disposition, ne différa pas d'envoyer à Rome l'image de Constantin,
pour l'y faire reconnaître en qualité de César. Mais le dépit d'un
rival méprisé jusques alors, et qui prétendait avoir plus de droit à
l'empire que tous ces nouveaux souverains, renversa l'ordre établi
par Galérius. Marcus Aurelius Valerius Maxentius était fils de
Maximien. Ses mauvaises qualités, et peut-être ses malheurs, ont
fait dire qu'il était supposé; on prétend même que sa mère Eutropia
avoua qu'elle l'avait eu d'un Syrien. C'était un prince mal fait de
corps et d'esprit, d'une ame basse, et plein d'arrogance, débauché et
superstitieux, brutal jusqu'à refuser le respect à son père. Galérius
lui avait donné en mariage une fille qu'il avait eue de sa première
femme; mais ne voyant en lui que des vices dont il ne pouvait faire
usage, il avait empêché Dioclétien de le nommer César. Ainsi Maxence,
oublié de son père, haï de son beau-père, avait, jusqu'à ce temps, mené
une vie obscure, enveloppé dans les ténèbres de la débauche, tantôt
à Rome, tantôt en Lucanie. Le bruit de l'élévation de Constantin le
réveilla: il crut devoir sauver une partie de son héritage, qu'il se
voyait enlever par tant de mains étrangères. La disposition des esprits
lui donnait de grandes facilités: l'insatiable avidité de Galérius
alarmait la ville de Rome; on y attendait des commissaires chargés
d'exercer les mêmes vexations qui faisaient déja gémir les provinces;
et comme Galérius craignait la milice prétorienne, il en avait cassé
une partie: c'était donner à Maxence ceux qui restaient. Aussi les
gagna-t-il aisément par le moyen de deux tribuns nommés Marcellianus et
Marcellus; et les intrigues de Lucien, préposé à la distribution des
viandes, qui se faisait aux dépens du fisc, firent déclarer le peuple
en sa faveur. La révolution fut prompte; elle ne coûta la vie qu'à un
petit nombre de magistrats instruits de leur devoir, même à l'égard
d'un prince odieux; entre lesquels l'histoire ne nomme qu'Abellius,
dont la qualité n'est pas bien connue. Maxence, qui s'était arrêté à
deux ou trois lieues de Rome sur le chemin de Lavicum, fut proclamé
Auguste le 28 octobre.
[Note latérale: XXV. Maximien reprend le titre d'Auguste.]
[Note latérale: Lact., de mort. pers. c. 26.]
[Note latérale: Baluzius in Lact. p. 315.]
[Note latérale: Eutrop. l. 10.]
[Note latérale: Incert. Pan. Maxim. et Const. c. 10.]
Galérius qui était en Illyrie, ne fut pas fort alarmé de cette
nouvelle. Il faisait trop peu de cas de Maxence pour le regarder
comme un rival redoutable. Il écrit à Sévère, qui résidait à Milan,
et l'exhorte à se mettre lui-même à la tête de ses troupes et à
marcher contre l'usurpateur. Maxence, aussi timide que Sévère, n'osait
s'exposer seul à l'orage dont il était menacé. Il eut recours à son
père Maximien, qui peut-être était d'intelligence avec lui, et qui se
trouvait alors en Campanie. Celui-ci, qui ne pouvait s'accoutumer à la
vie privée, accourt à Rome, rassure les esprits, écrit à Dioclétien
pour l'engager à reprendre avec lui le gouvernement de l'empire; et
sur le refus de ce prince, il se fait prier par son fils, par le sénat
et par le peuple, d'accepter de nouveau le titre d'Auguste.
[Note latérale: XXVI. Maximin ne prend point de part à ces mouvements.]
[Note latérale: Eus. de Mart. Palæst. c. 6.]
Maximin ne prit point de part à ces premières agitations. Tranquille
en Orient, et livré à ses plaisirs, il goûtait un repos dont il ne
laissait pas jouir les chrétiens. Étant à Césarée de Palestine le 20
novembre, jour de sa naissance, qu'il célébrait avec grand appareil,
après les divertissements ordinaires, il voulut embellir la fête par
un spectacle dont les païens étaient toujours fort avides. Le chrétien
Agapius était depuis deux ans condamné aux bêtes. La compassion du
magistrat, ou l'espérance de vaincre sa fermeté, avait fait différer
son supplice. Maximin le fait traîner sur l'arène avec un esclave qu'on
disait avoir assassiné son maître. Le César fait grace au meurtrier, et
tout l'amphithéâtre retentit d'acclamations sur la clémence du prince.
