à se rendre à Carthage, au nombre de soixante et dix. Ils s'établirent
chez les ennemis de l'évêque; et au lieu de s'assembler dans la
basilique où tout le peuple avec Cécilien les attendait, ils tinrent
leur séance dans une maison particulière. Là ils citèrent Cécilien.
Il refusa de comparaître devant une assemblée aussi irrégulière.
D'ailleurs il était retenu par son peuple, qui ne voulait pas
l'exposer à l'emportement de ses ennemis. Ils le condamnèrent comme
ordonné par des Traditeurs, et enveloppèrent dans sa condamnation
ceux qui l'avaient ordonné: on déclara qu'on ne communiquerait ni
avec eux ni avec Cécilien. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que les
principaux de ces évêques si zélés contre les Traditeurs, s'étaient
avoués coupables du même crime dans le concile de Cirtha, tenu sept ans
auparavant, et s'en étaient mutuellement donné l'absolution.
[Note latérale: LVIII. Ordination de Majorinus.]
Le siége de Carthage étant ainsi déclaré vacant, la cabale élut pour
le remplir Majorinus, domestique de Lucilla, et qui avait été lecteur
dans la diaconie de Cécilien. Lucilla acheta cette place en donnant
aux évêques quatre cents bourses, pour être, disait-elle, distribuées
aux pauvres; mais ils les partagèrent entre eux, pour mieux suivre la
vraie intention de celle qui les donnait. Ils écrivirent en même temps
par toute l'Afrique, afin de détacher les évêques de la communion de
Cécilien. La calomnie, qui naît bien vite de la chaleur des querelles,
fut aussitôt mise en œuvre. Ils accusaient les adversaires d'avoir
assassiné un des leurs à Carthage, avant l'ordination de Majorinus. Les
lettres d'un concile si nombreux divisèrent les églises d'Afrique: mais
Cécilien n'en fut pas alarmé, étant uni de communion avec toutes les
autres églises du monde, et principalement avec l'église romaine, en
qui réside de tout temps la primauté de la chaire apostolique.
[Note latérale: LIX. Constantin prend connaissance de cette querelle.]
Peu de temps après l'ordination de Majorinus, Constantin, s'étant
rendu maître de l'Afrique, fit distribuer des aumônes aux églises de
cette province. Il était déja instruit des troubles excités par les
schismatiques, et il les excluait de ses libéralités. La jalousie
qu'ils en conçurent aiguisa leur malice. Accompagnés d'une foule de
peuple qu'ils avaient séduit, ils viennent avec grand bruit présenter
au proconsul Anulinus un mémoire rempli de calomnies contre Cécilien,
et une requête à l'empereur, par laquelle ils demandaient pour juges
des évêques de Gaule. Ceux-ci semblaient en effet, plus propres à faire
dans cette querelle la fonction de juges, parce qu'il n'y avait point
parmi eux de Traditeurs, la Gaule ayant été à l'abri de la persécution
sous le gouvernement de Constance et de Constantin: l'empereur prit
connaissance de ces pièces, et ordonna au proconsul de signifier à
Cécilien et à ses adversaires, qu'ils eussent à se rendre à Rome avant
le 2 d'octobre de cette année 313, pour y être jugés par des évêques.
Il écrivit en même temps au pape Miltiade et à trois évêques de Gaule,
célèbres par leur sainteté et par leur savoir, les priant d'entendre
les deux parties et de prononcer. Il envoya au pape le mémoire et la
requête des schismatiques. Les trois évêques de Gaule étaient Rhéticius
d'Autun, Marinus d'Arles, et Maternus de Cologne. Le pape leur joignit
quinze évêques d'Italie. Cécilien avec dix évêques catholiques, et
Donat à la tête de dix autres de son parti, arrivèrent à Rome au temps
marqué.
[Note latérale: LX. Concile de Rome.]
Le concile s'ouvrit le 2 d'octobre dans le palais de l'impératrice
Fausta, nommé la maison de Latran. Le pape y présida; les trois évêques
de Gaule étaient assis ensuite; après eux les quinze évêques d'Italie.
Il ne dura que trois jours, et tout se passa dans la forme la plus
régulière. Dès la première session, les accusateurs ayant refusé de
parler, Donat, convaincu lui-même de plusieurs crimes par Cécilien,
se retira avec confusion, et ne reparut plus devant le concile.
