les maux de six années de tyrannie. Tout semblait respirer et reprendre
vie. En vertu d'un édit publié par tout son empire, ceux qui avaient
été dépouillés rentraient en possession de leurs biens; les innocents
exilés revoyaient leur patrie; les prisonniers, qui n'avaient d'autre
crime que d'avoir déplu au tyran, recouvraient la liberté; les gens
de guerre qui avaient été chassés du service pour cause de religion,
eurent le choix de reprendre leur premier grade, ou de jouir d'une
exemption honorable. Les pères ne gémissaient plus de la beauté de
leurs filles, ni les maris de celle de leurs femmes: la vertu du
prince assurait l'honneur des familles. Un accès facile, sa patience à
écouter, sa bonté à répondre, la sérénité de son visage, produisaient
dans tous les cœurs le même sentiment, que la vue d'un beau jour après
une nuit orageuse. Il rendit au sénat son ancienne autorité; il parla
plusieurs fois dans cette auguste compagnie, qui le devenait encore
davantage par les égards que le prince avait pour elle. Afin d'en
augmenter le lustre, il y fit entrer les personnes les plus distinguées
de toutes les provinces, et pour ainsi dire l'élite et la fleur de
tout l'empire. Il sut ramener le peuple aux règles du devoir par
une autorité douce et insensible, qui, sans rien ôter à la liberté,
bannissait la licence, et semblait n'avoir en main d'autre force que
celle de la raison et de l'exemple du prince.
[Note latérale: XXIII. Libéralités de Constantin.]
[Note latérale: Grut. inscr. p. 159, nº 4.]
[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 1, c. 43.]
[Note latérale: Zos. l. 2, c. 38.]
C'était au profit de ses sujets que ses revenus augmentaient avec son
empire. Il diminua les tributs; et la malignité de Zosime, qui ose
taxer ce prince d'avarice et d'exactions accablantes, est démentie
par des inscriptions. Nous verrons dans la suite d'autres preuves de
sa libéralité; elle descendait dans tous les détails: il se montrait
généreux aux étrangers; il faisait distribuer aux pauvres de l'argent,
des aliments, des vêtements même. Pour ceux qui, nés dans le sein
de l'abondance, se trouvaient, par de fâcheux revers, réduits à la
misère, il les secourait avec une magnificence qui répondait à leur
première fortune: il donnait aux uns des terres, aux autres les emplois
qu'ils étaient capables de remplir. Il était le père des orphelins,
le protecteur des veuves. Il mariait à des hommes riches et qui
jouissaient de sa faveur les filles qui avaient perdu leurs pères, et
les dotait d'une manière proportionnée à la fortune de leurs époux.
En un mot, dit Eusèbe, c'était un soleil bienfaisant, dont la chaleur
féconde et universelle diversifiait ses effets selon les différents
besoins.
[Note latérale: XXIV. Embellissements et réparations des villes.]
[Note latérale: Nazar. Pan. c. 35.]
[Note latérale: Aurel. Vict. de Cæs. p. 175 et 176.]
[Note latérale: Grut. inscr. p. 177, nº 7.]
[Note latérale: Nard. Rom. ant. et mod.]
[Note latérale: Sigon. de Imp. Occ. l. 3, p. 58.]
La ville de Rome fut embellie. Il fit bâtir autour du grand cirque de
superbes portiques, dont les colonnes étaient enrichies de dorures. On
dressa en plusieurs endroits des statues, dont quelques-unes étaient
d'or et d'argent. Il répara les anciens édifices. Il fit construire
sur le mont Quirinal des thermes qui égalaient en magnificence ceux
de ses prédécesseurs: ayant été détruits dans le saccagement de Rome
sous Honorius, ils furent réparés par Quadratianus, préfet de la ville,
sous Valentinien III; il en subsistait encore une grande partie sous le
pontificat de Paul V: lorsque le cardinal Borghese les fit abattre, on
y trouva les statues de Constantin et de ses deux fils, Constantin et
Constance, qui furent placées dans le Capitole. Non content de donner
à Rome un nouveau lustre, il releva la plupart des villes que la
tyrannie ou la guerre avaient ruinées. Ce fut alors que Modène, Aquilée
et les autres villes de l'Émilie, de la Ligurie et de la Vénétie,
reprirent leur ancienne splendeur. Cirtha, capitale de la Numidie,
détruite, comme nous l'avons dit, par le tyran Alexandre, fut aussi
rétablie par Constantin qui lui donna son nom. Elle le conserve encore
aujourd'hui avec plusieurs beaux restes d'antiquité.
