repos à ses troupes, il prit la route de Vérone. Il savait qu'il y
trouverait rassemblées les plus grandes forces de Maxence, commandées
par les meilleurs capitaines de ce prince et par son préfet du
prétoire, Ruricius Pompéianus, le plus brave et le plus habile général
que le tyran eût à son service. En passant auprès de Bresce [_Brixia_],
Constantin rencontra un gros corps de cavalerie, qui prit la fuite
au premier choc et alla rejoindre l'armée de Vérone. Ruricius n'osa
tenir la campagne; il se renferma avec ses troupes dans la ville. Le
siége en était difficile: il fallait passer l'Adige [_Athesis_], et se
rendre maître du cours de ce fleuve qui portait l'abondance à Vérone:
il était rapide, plein de gouffres et de rochers, et les ennemis en
gardaient les bords. Constantin trompa pourtant leur vigilance; étant
remonté fort au-dessus de la ville, jusqu'à un endroit où le trajet
était praticable, il y fit passer à leur insu une partie de son armée.
A peine le siége fut-il formé, que les assiégés firent une vigoureuse
sortie, et furent repoussés avec tant de carnage, que Ruricius se
vit obligé de sortir secrètement de la ville pour aller chercher de
nouveaux secours.
[Note latérale: VI. Bataille de Vérone.]
[Note latérale: Incert. Pan. c. 9 et 10.]
[Note latérale: Nazar. Pan. c. 26.]
Il revint bientôt avec une plus grosse armée, résolu de faire lever
le siége ou de périr. L'empereur, pour ne pas donner aux assiégés
la liberté de s'échapper, ou même de l'attaquer en queue pendant le
combat, laisse devant la ville une partie de ses troupes, et marche
avec l'autre à la rencontre de Ruricius. Il range d'abord son armée
sur deux lignes; mais ayant observé que celle des ennemis était plus
nombreuse, il met la sienne sur une seule ligne, et fait un grand front
de peur d'être enveloppé. Le combat commença sur le déclin du jour, et
dura fort avant dans la nuit. Constantin y fit le devoir de général
et de soldat. Il se jette au plus fort de la mêlée, et profitant des
ténèbres pour courir, sans être retenu, où l'emportait sa valeur, il
perce, il abat, il terrasse; on ne le reconnaît qu'à la pesanteur de
son bras: le son des instruments de guerre, le cri des soldats, le
cliquetis des armes, les gémissements des blessés, les coups guidés par
le hasard, tant d'horreurs augmentées par celle d'une nuit épaisse,
ne troublent point son courage. L'armée de secours est entièrement
défaite; Ruricius y perd la vie: Constantin hors d'haleine, couvert
de sang et de poussière, va rejoindre les troupes du siége, et reçoit
de ses principaux officiers, qui s'empressent avec des larmes de joie
de baiser ses mains sanglantes, des reproches d'autant plus flatteurs,
qu'ils sont mieux mérités.
[Note latérale: VII. Prise de Vérone, d'Aquilée et de Modène.]
[Note latérale: Incert. Pan. c. 11 et seq.]
[Note latérale: Nazar. c. 27.]
Pendant le siége de Vérone, Aquilée [_Aquileia_] et Modène [_Mutina_]
furent attaquées: elles se rendirent, avec plusieurs autres villes,
en même temps que Vérone. L'empereur accorda la vie aux habitants;
mais il les obligea de rendre leurs armes; et pour s'assurer de leurs
personnes, il les mit sous la garde de ses soldats. Comme ils étaient
en plus grand nombre que les vainqueurs, on crut nécessaire de les
enchaîner, et on manquait de chaînes; Constantin leur en fit faire de
leurs propres épées, qui, forgées pour leur défense, devinrent les
instruments de leur servitude.
[Note latérale: VIII. Constantin devant Rome.]
[Note latérale: Lact. de mort. persec. c. 44.]
