«Entre les autres dispositions dont nous sommes sans cesse occupés

pour l'intérêt de l'état, nous nous étions proposé de réformer

tous les abus contraires aux lois et à la discipline romaine, et

de ramener à la raison les chrétiens qui ont abandonné les usages

de leurs pères. Nous étions affligés de les voir comme de concert

tellement emportés par leur caprice et leur folie, qu'au lieu de

suivre les pratiques anciennes, établies peut-être par leurs ancêtres

mêmes, ils se faisaient des lois à leur fantaisie, et séduisaient

les peuples en formant des assemblées en différents lieux. Pour

remédier à ces désordres nous leur ordonnâmes de revenir aux anciennes

institutions: plusieurs ont obéi par crainte; plusieurs aussi, ayant

refusé d'obéir, ont été punis. Enfin, comme nous avons reconnu que

la plupart, persévérant dans leur opiniâtreté, ne rendent pas aux

dieux le culte qui leur est dû, et n'adorent plus même le dieu des

chrétiens, par un mouvement de notre très-grande clémence, et selon

notre coutume constante de donner à tous les hommes des marques de

notre douceur, nous avons bien voulu étendre jusque sur eux les effets

de notre indulgence, et leur permettre de reprendre les exercices du

christianisme, et de tenir leurs assemblées, à condition qu'il ne s'y

passera rien qui soit contraire à la discipline. Nous prescrirons aux

magistrats, par une autre lettre, la conduite qu'ils doivent tenir. En

reconnaissance de cette indulgence que nous avons pour les chrétiens,

il sera de leur devoir de prier leur Dieu pour notre conservation, pour

le salut de l'état, et pour le leur, afin que l'empire soit de toute

part en sûreté, et qu'ils puissent eux-mêmes vivre sans péril et sans

crainte.»

[Note latérale: LXI. Mort de Galérius.]

[Note latérale: Lact. de mort. pers. c. 33.]

[Note latérale: Euseb. Hist. eccl. l. 8, c. 17.]

[Note latérale: Hist. Misc. l. 11, apud Murat. t. 1, p. 71.]

[Note latérale: Vict. epit. p. 222.]

[Note latérale: [Eckhel, doct. num. vet. t. VIII, p. 38].]

Cet édit bizarre et contradictoire, plus capable d'irriter Dieu que

de l'apaiser, fut publié dans l'empire, et affiché le dernier d'avril

de l'an 311 à Nicomédie, où la persécution s'était ouverte, huit ans

auparavant, par la destruction de la grande église. Quinze jours après

on y apprit la mort de ce prince. Il avait enfin expiré à Sardique

après un supplice d'un an et demi, ayant été César treize ans et deux

mois, Auguste six ans et quelques jours. Licinius reçut ses derniers

soupirs, et Galérius, en mourant, lui recommanda sa femme Valéria et

Candidianus, son fils naturel, dont nous raconterons dans la suite les

tristes aventures. Il fut enterré en Dacie, où il était né, dans un

lieu qu'il avait nommé Romulianus, du nom de sa mère Romula. Par une

vanité pareille à celle d'Alexandre-le-Grand, il se vantait d'avoir

eu pour père un serpent monstrueux. On ignore le nom de sa première

femme, dont il eut une fille qu'il donna en mariage à Maxence. Malgré

ses débauches il avait respecté Valéria, et lui avait fait l'honneur de

donner son nom à une partie de la Pannonie. Il avait auparavant procuré

à cette province une grande étendue de terres labourables, en faisant

abattre de vastes forêts, et dessécher un lac nommé _Pelso_ dont il

avait fait écouler les eaux dans le Danube. Maxence, qui se plaisait

à peupler le ciel de nouvelles divinités, en fit un dieu, quoiqu'ils

eussent été mortels ennemis; et ce ne fut qu'après la mort de Galérius

qu'il se ressouvint que ce prince était son beau-père, titre qu'il lui

donna alors avec celui de _Divus_ sur ses propres monnaies.

