Tant d'expéditions et de voyages fatiguaient les officiers de son

palais. Pour les en dédommager, il les exempta de toute fonction

municipale et onéreuse, soit qu'ils fussent actuellement à la suite,

soit qu'ils se fussent retirés de la cour après avoir obtenu leur

congé; il défendit de leur susciter à ce sujet aucune inquiétude:

il étendit cette exemption à leurs fils et à leurs petits-fils. Il

renouvela et expliqua plusieurs fois cette loi, pour dissiper les

chicanes qu'on leur faisait sur cette immunité, et déclara que par

rapport aux biens qu'ils auraient pu acquérir à son service, ils

jouiraient des mêmes priviléges dont jouissaient les soldats pour les

biens acquis à la guerre: _Parce que le service du prince devait être

mis au même rang que le service de l'état; le prince lui-même étant

sans cesse occupé de voyages et d'expéditions laborieuses, et sa maison

étant, pour ainsi dire, un camp perpétuel_. En effet, si l'on excepte

les premières années de son règne, où l'humeur inquiète des Francs

lui fit choisir Trèves pour sa résidence; et les dernières années de

sa vie, dans lesquelles le soin d'établir sa nouvelle ville le fixa

plus long-temps en Illyrie et à Constantinople, il ne fit nulle part

de longs séjours. Souvent aux prises avec Maxence, avec Licinius, avec

les Barbares qui attaquaient les diverses frontières, et dans les

intervalles de ces guerres toujours occupé de la discipline, on le voit

courir sans cesse d'une extrémité à l'autre de son vaste empire. Il

porte sa présence partout où l'appelle le besoin de l'état, avec une

promptitude qui fait souvent perdre la trace de ses voyages.

[Note latérale: ΑN 315.]

[Note latérale: VIII. Décennales de Constantin.]

[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 1, c. 48.]

[Note latérale: Tertull. de Coron. milit. c. 12.]

[Note latérale: Dig. lib. 50, c. 233.]

[Note latérale: Baron. ann. 315.]

[Note latérale: Columb. in Lact. p. 373.]

[Note latérale: Pagi, in Bar.]

[Note latérale: Till. note 37 sur Constantin.]

La concorde paraissait solidement rétablie entre les deux princes; ils

furent consuls ensemble pour la quatrième fois en 315. Cette année fut

presque toute employée à faire des lois utiles dont nous parlerons

bientôt. Constantin entrait au 25 de juillet dans la dixième année

de son règne, et plusieurs auteurs croient avec fondement qu'il fit

alors ses décennales. C'était une espèce de fête, que les empereurs

solennisaient tantôt au commencement, tantôt à la fin de la dixième

année de leur empire. Ils célébraient aussi la révolution de cinq

ans de règne, ce qui s'appellait les quinquennales. Ces fêtes aussi

bien que deux autres, qui se faisaient l'une le 3 de janvier, l'autre

le jour anniversaire de la naissance des empereurs, avaient été

jusqu'alors infectées de paganisme. Constantin les purgea de toutes ces

superstitions; il en bannit les sacrifices, il défendit d'offrir à Dieu

pour lui autre chose que des prières et des actions de grace. Licinius

par une émulation frivole, pour ne pas reconnaître qu'il n'était

empereur que postérieurement à Constantin, célébra aussi cette année

ses décennales, quoiqu'il n'entrât que dans la neuvième année de son

empire le 11 de novembre.

[Note latérale: IX. Révolte des Juifs réprimée.]

[Note latérale: Zonar. l. 13, t. 2, p. 4.]

[Note latérale: Cedrenus. t. I, p. 273.]

[Note latérale: S. Chrysost. Hom., 2 adv. Jud. t. I, p. 605.]

[Note latérale: Baron. in an. 315.]

[Note latérale: Vorb. hist. Rom. Germ. t. 2, p. 165.]

[Note latérale: Cod. Th. lib. 16, tit. 8 et ibi Godef.]

[Note latérale: Ibid. tit. 9.]

La controverse rapportée dans les actes de saint Silvestre, aussi-bien

que par Zonaras et Cédrénus, dans laquelle ce saint pape confondit les

docteurs de la synagogue, porte tous les caractères d'une fable. Mais

un fait attesté par saint Jean Chrysostôme, c'est que les Juifs jaloux

de la prospérité du christianisme, se révoltèrent sous Constantin.

