[Note latérale: Lib. 7, t. 49.]

[Note latérale: Lib. 2, t. 6.]

Tant de lois eussent été inutiles, s'il n'en eût procuré l'exécution

par une exacte administration de la justice. Bien instruit que la

vraie autorité du prince est inséparablement liée avec celle des

lois, il défendit aux juges d'exécuter ses propres rescrits, de

quelque manière qu'ils eussent été obtenus, s'ils étaient contraires

à la justice, et il leur donna pour règle générale d'obéir aux lois

préférablement à des ordres particuliers. Avant que de mettre en

exécution les arrêts qu'il rendait sur des requêtes, il ordonna aux

magistrats d'informer de la vérité des faits avancés dans ces requêtes;

et en cas de faux exposé, il voulut que l'affaire fût instruite de

nouveau. Pour faire respecter les jugements et se mettre lui-même à

l'abri des surprises, il défendit d'admettre les rescrits du prince

obtenus sur une sentence dont on n'aurait pas appelé, et condamna à

la confiscation des biens et au bannissement, ceux qui useraient de

cette voie pour faire casser un jugement. Selon l'ancien droit romain

on ne pouvait tirer personne de sa maison par force pour le mener

en justice: on avait dérogé à cette loi; Constantin la renouvela en

faveur des femmes, sous peine de mort pour les contrevenants. Afin de

mettre les faibles à l'abri des vexations, il abolit les évocations

dans les causes des pupilles, des veuves, des infirmes, des pauvres;

il voulut qu'ils fussent jugés sur les lieux; mais il leur laissa le

droit qu'il ôtait à leurs adversaires, et leur permit de traduire au

jugement du prince ceux dont ils redoutaient le crédit et la puissance.

Il ordonna que dans les causes criminelles, les coupables, sans égard

à leur rang ni à leurs priviléges, seraient jugés par les juges

ordinaires et dans la province même où le forfait aurait été commis:

Car, dit-il, _le crime efface tout privilége et toute dignité_. Quand

un oppresseur puissant, dans une province, se mettait au-dessus des

lois et des jugements, les gouverneurs avaient ordre de s'adresser

au prince ou au préfet du prétoire pour secourir les opprimés. Un

grand nombre de lois recommande aux juges l'exactitude dans les

informations, la patience dans les audiences, la prompte expédition

et l'équité dans les jugements. S'ils se laissent corrompre, outre

la perte de leur honneur ils sont condamnés à réparer le dommage que

leur sentence a causé: si la conclusion des affaires est différée par

leur faute, ils sont obligés d'indemniser les parties à leurs dépens:

quand on appelle de leur sentence, il leur est enjoint de donner à

ceux qu'ils ont condamnés une expédition de toute la procédure, pour

faire preuve de leur équité. Une de ces lois, par les termes dans

lesquels elle est conçue, et par le serment qui la termine, respire

le zèle le plus ardent pour la justice: _Si quelqu'un, de quelque

condition qu'il soit, se croit en état de convaincre qui que ce soit

d'entre les juges ou d'entre mes conseillers et mes officiers, d'avoir

agi contre la justice, qu'il se présente hardiment, qu'il s'adresse

à moi; j'entendrai tout; j'en prendrai connaissance par moi-même;

s'il prouve ce qu'il avance, je me vengerai: encore une fois, qu'il

parle sans crainte et selon sa conscience; si la chose est prouvée, je

punirai celui qui m'aura trompé par une fausse apparence de probité,

et je récompenserai celui à qui j'aurai l'obligation d'être détrompé:

