christianisme, sa liaison avec Constantin, et sa haine contre Maximin,
le disposait alors à favoriser la religion chrétienne. Il se joignit
donc volontiers à Constantin pour dresser une déclaration qui fut
publiée à Milan le 12 mars, et envoyée dans tous les états des deux
empereurs. Elle confirmait et étendait l'édit qui avait été donné
à Rome quelques mois auparavant: elle accordait aux chrétiens une
liberté entière et absolue pour l'exercice de leur culte public, et
levait toutes les conditions par lesquelles cette permission avait été
auparavant limitée; elle ordonnait qu'on leur rendît sans délai, et
sans exiger d'eux aucun remboursement ni dédommagement, tous les lieux
d'assemblée ou autres fonds appartenant aux églises, et promettait
d'indemniser aux dépens des deux empereurs ceux qui en étaient
actuellement possesseurs à titre légitime. Elle donnait aussi sans
exception à tous ceux qui professaient quelque religion que ce fût, la
liberté de la suivre selon leur conscience, et d'en faire l'exercice
public, sans être inquiétés de personne. Il n'était pas encore temps
d'imposer silence à l'idolâtrie: révérée depuis tant de siècles, ses
cris séditieux auraient soulevé tout l'empire. C'était assez d'ouvrir
la bouche à la véritable religion, et de la mettre en état de confondre
sa rivale par la sagesse de ses dogmes, et par la pureté de sa morale.
Avant que de sortir de Milan, Constantin, pour ménager la modestie d'un
sexe auquel il ne sied pas de s'aguerrir au tumulte des affaires et des
jugements, fit une loi qui permet aux maris de poursuivre en justice
les droits de leurs femmes, même sans procuration.
[Note latérale: XXXVI. Guerre contre les Francs.]
[Note latérale: Incert. Pan. c. 21 et seq.]
[Note latérale: Zos. l. 2, c. 17.]
[Note latérale: Vorburg, Hist. Rom. Germ. t. 2, p. 154.]
Il partit ensuite, et prit le chemin de la Germanie inférieure. Il
avait appris que les Francs, ennuyés de la paix, s'approchaient du
Rhin avec l'élite de leur jeunesse, pour se jeter dans les Gaules.
Il courut à leur rencontre, et sa présence les empêcha de tenter le
passage. Constantin, qui voulait les attirer en-deçà pour les vaincre,
fit répandre le bruit que les Allemans faisaient encore de plus grands
efforts du côté de la Germanie supérieure, et se mit en marche comme
pour aller les repousser. Il laissa en même temps de bonnes troupes
commandées par des officiers expérimentés qui avaient ordre de se
mettre en embuscade, et de charger les Francs dès qu'ils auraient passé
le fleuve. Tout réussit selon ses desseins: les Francs furent battus;
l'empereur les poursuivit au-delà du Rhin, et fit un si horrible dégât
sur leurs terres, qu'il semblait que la nation fût exterminée. Il
revint à Trèves en triomphe; il y entendit un panégyrique que nous
avons encore, et dont l'auteur est inconnu. La liberté que le prince
laissait aux idolâtres, paraît évidemment dans cette pièce; elle
respire le paganisme. La gloire de cette victoire fut encore ternie
par le spectacle inhumain d'une multitude de prisonniers, qui furent
exposés aux bêtes, et qui périrent avec cette intrépidité naturelle à
la nation.
[Note latérale: XXXVII. Constantin comble de bienfaits l'église
d'Afrique.]
[Note latérale: Euseb. hist. eccl. l. 10, c. 6.]
[Note latérale: Optat. de schism. Donat. l. 1, c. 18.]
Constantin demeura à Trèves le reste de cette année et une partie de la
suivante, occupé principalement à procurer de nouveaux avantages à la
religion qu'il avait embrassée. Ses premiers regards se portèrent sur
l'église d'Afrique, qui s'était le plus ressentie des rigueurs de la
persécution, et qui était encore déchirée par le nouveau schisme des
donatistes. La lettre de l'empereur à Cécilien, évêque de Carthage,
mérite d'être rapportée. La voici telle qu'Eusèbe nous l'a donnée.