[Note latérale: Fabric. descript. urb. Rom. c. 16, et alii passim.]
Après tant d'heureux succès, rien n'arrêta sa marche jusqu'à la vue de
Rome. Il paraît seulement par un mot de Lactance, qu'aux approches de
cette ville il éprouva quelque revers; mais que sans perdre courage, et
déterminé à tout événement, il marcha en avant et vint camper vis-à-vis
du _Ponte-Mole_, nommé alors le pont Milvius. C'est un pont de pierre
de huit arches sur le Tibre, à deux milles au-dessus de Rome dans la
voie Flaminia, par laquelle venait Constantin. Il avait été construit
en bois dès les premiers siècles de la république; il fut rebâti en
pierres par le censeur Emilius Scaurus, et rétabli par Auguste. Il
subsiste encore aujourd'hui, ayant été réparé par le pape Nicolas V, au
milieu du quinzième siècle.
[Note latérale: IX. Maxence se tient enfermé dans Rome.]
[Note latérale: Incert. Pan. c. 14 et seq.]
[Note latérale: Lact., de mort. pers. c. 44.]
[Note latérale: Noris. in num. Diocl. c. 5.]
Tout ce que craignait Constantin, c'était d'être obligé d'assiéger
Rome, bien pourvue de troupes et de toutes sortes de munitions; et
de faire ressentir les calamités de la guerre à un peuple dont il
voulait se faire aimer. Maxence, soit par lâcheté, soit par une crainte
superstitieuse, se tenait renfermé: on lui avait prédit qu'il périrait,
s'il sortait hors des portes de la ville; il n'osait même quitter son
palais, que pour se transporter aux jardins délicieux de Salluste.
Cependant affectant une fausse confiance, il n'avait rien retranché de
ses débauches ordinaires. Par une précaution frivole, il avait supprimé
toutes les lettres qui annonçaient ses infortunes; il supposait même
des victoires pour amuser le peuple: et ce fut apparemment dans ce
temps-là qu'il se fit décorer tant de fois du titre d'_Imperator_,
qui lui est donné pour la onzième fois sur un marbre antique; vanité
ridicule, qui donne à la postérité, plus exactement que l'histoire
même, le calcul de ses pertes. Quelquefois il protestait hautement que
tous ses désirs étaient de voir son rival au pied des murs de Rome,
se flattant sans doute de lui débaucher son armée, et peu capable
de sentir la différence qu'il devait y avoir entre les troupes de
Sévère ou de Galérius, et des soldats conduits par Constantin et par
la victoire. Il s'en fallait bien qu'il fût aussi tranquille, qu'il
affectait de le paraître. Deux jours avant la bataille, effrayé par des
présages et par des songes, que sa timidité interprétait d'une manière
funeste, il quitta son palais, et alla s'établir avec sa femme et ses
enfants dans une maison particulière. Cependant son armée sortit de
Rome, et se posta vis-à-vis de celle de Constantin, le _Ponte-Mole_
entre deux.
[Note latérale: X. Pont de bateaux.]
[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 1, c. 38.]
[Note latérale: Zos. l. 2, c. 15.]
[Note latérale: Aurel. Vict. de Cæs. p. 175.]
[Note latérale: Vict. epit. p. 221.]
[Note latérale: Lact. de mort. persec. c. 44.]
[Note latérale: Libanius, orat. 3. t. 11, p. 105 et 106. ed. Morel.]
[Note latérale: Praxag. apud Phot. cod. 62.]
[Note latérale: Acta Metr. et Alex. apud Phot. cod. 256.]
[Note latérale: Incert. Pan. c. 27.]
[Note latérale: Prud. ad Sym. l. 1, va. 448.]
[Note latérale: Till. note 31, sur Constantin.]
[Note latérale: Vorburg, Hist. Rom. Germ., t. 2, p. 138.]