Qu'ainsi le Dieu souverain me soit en aide, et qu'il maintienne l'état

et ma personne en honneur et prospérité_. Il confisqua les biens des

contumaces qui ne se représentaient pas dans l'espace d'un an; et

cette confiscation avait lieu quoique dans la suite ils parvinssent à

prouver leur innocence. Il renouvela les lois qui ôtaient aux femmes

la liberté d'accuser, sinon dans les cas où elles poursuivraient une

injure faite à elles-mêmes ou à leur famille, et il défendit aux

avocats de leur prêter leur ministère. Les avocats qui dépouillent

leurs clients sous prétexte de les défendre, et qui par des conventions

secrètes se font donner une partie de leurs biens, ou une portion de la

chose contestée, sont exclus pour jamais d'une profession honorable,

mais dangereuse dans des ames intéressées. Selon l'ancien usage, tous

les biens des proscrits étaient confisqués, et leur punition entraînait

avec eux dans la misère ceux qui n'avaient d'autre crime que de leur

appartenir: Constantin voulut qu'on laissât aux enfants et aux femmes

tout ce qui leur était propre, et même ce que ces pères et ces maris

malheureux leur avaient donné avant que de se rendre coupables: il

ordonna même qu'en lui produisant l'inventaire des biens confisqués,

on l'instruisît si le condamné avait des enfants, et si ces enfants

avaient déja reçu de leur père quelque avantage: il excepta pourtant

les officiers qui maniaient les deniers publics, et déclara, que les

donations qu'ils auraient faites à leurs enfants et à leurs femmes

n'auraient lieu qu'après l'apurement de leurs comptes. La bonté

du prince descendit jusque dans les prisons, pour y épargner des

souffrances qui ne servent de rien à l'ordre public, et pour châtier

l'avarice de ces bas et sombres officiers qui s'établissent un revenu

sur leur cruauté, et qui vendent bien cher aux malheureux jusqu'à l'air

qu'ils respirent: il déclara qu'il s'en prendrait aux juges mêmes,

s'ils manquaient de punir du dernier supplice les geôliers et leurs

valets qui auraient causé la mort d'un prisonnier faute de nourriture

ou par mauvais traitement; il recommanda la diligence, surtout dans les

jugements criminels, pour abréger l'injustice que la détention faisait

à l'innocence, et pour prévenir les accidents qui pouvaient dérober le

coupable à la vindicte publique: il voulut même que tout accusé fût

d'abord entendu, et qu'il ne fût mis en prison qu'après un premier

examen, s'il donnait un légitime fondement de soupçonner qu'il fût

coupable.

[Note latérale: XLI. Lois sur la perception des impôts.]

[Note latérale: Cod. Th. lib. 2, t. 30.]

[Note latérale: Lib. 11, t. 16, 3.]

[Note latérale: Lib. 12, t. 6.]

[Note latérale: Lib. 4, t. 12.]

Ce prince ne montra pas moins d'humanité dans les réglements qu'il

fit pour la perception des deniers publics. Les anciennes lois ne

permettaient pas de saisir les instruments nécessaires à l'agriculture,

il défendit sous peine capitale d'enlever les esclaves et les

bœufs employés au labourage; c'était, en effet, rendre le paiement

impossible, en même temps qu'on l'exigeait. Outre les impositions

annuelles, les besoins de l'état obligeaient quelquefois d'imposer des

taxes extraordinaires: il régla la répartition de ces taxes; il la

confia non pas aux notables des lieux, qui en faisaient tomber tout

le poids sur les moins riches pour s'en décharger eux-mêmes, mais

aux gouverneurs des provinces: il recommanda à ceux-ci de régler les

corvées avec équité, et leur défendit d'y contraindre les laboureurs

dans le temps de la semaille et de la récolte. L'avarice toujours

ingénieuse à se soustraire aux dépenses publiques, avait introduit un

abus qui appauvrissait le fisc, et accablait les pauvres; les riches

profitant de la nécessité d'autrui, achetaient les meilleures terres

à condition qu'elles seraient pour leur compte franches et quittes

de toute contribution; et les anciens possesseurs restaient par le

contrat de vente chargés d'acquitter ce qui était dû pour le passé,

et de payer dans la suite les redevances. Il arrivait de là que le

fisc était frustré, ceux qui étaient dépouillés de leurs terres étant

hors d'état de payer, et ceux qui les avaient acquises se prétendant

déchargés à l'égard du fisc: l'empereur déclara ces contrats nuls;