«Constantin Auguste à Cécilien évêque de Carthage: Dans le dessein que
nous avons de donner à certains ministres de la religion catholique,
cette religion sainte et légitime, dans les provinces d'Afrique, de
Numidie et de Mauritanie, de quoi fournir aux dépenses, nous avons
envoyé ordre à Ursus receveur-général de l'Afrique, de vous remettre
trois mille bourses. Vous aurez soin de les faire distribuer à ceux qui
vous seront indiqués par le rôle que vous adressera Osius. Si la somme
ne vous paraît pas suffisante pour satisfaire à notre zèle, demandez
sans hésiter à Héraclide, intendant de nos domaines, tout ce que vous
jugerez nécessaire: il a ordre de ne vous rien refuser. Et comme
nous avons appris que des hommes inquiets et turbulents s'efforcent
de corrompre le peuple de l'église sainte et catholique, par des
insinuations fausses et perverses; sachez que nous avons recommandé de
vive voix à Anulinus proconsul, et à Patricius vicaire des préfets,
de remédier à ces désordres avec toute leur vigilance. Si donc vous
vous apercevez que ces gens persistent dans leur folie, adressez-vous
aussitôt aux juges que nous venons de vous indiquer, et faites-leur
votre rapport, afin qu'ils les châtient selon l'ordre que nous leur en
avons donné. Que le grand dieu vous conserve pendant longues années.»
Il paraît que cet argent était destiné à l'entretien des églises, et à
la décoration du culte divin. La somme passait cent mille écus de notre
monnaie. Osius dont il est parlé dans cette lettre, était le célèbre
évêque de Cordoue, qui connaissait parfaitement les besoins de l'église
d'Afrique, et à qui Constantin s'en rapportait pour la distribution
de ses aumônes, et pour les affaires les plus importantes de la
religion. On voit ici que ce prince était déja instruit des cabales des
donatistes, et qu'il songeait à étouffer ce schisme naissant. Ce qui
mérite encore d'être observé, c'est qu'Annius Anulinus, personnage des
plus illustres de l'empire, qui sous Dioclétien avait été un des plus
violents persécuteurs de l'église d'Afrique, est ici employé à donner à
cette même église un nouveau lustre; soit qu'il eût changé de religion
avec l'empereur, soit qu'étant demeuré païen, il se vît obligé par
obéissance de réparer les maux qu'il avait faits lui-même.
[Note latérale: XXXVIII. Exemption des fonctions municipales accordée
aux clercs.]
[Note latérale: Euseb. Hist. eccl. l. 10, c. 7.]
[Note latérale: S. Aug. ep. 88. t. II, p. 214.]
[Note latérale: Soz. l. 1, c. 9.]
[Note latérale: Cod. Th. lib. 16, tit. 2 et tit. 5.]
[Note latérale: God. ad cod. Th. lib. 11, tit. 1, l. 1.]
Constantin lui adressa à peu près dans le même temps une lettre, dans
laquelle après avoir relevé le mérite de la religion chrétienne, il
lui déclare qu'il entend que les ministres de l'église catholique,
dont Cécilien est le chef, et qui sont appelés clercs, soient exempts
de toutes fonctions municipales; _de peur_, dit-il, _qu'ils ne soient
distraits du service de la Divinité, ce qui serait une espèce de
sacrilége: car_, ajoute-t-il, _l'hommage qu'ils rendent à Dieu est
la principale source de la prospérité de notre empire_. Anulinus
exécuta fidèlement ses ordres, et lui en rendit compte par une
lettre, où il lui marque, qu'en notifiant à Cécilien et à ses clercs
le bienfait de l'empereur, il en a pris occasion de les exhorter _à
réunir tous les esprits pour observer la sainteté de leur loi, et
s'occuper du culte divin avec le respect convenable_. Il lui envoie
en même temps les plaintes des donatistes, dont je parlerai dans la
suite. Ces schismatiques qui ne participaient pas à l'exemption,
et peut-être aussi les autres habitants par un effet de jalousie,
s'efforcèrent plusieurs fois d'anéantir ce privilége par des chicanes.