Ils entreprirent de rebâtir leur temple, et violèrent les anciennes

lois qui leur interdisaient l'entrée de Jérusalem. Cette révolte ne

coûta au prince que la peine de la punir. Il fit couper les oreilles

aux plus coupables, et les traîna en cet état à sa suite, voulant

intimider par cet exemple de sévérité cette nation que la vengeance

divine avait depuis long-temps dispersée par tout l'empire. On ne sait

pas le temps précis de cet événement. Ce qui nous engage avec quelques

modernes à le mettre en cette année, c'est que la première loi de

Constantin contre les Juifs est datée de son quatrième consulat. Ils

poussaient la fureur jusqu'à maltraiter et même lapider ceux d'entre

eux qui passaient au christianisme: l'empereur condamne au feu ceux

qui se rendront désormais coupables, et même complices de ces excès;

et si quelqu'un ose embrasser leur secte impie, il menace de punir

sévèrement et le prosélyte et ceux qui l'auront admis. Il s'adoucit

cependant quelques années après; et comme depuis Alexandre Sévère, tous

les Juifs avaient été exempts des charges personnelles et civiles,

il continua ce privilége à deux ou trois par synagogue; il l'étendit

ensuite à tous les ministres de la loi. La rage de ce peuple l'obligea

encore, un an avant sa mort, à renouveler sa première loi; et de plus

il déclara libre tout esclave chrétien ou même de quelque religion

qu'il fût, qu'un Juif maître de cet esclave aurait fait circoncire.

Son fils Constance alla plus loin: il ordonna la confiscation de tout

esclave d'une autre nation ou d'une autre secte qui serait acheté par

un juif, la peine capitale si le juif avait fait circoncire l'esclave,

et la confiscation de tous les biens du juif, si l'esclave acheté était

chrétien.

[Note latérale: X. Lois en l'honneur de la croix.]

[Note latérale: Soz. l. 1, c. 8.]

[Note latérale: Aurel. Vict. de Cæs. p. 176.]

[Note latérale: Cod. Th. lib. 9, tit. 40. et ibi Godef.]

[Note latérale: Lact. Instit. l. 4, c. 26, 27.]

Les honneurs que Constantin rendit à la croix de Jésus-Christ ne durent

pas causer moins de dépit aux juifs que de joie aux chrétiens. Elle

était déja sur les étendards; il ordonna qu'elle fût gravée sur ses

monnaies et peinte dans tous les tableaux qui porteraient l'image du

prince. Il abolit le supplice de la croix et l'usage de rompre les

jambes aux criminels. C'était la coutume de marquer au front ceux qui

étaient condamnés à combattre dans l'arène ou à travailler aux mines;

il le défendit par une loi, et permit seulement de les marquer aux

mains et aux jambes, afin de ne pas déshonorer la face de l'homme,

qui porte l'empreinte de la majesté divine. On croit que ces pieuses

idées lui furent inspirées par Lactance, qui était alors avec Crispus

dans les Gaules en qualité de précepteur, et qui dans ses livres

des Institutions divines, qu'il composa dans ce temps-là, fait un

magnifique éloge de la croix et de la vertu qu'elle imprime sur le

front des chrétiens.

[Note latérale: AN 316.]

[Note latérale: XI. Constantin en Gaule.]

[Note latérale: Vict. epit. p. 223.]

[Note latérale: Godef. chr.]

[Note latérale: Till., art. 40.]

[Note latérale: Cod. Th. lib. 4, tit. 13.]

Au commencement de l'année suivante, sous le consulat de Sabinus et

de Rufinus, Constantin vint en Gaule, et y passa les deux tiers de

l'année. Il était à Trèves dès le 11 de janvier; il honora la dixième

année de son règne par une action de générosité: il déclara que tous

ceux qui se trouvaient posséder quelque fonds détaché du domaine

impérial, sans avoir été troublés dans cette possession jusqu'à ses

décennales, ne pourraient plus être inquiétés dans la propriété de ces

biens. Après avoir passé à Vienne, il vint à Arles, et répara cette

ville, qui prit par reconnaissance le nom de Constantine; mais il ne

paraît pas qu'elle l'ait long-temps conservé. Fausta y mit au monde, le

7 d'août, son premier fils, qui porta le même nom que son père. Vers le

mois d'octobre, l'empereur quitta les Gaules où il ne revint plus, et

prit la route d'Illyrie.

[Note latérale: XII. Il se détermine à juger de nouveau les Donatistes.]

[Note latérale: S. Aug. Ep. 44, 53, 88, 169 et 182, t. II.]