Ce dut être alors que Maxence fit jeter un pont de bateaux sur le
fleuve, au-dessus du _Ponte-Mole_, apparemment vers l'endroit appelé
les _Roches-Rouges_ [_Saxa rubra_], à neuf milles de Rome. C'était le
lieu qu'il avait choisi pour combattre, soit que le poste lui parût
plus avantageux, soit pour obliger ses troupes à faire de plus grands
efforts en leur rendant la retraite plus difficile, soit que, se
défiant des Romains, il voulût livrer la bataille hors de leur vue. Ce
pont était construit de manière qu'il pouvait s'ouvrir ou se rompre
en un moment, n'étant lié par le milieu qu'avec des crampons de fer,
qu'il était aisé de détacher. C'était en cas de défaite un moyen de
faire périr l'armée victorieuse dans le temps même de la poursuite.
Des ouvriers cachés dans les bateaux devaient ouvrir le pont, dès que
Constantin et ses troupes seraient dessus, pour les précipiter dans
le fleuve. Quelques modernes, fondés sur le récit que Lactance, les
panégyristes et Prudence font de cette bataille, nient l'existence
de ce pont; ils prétendent que ce fut du pont Milvius que Maxence
dans sa déroute tomba dans le Tibre, soit qu'il l'eût lui-même fait
rompre avant l'action, comme Lactance semble le dire, soit que la
foule des fuyards l'en ait précipité. Mais nous suivrons ici Eusèbe et
Zosime, qui décrivent en termes précis ce pont de bateaux, et dont le
témoignage très-considérable en lui-même, surtout quand ils s'accordent
ensemble, est ici appuyé par le plus grand nombre d'anciens auteurs.
[Note latérale: XI. Songe de Constantin.]
[Note latérale: Lact. de mort. persec. c. 44.]
[Note latérale: Prud. ad Sym. l. 1, v. 488.]
La nuit qui précéda la bataille, Constantin fut averti en songe de
faire marquer les boucliers de ses soldats du monogramme de Christ. Il
obéit, et dès le point du jour ce victorieux caractère, imprimé par
son ordre, parut sur les boucliers, sur les casques, et fit passer dans
le cœur des soldats une confiance toute nouvelle.
[Note latérale: XII. Sentiment de Lactance.]
[Note latérale: Lact. de mort. persec. c. 44.]
[Note latérale: Calend.]
[Note latérale: Buch. in cycl. p. 286.]
[Note latérale: Noris, de num. Lic. c. 2.]
[Note latérale: Till. note 32 sur Constantin.]
Le 28 d'octobre Maxence entrait dans la septième année de son règne. Si
l'on en veut croire Lactance, tandis que les deux armées étaient aux
mains, ce prince, encore renfermé dans Rome, célébrait l'anniversaire
de son avénement à l'empire, en donnant des jeux dans le cirque; et il
ne fallut rien moins que les clameurs et les reproches injurieux du
peuple pour le forcer à s'aller mettre à la tête de ses troupes. Mais
les deux panégyristes, dont l'un parlait l'année suivante en présence
de Constantin, et qui tous deux ne négligent rien de ce qui peut
flétrir la mémoire du vaincu, ne lui imputent pas cet excès de lâcheté;
Zosime s'accorde ici avec eux. Je vais donc suivre leur récit, comme le
plus vraisemblable.
[Note latérale: XIII. Bataille contre Maxence.]
[Note latérale: Incert. Pan. c. 16 et seq.]
[Note latérale: Nazar. Pan. c. 28 et seq.]
[Note latérale: Zos. l. 2, c. 16.]