Les fonctions municipales étaient onéreuses, et l'immunité des uns
devenait une surcharge pour les autres. Aussi dès cette même année
Constantin fut obligé de réitérer ses ordres à ce sujet par une loi
du dernier d'octobre. Sozomène dit que cette exemption fut ensuite
étendue à tous les clercs dans toutes les provinces de l'empire; et
son témoignage est confirmé par une loi faite pour la Lucanie, et le
pays des Brutiens. L'empereur lui-même déclare dans une loi de l'an
330, qu'il avait établi cet usage dans tout l'Orient, sans doute
après la défaite de Licinius. Mais ce privilége ne fut nulle part
accordé qu'aux ministres de l'église catholique; les hérétiques et les
schismatiques qui prétendaient y participer, en sont exclus en termes
exprès par une loi de l'an 326. Constantin en exemptant les clercs des
charges personnelles, ne les exempta pas des tributs. Ils continuèrent
de les payer à proportion de leurs biens patrimoniaux. Mais il en
déchargea les biens des églises: ce qui ne subsista pas même sous ses
successeurs, quand l'église fut devenue assez opulente, pour partager
sans incommodité les charges de l'état, dont ses ministres font partie.
[Note latérale: XXXIX. Abus occasionés par ces exemptions et corrigés
par Constantin.]
[Note latérale: Cod. Th. lib. 16, tit. 2.]
Ces avantages accordés aux clercs furent comme un signal, qui appela
au service de l'église tous ceux qui voulaient se soustraire à des
dépenses auxquelles les particuliers ne se prêtent qu'à regret,
quoiqu'ils en recueillent les fruits. On se pressait d'entrer dans la
cléricature; les fonctions municipales allaient être abandonnées faute
de sujets; la cupidité appauvrissait l'état sans enrichir l'église
qu'elle peuplait de ministres intéressés. L'empereur pour empêcher
tout à la fois la trop grande multiplication des ecclésiastiques, et
la désertion des fonctions nécessaires à l'état, ordonna en 320 qu'à
l'avenir et sans rien changer pour le passé, on ne ferait des clercs
qu'à la place de ceux qui mourraient, et qu'on ne choisirait que des
gens à qui leur pauvreté donnait déja l'immunité. Il renouvela cette
ordonnance six ans après, en déclarant que les riches devaient porter
les fardeaux du siècle, et que les biens de l'église ne devaient servir
qu'à la subsistance des pauvres. Il ordonnait même que si entre les
clercs déja reçus, il s'en trouvait quelqu'un qui par sa naissance ou
par sa fortune fût propre à soutenir les charges municipales, il serait
retiré du service ecclésiastique et rendu à celui de l'état. Mais il
paraît que les donatistes toujours jaloux des avantages de la vraie
église, abusèrent de cette loi dans la Numidie, où ils étaient les plus
puissants, et qu'ils arrachaient à l'église des clercs qui n'étaient
pas dans le cas de l'ordonnance. Ce fut apparemment ce qui donna lieu à
Constantin d'adresser en 330 à Valentinus, gouverneur de Numidie, une
autre loi, dont le sens me paraît être que ceux qui seront une fois
entrés dans la cléricature, ne seront plus sujets à un second examen
de leurs facultés, mais qu'ils jouiront sans trouble de l'immunité
cléricale.
[Note latérale: XL. Lois sur le gouvernement civil.]
[Note latérale: Cod. Just. lib. 1, t. 22, leg. 3.]
[Note latérale: Cod. Th. lib. 9, tit. 40.]
[Note latérale: Ibid. tit. 5.]
[Note latérale: Ibid. lib. 12, tit. 11.]
[Note latérale: Ibid. lib. 3, tit. 19.]
[Note latérale: Ibid. lib. 4, tit. 9.]
[Note latérale: Ibid. lib. 5, tit. 6.]
[Note latérale: Cod. Just. lib. 12, tit. 1.]
[Note latérale: Ibid. lib. 7, tit. 22.]
[Note latérale: Ibid. lib. 6, tit. 1.]
[Note latérale: Ibid. lib. 3, tit. 1.]
[Note latérale: C. T. lib. 4, tit. 8.]
[Note latérale: C. J. lib. 1, tit. 14; lib. 8, tit. 53.]