Ayant fait ensuite amener le chrétien devant lui, il lui promet la vie
et la liberté, s'il renonce à sa religion. Mais celui-ci protestant à
haute voix qu'il est prêt à tout souffrir avec joie pour une si belle
cause, court lui-même au-devant d'une ourse qu'on avait lâchée sur
lui, et s'abandonne à la férocité de cet animal, qui le déchire. On le
reporte à demi mort dans la prison, et le lendemain comme il respirait
encore, on le jette dans la mer avec de grosses pierres attachées à ses
pieds. Tels étaient les amusements de Maximin.
[Note latérale: XXVII. Occupations de Constantin.]
[Note latérale: Lact., de mort. pers. c. 24.]
[Note latérale: Lamprid. in Helag. c. 34.]
Constantin signalait les commencements de son empire par des actions
plus dignes d'un souverain. Quoiqu'il fût encore dans les ténèbres
du paganisme, il ne se contenta pas, comme son père, de laisser
aux chrétiens, par une permission tacite, le libre exercice de leur
religion, il l'autorisa par un édit. Comme il avait souvent dans la
bouche cette belle maxime: que c'est la fortune qui fait les empereurs,
mais que c'est aux empereurs à justifier le choix de la fortune, il
s'occupait du soin de rendre ses sujets heureux. Il s'appliqua d'abord
à régler l'intérieur de ses états, et songea ensuite à en assurer les
frontières.
[Note latérale: XXVIII. Sa victoire sur les Francs.]
[Note latérale: Eus. vit. Const. l. 1, c. 25.]
[Note latérale: Eumen. Paneg. c. 10 et 11.]
[Note latérale: Nazar. Pan. c. 16 et 17.]
[Note latérale: Incert. Pan. c. 4 et 23.]
Après avoir visité les provinces de son obéissance, en rétablissant
partout le bon ordre, il marcha contre les Francs. Ces peuples, les
plus belliqueux des barbares, profitant de l'absence de Constance pour
violer les traités de paix, avaient passé le Rhin et faisaient de
grands ravages. Constantin les vainquit, fit prisonniers deux de leurs
rois, Ascaric et Régaïse; et pour punir ces princes de leur perfidie,
il les fit dévorer par les bêtes dans l'amphithéâtre: action barbare
qui déshonorait sa victoire, et à laquelle la postérité doit d'autant
plus d'horreur, que la basse flatterie des orateurs du temps s'est
efforcée d'en faire plus d'éloge.
[Note latérale: XXIX. Il acheva de les dompter.]
[Note latérale: Eumen. Pan. c. 12 et 13.]
[Note latérale: Vorburg, Hist. Rom. Germ., l. 2, p. 112.]
[Note latérale: Incert. Pan. c. 23 et 24.]
Ayant forcé les Francs à repasser le fleuve, il le passa lui-même
sans être attendu, fondit sur leur pays[6], et les surprit avant
qu'ils eussent eu le temps de se sauver, comme c'était leur coutume,
dans leurs bois et leurs marais. On en massacra, on en prit un nombre
prodigieux. Tous les troupeaux furent égorgés ou enlevés; tous les
villages brûlés. Les prisonniers qui avaient l'âge de puberté, trop
suspects pour être enrôlés dans les troupes, trop féroces pour souffrir
l'esclavage, furent tous livrés aux bêtes à Trèves, dans les jeux
qui furent célébrés après la victoire. Le courage de ces braves gens
effraya leurs vainqueurs, qui s'amusaient de leur supplice: on les vit
courir au-devant de la mort, et conserver encore un air intrépide entre
les dents et sous les ongles des bêtes farouches, qui les déchiraient
sans leur arracher un soupir. Quoi qu'on puisse dire pour excuser
Constantin, il faut avouer qu'on retrouve dans son caractère des traits
de cette férocité commune aux princes de son siècle, et qui s'échappa
encore en plusieurs rencontres, lors même que le christianisme eut
adouci ses mœurs.