[Note latérale: LXII. Différence de sentiment au sujet de Galérius.]

[Note latérale: Eutrop. l. 10.]

[Note latérale: Aurel. Vict. de Cæs. p. 169 et 170.]

[Note latérale: Vict. epit. p. 222.]

Je ne dois pas dissimuler que plusieurs auteurs païens ont parlé assez

avantageusement de Galérius: ils lui donnent de la justice et même de

bonnes mœurs. Mais outre que ce sont des abréviateurs qui n'entrent

dans aucun détail, et qu'il faut croire sur leur parole, le zèle de

ce prince pour la religion que ces auteurs professaient, peut bien,

dans leur esprit, lui avoir tenu lieu de mérite. Peut-être aussi les

auteurs chrétiens, par un motif contraire, ont-ils un peu exagéré ses

vices. Mais il n'est pas croyable que des hommes célèbres, tels que

Lactance et Eusèbe, qui écrivaient sous les yeux des contemporains de

Galérius, et qui développent toute sa conduite, aient voulu s'exposer à

être démentis par tant de témoins sur des faits récents et publics. Or,

à juger de ce prince non pas par les qualités qu'ils lui donnent, mais

par les actions qu'ils en racontent, parmi une foule de vices on ne lui

trouve guère d'autre vertu que la valeur guerrière.

[Note latérale: LXIII. Consulats de cette année.]

[Note latérale: Lact. de mort. pers. c. 35.]

[Note latérale: Till. note 28 sur Constantin.]

Il était, quand il mourut, consul pour la huitième fois. Les fastes

sont fort peu d'accord sur les consulats de cette année: les uns

donnent pour collègue à Galérius, Maximin pour la seconde fois;

d'autres Licinius; et il est constant que celui-ci avait été consul

avant l'année suivante: quelques-uns nomment Galérius seul consul.

Maxence laissa Rome et l'Italie sans consuls jusqu'au mois de

septembre, qu'il nomma Rufinus et Eusébius Volusianus.

[Note latérale: LXIV. Partage de Maximin et de Licinius.]

[Note latérale: Lact. de mort. pers. c. 36.]

A la première nouvelle de la mort de Galérius, Maximin, qui avait pris

d'avance ses mesures, accourt en diligence pour prévenir Licinius et se

saisir de l'Asie jusqu'à la Propontide et au détroit de Chalcédoine.

Il signale son arrivée en Bithynie par le soulagement des peuples, en

faisant cesser toutes les rigueurs des exactions. Cette générosité

politique lui gagna tous les cœurs, et lui fit bientôt trouver plus

de soldats qu'il n'en voulut. Licinius approche de son côté; déja les

armées bordaient les deux rivages; mais au lieu d'en venir aux mains,

les empereurs s'abouchent dans le détroit même, se jurent une amitié

sincère, et conviennent, par un traité, que toute l'Asie restera à

Maximin, et que le détroit servira de borne aux deux empires.

[Note latérale: LXV. Débauches de Maximin.]

[Note latérale: Vict. epit. p. 222.]

[Note latérale: Lact. de mort. pers. c. 38.]

[Note latérale: Euseb. Hist. eccl. l. 8, c. 14.]