En s'occupant de l'honneur et de l'avantage de l'église, il ne
perdait pas de vue le gouvernement civil. Il fit dans son séjour à
Trèves plusieurs lois fort sages, pour prévenir les surprises qu'on
pourrait faire à sa religion par de faux exposés, et pour empêcher les
juges de précipiter la condamnation des accusés avant une conviction
pleine et entière. Voulant décourager les accusations des crimes
qu'on appelait alors de lèse-majesté, et qui s'étendaient fort loin,
il soumit à la torture les accusateurs qui n'administraient pas de
preuves manifestes, aussi-bien que ceux qui les auraient excités
à intenter l'accusation; et il ordonna de punir du supplice de la
croix, même sans être entendus, les esclaves et les affranchis qui
oseraient dénoncer leurs maîtres et leurs patrons. Les villes avaient
des fonds qu'elles faisaient valoir entre les mains des particuliers:
il fit des réglements pour assurer ces rentes, et empêcher que les
fonds ne fussent dissipés par la négligence des magistrats chargés des
recouvrements. Il mit les mineurs à couvert de la mauvaise foi de leurs
tuteurs et curateurs. Pour conserver l'honnêteté publique, il renouvela
l'arrêt du sénat fait du temps de Claude, par lequel une femme de
condition libre, qui s'abandonnait à un esclave, perdait sa liberté. Il
fut pourtant obligé d'adoucir cette loi dans la suite, ce qui prouve la
corruption des mœurs de ce siècle. Sous le règne de Maxence, beaucoup
de sujets indignes étaient parvenus aux charges, et d'honnêtes citoyens
avaient perdu leur liberté: dans l'horrible famine qui désola alors la
ville de Rome, ils s'étaient vendus eux-mêmes, ou avaient vendu leurs
enfants. Il remédia par deux lois à ce double désordre: par l'une il
déclara incapables de posséder aucune charge tous les hommes infâmes
et notés pour leurs crimes ou leurs déréglements; par l'autre il
ordonna sous de grosses peines de remettre en liberté, sans attendre
la contrainte du magistrat, tous ceux qui étaient devenus esclaves
sous la tyrannie de Maxence; il étendit même cette punition sur ceux
qui, bien instruits qu'un homme était né libre, dissimuleraient et
le laisseraient dans l'esclavage. Il déclara encore qu'il ne pouvait
y avoir de prescription contre la liberté, et qu'un homme libre ne
perdait rien de ses droits, même après soixante ans de servitude;
mais en même temps il soumit à des peines très-sévères les esclaves
fugitifs. Plusieurs réglements qu'il fit encore dans la suite montrent
son inclination à favoriser les droits de la liberté, sans blesser ceux
de la justice. Quelques-unes de ses lois renferment de belles maximes
de morale. _Nous pensons_, dit-il dans une, _qu'on doit avoir plus
d'égard à l'équité et à la justice naturelle, qu'au droit positif et
rigoureux_. Mais il réserva au prince la décision des questions où le
droit positif paraîtrait en contradiction avec l'équité. Il déclara
ailleurs que la coutume ne doit pas prescrire contre la raison ni
contre la loi.
[Note latérale: XLI. Lois pour la perception des tributs.]
[Note latérale: Cod. Th. lib. 11, tit. 1.]
[Note latérale: Ibid. tit. 7.]
[Note latérale: Ibid. lib. 8, tit. 10.]
[Note latérale: Ibid. lib. 10, tit. 15.]
[Note latérale: C. T. lib. 10, tit. 1; lib. 4, tit. 13.]
Dès cette année et dans toute la suite de son règne, il paraît
avoir donné une attention particulière à deux objets importants: à
la perception des impôts, et à l'administration de la justice. Il
prit tous les moyens que lui suggéra sa prudence pour assurer les
contributions qu'exigeaient les besoins de l'état, et pour les rendre
moins onéreuses à ses sujets. Il voulut que les rôles des impositions
fussent signés de la main des gouverneurs des provinces. Pour accélérer
les paiements, il ordonna que les biens de ceux qui par mauvaise
volonté différeraient de payer, fussent vendus sans retour. Mais aussi
il réprima par des peines rigoureuses les concussions des officiers,
et permit de les prendre à partie; il défendit de dédommager le fisc
des non-valeurs, en les reprenant sur les gens solvables; de mettre
en prison les débiteurs du fisc, ou de leur imposer aucune punition
corporelle: _La prison_, dit-il, _n'est faite que pour les criminels
ou pour les officiers du fisc qui excèdent leur pouvoir; quant à ceux
qui refusent de payer leur part des contributions, on se contentera de
leur envoyer garnison; ou s'ils persistent, de vendre leurs biens_.