Dans les deux autres sessions on examina l'affaire de Cécilien; on
déclara illégitime et irrégulière l'assemblée des soixante et dix
évêques numides; mais on ne voulut pas entrer en discussion sur Félix
d'Aptunge: outre que cet examen était long et difficile, on décida
qu'il était inutile dans la cause présente, puisque supposé même que
Félix fût traditeur, n'étant point déposé de l'épiscopat, il avait pu
ordonner Cécilien. On prit dans le jugement le parti le plus doux, ce
fut de déclarer Cécilien innocent et bien ordonné, sans séparer de la
communion ses adversaires. Le seul Donat fut condamné sur ses propres
aveux, et comme auteur du trouble. On rendit compte à Constantin de
ce qui s'était passé, et on lui envoya les actes du concile. Miltiade
ne survécut pas long-temps; il mourut le 10 de janvier de l'année
suivante, et Silvestre lui succéda.
[Note latérale: LXI. Suites de ce concile.]
[Note latérale: Le Père Morin, de la délivr. de l'église, part. 2, c.
17.]
Il eût été de la prudence chrétienne, dit un pieux et savant moderne,
de ne pas montrer à un empereur nouvellement converti les dissensions
de l'église. Les donatistes n'eurent pas cette discrétion. Cependant un
tel scandale n'ébranla pas la foi de Constantin: mais on voit par sa
conduite en toute cette affaire, qu'il n'était pas encore parfaitement
instruit de la discipline de l'église. Ce prince aimait la paix; il la
voulait sincèrement procurer; mais, trompé par les partisans secrets
que les donatistes d'abord et ensuite les ariens avaient à la cour, il
croyait souvent la trouver où elle n'était pas; plus ardent à chercher
la lumière, que ferme à la suivre quand il l'avait une fois connue.
Après le concile, Donat ne put obtenir la permission de retourner en
Afrique, même sous la condition qu'il n'approcherait pas de Carthage.
Pour l'en consoler, Filumène son ami, qui était en crédit auprès de
l'empereur, persuada à ce prince de retenir aussi Cécilien à Brescia
[_Brixia_] en Italie, pour le bien de la paix. Constantin envoya
encore deux évêques à Carthage, pour reconnaître de quel côté était
l'église catholique. Après quarante jours d'examen et de discussions,
où les schismatiques montrèrent leur humeur turbulente, ces évêques
prononcèrent pour le parti de Cécilien. Donat, afin de ranimer le sien
par sa présence, retourna à Carthage contre l'ordre de l'empereur.
Cécilien ne l'eut pas plus tôt appris, qu'il en fit autant, pour
défendre son troupeau.
[Note latérale: AN 314.]
[Note latérale: LXII. Plaintes des Donatistes.]
La décision du concile de Rome, loin de fermer la bouche aux
schismatiques, leur fit jeter de plus grands cris. Comme pour de
bonnes raisons on n'avait pas jugé à propos d'entrer dans l'examen de
la personne de Félix d'Aptunge, ils se plaignaient que leur cause,
abandonnée à un petit nombre de juges, n'eût pas été entendue; ils
représentaient ce concile comme une cabale; ils publiaient que les
évêques, renfermés en particulier, avaient prononcé selon leurs
passions et leurs intérêts. L'empereur, pour leur ôter tout prétexte,
consentit à faire examiner dans un concile plus nombreux la cause de
Félix et l'ordination de Cécilien: et comme ils avaient demandé pour
juges des évêques de Gaule, il choisit la ville d'Arles. Pour avérer
la conduite de Félix pendant la persécution, et décider s'il avait
véritablement livré les saintes écritures, il fallait des informations
faites sur les lieux. L'empereur en chargea Élien, proconsul d'Afrique
en cette année 314. L'affaire fut instruite juridiquement et avec
exactitude. Le 15 de février on entendit des témoins, on interrogea
les magistrats et les officiers d'Aptunge; on reconnut l'innocence de
Félix et la fourberie des adversaires qui avaient falsifié des actes
et des lettres. Un secrétaire du magistrat, nommé Ingentius, dont ils
s'étaient servis, découvrit toute l'imposture; et le procès-verbal,
dont il nous reste encore une grande partie, fut envoyé à l'empereur.
[Note latérale: LXIII. Convocation du concile d'Arles.]