Maxence, qui ne se lassait pas d'immoler des victimes et d'interroger
les aruspices, voulut enfin consulter l'oracle le plus respecté:
c'était les livres des sibylles. Il y trouva que ce jour-là même
l'ennemi des Romains devait périr. Il ne douta pas que ce ne fût
Constantin; et sur la foi de cette prédiction, il va joindre son armée
et lui fait passer le pont de bateaux. Pour ôter à ses troupes tout
moyen de reculer, il les range au bord du Tibre. C'était un spectacle
effrayant, et la vue d'une armée si belle et si nombreuse annonçait
bien la décision d'une importante querelle. Quoique le front s'étendît
à perte de vue, les files serrées, les rangs multipliés, les lignes
redoublées et soutenues de corps de réserve, présentaient un mur
épais qui semblait impénétrable. Constantin beaucoup plus faible en
nombre, mais plus fort par la valeur et par l'amour de ses troupes,
fait charger la cavalerie ennemie par la sienne, et en même temps
fait avancer l'infanterie en bon ordre. Le choc fut terrible: les
prétoriens surtout se battirent en désespérés. Les soldats étrangers
firent aussi une vigoureuse résistance; il en périt une multitude
innombrable, massacrés ou foulés aux pieds des chevaux. Mais les
Romains et les Italiens, fatigués de la tyrannie et du tyran, ne
tinrent pas long-temps contre un prince qu'ils désiraient d'avoir pour
maître, et Constantin se montrait plus que jamais digne de l'être.
Après avoir donné ses ordres, voyant que la cavalerie ennemie disputait
opiniâtrement la victoire, il se met à la tête de la sienne; il
s'élance dans les plus épais escadrons; les pierreries de son casque,
l'or de son bouclier et de ses armes le montrent aux ennemis et les
effraient: au milieu d'une nuée de javelots, il se couvre, il attaque,
il renverse; son exemple donne aux siens des forces extraordinaires.
Chaque soldat combat comme si le succès dépendait de lui seul, et qu'il
dût seul recueillir tout le fruit de la victoire.
[Note latérale: XIV. Fuite de Maxence.]
Déja toute l'infanterie était rompue et en déroute: les bords du fleuve
n'étaient plus couverts que de morts et de mourants; le fleuve même
en était comblé et ne roulait que du sang et des cadavres. Maxence
ne perdit point l'espérance, tant qu'il vit combattre ses cavaliers:
mais ceux-ci étant enfin obligés de céder, il prit la fuite avec eux
et gagna le pont de bateaux. Ce pont n'était ni assez large pour
contenir la multitude des fuyards qui s'entassaient les uns sur les
autres, ni assez solide pour les soutenir. Dans cet affreux désordre
il se rompit, et Maxence enveloppé d'une foule de ses gens, tomba, fut
englouti, et disparut avec eux.
[Note latérale: XV. Suites de la victoire.]
[Note latérale: Incert. Pan. c. 18.]
[Note latérale: Zos. l. 2, c. 17.]
[Note latérale: Anony. Vales.]
La nouvelle de ce grand événement vola aussitôt à Rome. On n'osa
d'abord la croire: on craignait qu'elle ne fût démentie, et que la joie
qu'elle aurait donnée ne devînt un crime. Ce ne fut que la vue même de
la tête du tyran qui assura les Romains de leur délivrance. Le corps
de ce malheureux prince, chargé d'une pesante cuirasse, fut trouvé le
lendemain enfoncé dans le limon du Tibre; on lui coupa la tête; on la
planta au bout d'une pique pour la montrer aux Romains.
[Note latérale: XVI. Entrée de Constantin dans Rome.]
[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 1, c. 39.]
[Note latérale: Incert. Pan. c. 18 et seq.]
[Note latérale: Nazar. Pan. c. 30 et seq.]
[Note latérale: Baron. ann. 312, § 75.]