[Note 6: Constantin ravagea le pays des Bructères, tribu de la nation
des Francs.--S.-M.]
[Note latérale: XXX. Il met à couvert les terres de la Gaule.]
[Note latérale: Eumenius, Pan. c. 13.]
[Note latérale: Vorb. Hist. Rom. Germ. t. 2, p. 170.]
[Note latérale: Till., art. 10.]
Pour ôter aux barbares l'envie de passer le Rhin, et pour se procurer
à lui-même une libre entrée sur leurs terres, il entretint, le long du
fleuve, les forts déja bâtis et garnis de troupes, et sur le fleuve
même une flotte bien armée. Il commença à Cologne un pont de pierre
qui ne fut achevé qu'au bout de dix ans, et qui, selon quelques-uns,
subsista jusqu'en 955. On dit aussi que ce fut pour défendre ce pont
qu'il bâtit ou répara le château de Duitz vis-à-vis de Cologne[7]. Ces
grands ouvrages achevèrent d'intimider les Francs; ils demandèrent
la paix, et donnèrent pour ôtages les plus nobles de leur nation.
Le vainqueur, pour couronner ces glorieux succès, institua les jeux
franciques, qui continuèrent long-temps de se célébrer tous les ans
depuis le 14 de juillet jusqu'au 20.
[Note 7: C'est une conjecture de Bucher (_Hist. Belg._, l. 8, c. 2, §
5). Les anciens ne disent rien de pareil.--S.-M.]
[Note latérale: AN 307.]
[Note latérale: XXXI. Sévère trahi.]
[Note latérale: Incert. Pan. c. 3.]
[Note latérale: Lact., de mort. pers. c. 26.]
[Note latérale: Anony. Vales.]
[Note latérale: Zos. l. 2, c. 10.]
[Note latérale: Vict. epit. p. 221.]
[Note latérale: Eutrop. l. 10.]
Tout était en mouvement en Italie. Sévère, parti de Milan au milieu de
l'hiver de l'an 307, marcha vers Rome avec une grande armée, composée
de Romains et de soldats Maures, qui tous avaient servi sous Maximien,
et lui étaient encore affectionnés. Ces troupes, accoutumées aux
délices de Rome, avaient plus d'envie de vivre dans cette ville que de
la ruiner. Maxence ayant d'abord gagné Anullinus, préfet du prétoire,
n'eut pas de peine à les corrompre. Dès qu'elles furent à la vue de
Rome, elles quittèrent leur empereur et se donnèrent à son ennemi.
Sévère abandonné prend la fuite, et rencontrant Maximien à la tête
d'un corps qu'il venait de rassembler, il se sauve à Ravenne, où il se
renferme avec le petit nombre de ceux qui lui étaient demeurés fidèles.
Cette ville était forte, peuplée, et assez bien pourvue de vivres pour
donner à Galérius le temps de venir au secours. Mais Sévère manquait de
la principale ressource: il n'avait ni bon sens, ni courage. Maximien
pressé par la crainte qu'il avait de Galérius, prodiguait les promesses
et les serments pour engager Sévère à se rendre: celui-ci plus pressé
encore par sa propre timidité, et menacé d'une nouvelle désertion, ne
songeait qu'à sauver sa vie; il consentit à tout, se remit entre les
mains de son ennemi, et rendit la pourpre à celui qui la lui avait
donnée deux ans auparavant.
[Note latérale: XXXII. Sa mort.]
[Note latérale: Anony. Vales.]
[Note latérale: Zos. l. 2, c. 10.]
[Note latérale: [Victor, epit. p. 221].]
Réduit à la condition privée, il revenait à Rome, où Maximien lui avait
juré qu'il serait traité avec honneur. Mais Maxence, pour dégager son
père de sa parole, fit dresser à Sévère une embuscade sur le chemin. Il
le prit, l'amena à Rome comme un captif, et l'envoya à trente milles
sur la voie Appienne, dans un lieu nommé les Trois-Hôtelleries (_Tres
tabernæ_), où ce prince infortuné, ayant été retenu prisonnier pendant
quelques jours, fut forcé de se faire ouvrir les veines. On porta son
corps dans le tombeau de Gallien, à huit ou neuf milles de Rome. Il
laissa un fils nommé Sévérianus qui ne fut héritier que de ses malheurs.