Après une conclusion si favorable, il ne tenait qu'à Maximin de

vivre heureux et tranquille. Ce prince, sorti, ainsi que Galérius

et Licinius, des forêts de l'Illyrie, n'avait pourtant pas l'esprit

aussi grossier. Il aimait les lettres, il honorait les savants et les

philosophes: peut-être ne lui avait-il manqué qu'une bonne éducation

et de meilleurs modèles, pour adoucir l'humeur barbare qu'il tirait de

sa naissance. Mais enivré du pouvoir suprême, pour lequel il n'était

pas né, emporté par l'exemple des autres princes, enfin devenu féroce

par l'habitude de verser le sang des chrétiens, il n'épargna plus ses

provinces; il accabla les peuples d'impositions, il se livra sans

réserve à tous les désordres. Il ne se levait guère de table sans

être ivre, et le vin le rendait furieux. Ayant observé qu'il avait

alors plusieurs fois donné des ordres dont il se repentait ensuite,

il commanda que ce qu'il ordonnerait après son repas, ne fût exécuté

que le lendemain: précaution honteuse, qui prouvait l'intempérance

dont elle prévenait les effets. Dans ses voyages il portait partout la

corruption et la débauche, et sa cour fidèle à l'imiter flétrissait

tout sur son passage. Avec ses fourriers courait devant lui une troupe

d'eunuques et de ministres de ses plaisirs, pour préparer de quoi le

satisfaire. Plusieurs femmes, trop chastes pour se prêter à ses désirs,

furent noyées par ses ordres: plusieurs maris se donnèrent la mort. Il

abandonnait à ses esclaves des filles de condition, après les avoir

déshonorées: celles du commun étaient la proie du premier ravisseur;

il donnait lui-même par brevet, et comme une récompense, celles dont la

noblesse était distinguée; et malheur au père qui, après la concession

de l'empereur, aurait refusé sa fille au dernier de ses gardes, qui

presque tous étaient des Barbares et des Goths chassés de leur pays.

[Note latérale: LXVI. Maximin fait cesser la persécution.]

[Note latérale: Euseb. Hist. eccl. l. 9, c. 1.]

L'édit de Galérius en faveur des chrétiens avait été publié dans les

états de Constantin et de Licinius; et il devait l'être dans tout

l'empire. Mais Maximin, à qui il ne pouvait manquer de déplaire, le

supprima, et prit grand soin d'empêcher qu'il ne devînt public dans

ses états. Cependant, comme il n'osait contredire ouvertement ses

collègues, il ordonna de vive voix à Sabinus son préfet du prétoire de

faire cesser la persécution. Celui-ci écrivit à tous les gouverneurs

des provinces une lettre circulaire; il leur mandait que, l'intention

des empereurs n'ayant jamais été de faire périr des hommes pour cause

de religion, mais seulement de les ramener à l'uniformité du culte

établi de tout temps, et l'opiniâtreté des chrétiens étant invincible,

ils eussent à cesser toute contrainte, et à n'inquiéter personne qui

fît profession du christianisme.

[Note latérale: LXVII. Délivrance des chrétiens.]

Maximin fut mieux obéi qu'il ne désirait. On mit en liberté ceux qui

étaient détenus en prison ou condamnés aux mines pour avoir confessé

le nom de Jésus-Christ. Les églises se repeuplaient, l'office divin

s'y célébrait sans trouble: c'était une nouvelle aurore dont les

païens même étaient frappés et réjouis; ils s'écriaient que le Dieu

des chrétiens était le seul grand, le seul véritable. Ceux d'entre les

fidèles qui avaient courageusement combattu pendant la persécution,

étaient honorés comme des athlètes couronnés de gloire; ceux qui

avaient succombé, se relevaient et embrassaient avec joie une austère

pénitence. On voyait les rues des villes et les chemins des campagnes

remplis d'une foule de confesseurs qui, couverts de glorieuses

cicatrices, retournaient, comme en triomphe, dans leur patrie, chantant

à la louange de Dieu des cantiques de victoire. Tous les peuples

applaudissaient à leur délivrance, et leurs bourreaux mêmes les

félicitaient.

[Note latérale: LXVIII. Artifices contre les chrétiens.]

[Note latérale: Eus. Hist. eccl. l. 9, c. 2 et 3.]

[Note latérale: Lact. de mort. pers. c. 36.]