Celui qui poursuivait les dettes du fisc, s'appelait l'avocat du fisc:
Constantin veut que cet emploi soit exercé par des gens intègres,
désintéressés, instruits; et il les avertit qu'ils seront également
punis pour fermer les yeux sur les dettes qu'ils doivent poursuivre, et
pour les poursuivre par des chicanes: _L'intérêt de nos sujets_, dit-il
dans une de ses lois, _nous est plus précieux que l'intérêt de notre
trésor_. Il suivit exactement cette belle maxime: on voit par plusieurs
de ses lois qu'il ne donna au fisc aucun privilége, qu'il le réduisit
au droit commun, et qu'il laissa aux particuliers plusieurs ressources
pour se défendre contre les prétentions du domaine.
[Note latérale: XLII. Lois pour l'administration de la justice.]
[Note latérale: Cod. Th. lib. 11. tit. 29.]
[Note latérale: Ibid. tit. 30.]
[Note latérale: Ibid. tit. 36.]
[Note latérale: Ibid. lib. 2, tit. 7.]
[Note latérale: Ibid. lib. 9, tit. 10.]
Pour ce qui regarde l'administration de la justice, on ne peut assez
louer le soin qu'il prit d'en bannir les longueurs, la mauvaise foi et
les chicanes tant de la part des juges que de la part des plaideurs. Se
regardant comme le lieutenant immédiat de Dieu même dans la fonction de
juger ses peuples, il permit aux juges d'avoir recours à lui pour le
consulter avant que de prononcer, quand ils seraient embarrassés sur le
jugement d'une affaire: mais il les avertit aussi de ne s'adresser à
lui que rarement et dans les cas qui n'étaient pas clairement décidés
par les lois, pour ne pas interrompre ses autres occupations; d'autant
plus que celui qui se trouverait lésé, avait la ressource de l'appel.
De peur que ces rapports envoyés au prince ne servissent de prétexte
pour prolonger les affaires, il y prescrit un terme fort court; il
en règle la forme et écarte tous les obstacles qui pourraient en
retarder l'effet. Comme les juges inférieurs, mécontents des appels
qu'on interjetait de leurs sentences, faisaient quelquefois ressentir
aux appelants leur mauvaise humeur, il censure par plusieurs lois ce
procédé arrogant, et les menace de punition. Il recommande aux juges
des tribunaux supérieurs la diligence dans l'expédition des causes
d'appel. Il prévient les abus qui peuvent se glisser dans les appels,
dans les évocations, dans les délais des jugements. Il déclare qu'on
peut appeler de tous les tribunaux, excepté de celui des préfets
du prétoire, qui sont proprement les représentants du prince dans
l'exercice de la justice. Il ne permet pas d'appeler de la condamnation
des crimes d'homicide, de maléfice, d'adultère, d'empoisonnement, quand
la conviction est complète: à l'occasion des lois que fit Constantin
dans son séjour à Trèves, j'ai rassemblé sous le même point de vue
toutes celles de ce prince qui ont eu le même objet, quoiqu'elles aient
été faites ensuite et en différentes années; et je continuerai d'en
user de cette manière pour éviter les longueurs et les répétitions
ennuyeuses, à moins que quelque circonstance particulière ne m'oblige
d'interrompre cet ordre.
[Note latérale: XLIII. Maximin commence la guerre contre Licinius.]
[Note latérale: Euseb. Hist. eccl. l. 9, c. 10.]
[Note latérale: Lact. de mort. persec. c. 45.]
Tandis que Constantin à Trèves s'appliquait à régler les affaires de
l'état, Maximin profitant de son éloignement entreprit d'exécuter le
dessein qu'il méditait depuis long-temps, de se rendre seul maître
de tout l'empire. Cet homme fier et hautain, plus ancien César que
les deux autres empereurs, ne pouvait souffrir leur supériorité qu'il
regardait comme usurpée: il se donnait le premier rang dans ses titres;
et comme il restait seul des deux Augustes et des deux Césars que
Dioclétien et Maximien avaient nommés en quittant l'empire, il se
portait pour légitime héritier de toute leur puissance. Plein de ces
idées ambitieuses, il prit le temps que les deux empereurs célébraient
à Milan les noces de Constantia, et quoique ce fût dans le fort de
l'hiver, il mit ses troupes en campagne; et doublant les marches, il
arriva bientôt de Syrie en Bithynie; mais ce fut aux dépens d'une
grande partie de ses forces: il laissa sur les chemins presque toutes
ses bêtes de charge, que les pluies, les neiges, la fange, le froid et
les marches forcées faisaient périr. Parvenu au rivage du Bosphore, qui
servait de borne à son empire, il passa le détroit, et s'approcha de
Byzance, où il n'y avait qu'une faible garnison. Ayant en vain tenté de
la corrompre, il attaqua la ville; elle se rendit après onze jours de
résistance. De là il marcha à Héraclée, autrement nommée Périnthe, qui
l'arrêta encore plusieurs jours.