[Note latérale: XXXIII. Mariage de Constantin.]
[Note latérale: Lact., de mort. pers. c. 27.]
[Note latérale: Du Cange, in numm. Byz. p. 45.]
[Note latérale: Till. art. 11.]
[Note latérale: Incert. Paneg., Max. et Cons. c. 6.]
[Note latérale: Baluzius, in Lact., c. 27.]
Maximien s'attendait bien que Galérius ne tarderait pas de venir
en Italie pour venger la mort de Sévère. Il craignait même que cet
ennemi violent et irrité n'amenât avec lui Maximin; et quelles forces
pourraient résister aux armées réunies de ces deux princes? Il songea
donc de son côté à se procurer une alliance capable de le soutenir au
milieu d'une si violente tempête. Il met Rome en état de défense, et
court en Gaule pour s'attacher Constantin en lui faisant épouser sa
fille Flavia-Maximiana-Fausta, qu'il avait eue d'Eutropia, et qui,
du côté de sa mère, était sœur cadette de Theodora, belle-mère de
Constantin. Elle était née et avait été élevée à Rome. Son père l'avait
destinée au fils de Constance dès l'enfance de l'un et de l'autre: on
voyait dans son palais d'Aquilée un tableau, où la jeune princesse
présentait à Constantin un casque d'or. Le mariage de Minervina rompit
ce projet: mais sa mort arrivée avant celle de Constance donna lieu
de le reprendre, et il semble que ce prince avait consenti à cette
alliance. L'état où se trouvait alors Maximien la fit promptement
conclure: le mariage fut fait à Trèves, le 31 mars. Nous avons encore
un panégyrique qui fut alors prononcé en présence des deux princes[8].
Pour la dot de sa fille, Maximien donna à son gendre le titre
d'Auguste, sans s'embarrasser de l'approbation de Galérius.
[Note 8: Cet ouvrage, dont on ignore l'auteur, se retrouve dans le
Recueil des anciens panégyristes (_Panegyrici veteres_).--S.-M.]
[Note latérale: XXXIV. Galérius vient assiéger Rome.]
[Note latérale: Incert. Pan. c. 3.]
[Note latérale: Lact., de mort. pers. c. 27.]
[Note latérale: Anony. Vales.]
Ce prince était bien éloigné de l'accorder. Plein de courroux et ne
respirant que vengeance, il était déja entré en Italie avec une armée
plus forte que celle de Sévère, et ne menaçait de rien moins que
d'égorger le sénat, d'exterminer le peuple, et de ruiner la ville.
Il n'avait jamais vu Rome, et n'en connaissait ni la grandeur ni la
force: il la trouva hors d'insulte: l'attaque et la circonvallation lui
paraissant également impraticables, il fut contraint d'avoir recours
aux voies de négociation. Il alla camper à Terni en Ombrie, d'où il
députa à Maxence deux de ses principaux officiers, Licinius et Probus,
pour lui proposer de mettre bas les armes, et de s'en rapporter à la
bienveillance d'un beau-père, prêt à lui accorder tout ce qu'il ne
prétendrait pas emporter par violence.
[Note latérale: XXXV. Il est contraint de se retirer.]
Maxence n'avait garde de donner dans ce piége. Il attaqua Galérius
avec les mêmes armes qui lui avaient si bien réussi contre Sévère;
et profita de ces entrevues pour lui débaucher par argent une grande
partie de ses troupes, déja mécontentes d'être employées contre Rome,
et par un beau-père contre son gendre. Des corps entiers quittèrent
Galérius et s'allèrent jeter dans Rome. Cet exemple ébranlait déja le
reste de l'armée, et Galérius était à la veille d'éprouver le même sort
que celui qu'il venait venger, lorsque ce prince superbe, humilié par
la nécessité, se prosternant aux pieds des soldats et les suppliant
avec larmes de ne pas le livrer à son ennemi, vint à bout, à force de
prières et de promesses, d'en retenir une partie. Il décampa aussitôt
et s'enfuit en diligence.