L'empereur, dont les ordres avaient procuré cette joie universelle,

était le seul qui ne la goûtait pas; elle faisait son supplice; il

ne put l'endurer plus de six mois. Afin de la troubler, il saisit

un prétexte pour défendre les assemblées auprès de la sépulture des

martyrs. Ensuite il se fit envoyer des députés par les magistrats des

villes, pour lui demander avec instance la permission de chasser les

chrétiens et de détruire leurs églises. Dans ces pratiques secrètes

il s'aida des artifices d'un certain Théotecnus magistrat d'Antioche.

C'était un homme qui joignait à un esprit violent une malice consommée.

Ennemi juré des chrétiens, il les avait attaqués par toutes sortes

de moyens, décriés par les calomnies les plus atroces, poursuivis

dans leurs retraites les plus cachées, et il en avait fait périr un

grand nombre. Maximin était adonné aux affreux mystères de la magie;

il ne faisait rien sans consulter les devins et les oracles: aussi

donnait-il de grandes dignités et des priviléges considérables aux

magiciens. Théotecnus, pour autoriser par un ordre du ciel une nouvelle

persécution, consacra, avec de grandes cérémonies, une statue de

Jupiter _Philius_, titre sous lequel ce dieu était depuis long-temps

adoré à Antioche; et après un ridicule appareil d'impostures magiques

et de superstitions exécrables, il fit parler l'oracle, et lui fit

prononcer contre les chrétiens une sentence de bannissement hors de la

ville et du territoire.

[Note latérale: LXIX. Édit de Maximin.]

[Note latérale: Euseb. Hist. eccl. l. 9, c. 7.]

A ce signal, tous les magistrats des autres villes répondirent par

un semblable arrêt, et les gouverneurs, pour faire leur cour, les y

excitaient sous main. Alors l'empereur, feignant de vouloir satisfaire

aux instances des députés, fit graver sur des tables d'airain un

rescrit dans lequel, après avoir félicité ses peuples en termes

magnifiques de leur zèle pour le culte des dieux, et de l'horreur

qu'ils manifestaient contre une race impie et criminelle, il attribuait

aux chrétiens tous les maux qui dans les temps passés avaient affligé

la terre, et à la protection des dieux de l'empire tous les biens

dont on jouissait alors, la paix, l'heureuse température de l'air, la

fertilité des campagnes: il permettait aux villes, conformément à leur

requête, et leur ordonnait même de bannir tous ceux qui resteraient

obstinés dans l'erreur: il leur offrait de récompenser leur piété en

leur accordant sur-le-champ telle grace qu'elles voudraient demander.

[Note latérale: LXX. La persécution recommence.]

[Note latérale: Euseb. Hist. eccl. l. 9, c. 4 et 6.]

[Note latérale: Lact. de mort. pers. c. 36.]

[Note latérale: Vales. in Euseb. p. 169.]

Il n'en fallait pas tant pour renouveler les fureurs de la persécution.

On vit aussitôt rallumer tous les feux, lâcher sur les chrétiens toutes

les bêtes féroces. Jamais il n'y avait eu plus de martyrs, ni plus

de bourreaux. Maximin choisit en chaque ville, entre les principaux

habitants, des prêtres d'un ordre supérieur, qu'il chargea de faire

tous les jours des sacrifices à tous leurs dieux, d'empêcher que les

chrétiens ne fissent, ni en public ni en particulier, aucun acte de

leur religion, de se saisir de leurs personnes, et de les forcer à

sacrifier ou de les mettre entre les mains des juges. Pour veiller

à l'exécution de ces ordres, il établit dans chaque province un

pontife suprême, tiré des magistrats déja éprouvés dans les fonctions

publiques; ou plutôt, comme l'institution en était ancienne, il

augmenta la puissance de ces pontifes, en leur donnant une compagnie

de gardes, et des priviléges très-honorables: ils étaient au-dessus de

tous les magistrats; ils avaient droit d'entrer dans le conseil des

juges, et de prendre séance avec eux.