Ce spectacle donna un libre cours à la joie publique, et fit ouvrir
au vainqueur toutes les portes de la ville. Laissant à gauche la voie
Flaminia, il traversa les prés de Néron, passa près du tombeau de
saint Pierre au Vatican et entra par la porte triomphale. Il était
monté sur un char. Tous les ordres de l'état; sénateurs, chevaliers,
peuple, avec leurs femmes, leurs enfants, leurs esclaves, accouraient
au-devant de lui: leurs transports ne connaissaient aucun rang: tout
retentissait d'acclamations; c'était leur sauveur, leur libérateur,
leur père: on eût dit que Rome entière n'eût été auparavant qu'une
vaste prison, dont Constantin ouvrait les portes. Chacun s'efforçait
d'approcher de son char, qui avait peine à fendre la foule. Jamais
triomphe n'avait été si éclatant. On n'y voyait pas, dit un orateur de
ce temps-là, des dépouilles des vaincus, des représentations de villes
prises de force; mais la noblesse délivrée d'affronts et d'alarmes, le
peuple affranchi des vexations les plus cruelles, Rome devenue libre,
et qui se recouvrait elle-même, faisaient au vainqueur un plus beau
cortége, où l'allégresse était pure et où la compassion ne dérobait
rien à la joie. Et si pour rendre un triomphe complet, il y fallait
voir des captifs chargés de fers, on se représentait l'avarice, la
tyrannie, la cruauté, la débauche enchaînées à son char. Toutes ces
horreurs semblaient respirer encore sur le visage de Maxence, dont la
tête, haut élevée derrière le vainqueur, était l'objet de toutes les
insultes du peuple. C'était la coutume que la pompe du triomphe montât
au Capitole, pour rendre graces à Jupiter et pour lui immoler des
victimes: Constantin qui connaissait mieux l'auteur de sa victoire, se
dispensa de cette cérémonie païenne. Il alla droit au mont Palatin,
où il choisit sa demeure dans le palais que Maxence avait trois jours
auparavant abandonné. Il envoya aussitôt la tête du tyran en Afrique;
et cette province, dont les plaies saignaient encore, reçut avec la
même joie que Rome ce gage de sa délivrance; elle se soumit de bon cœur
à un prince de qui elle espérait des traitements plus humains.
[Note latérale: XVII. Fêtes, réjouissances, honneurs rendus à
Constantin.]
[Note latérale: Incert. Pan. c. 19 et 25.]
[Note latérale: Nazar. Pan. c. 32.]
[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 1, c. 40.]
[Note latérale: Aurel. Vict. de Cæs. p. 175.]
[Note latérale: Prud. in Sym. l. 1, v. 491.]
[Note latérale: Theoph. Chr. p. 11.]
[Note latérale: Hist. Misc. l. 11, apud Muratori, t. I, p. 71.]
[Note latérale: Grut. inscript. p. 282, nº 2.]
Ce ne fut dans Rome pendant sept jours que fêtes et que spectacles,
dans lesquels la présence du prince, auteur de la félicité publique,
occupait presque seule les yeux de tous les spectateurs. On accourait
de toutes les villes de l'Italie pour le voir et pour prendre part à
la joie universelle. Prudence dit qu'à l'arrivée de Constantin les
sénateurs sortis des cachots, et encore chargés de leurs chaînes,
embrassaient ses genoux en pleurant, qu'ils se prosternaient devant
ses étendards, et adoraient la croix et le nom de Jésus-Christ. Si ce
fait n'est pas embelli par les couleurs de la poésie, il faut dire que
ces hommes encore païens ne rendaient cet hommage qu'aux enseignes du
prince, qu'on avait coutume d'adorer. Ce qu'il y a de certain, c'est
que la nouvelle conquête s'efforça de combler Constantin de toutes
sortes d'honneurs. L'Italie lui consacra un bouclier et une couronne
d'or: l'Afrique par une flatterie païenne, que le prince rejeta sans
doute, établit des prêtres pour le culte de la famille Flavia: le
sénat romain après lui avoir élevé une statue d'or, dédia sous son nom
plusieurs édifices magnifiques que Maxence avait fait faire; entre
autres une basilique et le temple de la ville de Rome, bâti par Hadrien
et rétabli par Maxence. Mais le monument le plus considérable construit
en son honneur fut l'arc de triomphe, qui porte encore son nom. Il ne
fut achevé qu'en 315 ou 316. On le voit au pied du mont Palatin, près
de l'amphithéâtre de Vespasien, à l'occident. Il fut bâti en grande
partie des débris d'anciens ouvrages et surtout de l'arc de Trajan,
dont on y transporta plusieurs bas-reliefs et plusieurs statues.