[Note latérale: XXV. Établissement des Indictions.]
[Note latérale: Chron. Alex. vel Paschal. p. 281.]
[Note latérale: Till. art. 30.]
[Note latérale: Baron. ann. 312.]
[Note latérale: Petav. Doct. temp. l. 11, c. 40.]
[Note latérale: Riccioli, Chron. reform. l. 4, c. 16.]
[Note latérale: Pagi, in Baron. an. 312 § 20.]
[Note latérale: Justiniani, Nov. 47.]
[Note latérale: [Art de vérifier les dates, t. I, introduction.]]
Tous les savants conviennent d'après la chronique d'Alexandrie, que
c'est de cette année 312, que commencent les Indictions. C'est une
révolution de quinze ans, dont on s'est beaucoup servi autrefois pour
les dates de tous les actes publics, et dont la cour de Rome conserve
encore l'usage. La première année de ce cycle s'appelle _Indiction
première_, et ainsi de suite jusqu'à la quinzième, après laquelle un
nouveau cycle recommence. En remontant de l'an 312, on trouve que la
première année de l'ère chrétienne aurait été la quatrième indiction,
si cette manière de compter les temps eût été alors employée: d'où il
s'ensuit que pour trouver l'indiction de quelque année que ce soit
depuis Jésus-Christ, il faut ajouter le nombre de trois au nombre
donné, et divisant la somme par quinze, s'il ne reste rien, cette
année sera l'indiction quinzième; s'il reste un nombre, ce nombre
donnera l'indiction que l'on cherche. Il faut distinguer trois sortes
d'indictions: celle des Césars, qui s'appelle aussi Constantinienne du
nom de son instituteur; elle commençait le 24 de septembre; on s'en est
long-temps servi en France et en Allemagne: celle de Constantinople,
qui commençait avec l'année des Grecs au 1er septembre; elle fut
dans la suite le plus universellement employée: enfin celle des papes,
qui suivirent d'abord le calcul des empereurs dont ils étaient sujets;
mais depuis Charlemagne ils se sont fait une indiction nouvelle, qu'ils
ont commencée d'abord au 25 décembre, ensuite au 1er janvier. Ce
dernier usage subsiste encore aujourd'hui, ainsi la première époque
de l'indiction pontificale remonte au 1er janvier de l'an 313.
Justinien ordonna en 537 que tous les actes publics seraient datés de
l'indiction.
[Note latérale: XXVI. Raisons de cet établissement.]
[Note latérale: Cod. Th. lib. 11, tit. de indict. leg. I, et ibi God.]
[Note latérale: Baron. in an. 312.]
[Note latérale: Buch. cycl. p. 286.]
[Note latérale: Ludolff. l. 3, c. 6.]
[Note latérale: Noris, epoch. Syro-Mac.]
Ce mot signifie dans les lois romaines, _répartition des tributs,
déclaration de ce que doit payer chaque ville ou chaque province_.
Il est donc presque certain que ce nom a rapport à quelque taxation.
Mais quel était ce tribut? Pourquoi ce cercle de quinze années?
C'est sur quoi les plus savants avouent qu'ils n'ont rien d'assuré.
Baronius conjecture que Constantin réduisit à quinze ans le service
militaire, et qu'il fallait au bout de ce terme indiquer un tribut
extraordinaire pour payer les soldats qu'on licenciait. Mais cette
origine est rejetée de la plupart des critiques, comme une supposition
sans fondement et sujette à des difficultés insolubles. La raison qui
a déterminé Constantin à fixer le commencement de l'indiction au 24 de
septembre, n'est pas moins inconnue[19]. Un grand nombre de modernes
n'en trouvent point d'autre que la défaite de Maxence: cet événement
était pour Constantin une époque remarquable; et pour y attacher la
naissance de l'indiction, ils supposent que le 24 de septembre est
le jour où Maxence fut vaincu. Mais il est prouvé par un calendrier
très-authentique, que Maxence ne fut défait que le 28 d'octobre. S'il
m'était permis de hasarder mes conjectures après tant de savants, je
dirais que Constantin, voulant marquer sa victoire et le commencement
de son empire à Rome par une époque nouvelle, la fit remonter à
l'équinoxe d'automne, qui tombait en ce temps-là au 24 septembre. Des
quatre points cardinaux de l'année solaire, il n'y en a aucun qui n'ait
servi à fixer le commencement des années chez les différents peuples.