[Note latérale: XXXVI. Il ruine tout sur son passage.]
Il ne fallait qu'un chef avec une poignée de bonnes troupes, pour
l'accabler dans cette fuite précipitée. Il le sentit; et pour ôter
à l'ennemi le moyen de le poursuivre, et payer en même temps ses
soldats de leur fidélité, il leur ordonna de ruiner toutes les
campagnes et de détruire toutes les subsistances. Jamais il ne fut
mieux obéi. La plus belle contrée de l'Italie éprouva tous les excès
de l'avarice, de la licence et de la rage la plus effrénée. Ce fut au
travers de ces horribles ravages que l'empereur, ou plutôt le fléau de
l'empire, regagna la Pannonie; et la malheureuse Italie eut lieu de se
ressouvenir alors que Galérius, recevant deux ans auparavant le titre
d'empereur, s'était déclaré l'ennemi du nom romain, et qu'il avait
projeté de changer la dénomination de l'empire, en l'appelant l'empire
des Daces, parce que presque tous ceux qui gouvernaient alors tiraient,
comme lui, leur origine de ces barbares.
[Note latérale: XXXVII. Maximien revient à Rome d'où il est chassé.]
[Note latérale: Lact. de mort. pers. c. 28.]
[Note latérale: Incert. Paneg. c. 3.]
[Note latérale: Zos. l. 2, c. 10.]
[Note latérale: Eutrop. l. 10.]
[Note latérale: Zonar., l. 12, t. I, p. 644.]
Maximien était encore en Gaule. Indigné contre son fils, dont la
lâcheté avait laissé échapper Galérius, il résolut de lui ôter la
puissance souveraine. Il sollicita son gendre de poursuivre Galérius,
et de se joindre à lui pour dépouiller Maxence. Constantin s'y trouvait
assez disposé, mais il ne put se résoudre à quitter la Gaule, où sa
présence était nécessaire pour contenir les barbares. Rien n'est
plus équivoque que la conduite de Maximien. Cependant, quand on suit
avec attention toutes ses démarches, il paraît qu'il n'avait rien
d'arrêté que le désir de se rendre le maître. Sans affection comme sans
scrupule, également ennemi de son fils et de son gendre, il cherchait
à les détruire l'un par l'autre, pour les faire périr tous deux. Il
retourne à Rome: le dépit d'y voir Maxence plus honoré et plus obéi,
et de n'être lui-même regardé que comme la créature de son fils,
joignit à son ambition une amère jalousie. Il pratiqua sous main les
soldats de Sévère, qui avaient été les siens: avant même que d'en être
bien assuré, il assemble le peuple et les gens de guerre, monte avec
Maxence sur le tribunal; et après avoir gémi sur les maux de l'état,
tout-à-coup il se tourne d'un air menaçant vers son fils, l'accuse
d'être la cause de ces malheurs, et, comme emporté par sa véhémence,
il lui arrache le manteau de pourpre. Maxence effrayé se jette entre
les bras des soldats qui, touchés de ses larmes et plus encore de ses
promesses, accablent Maximien d'injures et de menaces. En vain celui-ci
veut leur persuader que cette violence de sa part n'est qu'une feinte,
pour éprouver leur zèle à l'égard de son fils; il est obligé de sortir
de Rome.
[Note latérale: XXXVIII. Maxence lui ôte le consulat.]
[Note latérale: Buch. de cycl. p. 238.]
[Note latérale: Till. note 15 sur Constantin.]
[Note latérale: Idat. chron.]
Galérius avait donné le consulat de cette année à Sévère et à Maximin:
le premier n'avait pas été reconnu dans les états de Maxence, qui avait
nommé son père consul pour la neuvième fois: et Maximien, en donnant
à Constantin la qualité d'Auguste, l'avait fait consul avec lui, sans
s'embarrasser du titre de Maximin. Maxence ayant chassé son père, lui
abrogea le consulat, sans lui substituer personne. Il cessa même alors
de reconnaître Constantin pour consul, et fit dater les actes par
les consulats de l'année précédente en ces termes: _Après le sixième
consulat_; c'était celui de Constance Chlore et de Galérius, qui tous
deux avaient été consuls pour la sixième fois en 306.