[Note latérale: LXXI. Passion de Maximin pour les sacrifices.]

[Note latérale: Lact. de mort. pers. c. 57.]

Comme la superstition s'allie avec tous les crimes, Maximin, étant

passionné pour les sacrifices, ne passait point de jour sans en offrir

dans son palais, et pour y fournir on enlevait les troupeaux dans les

campagnes. Ses courtisans et ses officiers n'étaient nourris que de

la chair des victimes. Il avait même imaginé de ne faire servir sur

sa table que des viandes d'animaux égorgés au pied des autels et déja

offerts aux dieux, pour souiller tous ses convives par la participation

à son idolâtrie.

[Note latérale: LXXII. Calomnies contre les chrétiens.]

[Note latérale: [Euseb. Hist. eccl. l. 9, c. 7].]

Tous ceux qui aspiraient à la faveur, s'efforçaient à l'envi de nuire

aux chrétiens: c'était à qui inventerait contre eux de nouvelles

calomnies. On forgea de faux actes de Pilate, remplis de blasphèmes

contre Jésus-Christ, et par ordre de Maximin on les répandit par toutes

les provinces; on enjoignit aux maîtres d'école de les mettre entre les

mains des enfants, et de les leur faire apprendre par cœur: on suborna

des femmes perdues, pour venir déposer devant les juges qu'elles

étaient chrétiennes, et pour s'avouer complices des plus horribles

abominations, pratiquées, disaient-elles, par les chrétiens dans leurs

temples. Ces dépositions, insérées dans les actes publics, étaient

aussitôt envoyées par tout l'empire.

[Note latérale: LXXIII. Divers martyrs.]

[Note latérale: Euseb. Hist. eccl. l. 9, c. 6, et l. 8, c. 14.]

[Note latérale: Lact. de mort. pers. c. 36.]

[Note latérale: Euseb. Mart. Pal. c. 8.]

[Note latérale: [Euseb. hist. eccl. l. 8, c. 14. Rufin. l. 8. c. 17].]

Le théâtre le plus ordinaire des cruautés de Maximin était Césarée de

Palestine. Mais partout où il allait, son passage était tracé par le

sang des martyrs. A Nicomédie il fit mourir, entre autres, Lucien,

célèbre prêtre de l'église d'Antioche: à Alexandrie, où il paraît

qu'il alla plusieurs fois, il fit trancher la tête à Pierre, évêque de

cette ville, à un grand nombre d'évêques d'Égypte, et à une multitude

de fidèles. Il ôta la vie à plusieurs femmes chrétiennes, à qui il

n'avait pu ôter l'honneur. Eusèbe en remarque entre les autres une

qu'il ne nomme pas; c'est, selon Baronius, celle que l'église honore

sous le nom de sainte Catherine, quoique Rufin la nomme Dorothée.

Elle était distinguée par sa beauté, sa naissance, ses richesses, et

plus encore par sa science; ce qui n'était pas sans exemple entre les

femmes d'Alexandrie. Le tyran, épris d'amour, avait inutilement tenté

de la séduire. Comme elle se montrait prête à mourir, mais non pas

à le satisfaire, il ne put se résoudre à la livrer au supplice; il

se contenta de confisquer ses biens et de la bannir d'Alexandrie; et

ce trait fut regardé dans le tyran comme un effort de clémence, que

l'amour seul pouvait produire. Enfin, las de carnage et de massacres,

par un autre effet de cette même clémence qui lui était particulière,

il ordonna qu'on ne ferait plus mourir les chrétiens, mais qu'on

se contenterait de les mutiler. Ainsi, on arrachait les yeux aux

confesseurs, on leur coupait les mains, les pieds, le nez et les

oreilles; on leur brûlait, avec un fer rouge, l'œil droit et les nerfs

du jarret gauche, et on les envoyait en cet état travailler aux mines.

[Note latérale: LXXIV. Famine et peste en Orient.]