Pendant qu'on préparait par cette procédure les matières qui devaient
être traitées dans le concile, Constantin convoquait les évêques. Il
chargea Ablabius, vicaire d'Afrique, d'enjoindre à Cécilien et à ses
adversaires de se rendre dans la ville d'Arles avant le 1er d'août,
avec ceux qu'ils choisiraient pour les accompagner. Il lui ordonne de
leur fournir des voitures par l'Afrique, la Mauritanie et l'Espagne, et
de leur recommander de mettre ordre, avant leur départ, au maintien de
la discipline et de la paix pendant leur absence. Il déclare que son
intention est de faire donner dans ce concile une décision définitive,
et que ces disputes de religion ne sont propres qu'à attirer la colère
de Dieu sur ses sujets et sur lui-même. L'empereur écrivit en même
temps une lettre circulaire aux évêques. Nous avons celle qui fut
envoyée à Chrestus, évêque de Syracuse. Le prince y expose ce qu'il a
déja fait pour la paix, l'opiniâtreté des donatistes, sa condescendance
à leur procurer un nouveau jugement; il ajoute ensuite: «Comme nous
avons convoqué les évêques d'un grand nombre de lieux différents pour
se rendre à Arles aux calendes d'août, nous avons cru devoir aussi
vous mander de vous rendre au même lieu, dans le même terme, avec deux
personnes du second ordre, telles que vous jugerez à propos de les
choisir, et trois valets pour vous servir dans le voyage. Latronianus,
gouverneur de Sicile, vous fournira une voiture publique.» On voit avec
quelle facilité on pouvait alors assembler des conciles, et le peu
qu'il en coûtait à l'empereur pour les frais du voyage des évêques.
Le concile commença le 1er jour d'août. Marinus, évêque d'Arles, y
présida. Le pape y envoya deux légats: c'étaient les prêtres Claudianus
et Vitus. On a dans la lettre synodale la souscription de trente-trois
évêques, dont seize étaient de la Gaule. Il y en avait sans doute un
plus grand nombre; mais leurs souscriptions sont perdues. Constantin
n'y assista pas: il était occupé de la guerre contre Licinius. On
examina les accusations contre Cécilien, et surtout la cause de Félix.
On ne trouva point de preuve que celui-ci eût livré les livres saints.
Après un mûr examen, tous deux furent déclarés innocents, et leurs
accusateurs, les uns renvoyés avec mépris, les autres condamnés. Cette
sainte assemblée fit encore, avant que de se séparer, d'excellents
canons de discipline. Les évêques écrivirent au pape, qu'ils appellent
leur _très-cher frère_, une lettre synodale, où ils lui rendent compte
de leur jugement et de leurs décrets, afin qu'il les fasse publier dans
les autres églises.
[Note latérale: LXIV. Les donatistes appellent du concile à l'empereur.]
Un petit nombre de schismatiques, qui s'étaient égarés de bonne foi,
rentrèrent dans le sein de l'église catholique, en se réunissant
avec Cécilien. Les autres osèrent appeler de la sentence du concile
à l'empereur. Il en fut indigné, et le témoigna dans une lettre
qu'il écrivit aux évêques avant qu'ils fussent sortis d'Arles: _Ils
attendent_, dit-il, _le jugement d'un homme, qui attend lui-même le
jugement de Jésus-Christ. Quelle impudence! Interjeter appel d'un
concile à l'empereur comme d'un tribunal séculier!_ Il menace de faire
amener à sa cour ceux qui ne se soumettront pas, et de les y retenir
jusqu'à la mort. Il déclare qu'il a donné ordre au vicaire d'Afrique de
lui envoyer sous bonne garde les réfractaires; il exhorte pourtant les
évêques à la charité et à la patience, et leur donne congé de retourner
dans leur diocèse, après qu'ils auront fait leurs efforts pour ramener
les opiniâtres. Les plus séditieux furent conduits à la cour par des
tribuns et des soldats. Les autres retournèrent en Afrique, et furent,
aussi-bien que les évêques catholiques, défrayés dans leur retour par
la générosité de Constantin.
FIN DU LIVRE SECOND.
LIVRE III.
I. Consuls de cette année. II. Première guerre entre Constantin et
Licinius. III. Bataille de Cibalis. IV. Suites de cette bataille.
V. Bataille de Mardie. VI. Traité de paix et de partage. VII. Loi
en faveur des officiers du palais. VIII. Décennales de Constantin.