[Note latérale: Idem lib. 3, contra Crescon. t. IX, p. 450 et seq.]

[Note latérale: Idem Brevic. coll. 3, c. 19, 21, t. IX, p. 575 et seq.]

[Note latérale: Idem post. coll. c. 33. t. IX, p. 614.]

[Note latérale: Idem adv. Petil. l. 2, c. 92, t. IX, p. 274 et seq.]

[Note latérale: Idem de Hæres. c. 69, t. VIII, p. 21.]

[Note latérale: Optat. l. 3, p. 47-68.]

[Note latérale: Dupin, hist. Donatist.]

[Note latérale: Vales. de Schism. Donat.]

[Note latérale: Pagi, in Baron.]

[Note latérale: Till. Hist.]

[Note latérale: Fleury, Hist. eccl. l. 10.]

En passant par Milan, il rendit contre les Donatistes ce jugement

fameux, qui montre tout à la fois et les bonnes intentions du prince

et son inconstance. Les schismatiques, qu'il avait fait amener à sa

cour pour les punir de l'insolence avec laquelle ils avaient appelé

du concile à l'empereur, réussirent par leurs intrigues à diminuer

insensiblement l'indignation qu'il avait témoignée de leur procédé. On

lui représenta qu'ils étaient excusables de ne vouloir s'en rapporter

qu'à son équité et à ses lumières; et l'amour-propre sut bien appuyer

sans doute des insinuations si flatteuses. Il consentit à juger après

un concile, qu'il avait convoqué lui-même pour décider définitivement.

Il voulut d'abord mander Cécilien: mais ayant changé d'avis, il crut

plus convenable que les Donatistes retournassent en Afrique pour y être

jugés par des commissaires qu'il nommerait. Enfin, craignant qu'ils ne

trouvassent encore quelque prétexte pour réclamer contre la décision de

ces commissaires, il en revint à son premier avis, et prit le parti de

prononcer lui-même. Il rappela donc les Donatistes, et envoya ordre à

Cécilien de se rendre à Rome dans un temps qu'il prescrivit: il promit

à ses adversaires que s'ils pouvaient le convaincre sur un seul chef,

il le regarderait comme coupable en tous. Il manda en même temps à

Petronius Probianus, proconsul d'Afrique, de lui envoyer le scribe

Ingentius, convaincu de faux par l'information d'Élien. Cécilien, sans

qu'on en sache la raison, ne se rendit pas à Rome au jour marqué. Ses

ennemis en prirent avantage pour presser l'empereur de le condamner

comme contumace. Mais le prince, qui voulait terminer cette affaire

sans retour, accorda un délai et ordonna aux parties de se rendre à

Milan. Cette indulgence révolta les schismatiques; ils commencèrent à

murmurer contre l'empereur, qui montrait, disaient-ils, une partialité

manifeste. Plusieurs s'évadèrent; Constantin donna des gardes aux

autres, et les fit conduire à Milan.

[Note latérale: XIII. Nouveaux troubles en Afrique.]

Cependant, ceux des Donatistes qui étaient arrivés en Afrique y

causèrent des troubles, et suscitèrent bien des affaires à Domitius

Celsus, vicaire de la province, et chargé d'y remettre le calme. Le

parti schismatique avait repris depuis peu de nouvelles forces par

la hardiesse et la capacité d'un nouveau chef. Majorinus était mort:

il avait pour successeur Donat, non pas cet évêque des Cases-Noires

dont nous avons parlé jusqu'ici, mais un autre du même nom, qui, avec

autant de malice, était encore plus dangereux par la supériorité de

ses talents. C'était un homme savant dans les lettres, éloquent,

irréprochable dans ses mœurs, mais fier et orgueilleux, méprisant les

évêques même de sa secte, les magistrats et l'empereur. Il se déclarait

hautement chef de parti: _Mon parti_, disait-il, toutes les fois qu'il

parlait de ceux qui lui étaient attachés. Il leur imposa tellement par

ces airs impérieux, qu'ils juraient par le nom de Donat, et qu'ils

se donnèrent eux-mêmes dans les actes publics le nom de Donatistes;

car c'est de lui et non pas de l'évêque des Cases-Noires, qu'ils ont

commencé à prendre cette dénomination. Il soutint son parti par son

audace, par les dehors d'une vertu austère, et par ses ouvrages, où il

glissa quelques erreurs conformes à l'arianisme, mais qui trouvèrent

même dans sa secte peu d'approbateurs. S'estimant beaucoup lui-même,

et se réservant pour les grandes occasions, il laissa le rôle de chef

des séditieux à Ménalius, évêque en Numidie, qui, dans la persécution,

avait sacrifié aux idoles. Domitius se plaignit de celui-ci à

l'empereur, qui lui manda de fermer les yeux pour le présent, et de

signifier à Cécilien et à ses adversaires, qu'incessamment l'empereur

viendrait en Afrique, pour connaître de tout par lui-même et punir

sévèrement les coupables. Ces lettres du prince intimidèrent Cécilien;

il prit le parti de se rendre à Milan.