il ordonna que les redevances seraient payées par les possesseurs

actuels. Les magistrats des villes qui nommaient les receveurs, furent

rendus responsables envers le fisc des banqueroutes de ceux qu'ils

auraient choisis. Il prit des précautions pour épargner les frais aux

provinciaux qui portaient leurs taxes à la ville principale, et pour

leur procurer une prompte expédition. La ferme des traites publiques

avait pour objet de transporter au trésor les tributs des provinces;

des magistrats la donnaient à qui il leur plaisait, et pour le temps

qu'ils voulaient; et ces fermiers ne manquaient ordinairement ni

d'avidité, ni de moyens pour vexer les habitants: il réforma ces abus

en ordonnant que ses fermes seraient adjugées au plus offrant, sans

aucune préférence; qu'elles dureraient trois ans; et que les fermiers

qui exigeraient au-delà de ce qui était dû à la rigueur, seraient punis

de peine capitale.

[Note latérale: XLII. Lois pour l'ordre militaire.]

[Note latérale: Cod. Th. lib. 7, t. 21, 20, 12.]

[Note latérale: Lib. 6, t. 22.]

La discipline militaire, le principal ressort de la puissance romaine,

se relâchait insensiblement. Ce prince guerrier, qui devait à ses

armes une grande partie de son empire, ne pouvant rétablir cette

discipline dans son ancienne vigueur, en retarda du moins la décadence

par de sages réglements. La faveur, qui tient lieu de mérite, faisait

obtenir des brevets de titres militaires à des gens qui n'avaient

jamais vu l'ennemi; Constantin leur ôta les priviléges attachés à ces

titres, comme n'étant dus qu'à des services effectifs. Il en accorda

de considérables aux vétérans; il leur donna des terres vacantes

avec exemption de taille à perpétuité, et leur fit fournir tout ce

qui était nécessaire pour les faire valoir: il les exempta encore de

toute fonction civile, des travaux publics, de toute imposition; s'ils

voulaient faire le commerce, il les déchargea d'une grande partie

des droits que payaient les marchands. Ces exemptions furent réglées

selon les espèces, les grades et les dignités des soldats. Il étendit

les priviléges des vétérans à leurs enfants mâles, qui suivraient la

profession des armes. Mais comme quelques-uns de ceux-ci prétendaient

jouir des avantages de leurs pères sans éprouver les fatigues et les

périls de la guerre; et que cette lâcheté allait si loin que plusieurs

d'entre eux, surtout en Italie, se coupaient le pouce, pour se rendre

inhabiles au service; l'empereur ordonna que les fils des vétérans

qui refuseraient de s'enrôler, ou qui ne seraient pas propres à la

guerre, seraient déchus de tout privilége et assujettis à toutes les

fonctions municipales; que ceux au contraire qui embrasseraient le

métier des armes, seraient favorisés dans l'avancement aux grades

militaires. Les frontières tant du côté du Danube, que vers les bords

du Rhin, étaient garnies de soldats placés en différents postes, pour

servir de barrières contre les Francs, les Allemans, les Goths, et les

Sarmates; mais quelquefois ces troupes corrompues par les Barbares, les

laissaient entrer sur les terres de l'empire et partageaient le butin

avec eux. L'empereur condamna au feu ceux qui seraient coupables d'une

si noire trahison; et pour rendre plus sûre et plus exacte la garde

des frontières, il défendit aux officiers de donner aucun congé, sous

peine de bannissement, si pendant l'absence du soldat les Barbares ne

faisaient aucune entreprise; et de mort, s'il survenait alors quelque

alarme.

[Note latérale: AN 323.]

[Note latérale: XLIII. Causes de la guerre entre Constantin et

Licinius.]

[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 2, c. 31, 32, 33, 34.]

[Note latérale: Zos. l. 2, c. 22.]

[Note latérale: Anony. Vales.]

[Note latérale: Hist. misc. l. 11. apud Muratori, t. I, p. 71.]

[Note latérale: Philost. l. 5, c. 2.]

[Note latérale: Suidas in Ἁυξὲντιος.]

[Note latérale: Baronius, ann. 316.]

[Note latérale: Socr. l. 1, c. 2.]

[Note latérale: [Euseb. Hist. eccl. l. 10, c. 8].]