IX. Révolte des Juifs réprimée. X. Lois en l'honneur de la croix.
XI. Constantin en Gaule. XII. Il se détermine à juger de nouveau
les donatistes. XIII. Nouveaux troubles en Afrique. XIV. Jugement
rendu à Milan. XV. Mécontentement des donatistes. XVI. Violences
des donatistes. XVII. Sylvanus exilé et rappelé. XVIII. Le schisme
dégénère en hérésie. XIX. Donatistes à Rome. XX. Circoncellions. XXI.
Constantin en Illyrie. XXII. Nomination des trois Césars. XXIII.
Lactance chargé de l'instruction de Crispus. XXIV. Naissance de
Constance. XXV. Éducation du jeune Constantin consul avec son père.
XXVI. Persécution de Licinius. XXVII. Victoire de Crispus sur les
Francs. XXVIII. Quinquennales des Césars. XXIX. Consuls. XXX. Les
Sarmates vaincus. XXXI. Pardon accordé aux criminels. XXXII. Lois de
Constantin. XXXIII. Loi pour la célébration du dimanche. XXXIV. Loi en
faveur du célibat. XXXV. Loi de tolérance. XXXVI. Loi en faveur des
ministres de l'église. XXXVII. Lois qui regardent les mœurs. XXXVIII.
Lois concernant les officiers du prince et ceux des villes. XXXIX.
Lois sur la police générale et sur le gouvernement civil. XL. Lois
sur l'administration de la justice. XLI. Lois sur la perception des
impôts. XLII. Lois pour l'ordre militaire. XLIII. Causes de la guerre
entre Constantin et Licinius. XLIV. Préparatifs de guerre. XLV. Piété
de Constantin et superstition de Licinius. XLVI. Approches des deux
armées. XLVII. Harangue de Licinius. XLVIII. Bataille d'Andrinople.
XLIX. Guerre sur mer. L. Licinius passe à Chalcédoine. LI. Bataille
de Chrysopolis. LII. Suites de la bataille. LIII. Mort de Licinius.
[Note latérale: AN 314.]
[Note latérale: I. Consuls de cette année.]
[Note latérale: Idat. chron.]
[Note latérale: Till. note 5, sur Constantin.]
[Note latérale: Buch. de cycl. p. 238.]
Il y avait treize ans que les Augustes et les Césars, dont l'empire
était surchargé, s'étaient emparés du consulat ordinaire. Jaloux de
cette dignité, quand ils ne jugeaient pas à propos de la remplir
eux-mêmes, ils avaient pris le parti de la laisser vacante et de dater
de leurs consulats précédents. Les sujets ne pouvaient atteindre qu'à
des places de consuls subrogés; leur gloire et la récompense de leurs
services restaient comme étouffées entre ce grand nombre de souverains.
Toute la puissance étant enfin réunie sur deux têtes, pour l'être
bientôt sur une seule, le mérite des particuliers se trouva plus au
large et dans un plus grand jour. Constantin voulut bien leur faire
place et partager avec eux la première charge de l'empire. Cette année
Volusianus et Annianus furent consuls ordinaires, c'est-à-dire qu'ils
entrèrent en fonction au 1er de janvier. Ce Volusianus est celui qui
avait été sous Maxence préfet de Rome en 310, consul pendant les quatre
derniers mois de l'année 311, et en même temps préfet du prétoire,
et qui en cette année-là avait vaincu Alexandre et réduit l'Afrique.
Constantin capable de sentir le vrai mérite dans ses ennemis même, lui
tint compte des talents qu'il avait montrés au service de Maxence; il
lui donna de nouveau en 314, avec le consulat, la charge de préfet de
Rome.
[Note latérale: II. Première guerre entre Constantin et Licinius.]
[Note latérale: Zos. l. 2. c. 18.]
[Note latérale: [Eutrop. l. 10.]]
[Note latérale: Anony. Vales.]
Tandis que l'empereur s'efforçait de terminer par des conciles la
contestation qui divisait l'église d'Afrique, il décidait lui-même
par les armes la querelle survenue entre lui et Licinius. En voici
l'occasion. Constantin voulant donner le titre de César à Bassianus qui
avait épousé sa sœur Anastasia, envoya un des grands de sa cour, nommé
Constantius, à Licinius pour obtenir son consentement. Il lui faisait
part en même temps du dessein qu'il avait d'abandonner à Bassianus
la souveraineté de l'Italie, qui ferait par ce moyen une ligne de
séparation entre les états des deux empereurs. Ce projet déplut à
Licinius. Pour en traverser le succès, il employa Sénécion, homme
artificieux, dévoué à ses volontés, et qui étant frère de Bassianus,
vint à bout de lui inspirer des défiances, et de le porter à la
révolte contre son beau-frère et son bienfaiteur. Cette perfidie fut
découverte: Bassianus fut convaincu et paya de sa tête son ingratitude.