Un grand nombre de villes grecques, ainsi que les Égyptiens, les Juifs
pour le civil, les Grecs de Constantinople, commençaient leur année
vers l'automne[20]: c'est encore aujourd'hui la pratique des Abyssins;
les Syro-Macédoniens[21] la commençaient précisément au 24 septembre.
Il est assez naturel de croire que Constantin a choisi celui des quatre
points principaux de la révolution solaire, qui se trouvait le plus
proche de l'événement, dont il prenait occasion d'établir un nouveau
cycle[22].
[Note 19: L'année macédonienne julienne, en usage dans toute
l'Asie-Mineure et à ce qu'il paraît dans la province de Macédoine,
commençait le 24 septembre; il est probable, sans aller plus loin, que
c'est de là que vint l'usage de commencer à la même époque les années
de l'indiction.--S.-M.]
[Note 20: C'est par des raisons fort diverses et très-différentes de
celles qui sont indiquées ici, que plusieurs nations de l'antiquité ont
placé vers l'automne le commencement de leur année.--S.-M.]
[Note 21: Ce ne sont point les Macédoniens de Syrie, mais ceux de
l'Asie-Mineure, qui commençaient leur année le 24 septembre. En Syrie
les Macédoniens plaçaient au 1er septembre le commencement de
l'année.--S.-M.]
[Note 22: Il est plus probable que Constantin a mieux aimé faire
coïncider le renouvellement des années de cette période, avec le
calendrier adopté dans presque toute la partie orientale de son
empire.--S.-M.]
[Note latérale: XXVII. Conduite de Constantin par rapport au
christianisme.]
[Note latérale: Lact. inst. div. l. 1, c. 21.]
[Note latérale: Theoph. Chron. p. 13.]
[Note latérale: Cedren. t. I, p. 272.]
[Note latérale: Anony. Vales.]
[Note latérale: Prud. in Sym. l. 1, v. 615.]
[Note latérale: Mem. Acad. Inscript. t. 15, p. 75.]
[Note latérale: Till. art. 28 et note 34 sur Constantin.]
[Note latérale: [Zos. l. 4, c. 36.]]
Des soins plus importants occupaient encore le prince. Il devait à Dieu
sa conquête, il voulait la rendre à son auteur; et par une victoire
plus glorieuse et plus salutaire, soumettre ses sujets au maître qu'il
commençait lui-même à servir. Instruit par des évêques remplis de
l'esprit de l'Évangile, il connaissait déja assez le caractère de la
religion chrétienne, pour comprendre qu'elle abhorre le sang et la
violence, qu'elle ne connaît d'autres armes que l'instruction et une
douce persuasion, et qu'elle aurait désavoué une vengeance aveugle,
qui arrachant les fouets et les glaives des mains des païens, les
aurait employés sur eux-mêmes. Plein de cette idée, il se garda bien
de révolter les esprits par des édits rigoureux; et ceux que lui
attribue Théophanes, copié par Cédrénus, ne sont pas moins contraires
à la vérité, qu'à l'esprit du christianisme. Ces écrivains, pieux sans
doute, mais de cette piété qu'on ne doit pas souhaiter aux maîtres
du monde, font un mérite à Constantin d'avoir déclaré, que ceux qui
persisteraient dans le culte des idoles auraient la tête tranchée. Loin
de porter cette loi sanguinaire, Constantin usa de tous les ménagements
d'une sage politique. Rome était le centre de l'idolâtrie; avant que de
faire fermer les temples, il voulut les faire abandonner. Il continua
de donner les emplois et les commandements à ceux que leur naissance
et leur mérite y appelaient; il n'ôta la vie ni les biens à personne;
il toléra ce qui ne pouvait être détruit que par une longue patience.
Sous son empire, et sous celui de ses successeurs, jusqu'à Théodose le
Grand, on retrouve dans les auteurs et sur les marbres tous les titres
des dignités et des offices de l'idolâtrie; on y voit des réparations
de temples et des superstitions de toute espèce. Mais on ne doit pas
regarder comme un effet de cette tolérance, les sacrifices humains qui
se faisaient encore secrètement à Rome du temps de Lactance, et qui
échappaient sans doute à la vigilance de Constantin. Il accepta la robe
et le titre de souverain-pontife, que les prêtres païens lui offrirent
selon la coutume, et ses successeurs jusqu'à Gratien eurent la même
condescendance. Ils crurent sans doute que cette dignité, qu'ils
réduisaient à un simple titre sans fonction, les mettait plus en état
de réprimer et d'étouffer peu à peu les superstitions, en tenant les
prêtres païens dans une dépendance immédiate de leur personne. Ce n'est
pas à moi à décider s'ils ne portèrent pas trop loin cette complaisance
politique.