C'est ainsi que dans les intervalles de repos que lui laissait la

guerre, Constantin s'occupait à régler l'intérieur de ses états. Au

commencement de l'année 323, Sévère et Rufin étant consuls, il était

à Thessalonique, où il faisait faire un port. Cette ville ancienne

et voisine de la mer manquait encore de cet avantage. La jalousie de

Licinius vint troubler ces travaux pacifiques. L'année précédente

Constantin avait été chercher les Sarmates et les Goths jusque dans

la Thrace et dans la seconde Mésie, qui appartenaient à son collègue.

Celui-ci s'en plaignit comme d'une infraction du traité de partage;

il prétendit que Constantin n'avait pas dû mettre le pied dans des

provinces sur lesquelles il n'avait aucun droit. Il haïssait ce

prince, mais il le craignait: ainsi flottant et irrésolu, il envoyait

députés sur députés, dont les uns portaient des reproches, les autres

des excuses. Ces bizarreries lassèrent la patience de Constantin, et

la guerre fut déclarée. Il songea moins sans doute à étouffer les

premières semences de discorde, qu'à profiter de l'occasion de se

défaire d'un collègue odieux; et pour prendre les armes, il n'avait

pas besoin d'y être excité, comme le dit Eusèbe, par l'intérêt de la

religion persécutée. Mais un si beau prétexte mettait dans son parti

tous les chrétiens de l'empire, tandis que Licinius semblait ne rien

oublier pour les aliéner. Comme plusieurs d'entre eux refusaient de

s'engager dans une armée qui allait combattre contre la croix, Licinius

les fit mourir, et prit le parti de chasser de ses troupes comme

des traîtres tous ceux qui faisaient profession du christianisme. Il

en condamna une partie à travailler aux mines; il enferma les autres

dans des manufactures publiques pour y faire de la toile et d'autres

ouvrages de femmes. On raconte qu'un officier distingué, nommé

Auxentius, ayant refusé de faire une offrande à Bacchus, fut cassé

sur-le-champ. Cet Auxentius fut depuis évêque de Mopsueste, et donna

lieu de soupçonner qu'il favorisait les Ariens.

[Note latérale: XLIV. Préparatifs de guerre.]

[Note latérale: Zos. l. 2, c. 22.]

[Note latérale: Jornand. de reb. Get. c. 21.]

[Note latérale: Amm. l. 15, c. 5.]

Quoique Licinius eût exclu les chrétiens du service militaire, il mit

cependant sur pied des forces considérables. Ayant envoyé des ordres

dans toutes ses provinces, il fit armer en diligence tout ce qu'il

avait de vaisseaux de guerre. L'Égypte lui en fournit quatre-vingts,

la Phénicie autant; les Ioniens et les Doriens d'Asie, soixante; il en

tira trente de Cypre, vingt de Carie, trente de Bithynie et cinquante

de Libye. Tous ces vaisseaux étaient montés de trois rangs de rameurs.

Son armée de terre était de près de cent cinquante mille hommes de

pied; la Phrygie et la Cappadoce lui donnèrent quinze mille chevaux.

La flotte de Constantin était composée de deux cents galères à trente

rames, tirées presque toutes des ports de la Grèce, et plus petites que

celles de Licinius; il avait plus de deux mille vaisseaux de charge.

On comptait dans son armée cent vingt mille fantassins; les troupes

de mer et la cavalerie faisaient ensemble dix mille hommes. Il avait

pris des Goths à sa solde; et Bonit, capitaine Franc, lui rendit en

cette guerre de bons services, à la tête d'un corps de troupes de sa

nation. Le rendez-vous de l'armée navale de Constantin, commandée par

Crispus, son fils, était au port d'Athènes; celle de Licinius sous le

commandement d'Abantus ou d'Amandus s'assembla dans l'Hellespont.

[Note latérale: XLV. Piété de Constantin et superstition de Licinius.]

[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 2, c. 4, 5, 6, 12.]

[Note latérale: Soz. l. 1, c. 7, 8.]