[Note latérale: XLIV. Licinius vient à sa rencontre.]
Ces délais donnèrent le temps de dépêcher des courriers à Licinius,
qui, s'étant séparé de Constantin au sortir de Milan, était revenu
en Illyrie. Ce prince, à la tête d'une poignée de soldats accourt en
diligence, arrive à Andrinople [_Hadrianopolis_] lorsque Périnthe
venait de se rendre; et ayant rassemblé ce qu'il peut trouver de
troupes dans le voisinage, il s'avance jusqu'à dix-huit milles de
Maximin campé à une égale distance de Périnthe. L'intention de
Licinius était d'arrêter l'ennemi, mais sans le combattre: il n'avait
pas trente mille hommes, contre soixante et dix mille. Maximin, par
la raison contraire résolu d'engager une action, fit vœu à Jupiter
d'exterminer le nom chrétien, s'il était vainqueur. Lactance rapporte
que pendant la nuit Licinius eut une vision miraculeuse: il songea
qu'il voyait un ange qui lui ordonnait de se lever sur l'heure, et
de prier avec toute son armée le Dieu souverain, lui promettant la
victoire s'il obéissait; qu'à cet ordre il se levait aussitôt, et que
l'ange l'instruisait d'une prière qu'il devait faire prononcer à ses
soldats. Il faut avouer que la vérité de ce miracle n'est fondée que
sur la bonne foi de Licinius, que la suite de sa vie rend sur ce point
infiniment suspecte. Licinius à son réveil fit appeler un secrétaire,
et lui dicta la formule de prière dont il disait avoir la mémoire
toute récente. Elle était conçue en ces termes: _Nous vous prions,
Dieu souverain; Dieu saint, nous vous prions: nous vous recommandons
notre salut et notre empire: c'est de vous que nous tenons la vie, la
félicité, la victoire: Dieu suprême, Dieu saint, exaucez-nous; nous
tendons les bras vers vous; exaucez-nous, Dieu saint, Dieu souverain_.
Il distribua aux préfets et aux tribuns plusieurs copies de cette
prière, pour la faire apprendre à leurs soldats. Ceux-ci assurés
d'une victoire, dont le ciel même se rendait garant, s'enflamment
d'un nouveau courage. Licinius voulait livrer bataille le 1er de
mai, pour flétrir par la destruction de son ennemi le jour même où ce
prince avait été créé César, et pour mettre encore cette conformité
entre la défaite de Maxence et celle de Maximin. Mais celui-ci se hâta
de combattre dès la veille, pour honorer par les réjouissances de la
victoire l'anniversaire de son élévation. Ainsi le dernier d'avril dès
le point du jour il rangea ses troupes en bataille. Celles de Licinius
prennent aussitôt les armes et marchent à l'ennemi. Entre les deux
camps s'étendait une plaine stérile et toute nue, qu'on appelait le
_Champ serein_. Déja les deux armées étaient en présence; les soldats
de Licinius posent à terre leurs boucliers, ôtent leurs casques,
et à l'exemple de leurs officiers, ils lèvent les bras au ciel, et
prononcent après l'empereur la prière qu'ils avaient apprise. Après
l'avoir trois fois répétée, ils reprennent leurs casques et leurs
boucliers. Ces mouvements et ce murmure étonnent l'armée ennemie. Les
deux empereurs confèrent ensemble, mais inutilement: Maximin ne voulait
point de paix; il méprisait son rival. Comme il répandait l'argent
à pleines mains, et que Licinius n'était rien moins que libéral, il
s'attendait que celui-ci allait être abandonné de ses troupes; et que
les deux armées réunies sous ses étendards marcheraient aussitôt pour
aller accabler Constantin. C'était dans cette confiance qu'il avait
entrepris la guerre.
[Note latérale: XLV. Bataille entre Licinius et Maximin.]
[Note latérale: Zos. l. 2, c. 17.]
[Note latérale: Euseb. Hist. eccl. l. 9, c. 10. et Vit. Const. l. 1, c.
58.]
[Note latérale: Lact. de mort. persec. c. 47.]