[Note latérale: Euseb. Hist. eccl. l. 9. c. 8.]

La vengeance divine ne tarda pas à éclater. Maximin, dans son édit

contre les chrétiens, faisait honneur à ses dieux de la paix, de la

santé, de l'abondance qui rendaient les peuples heureux sous son

règne. Les commissaires chargés de porter cet édit dans toutes les

provinces, n'avaient pas encore achevé leur voyage, que le Dieu jaloux,

pour démentir ce prince impie, envoya tout à la fois la famine, la

peste et la guerre. Le ciel ayant refusé pendant l'hiver ces pluies

qui fertilisent la terre, les fruits et les moissons manquèrent, et

la famine fut bientôt suivie de la peste. Aux symptômes ordinaires de

cette maladie s'en joignit un nouveau: c'était un ulcère enflammé,

qu'on appelle charbon, qui, se répandant par tout le corps, s'attachait

surtout aux yeux, et qui fit perdre la vue à un nombre infini de

personnes de tout âge et de tout sexe, comme pour les punir par le

même supplice qu'on avait fait endurer à tant de confesseurs. Ces deux

calamités réunies dépeuplaient les villes, désolaient les campagnes:

le boisseau de blé se vendait plus de deux cents francs de notre

monnaie: on rencontrait à chaque pas des femmes recommandables par leur

naissance, qui, réduites à mendier, n'avaient d'autres marques de leur

ancienne fortune, que la honte de leur misère. On vit des pères et des

mères traîner dans les campagnes leur famille, pour y manger comme les

bêtes le foin et les herbes même malfaisantes et qui leur donnaient

la mort: on en vit d'autres vendre leurs enfants pour la misérable

nourriture d'une journée. Dans les rues, dans les places publiques,

chancelaient et tombaient les uns sur les autres des fantômes secs et

décharnés, qui n'avaient de force que pour demander, en expirant, un

morceau de pain. La peste faisait en même temps d'horribles ravages;

mais il semblait qu'elle s'attachait surtout aux maisons que l'opulence

sauvait de la famine. La mort, armée de ces deux fléaux, courut en

peu de temps tous les états de Maximin; elle abattit des familles

entières; et rien n'était si commun, dit un témoin oculaire, que

de voir sortir à la fois d'une seule maison deux ou trois convois

funèbres: on n'entendait dans toutes les villes qu'un affreux concert

de gémissements, de cris lugubres, et d'instruments alors employés dans

les funérailles. La pitié se lassa bientôt: la multitude des indigents,

l'habitude de voir des mourants, l'attente prochaine d'une mort

semblable avait endurci tous les cœurs; on laissait au milieu des rues

les cadavres étendus sans sépulture, et servant de pâture aux chiens.

Les chrétiens seuls, que ces maux vengeaient, montrèrent de l'humanité

pour leurs persécuteurs: eux seuls bravaient la faim et la contagion,

pour nourrir les misérables, pour soulager les mourants, pour ensevelir

les morts. Cette charité généreuse étonnait et attendrissait les

infidèles; ils ne pouvaient s'empêcher de louer le Dieu des chrétiens,

et de convenir qu'il savait inspirer à ses adorateurs la plus belle

qualité, qu'ils pussent eux-mêmes attribuer à leurs dieux, celle de

bienfaiteurs des hommes.

[Note latérale: LXXV. Guerre contre les Arméniens.]

A tant de désastres, Maximin ajouta le seul qui manquait encore pour

achever de perdre ses sujets. Il entreprit contre les Arméniens une

guerre insensée. Ces peuples, depuis plusieurs siècles, amis et alliés

des Romains, avaient embrassé le christianisme, dont ils pratiquaient

tranquillement les exercices.

[Note latérale: [Hist. eccl. l. 9, c. 8.]]