[Note latérale: XIV. Jugement rendu à Milan.]

Dès que l'empereur fut arrivé dans cette ville, il se prépara à traiter

cette grande affaire. Il entendit les parties, se fit lire tous les

actes; et après l'examen le plus scrupuleux il voulut juger seul, pour

ménager l'honneur des évêques, et ne pas rendre les païens témoins

des discordes de l'église. Il fit donc retirer tous ses officiers et

les juges consistoriaux, dont la plupart étaient encore idolâtres;

et prononça la sentence, qui déclarait Cécilien innocent et ses

adversaires calomniateurs. Ce jugement fut rendu au commencement de

novembre; un mois après, le prince était à Sardique. Saint Augustin

excuse ici Constantin sur la droiture de ses intentions, et sur le

désir et l'espérance qu'il avait de fermer pour toujours la bouche

aux schismatiques. Il ajoute qu'il reconnut sa faute dans la suite, et

qu'il en demanda pardon aux évêques. On croit que ce fut à la fin de sa

vie, quand il reçut le baptême.

[Note latérale: XV. Mécontentement des Donatistes.]

Le prince ne pouvait se flatter que sa décision fût plus respectée que

celle du concile d'Arles; aussi ne produisit-elle pas plus d'effet.

Il reconnut bientôt que nulle autre puissance que celle de la grace

divine ne pouvait changer le cœur des hommes. Les Donatistes, loin

d'acquiescer à son jugement, l'accusèrent lui-même de partialité:

il s'était, disaient-ils, laissé séduire par Osius. Irrité de cette

opiniâtreté insolente, il voulut d'abord punir de mort les plus mutins;

mais, et ce fut peut-être, dit saint Augustin, sur les remontrances

d'Osius, il se contenta de les exiler et de confisquer leurs biens. Il

écrivit en même temps aux évêques et au peuple de l'église d'Afrique

une lettre vraiment chrétienne, par laquelle il les exhorte à la

patience, même jusqu'au martyre, et à ne point rendre injure pour

injure. Les Donatistes abusèrent bientôt de cette indulgence. Dans

les lieux où ils se trouvaient les plus forts, et ils l'étaient

dans beaucoup de villes, surtout de la Numidie, ils faisaient aux

catholiques toutes les insultes dont ils pouvaient s'aviser. Enfin

l'empereur ordonna de vendre au profit du fisc tous les édifices dans

lesquels ils s'assemblaient: et cette loi subsista jusqu'au règne de

Julien, qui leur rendit leurs basiliques.

[Note latérale: XVI. Violence des Donatistes.]

Rien ne pouvait réduire ces esprits indomptables: l'impunité les

rendait plus insolents, et la punition plus furieux. Ils s'emparèrent

de l'église de Constantine que l'empereur avait fait bâtir; et malgré

les ordres du prince qui leur furent signifiés par les évêques et par

les magistrats, ils refusèrent de la rendre. Les évêques en firent

leurs plaintes à l'empereur et lui demandèrent une autre église; il

leur en fit bâtir une sur les fonds de son domaine, et tâcha d'arrêter

par de sages lois les chicanes que les schismatiques ne cessaient

d'inventer contre les clercs catholiques.

[Note latérale: XVII. Silvanus exilé et rappelé.]