[Note latérale: XXVIII. Progrès du christianisme.]
[Note latérale: Baron. in ann. 312.]
[Note latérale: Prud. in Sym. l. 1, v. 546.]
Les supplices auraient produit l'opiniâtreté et la haine du
christianisme; Constantin en sut inspirer l'amour. Son exemple, sa
faveur, sa douceur même firent plus de chrétiens, que les tourments
n'en avaient perverti sous les princes persécuteurs. On en vint
insensiblement à rougir de ces dieux qu'on se faisait soi-même; et
selon la remarque de Baronius, la chute de l'idolâtrie fit même tomber
la statuaire. La religion chrétienne pénétra jusque dans le sénat,
le plus fort rempart du paganisme: Anicius, illustre sénateur, fut
le premier qui se convertit; et bientôt, à son exemple, on vit se
prosterner aux pieds de la croix ce qu'il y avait de plus distingué à
Rome, les Olybrius, les Paulinus, les Bassus.
[Note latérale: XXIX. Honneurs que Constantin rend à la religion.]
[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 1, c. 42.]
[Note latérale: Socr. l. 1, c. 1.]
[Note latérale: Theoph. p. 11.]
[Note latérale: Baron. an. 312.]
L'empereur remédia à tous les maux qu'il put guérir sans faire de
nouvelles plaies. Il rappela les chrétiens exilés; il recueillit
les reliques des martyrs, et les fit ensevelir avec décence. Le
respect qu'il portait aux ministres de la religion, la rendait plus
respectable aux peuples. Il traitait les évêques avec toute sorte
d'honneurs; il aimait à s'en faire accompagner dans ses voyages; il
ne craignait pas d'avilir la majesté impériale en les recevant à sa
table, quelque simples qu'ils fussent alors dans leur extérieur. Les
évêques de Rome, persécutés et cachés jusqu'à ce temps-là, qui ne
connaissaient encore que les richesses éternelles et les souffrances
temporelles, attirèrent la principale attention de ce prince religieux.
Il leur donna le palais de Latran, qui avait été autrefois la demeure
de Plautius Lateranus, dont Néron avait confisqué les biens, après
l'avoir fait mourir. Depuis que Constantin était devenu maître de Rome,
on appelait cet édifice le palais de Fausta, parce que cette princesse
y faisait sa demeure. Quoique Baronius place ici cette donation, il y
a apparence qu'elle doit être reculée jusqu'après la mort de Fausta
en 326. Constantin avait un palais voisin de celui-là, il en fit une
basilique chrétienne qui fut nommée Constantinienne, ou basilique du
Sauveur, et il la donna au pape Miltiade et à ses successeurs. C'est
aujourd'hui Saint-Jean de Latran. Ce fut là le premier patrimoine
des papes. Il n'est plus besoin en France de réfuter l'acte de cette
donation fameuse, qui rend les papes maîtres souverains de Rome, de
l'Italie et de tout l'Occident.
[Note latérale: XXX. Églises bâties et ornées.]
[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 1, c. 42.]
[Note latérale: Cod. Th. lib. 16, tit. 2, leg. 14.]
[Note latérale: Anastas. Hist. eccl. p. 24 et 25.]
[Note latérale: Nard. Rom. ant. p. 478.]
[Note latérale: Martinelli, Roma sacra.]
Plein de zèle pour la majesté du culte divin, Constantin en releva
l'éclat en faisant part de ses trésors aux églises. Il augmenta celles
qui subsistaient déja, et en construisit de nouvelles. Il y en a
grand nombre à Rome et dans tout l'Occident qui le reconnaissent pour
fondateur. Il est certain qu'il fit bâtir celle de Saint-Pierre au
Vatican, sur le même terrain qu'occupe aujourd'hui la plus auguste
basilique de l'univers. Celle-là était d'une architecture grossière,
faite à la hâte, et construite, en grande partie, des débris du
cirque de Néron. Il bâtit aussi en différents temps l'église S.-Paul,
celle de S.-Laurent, celle de S.-Marcellin et de S.-Pierre, celle
de Sainte-Agnès qu'il fit construire à la sollicitation de sa fille
Constantine, et la basilique du palais Sessorien, qui fut ensuite
appelée l'église de Sainte-Croix, lorsque ce prince y eut déposé une
portion de la vraie croix. Il en fonda plusieurs autres à Ostie, à
Albane, à Capoue, à Naples. Il enrichit ces églises de vases précieux
et de magnifiques ornements: il leur donna en propriété des terres et
des revenus destinés à leur entretien, et à la subsistance du clergé, à
qui il accorda des priviléges et des exemptions.