Sénécion, auteur de toute l'intrigue, était à la cour de Licinius;
Constantin le demanda pour le punir: le refus de Licinius fut regardé
comme une déclaration de guerre. On peut croire que Constantin la
souhaitait; il était sans doute jaloux de n'avoir point profité de la
dépouille de Maximin: Zosime fait entendre que Constantin demandait
qu'on lui cédât quelques provinces. Licinius commença par faire abattre
les statues de son collègue à Émona en Pannonie sur les confins de
l'Italie.
[Note latérale: III. Bataille de Cibalis.]
[Note latérale: Cod. Just. lib. 3, tit. 1. leg. 8.]
[Note latérale: Anony. Vales.]
[Note latérale: Zos. l. 2, c. 18.]
[Note latérale: Vict. epit. p. 223.]
[Note latérale: Idat. chron.]
[Note latérale: [Eutrop. l. 10.]]
La rupture des deux princes n'éclata qu'après le 15 de mai, jour
duquel est encore datée une loi attribuée à tous les deux. Constantin
laisse en Gaule son fils Crispus, et marche vers la Pannonie. Licinius
y assemblait ses troupes auprès de Cibalis. C'était une ville fort
élevée; on y arrivait par un chemin large de six cents pas, bordé
d'un côté par un marais profond, nommé _Hiulca_, et de l'autre par
un coteau. Sur ce coteau s'étendait une grande plaine, où s'élevait
une colline, sur laquelle la ville était bâtie. Licinius se tenait en
bataille au pied de la colline. Son armée était de trente-cinq mille
hommes. Constantin ayant rangé au pied du coteau la sienne, qui n'était
que de vingt mille hommes, fit marcher en tête les cavaliers, comme
plus capables de soutenir le choc, si les ennemis venaient fondre sur
lui dans ce chemin escarpé et difficile. Licinius au lieu de profiter
de son avantage, les attendit dans la plaine. Dès que les troupes
de Constantin eurent gagné la hauteur, elles chargèrent celles de
Licinius: jamais victoire ne fut mieux disputée. Après avoir épuisé les
traits de part et d'autre, ils se battent long-temps à coups de piques
et de lances. Le combat commencé au point du jour, durait encore avec
le même acharnement aux approches de la nuit, lorsque enfin l'aile
droite commandée par Constantin enfonça l'aile gauche des ennemis
qui prit la fuite. Le reste de l'armée de Licinius, voyant son chef,
qui jusque-là avait combattu à pied, sauter à cheval pour se sauver,
se débanda aussitôt, et prenant à la hâte ce qu'il fallait de vivres
seulement pour cette nuit, elle abandonna ses bagages et s'enfuit en
toute diligence à Sirmium sur la Save. Cette bataille fut livrée le 8
d'octobre. Licinius laissa vingt mille hommes sur la place.
[Note latérale: IV. Suites de la bataille.]
[Note latérale: Zos. l. 2, c. 19.]
[Note latérale: Anony. Vales.]
Il ne s'arrêta à Sirmium que pour y prendre avec lui sa femme, son
fils et ses trésors; et ayant rompu le pont dès qu'il l'eut passé, il
gagna la Dacie[25] où il créa César Valens général des troupes qui
gardaient la frontière. De là il se retira vers la ville d'Andrinople
[_Hadrianopolis_], aux environs de laquelle Valens rassembla une
nouvelle armée. Cependant Constantin s'étant rendu maître de Cibalis,
de Sirmium et de toutes les places que Licinius laissait derrière
lui, détacha cinq mille hommes pour le suivre de plus près. Ceux-ci
se trompèrent de route et ne purent l'atteindre. Constantin ayant
rétabli le pont sur la Save, suivait les vaincus avec le reste de son
armée. Il arriva à Philippopolis en Thrace, où des envoyés de Licinius
vinrent lui proposer un accommodement: ce qui fut sans effet, parce que
Constantin exigeait pour préliminaire la déposition de Valens.
[Note 25: Il ne s'agit pas ici des pays au nord du Danube, conquis
autrefois par Trajan, et qui forment chez les modernes la Transylvanie
et les deux principautés de Moldavie et de Valachie. Il est question
des provinces de la Mœsie, situées au sud du Danube, qui répondent à la
Bulgarie des modernes, et qui étaient alors nommées Dacie.--S.-M.]