Constantin mit sa principale confiance dans le secours de Dieu et

dans l'étendard de la croix. Il faisait porter une tente en forme

d'oratoire, où l'on célébrait l'office divin. Cette chapelle était

desservie par des prêtres et par des diacres, qu'il menait avec lui

dans ses expéditions, et qu'il appelait _les gardes de son ame_. Chaque

légion avait sa chapelle et ses ministres particuliers, et l'on peut

regarder cette institution comme le premier exemple des aumôniers

d'armée. Il faisait dresser cet oratoire hors du camp pour y vaquer

plus tranquillement à la prière, dans la compagnie d'un petit nombre

d'officiers dont la piété et la fidélité lui étaient connues. Il ne

livrait jamais bataille, qu'il n'eût été auparavant prendre aux pieds

du trophée de la croix des assurances de la victoire. C'était au

sortir de ce saint lieu, que, comme inspiré de Dieu même, il donnait

le signal du combat, et communiquait à ses troupes l'ardeur dont il

était embrasé. Licinius faisait des railleries de toutes ces pratiques

religieuses; mais cet esprit fort donnait dans les plus absurdes

superstitions; il traînait à sa suite une foule de sacrificateurs, de

devins, d'aruspices, d'interprètes de songes, qui lui promettaient

en vers pompeux et flatteurs les succès les plus brillants. L'oracle

d'Apollon qu'il envoya consulter à Milet, fut le seul qui se dispensa

d'être courtisan; il répondit par deux vers d'Homère, dont voici le

sens:[A] «Vieillard, il ne t'appartient pas de combattre de jeunes

guerriers, tes forces sont épuisées, le grand âge t'accable.» Aussi

cette prédiction fut-elle la seule que le prince n'écouta pas.

[Note A:

Ὦ γέρον, ἧ μάλα δή όε νέοι τέιρου όι μαχητάι,

Σή τε βίη λέλυται, χαλεπὸν δέ όε γῆρας ἱκάνει.

(IL. 8, 102.)

]

[Note latérale: XLVI. Approches des deux armées.]

[Note latérale: Zos. l. 2, c. 22.]

[Note latérale: Anony. Vales.]

Il passa le détroit et alla camper près d'Andrinople [_Hadrianopolis_]

dans la Thrace. Constantin étant parti de Thessalonique s'avança

jusqu'aux bords de l'Hèbre. Les deux armées furent plusieurs jours

en présence, séparées par le fleuve. Celle de Licinius postée

avantageusement sur la pente d'une montagne, défendait le passage.

Constantin ayant découvert un gué hors de la vue des ennemis, usa de

ce stratagème: il fait apporter des forêts voisines quantité de bois

et tordre des câbles, comme s'il était résolu de jeter un pont sur le

fleuve; en même temps il détache cinq mille archers et quatre-vingts

chevaux, et les fait cacher sur une colline couverte de bois, au bord

du gué qu'il avait découvert: pour lui, à la tête de douze cavaliers

seulement, il passe le gué, fond sur le premier poste des ennemis,

les taille en pièces ou les renverse sur les postes voisins, qui, se

repliant les uns sur les autres, portent l'épouvante dans le gros de

l'armée: étonnée de cette attaque imprévue elle reste immobile; les

troupes embusquées joignent Constantin, qui, s'étant assuré des bords

du fleuve, fait passer l'armée entière.

[Note latérale: XLVII. Harangue de Licinius.]

[Note latérale: Eus. vit. Const. l. 2, c. 5.]

[Note latérale: Buch. cycl. p. 283.]

On se préparait de part et d'autre à une bataille, qui devait donner

un seul maître à tout l'empire, et déterminer le sort de ses anciennes

divinités. La veille ou peut-être le jour même de cette décision

importante, qui fut le 3 de juillet, Licinius ayant pris avec lui

les plus distingués de ses officiers, les mena dans un de ces lieux,

auxquels l'imagination païenne attachait une horreur religieuse.