[Note latérale: XXXI. Constantin arrête la persécution de Maximin.]
[Note latérale: Euseb. hist. eccl. l. 9, c. 9.]
[Note latérale: Lact. de mort. persec. c. 48.]
[Note latérale: Notæ in Pagium, apud Baron. ann. 312.]
[Note latérale: Banduri, Num. imp. Rom. t. 2, pag. 164.]
[Note latérale: [Eckhel, Doct. num. vet. t. VIII, p. 54.]]
Cette même année ou au commencement de la suivante, avant que de sortir
de Rome, il fit, de concert avec Licinius, un édit très-favorable
aux chrétiens, mais qui limitait pourtant à certaines conditions la
liberté du culte public. C'est ce qui paraît par les termes d'un
second édit, qui fut fait à Milan au mois de mars suivant, et dont
l'original se lit dans Lactance: l'antiquité ne nous a pas conservé
le premier. Constantin l'envoya à Maximin: il l'instruisit en même
temps des merveilles que Dieu avait opérées en sa faveur, et de la
défaite de Maxence. Maximin, comme je l'ai dit, avait déja appris cette
nouvelle avec une espèce de rage. Mais après quelques emportements,
il avait renfermé son dépit, ne se croyant pas encore en état de le
faire éclater par une guerre ouverte. Il porta même la dissimulation
jusqu'à célébrer sur ses monnaies la victoire de Constantin. Il reçut
donc la lettre et l'édit; mais il se trouva embarrassé sur la conduite
qu'il devait tenir. D'un côté il ne voulait pas paraître céder à ses
collègues; de l'autre il craignait de les irriter. Il prit le parti
d'adresser comme de son propre mouvement une lettre à Sabinus, son
préfet du prétoire, avec ordre de dresser un édit en conformité; et
de le faire publier dans ses états. Dans cette lettre il fait d'abord
l'éloge de Dioclétien et de Maximien, qui n'avaient, dit-il, sévi
contre les chrétiens, que pour les ramener à la religion de leurs
pères; il prend ensuite avantage de l'édit de tolérance qu'il avait
donné après la mort de Galérius, et ne parle de la révocation de cet
édit que d'une manière ambiguë et enveloppée; il déclare enfin qu'il
veut qu'on ne mette en usage que les moyens de douceur pour rappeler
les chrétiens au culte des dieux, qu'on laisse liberté de conscience
à ceux qui persisteront dans leur religion; et il défend à qui que
ce soit de les maltraiter. Cette ordonnance de Maximin ne donna pas
aux chrétiens la confiance de se montrer au grand jour: ils sentaient
qu'elle lui était arrachée par la crainte; et déja une fois trompés,
ils ne comptaient plus sur ces apparences de douceur. D'ailleurs on
remarquait une différence sensible entre l'édit de Constantin et
celui de Maximin: le premier permettait expressément aux chrétiens de
s'assembler, de bâtir des églises et de célébrer publiquement toutes
les cérémonies de leur religion; Maximin, sans dire un mot de cette
permission, se contentait de défendre qu'on leur fît aucun mal. Ainsi
ils demeurèrent cachés, et attendirent leur liberté du souverain maître
des empereurs et des empires.
[Note latérale: AN 313.]
[Note latérale: XXXII. Consulats de cette année.]
[Note latérale: Idat. chron.]
[Note latérale: Euseb. hist. eccl. l. 9, c. 11.]
[Note latérale: Cod. Th. l. 13, tit. 10, leg. 1, et ibi Cod.]
Maximin depuis la mort de Galérius n'avait reconnu d'autres consuls
que lui-même, et son grand-trésorier Peucétius. Il le choisit encore
pour collègue au commencement de l'année 313. Constantin se déclara
consul avec Licinius: ils l'étaient tous deux pour la troisième fois.