La comparaison qu'on y peut faire des figures enlevées des anciens
monuments avec celles qui furent alors travaillées, fait connaître
combien le goût des arts avait déja dégénéré. L'inscription annonce
aussi par son emphase le déclin des lettres; elle porte: _Que le sénat
et le peuple romain ont consacré cet arc de triomphe à l'honneur de
Constantin, qui par l'inspiration de la Divinité et par la grandeur
de son génie, à la tête de son armée, a su, par une juste vengeance,
délivrer la république et du tyran et de toute sa faction_. Il est à
remarquer que le paganisme emploie ici le terme général et équivoque de
_Divinité_, pour accorder les sentiments du prince avec ses propres
idées; car Constantin ne masquait pas son attachement à la religion
qu'il venait d'embrasser: il déclara même par un monument public à quel
Dieu il se croyait redevable de ses succès. Dès qu'il se vit maître
de Rome, comme on lui eut érigé une statue dans la place publique,
ce prince qui n'était pas enivré de tant d'illustres témoignages de
sa force et de sa valeur, fit mettre une longue croix dans la main
de sa figure avec cette inscription: _C'est par ce signe salutaire,
vrai symbole de force et de courage, que j'ai délivré votre ville du
joug des tyrans, et que j'ai rétabli le sénat et le peuple dans leur
ancienne splendeur_.
[Note latérale: XVIII. Dispositions de Maximin.]
[Note latérale: Lact. de mort. persec. c. 44.]
Les statues de Maximin élevées au milieu de Rome à côté de celles de
Maxence, annonçaient à Constantin la ligue secrète formée entre les
deux princes: il trouva même des lettres qui lui en fournissaient une
preuve assurée. Le sénat le vengea de cette perfidie par un arrêt, qui
lui conférait, à cause de la supériorité de son mérite, le premier rang
entre les empereurs, malgré les prétentions de Maximin. Celui-ci avait
reçu la nouvelle de la défaite de Maxence avec autant de dépit que s'il
eût été vaincu lui-même; mais quand il apprit l'arrêt rendu par le
sénat, il laissa éclater son chagrin, et n'épargna ni les railleries ni
les injures.
[Note latérale: XIX. Précautions de Constantin.]
[Note latérale: Incert. Pan. c. 21.]
[Note latérale: Nazar. Pan. c. 6.]
[Note latérale: Aurel. Vict. de Cæs. p. 176.]
[Note latérale: Zos. l. 2, c. 17.]
[Note latérale: Till. art. 14.]
Cette impuissante jalousie ne pouvait donner d'inquiétude à Constantin;
cependant il ne s'endormit pas après la victoire. Tandis que les
vaincus ne songeaient qu'à se réjouir de leur défaite, le vainqueur
s'occupait sérieusement des moyens d'assurer sa conquête. Pour y
réussir il se proposa deux objets; c'était de mettre hors d'état de
nuire ceux qu'il ne pouvait se flatter de gagner, et de s'attacher
le cœur des autres par la douceur et par les bienfaits. Les soldats
prétoriens établis par Auguste pour être la garde des empereurs, réunis
par Séjan dans un même camp près des murs de Rome, s'étaient rendus
redoutables même à leurs maîtres. Ils avaient souvent ôté, donné, vendu
l'empire; et depuis peu, partisans outrés de la tyrannie de Maxence,
qu'ils avaient élevé sur le trône, ils s'étaient baignés dans le sang
de leurs concitoyens. Constantin cassa cette milice séditieuse; il
leur défendit le port des armes, l'usage de l'habit militaire, et
détruisit leur camp. Il désarma aussi les autres soldats qui avaient
servi son ennemi; mais il les enrôla de nouveau l'année suivante pour
les mener contre les Barbares. Entre les amis du tyran et les complices
de ses crimes, il n'en punit qu'un petit nombre des plus coupables.