[Note latérale: XXXIX. Maximien va trouver Constantin et ensuite
Galérius.]
[Note latérale: Lact., de mort. pers. c. 29.]
Maximien se retira en Gaule, soit pour armer Constantin contre
Maxence, soit pour le perdre lui-même. N'ayant pu réussir dans l'un ni
dans l'autre projet, il se hasarda d'aller trouver Galérius, l'ennemi
mortel de son fils, sous prétexte de se réconcilier avec lui, et de
prendre de concert les moyens de rétablir les affaires de l'empire:
mais en effet pour chercher l'occasion de lui ôter la vie, et de régner
en sa place, croyant ne pouvoir trouver du repos que sur le trône.
[Note latérale: XL. Portrait de Licinius.]
[Note latérale: Lact., de mort. pers. c. 29.]
[Note latérale: Zos. l. 2, c. 11.]
[Note latérale: Eutrop. l. 10.]
[Note latérale: Aurel. Vict. de Cæs., p. 174 et 176.]
[Note latérale: Vict. epit. p. 221 et 222.]
Galérius était à Carnunte en Pannonie. Désespéré du peu de succès
qu'il avait eu contre Maxence, et craignant d'être attaqué à son
tour, il songea à se donner un appui dans Licinius, en le mettant à
la place de Sévère. C'était un Dace, d'une famille aussi obscure que
celle de Galérius; il se vantait pourtant de descendre de l'empereur
Philippe. On ne sait pas précisément son âge, mais il était plus âgé
que Galérius, et c'était une des raisons qui avaient empêché celui-ci
de le créer César, selon la coutume, avant que de l'élever à la dignité
d'Auguste. Ils avaient formé ensemble une liaison intime, dès le temps
qu'ils servaient dans les armées. Licinius s'était ensuite attaché à
la fortune de son ami, et avait beaucoup contribué, par sa valeur, à
la célèbre victoire remportée sur [le roi de Perse] Narsès. Il avait
la réputation d'un grand homme de guerre, et il se piqua toujours
d'une sévère exactitude dans la discipline. Ses vices, plus grands
que ses vertus, n'avaient rien de rebutant pour un homme tel que
Galérius: il était dur, colère, cruel, dissolu, d'une avarice sordide,
ignorant, ennemi des lettres, des lois et de la morale; il appelait
les lettres le poison de l'état; il détestait la science du barreau,
et il prit plaisir, étant empereur, à persécuter les philosophes les
plus renommés, et à leur faire souffrir, par haine et par caprice,
les supplices réservés aux esclaves. Il y eut pourtant deux sortes de
personnes qu'il sut traiter avec assez d'équité: il se montra favorable
aux laboureurs et aux gens de la campagne; et retint dans une étroite
contrainte les eunuques et les officiers du palais, qu'il aimait à
comparer à ces insectes qui rongent sans cesse les choses auxquelles
ils s'attachent.
[Note latérale: XLI. Dioclétien refuse l'empire.]
[Note latérale: Vict. epit. p. 221.]
Pour rendre l'élection de Licinius plus éclatante, Galérius invita
Dioclétien à s'y trouver. Le vieillard y consentit: il partit de sa
paisible retraite de Salone, et reparut à la cour avec une douce
majesté, qui attirait les regards sans les éblouir, et les respects
sans mélange de crainte. Maximien, toujours agité du désir de régner,
comme d'une fièvre ardente, voulut encore exciter en secret son ancien
collègue, devenu philosophe, à reprendre la pourpre et à rendre le
calme à l'empire, qui, dans les mains de tant de jeunes souverains,
n'était que le jouet de leurs passions. Ce fut alors que Dioclétien
lui fit cette belle réponse: _Ah! si vous pouviez voir à Salone ces
fruits et ces légumes que je cultive de mes propres mains, jamais vous
ne me parleriez de l'empire!_ Quelques auteurs ont dit que Galérius se
joignit à Maximien pour faire à Dioclétien cette proposition: si le
fait est vrai, ce ne pouvait être qu'une feinte et un pur compliment de
la part de ce prince, qui n'était pas d'humeur à reculer d'un degré;
mais l'ambition de Maximien nous répond ici de sa sincérité.