[Note latérale: V. Bataille de Mardie.]
Le vainqueur continuant sa marche trouva l'ennemi campé dans la
plaine de Mardie. La nuit même de son arrivée il donne l'ordre de
la bataille, et met son armée sous les armes. A la pointe du jour
Licinius voyant déja Constantin à la tête de ses troupes, se hâte avec
Valens de ranger aussi les siennes. Après les décharges de traits, on
s'approche, on se bat à coups de main. Pendant le fort du combat, les
troupes de détachement que Constantin avait envoyées à la poursuite
et qui s'étaient égarées, paraissent sur une éminence à la vue des
deux armées et prennent un détour par une colline, d'où elles devaient
en descendant rejoindre leurs gens et envelopper en même temps les
ennemis. Ceux-ci rompirent ces mesures par un mouvement fait à propos,
et se défendirent de tous côtés avec courage. Le carnage était grand et
la victoire incertaine. Enfin, lorsque l'armée de Licinius commençait
à s'affaiblir, la nuit étant survenue lui épargna la honte de fuir.
Licinius et Valens profitant de l'obscurité décampèrent à petit bruit,
et tournant sur la droite vers les montagnes, se retirèrent à Bérhée.
Constantin prit le change, et tirant vers Byzance, il ne s'aperçut
qu'il avait laissé Licinius bien loin derrière lui, qu'après avoir
lassé par une marche forcée ses soldats déja fatigués de la bataille.
[Note latérale: VI. Traité de partage.]
[Note latérale: Zos. l. 2, c. 20.]
[Note latérale: Petr. Patric. excerp. leg. p. 27.]
[Note latérale: Vict. epit. p. 221 et 222.]
[Note latérale: Eutrop. l. 10.]
[Note latérale: Toinard, in Lact. p. 417.]
[Note latérale: Godef. in Chron. p. 9.]
[Note latérale: Till. art. 37.]
Dès le jour même le comte Mestrianus vint trouver Constantin pour lui
faire des propositions de paix. Ce prince refusa pendant plusieurs
jours de l'écouter. Enfin, réfléchissant sur l'incertitude des
événements de la guerre, et ayant même depuis peu perdu une partie de
ses équipages, qui lui avaient été enlevés dans une embuscade, il donna
audience à Mestrianus. Ce ministre lui représenta, «Qu'une victoire
remportée sur des compatriotes était un malheur plutôt qu'une victoire:
que dans une guerre civile le vainqueur partageait les désastres du
vaincu; et que celui qui refusait la paix devenait l'auteur de tous les
maux de la guerre». Constantin justement irrité contre Licinius, et
naturellement prompt et impatient dans sa colère, reçut fièrement cette
remontrance, qui semblait le rendre responsable des suites funestes
qu'avait entraînées la perfidie de Licinius; et montrant son courroux
par l'air de son visage et par le ton de sa voix: _Allez dire à votre
maître que je ne suis pas venu des bords de l'Océan jusqu'ici, les
armes à la main et toujours victorieux, pour partager la puissance des
Césars avec un vil esclave, moi qui n'ai pu souffrir les trahisons de
mon beau-frère et qui ai renoncé à son alliance_. Il déclara ensuite
à Mestrianus qu'avant que de parler de paix, il fallait ôter à Valens
le titre de César. On y consentit. Selon quelques auteurs, Valens fut
seulement réduit à la condition privée; selon d'autres, Constantin
demanda sa mort; Victor dit que ce fut Licinius qui le fit mourir.
Cet obstacle étant levé, la paix fut conclue à condition d'un nouveau
partage. Constantin ajouta à ce qu'il possédait déja, la Grèce, la
Macédoine, la Pannonie, la Dardanie, la Dacie, la première Mésie, et
toute l'Illyrie. Il laissa à Licinius la Thrace, la seconde Mésie, la
petite Scythie, toute l'Asie et l'Orient. Ce traité fut confirmé par le
serment des deux princes. Constantin passa le reste de cette année et
la suivante dans ses nouveaux états, c'est-à-dire dans les provinces de
Grèce et d'Illyrie.
[Note latérale: VII. Loi en faveur des officiers du palais.]
[Note latérale: Cod. Th. lib. 6, tit. 35.]
[Note latérale: Dig. lib. 49, tit. 17.]