Quelques-uns soupçonnent qu'il ôta la vie à un fils qui restait encore
à Maxence[18]; du moins l'histoire ne parle plus ni de cet enfant, ni
de la femme de ce prince, dont on ne sait pas même le nom. C'est sans
fondement que quelques antiquaires l'ont confondue avec Magnia Urbica:
les noms de celle-ci ne peuvent convenir à une fille de Galérius.
[Note 18: Nazarius le dit assez clairement dans son Panégyrique, § 6.
_Constituta enim et in perpetuum Roma fundata est, omnibus qui statum
ejus labefactare poterant cum stirpe deletis._--S.-M.]
[Note latérale: XX. Conduite sage et modérée après la victoire.]
[Note latérale: Incert. Pan. c. 20.]
[Note latérale: Liban. or. 10. t. II, p. 262, ed. Morel.]
[Note latérale: Pagi, in Baron.]
[Note latérale: Till. art. 15.]
Ces traits de sévérité coûtaient trop à la bonté naturelle de
Constantin: il trouvait dans son cœur bien plus de plaisir à pardonner.
Il ne refusa rien au peuple, que la punition de quelques malheureux,
dont on demandait la mort. Il prévint les prières de ceux qui
pouvaient craindre son ressentiment, et leur donna plus que la vie,
en les dispensant de la demander. Il leur conserva leurs biens, leurs
dignités, et leur en conféra même de nouvelles, quand ils parurent les
mériter. Aradius Rufinus avait été préfet de Rome la dernière année de
Maxence: ce prince, la veille de sa défaite, en avait établi un autre,
nommé Annius Anulinus. Celui-ci étant sorti de charge le 29 novembre,
peut-être pour être envoyé en Afrique où on le voit proconsul en
313, Constantin rétablit dans cette place importante le même Aradius
Rufinus, dont il avait reconnu le mérite. Il lui donna pour successeur
l'année suivante Rufius Volusianus qui avait été préfet du prétoire
sous Maxence.
[Note latérale: XXI. Lois contre les délateurs.]
[Note latérale: Cod. Th. lib. 10, tit. 10, leg. 1, 2, 3 et ibi God.]
[Note latérale: Incert. Pan. c. 4.]
[Note latérale: Nazar. Pan. c. 18.]
[Note latérale: Vict. epit. p. 224.]
La révolution récente devait produire grand nombre de délateurs, comme
on voit une multitude d'insectes après un orage. Constantin avait
toujours eu en horreur ces ames basses et cruelles, qui se repaissent
des malheurs de leurs concitoyens, et qui feignant de poursuivre le
crime, n'en poursuivent que la dépouille. Dès le temps qu'il était en
Gaule, il leur avait fermé la bouche. Après sa victoire il fit deux
lois par lesquelles il les condamna à la peine capitale. Il les nomme
dans ces lois _une peste exécrable, le plus grand fléau de l'humanité_.
Il détestait non-seulement les délateurs qui en voulaient à la vie,
mais ceux encore qui n'attaquaient que les biens. L'indignation contre
eux prévalait dans son cœur sur les intérêts du fisc; et vers la fin
de sa vie il ordonna aux juges de punir de mort les dénonciateurs qui,
sous prétexte de servir le domaine, auraient troublé par des chicanes
injustes les légitimes possesseurs.
[Note latérale: XXII. Il répare les maux qu'avait faits Maxence.]
[Note latérale: Nazar. Pan. c. 33 et seq.]
[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 1, c. 41.]
[Note latérale: Soz. l. 1, c. 8.]