Le principal auteur de cette persécution était Silvanus, évêque

Donatiste de Constantine. Dieu suscita pour le punir un de ses diacres

nommé Nundinarius, qui le convainquit devant Zénophile, gouverneur

de Numidie, d'avoir livré les saintes écritures, et d'être entré

dans l'épiscopat par simonie et par violence. Ce fut alors que toute

l'intrigue de l'ordination de Majorinus fut révélée. Les actes de

cette procédure, qui sont datés du 13 décembre 320, furent envoyés à

Constantin: il exila Silvanus et quelques autres. Mais, six mois après,

les évêques Donatistes présentèrent requête à Constantin pour lui

demander le rappel des exilés et la liberté de conscience, protestant

de mourir plutôt mille fois que de communiquer avec Cécilien, qu'ils

traitaient dans ce mémoire avec beaucoup de mépris. Ce bon prince,

accoutumé à sacrifier au bien de la paix les insultes faites à sa

propre personne, ne s'arrêta point à celles qu'on faisait à un homme

qu'il avait lui-même justifié; il n'écouta que sa douceur naturelle;

il manda à Verinus, vicaire d'Afrique, qu'il rappelait d'exil les

Donatistes, qu'il leur accordait la liberté de conscience, et qu'il les

abandonnait à la vengeance divine. Il exhortait encore les catholiques

à la patience.

[Note latérale: XVIII. Le schisme dégénère en hérésie.]

Jusque là les Donatistes n'avaient été que schismatiques: ils

s'accordaient dans tous les points de doctrine avec l'église

catholique, dont ils n'étaient séparés qu'au sujet de l'ordination

de Cécilien. Mais comme il n'est pas possible qu'un membre détaché

du corps conserve la vie et la fraîcheur, l'hérésie, ainsi qu'il est

toujours arrivé depuis, se joignit bientôt au schisme. Voyant que

toutes les églises du monde chrétien communiquaient avec Cécilien, ils

allèrent jusqu'à dire que l'église catholique ne pouvait subsister avec

le péché; qu'ainsi elle était éteinte par toute la terre, excepté dans

leur communion. En conséquence, suivant l'ancien dogme des Africains,

qu'il n'y avait hors de la vraie église ni baptême ni sacrements, ils

rebaptisaient ceux qui passaient dans leur secte, regardaient les

sacrifices des catholiques comme des abominations, foulaient aux pieds

l'eucharistie consacrée par eux, prétendaient leurs ordinations nulles,

brûlaient leurs autels, brisaient leurs vases sacrés, et consacraient

de nouveau leurs églises. Il y eut pourtant en l'année 330 en Afrique,

un concile de deux cent soixante et dix évêques Donatistes, qui

décidèrent qu'on pouvait recevoir les Traditeurs, c'est ainsi qu'ils

nommaient les catholiques, sans les rebaptiser. Mais Donat chef du

parti, et plusieurs autres, persistèrent dans l'avis contraire: ce qui

cependant ne produisit pas de schisme parmi eux. On voit par ce grand

nombre d'évêques Donatistes, combien cette secte s'était multipliée

dans l'Afrique.

[Note latérale: XIX. Donatistes à Rome.]

Elle était renfermée dans les bornes de ce pays; et malgré son zèle à

faire des prosélytes, elle ne put pénétrer qu'à Rome, ville où se sont

toujours aisément communiqués tous les biens et tous les maux de la

vaste étendue dont elle est le centre. Le poison du schisme n'y infecta

qu'un petit nombre de personnes: mais c'en fut assez pour engager les

Donatistes à y envoyer un évêque. Le premier fut Victor, évêque de

Garbe; le second, Boniface, évêque de Balli en Numidie: ils n'osèrent

ni l'un ni l'autre prendre le titre d'évêques de Rome. Des quarante

basiliques de cette ville, ils n'en avaient pas une. Leurs sectateurs

s'assemblaient hors de la ville dans une caverne, et de là leur vinrent

les noms de _Montenses_, _Campitæ_, _Rupitæ_. Mais ceux qui succédèrent

à ces deux évêques schismatiques, se nommèrent hardiment évêques de

Rome; et c'est en cette qualité que Félix assista à la conférence de

Carthage en 410. Les Donatistes avaient encore un évêque en Espagne;

mais son diocèse ne s'étendait que sur les terres d'une dame du pays

qu'ils avaient séduite.

[Note latérale: XX. Circoncellions.]