[Note latérale: XLII. Licinius Auguste.]
[Note latérale: Chron. Alex. vel Paschal, p. 278.]
[Note latérale: Noris, de num. Licinii.]
[Note latérale: Till. n. 19 sur Constantin.]
[Note latérale: [Eckhel, doct. num. vet. t. VIII, p. 61-68.]]
Ce fut donc en présence et du consentement des deux anciens empereurs,
que Galérius honora Licinius du titre d'Auguste, le 11 novembre 307,
lui donnant, à ce qu'on croit, pour département la Pannonie et la
Rhétie, en attendant qu'il pût lui donner, comme il espérait le faire
bientôt, toute la dépouille de Maxence. Licinius prit les noms de C.
Flavius Valerius Licinianus Licinius: il y joignit le surnom de Jovius,
que Galérius avait emprunté de Dioclétien.
[Note latérale: XLIII. Maximin continue à persécuter les chrétiens.]
[Note latérale: Baronius, ann. 307.]
Constantin, qui n'avait pas été consulté, garda sur cette élection un
profond silence. Maxence, de son côté, créa César son fils M. Aurélius
Romulus. Mais le dépit de Maximin ne tarda pas à éclater. Pour faire
sa cour à Galérius, et pour gagner dans son esprit l'avantage sur
Licinius, qui commençait à lui donner de la jalousie, il avait redoublé
de fureur et de cruauté contre les chrétiens. Mennas, préfet d'Égypte,
était chrétien: Maximin, l'ayant appris, envoie Hermogènes pour prendre
sa place et pour le punir. Le nouveau préfet exécute ses ordres, et
fait cruellement tourmenter son prédécesseur; mais ébranlé d'abord
par sa constance, éclairé ensuite par plusieurs miracles dont il est
témoin, il se convertit et embrasse le christianisme. Maximin outré de
colère vient à Alexandrie: il leur fait à tous deux trancher la tête;
et pour tremper lui-même ses mains dans le sang des martyrs, il tue
d'un coup d'épée Eugraphus, domestique de Mennas, et qui osait devant
l'empereur professer la religion proscrite. Mon dessein n'est pas de
mettre sous les yeux de mes lecteurs tous les triomphes des martyrs: ce
détail appartient à l'histoire de l'Église, dont ils furent l'honneur
et la défense. Je me propose seulement de rendre compte des principaux
faits de ce genre, auxquels les empereurs ont eu part immédiatement et
par eux-mêmes.
[Note latérale: XLIV. Punition d'Urbanus et de Firmilianus.]
[Note latérale: Eus. Hist. Mart. Pal. c. 7. et 11.]
Les édits de Maximin remplissaient tout l'Orient de gibets, de feux
et de carnage. Les gouverneurs s'empressaient à l'envi à servir
l'inhumanité du prince. Urbanus, préfet de la Palestine, se signalait
entre les autres, et la ville de Césarée était teinte de sang. Aussi
possédait-il toute la faveur du tyran: sa complaisance barbare couvrait
tous ses autres crimes, dont il espérait acheter l'impunité aux dépens
des chrétiens. Mais le Dieu qu'il attaquait dans ses serviteurs,
ouvrit les yeux du prince sur les rapines et les injustices du préfet.
Urbanus fut convaincu devant Maximin, qui devint pour lui à son tour un
juge inexorable, et qui, l'ayant condamné à la mort, vengea, sans le
vouloir, les martyrs sur celui qui avait prononcé tant de condamnations
injustes. Firmilianus, qui succéda à Urbanus, ayant été comme lui le
fidèle ministre des ordres sanguinaires du tyran, fut comme lui la
victime de la vengeance divine, et eut quelques années après la tête
tranchée.
[Note latérale: AN 308.]
[Note latérale: XLV. Maximin prend le titre d'Auguste.]
[Note latérale: Lact., de mort. pers. c. 20.]
[Note latérale: Eus. Hist. eccl. l. 8, c. 14.]
[Note latérale: Numism. Mezzab. et Banduri.]
[Note latérale: Toinard et Cuper. in Lact.]
[Note latérale: [Eckhel, doct. num. vet. t. VIII, p. 71-95].]