[Cette guerre, dont le souvenir nous a été conservé par le seul

Eusèbe, et qui fut entreprise à cause de l'attachement que les

Arméniens avaient pour la religion chrétienne, n'a pas été assez

remarquée par les savants modernes, qui se sont occupés des antiquités

ecclésiastiques. Elle nous révèle un fait d'une grande importance resté

inconnu jusqu'à présent. Elle nous montre qu'en l'an 311, c'est-à-dire

avant que Constantin se fût déclaré chrétien, la doctrine de l'Évangile

était professée publiquement dans un grand royaume, voisin de l'empire,

ce qui donne lieu de penser que la religion chrétienne y était déja

établie depuis quelque temps. Cette simple indication, donnée par

Eusèbe, suffit pour faire voir que les Arméniens sont réellement

la première nation qui ait adopté la foi chrétienne. Ce fait aussi

curieux que remarquable, est resté inconnu aux Arméniens eux-mêmes;

mais il est pleinement démontré par la série de leurs rois, comparée

à la succession de leurs patriarches. Cette portion de la chronologie

arménienne est environnée de difficultés; c'est là ce qui a empêché de

reconnaître cette vérité. Quoi qu'il en soit, on peut regarder comme

constant que le christianisme devint, vers l'an 276, la religion du

roi, des princes, et des peuples de l'Arménie. Le roi Tiridate, issu

du sang des Arsacides, fut alors converti avec tous ses sujets, par

saint Grégoire, surnommé l'illuminateur, ainsi que lui de la race des

Arsacides, mais descendu d'une branche collatérale, de la portion de

cette famille, qui avait long-temps régné sur la Perse. Dix-sept ans

avant cette époque et, à ce qu'il paraît, au temps de la malheureuse

expédition de Valérien contre Sapor, Tiridate avait été rétabli par

les Romains sur le trône de ses aïeux, dont il avait été dépouillé

dans sa tendre enfance, vingt-sept ans auparavant, vers l'an 233, par

le roi de Perse Ardeschir, fils de Babek, fondateur de la dynastie

des Sassanides. Ce souverain, appelé ordinairement Artaxerxès, ayant

détruit l'empire des Arsacides en Perse, en l'an 226, fut obligé

de soutenir une guerre longue et opiniâtre, contre le prince de la

même race, qui possédait l'Arménie et se nommait Chosroès. Après des

succès balancés par des revers, un assassinat délivra le roi de Perse

de son antagoniste, l'Arménie fut sa conquête, et le jeune Tiridate,

fils de Chosroès, fut porté chez les Romains, où il trouva un asile,

des instituteurs, et enfin des vengeurs[11]. Le même prince occupait

encore le trône, et il y avait plus de cinquante ans qu'il régnait

quand Maximin entreprit son expédition contre les Arméniens en haine du

christianisme].--S.-M.

[Note 11: Tous ces résultats qui seraient susceptibles de plus grands

développements, ont déja été indiqués dans le premier volume (pag. 405,

406, 412 et 436) de mes _Mémoires historiques et géographiques sur

l'Arménie_, publiés en 1818.--S.-M.]

[Note latérale: Juvenal, sat. 15.]

Le tyran se mit à la tête de ses troupes pour aller les forcer dans

leurs montagnes, et relever les idoles qu'ils avaient abattues. Les

historiens ne nous ont point instruits du détail de cette expédition:

ils nous apprennent seulement, que l'empereur et l'armée, après avoir

beaucoup souffert, n'en rapportèrent que la honte et le repentir. Si

l'on excepte ces querelles sanglantes qu'une ridicule superstition

avait quelquefois excitées en Égypte entre deux villes voisines,

c'est ici la première guerre de religion dont parle l'histoire[12].

J'ai rassemblé tout ce que nous savons de Maximin pour cette année et

la suivante, afin de n'être pas obligé d'interrompre ce qui reste de

l'histoire de Maxence jusqu'à sa mort.

Histoire du Bas-Empire. Tome 01 · 第 7 / 40 段