Une secte hautaine, outrée, ardente, était une matière toute préparée

pour le fanatisme. Aussi s'éleva-t-il parmi eux, on ne sait précisément

en quelle année, mais du vivant de Constantin, une espèce de forcenés

qu'on appela Circoncellions, parce qu'ils rôdaient sans cesse autour

des maisons dans les campagnes. Il est incroyable combien de ravages

et de cruautés ces brigands firent en Afrique pendant une longue suite

d'années. C'étaient des paysans grossiers et féroces, qui n'entendaient

que la langue punique. Ivres d'un zèle barbare, ils renonçaient à

l'agriculture, faisaient profession de continence, et prenaient le

titre de vengeurs de la justice et de protecteurs des opprimés. Pour

remplir leur mission, ils donnaient la liberté aux esclaves, couraient

les grands chemins, obligeaient les maîtres de descendre de leurs

chars, et de courir devant leurs esclaves qu'ils faisaient monter en

leur place; ils déchargeaient les débiteurs, en tuant les créanciers,

s'ils refusaient d'anéantir les obligations. Mais le principal objet

de leur cruauté étaient les catholiques, et surtout ceux qui avaient

renoncé au Donatisme. D'abord ils ne se servaient pas d'épées, parce

que Dieu en a défendu l'usage à saint Pierre; mais ils s'armaient de

bâtons qu'ils appelaient bâtons d'Israël: ils les maniaient de telle

sorte, qu'ils brisaient un homme sans le tuer sur-le-champ: il en

mourait après avoir long-temps langui. Ils croyaient faire grace quand

ils ôtaient la vie. Ils devinrent ensuite moins scrupuleux, et se

servirent de toute sorte d'armes. Leur cri de guerre était: _Louange à

Dieu_; ces paroles étaient dans leur bouche un signal meurtrier, plus

terrible que le rugissement d'un lion. Ils avaient inventé un supplice

inoui: c'était de couvrir les yeux de chaux délayée avec du vinaigre,

et d'abandonner en cet état les malheureux qu'ils avaient meurtris de

coups et couverts de plaies. On ne vit jamais mieux quelles horreurs

peut enfanter la superstition dans des ames grossières et impitoyables.

Ces scélérats qui faisaient vœu de chasteté, s'abandonnaient au vin et

à toute sorte d'infamies, courant avec des femmes et de jeunes filles

ivres comme eux, qu'ils appelaient des vierges sacrées, et qui souvent

portaient des preuves de leur incontinence. Leurs chefs prenaient

le nom de _Chefs des Saints_. Après s'être rassasiés de sang, ils

tournaient leur rage sur eux-mêmes, et couraient à la mort avec la même

fureur qu'ils la donnaient aux autres. Les uns grimpaient au plus haut

des rochers et se précipitaient par bandes; d'autres se brûlaient

ou se jetaient dans la mer. Ceux qui voulaient acquérir le titre de

martyrs le publiaient long-temps auparavant: alors, on leur faisait

bonne chère, on les engraissait comme des taureaux de sacrifice;

après ces préparations ils allaient se précipiter. Quelquefois ils

donnaient de l'argent à ceux qu'ils rencontraient, et menaçaient

de les égorger, s'ils ne les faisaient martyrs. Théodoret raconte

qu'un jeune homme robuste et hardi, rencontré par une troupe de ces

fanatiques, consentit à les tuer quand il les aurait liés; et que les

ayant mis par ce moyen hors de défense, il les fouetta de toutes ses

forces, et les laissa ainsi garrottés. Leurs évêques les blâmaient en

apparence, mais ils s'en servaient en effet pour intimider ceux qui

seraient tentés de quitter leur secte: ils les honoraient même comme

des saints. Ils n'étaient pourtant pas les maîtres de gouverner ces

monstres furieux; et plus d'une fois ils se virent obligés de les

abandonner, et même d'implorer contre eux la puissance séculière. Les

comtes Ursacius et Taurinus furent employés à les réprimer: ils en

tuèrent un grand nombre, dont les Donatistes firent autant de martyrs.

Ursacius, qui était bon catholique et homme religieux, ayant perdu la

vie dans un combat contre des Barbares, les Donatistes ne manquèrent

pas de triompher de sa mort comme d'un effet de la vengeance du ciel.

L'Afrique fut le théâtre de ces scènes sanglantes pendant tout le

reste de la vie de Constantin. Ce prince se voyant possesseur de tout

l'empire après la dernière défaite de Licinius, songeait aux moyens

d'étouffer entièrement ce schisme meurtrier: mais les violents assauts

que l'arianisme livrait à l'église l'occupèrent tout entier; et nous

ne parlerons plus des Donatistes que sous le règne de ses successeurs.

[Note latérale: AN 317.]

[Note latérale: XXI. Constantin en Illyrie.]

[Note latérale: Buch. Cycl. p. 238.]

[Note latérale: Porph. Optat. c. 19, 22, 23.]

Histoire du Bas-Empire. Tome 01 · 第 15 / 40 段