Soit qu'il fût à Rome le 18 de janvier, soit qu'il en fût parti quelque
temps auparavant, il fit une loi très-équitable, donnée ou affichée
à Rome ce jour-là: elle remédiait aux injustices des greffiers des
tailles, qui déchargeaient les riches aux dépens des pauvres.
[Note latérale: XXXIII. Mariage de Licinius.]
[Note latérale: Lact. de mort. persec. c. 45.]
[Note latérale: Baluzius, in Lact. p. 337.]
[Note latérale: Baudri, in Lact. p. 739 et 748.]
[Note latérale: Zos. l. 2, c. 17.]
[Note latérale: Anony. Vales.]
[Note latérale: Vict. epit. p. 223.]
Licinius n'avait pris aucune part à la guerre contre Maxence. Cependant
Constantin se crut obligé d'exécuter la promesse qu'il lui avait faite,
de lui donner sa sœur Constantia en mariage. Les deux empereurs se
rendirent à Milan, où les noces furent célébrées. Ils y invitèrent
Dioclétien. Ce prince s'étant excusé sur son grand âge, ils lui
écrivirent une lettre menaçante, dans laquelle ils l'accusaient d'avoir
été attaché à Maxence, et de l'être encore à Maximin leur ennemi caché.
[Note latérale: XXXIV. Mort de Dioclétien.]
[Note latérale: Lact. de mort. persec. c. 42.]
[Note latérale: Baluzius, in Lact. p. 334.]
[Note latérale: Cuper, in Lact. p. 494.]
[Note latérale: Euseb. hist. eccl. l. 9, c. 11.]
[Note latérale: Eutrop. l. 9.]
[Note latérale: Vict. epit. p. 221.]
[Note latérale: Spon, Voy. t. I, p. 61.]
[Note latérale: Pag. in Baron. an 304.]
[Note latérale: Till. note 20 sur Dioclétien.]
Ces reproches portèrent un coup mortel à Dioclétien, dont les forces
déja épuisées par des chagrins amers plus encore que par les accès
redoublés de sa maladie, ne se soutenaient qu'à peine. Il avait
vivement ressenti l'affront fait à sa personne, quand on avait renversé
ses statues avec celles de Maximien. Les malheurs de sa fille Valéria,
dont il avait inutilement demandé la liberté à Maximin, obstiné à
persécuter cette princesse, aigrirent encore ses douleurs. Enfin les
menaces des deux empereurs achevèrent de l'abattre. Il se condamna
lui-même à la mort; et le peu de temps qu'il vécut encore, se passa
dans des agitations cruelles. Cette funeste mélancolie ne lui laissait
pas prendre de sommeil: soupirer, gémir, pleurer, se rouler tantôt sur
son lit, tantôt sur la terre, c'était ainsi qu'il passait les nuits:
les jours n'étaient pas plus tranquilles. Il alla jusqu'à se retrancher
la nourriture, et se fit mourir de faim; quelques-uns disent de poison.
Telle fut la fin d'un prince, dont la vieillesse eût été plus heureuse,
et la mémoire plus honorée, s'il n'eût terni le lustre de ses grandes
qualités par le sanglant édit qui fit périr tant de chrétiens. On ne
sait pas au juste le nombre d'années qu'il vécut: Victor ne lui en
donne que soixante et huit; on ne peut, comme le font quelques anciens
et beaucoup de modernes, prolonger sa vie au-delà de l'an 313, sans
démentir Eusèbe et Lactance, qui disent en termes exprès, que Maximin,
qui mourut en 313, resta le dernier des persécuteurs. Mais il faut dire
que Dioclétien a passé le premier de mai, pour trouver les neuf ans,
du moins commencés, que met Victor entre son abdication et sa mort. Il
mourut dans son palais de Spalatro à une lieue de Salone, où M. Spon,
en 1675, vit encore des restes de la magnificence de ce prince[23]. Il
fut mis au nombre des dieux, apparemment par Maximin, peut-être même
par Licinius[24].
[Note 23: Depuis Spon ces ruines ont été visitées et décrites par
plusieurs voyageurs.--S.-M.]
[Note 24: Aucun monument authentique ne prouve qu'on ait décerné à
Dioclétien les honneurs de l'apothéose.--S.-M.]
[Note latérale: XXXV. Édit de Milan.]
[Note latérale: Lact. de mort. persec.]
[Note latérale: Euseb. hist. eccl. l. 10, c. 5.]
[Note latérale: Cod. Just. l. 2, tit. 13, leg. 21.]
[Note latérale: Noris, de num. Lic. c. 2 et 5.]