C'était un bocage épais, arrosé de ruisseaux, où l'on apercevait à

travers une sombre lueur les statues des dieux. Là, après avoir allumé

des flambeaux et immolé des victimes, élevant la main vers ces idoles:

«Mes amis, s'écria-t-il, voilà les dieux qu'adoraient nos ancêtres,

voilà les objets d'un culte consacré par l'antiquité des temps. Celui

qui nous fait la guerre, la déclare à nos pères, il la déclare aux

dieux mêmes, il ne reconnaît qu'une divinité étrangère et chimérique,

pour n'en reconnaître aucune; il déshonore son armée, en substituant un

infâme gibet aux aigles romaines: ce combat va décider lequel des deux

partis est dans l'erreur; il va nous prescrire qui nous devons adorer.

Si la victoire se déclare pour nos ennemis, si ce Dieu isolé, obscur,

inconnu dans son origine comme dans son être, l'emporte sur tant de

puissantes divinités dont le nombre même est redoutable, nous lui

adresserons nos vœux, nous nous rendrons à ce Dieu vainqueur, nous lui

élèverons des autels sur les débris de ceux qu'ont dressés nos pères.

Mais si, comme nous en sommes assurés, nos dieux signalent aujourd'hui

leur protection sur cet empire, s'ils donnent la victoire à nos bras et

à nos épées, nous poursuivrons jusqu'à la mort, et nous éteindrons dans

son sang une secte sacrilége, qui les méprise.» Après avoir proféré ces

blasphèmes il retourne au camp et se prépare à la bataille.

[Note latérale: XLVIII. Bataille d'Andrinople.]

[Note latérale: Eus. vit. Const. l. 2, c. 6, 10, 11, 13, 14.]

[Note latérale: Zos. l. 2, c. 22.]

[Note latérale: Anony. Vales.]

Cependant Constantin prosterné dans son oratoire, où il avait passé

le jour précédent en jeûne et en prières, implorait le Dieu véritable

pour le salut des siens et de ses ennemis mêmes. Il sort plein de

confiance et de courage, et faisant marcher à la tête l'étendard de

la croix, il donne pour mot à ses troupes: _Dieu Sauveur_. L'armée

de Licinius était rangée en bataille devant son camp sur le penchant

de la montagne: celle de Constantin y monte en bon ordre; malgré le

désavantage du terrain elle garde ses rangs, et du premier choc elle

enfonce les premiers bataillons. Ceux-ci mettent bas les armes, se

jettent aux pieds du vainqueur, qui, plus empressé à les conserver

qu'à les détruire, leur accorde la vie. La seconde ligne fit plus de

résistance. En vain Constantin les invite avec douceur à se rendre,

il fallut combattre; et le soldat devenu plus fier par la soumission

des autres, en fait un horrible carnage. La confusion qui se mit dans

leurs bataillons leur fut aussi funeste que le fer ennemi: serrés

de toutes parts, ils se perçaient les uns les autres. Le principal

soin du vainqueur fut d'épargner leur sang: blessé légèrement à la

cuisse, il courait au plus fort de la mêlée; il criait à ses troupes

de faire quartier et de se souvenir que les vaincus étaient des

hommes; il promit une somme d'argent à tous ceux qui lui amèneraient

un captif: l'armée ennemie semblait être devenue la sienne. Mais la

bonté du prince ne put arrêter l'acharnement du soldat; le massacre

dura jusqu'au soir: trente-trois mille des ennemis restèrent sur la

place. Licinius fut un des derniers à prendre la fuite; et ramassant

tout ce qu'il put des débris de son armée, il traversa la Thrace en

toute diligence pour gagner la flotte. Constantin empêcha les siens

de le poursuivre; il espérait que ce prince instruit par sa défaite,

consentirait à se soumettre. Au point du jour les ennemis sauvés du

massacre, qui s'étaient retirés sur la montagne et dans les vallons,

vinrent se rendre, ainsi que ceux qui n'avaient pu suivre Licinius

fuyant à toute bride. Ils furent traités avec humanité. Licinius

s'enferma dans Byzance, où Constantin vint l'assiéger.

[Note latérale: XLIX. Guerre sur mer.]

[Note latérale: Zos. l. 2, c. 23 et 24.]

[Note latérale: Anony. Vales.]

Histoire du Bas-Empire. Tome 01 · 第 18 / 40 段