Lorsque Constance Chlore fut fait César en 292, et envoyé dans les

Gaules pour la défense de l'Occident, Constantin entrait dans sa

dix-neuvième année. Dioclétien le retint auprès de lui comme en ôtage,

pour s'assurer de la fidélité de son père, et il lui fit trouver à

sa cour tous les honneurs et toutes les distinctions qui pouvaient

le flatter. Il le mena avec lui en Égypte: et dans la guerre contre

Achilléus, Constantin, également propre à obéir et à commander, se

fit estimer de l'empereur et chérir des troupes par sa bravoure,

par son intelligence, par sa générosité, et par une force de corps

qui résistait à toutes les fatigues. Ce fut apparemment dans cette

expédition qu'il fut fait tribun du premier ordre.

[Note latérale: VII. Portrait de ce prince.]

[Note latérale: Euseb. vit. Const., l. 1, c. 19.]

[Note latérale: Paneg. veter.]

[Note latérale: Lactant. de mort. persec. c. 13, 19, et 25.]

[Note latérale: Eutrop. l. 10.]

[Note latérale: Les deux Victors.]

[Note latérale: Hist. misc. l. 11, apud Murat. t. I, p. 71.]

[Note latérale: Cedrenus. t. I, p. 269.]

[Note latérale: Niceph. Call. l. 7, c. 8.]

[Note latérale: Vict. epit.]

[Note latérale: Zos. l. 2, c. 20.]

[Note latérale: Zonar. l. 13, t. II, p. 5.]

[Note latérale: Eus. vit. Const. l. 1, c. 19.]

[Note latérale: Panegyr. vet.]

[Note latérale: Till., art. 4.]

[Note latérale: Hist. misc. l. 11, apud Murat. t. I, p. 71.]

[Note latérale: Du Cange, Fam. Byz. p. 45.]

Sa gloire naissante attirait sur lui tous les regards. A son retour

d'Égypte on accourait sur son passage, on s'empressait de le voir:

tout annonçait un prince né pour l'empire. Il marchait à la droite

de Dioclétien: sa bonne mine le distinguait de tous les autres. Une

noble fierté, et un caractère de force et de vigueur marqué dans

toute sa personne, imprimait d'abord un sentiment de crainte; mais

cette physionomie guerrière était adoucie par une agréable sérénité

répandue sur son visage. Il avait le cœur grand, libéral, et porté à

la magnificence; plein de courage, de probité, et d'un amour pour la

justice qui tempérait son ambition naturelle: sans ce contre-poids il

eût été capable de tout entreprendre et de tout exécuter. Son esprit

était vif et ardent sans être précipité; pénétrant sans défiance et

sans jalousie; prudent, et tout à la fois prompt à se déterminer:

enfin, pour achever ici son portrait, il avait le visage large et haut

en couleur, peu de cheveux et de barbe, les yeux grands, le regard

vif, mais gracieux, le col un peu gros, le nez aquilin; un tempérament

délicat et assez malsain, mais qu'il sut ménager par une vie sobre et

frugale, et par la modération dans l'usage des plaisirs.

[Note latérale: VIII. Sa chasteté.]

Ses mœurs étaient chastes. Sa jeunesse, toute occupée de grandes

et de nobles pensées, fut exempte des faiblesses de cet âge. Il se

maria jeune, et ce dut être vers le temps de son voyage d'Égypte. La

naissance de Minervina, sa première femme, est aussi inconnue que

celle d'Hélène, et sa condition ne partage pas moins les auteurs. Des

raisons tout-à-fait semblables à celles que nous avons apportées en

faveur d'Hélène, prouvent que cette alliance fut un mariage légitime.

Il en sortit un prince nommé Crispus, célèbre par ses belles qualités

et par ses malheurs. Il naquit vers l'an 300, et ce fut par conséquent

en Orient, où son père séjournait alors, et non pas à Arles, comme

certains auteurs l'ont prétendu.

[Note latérale: IX. Son savoir.]

[Note latérale: Cedrenus, t. I, p. 259.]

[Note latérale: Anony. Vales.]

[Note latérale: Eus. vit. Const. l. 1, c. 19, et l. 4, c. 55.]

[Note latérale: Eutrop. l. 10.]

[Note latérale: Vict. Epit.]

[Note latérale: Niceph. Cal. l. 7, c. 18.]

[Note latérale: Oratio ad S. Cœtum.]

On ne s'accorde pas au sujet du savoir de Constantin et de son goût

pour les lettres: les uns ne lui en donnent qu'une teinte légère;

d'autres le font tout-à-fait ignorant; quelques-uns le représentent

comme très-instruit. Eusèbe, son panégyriste, élève bien haut sa

science et son éloquence, et prouve assez mal ces grands éloges par

un discours fort long et fort ennuyeux, qu'il met dans la bouche de

Constantin. Il est vrai qu'étant empereur, il fit pour les sciences

et pour les lettres plus même quelles n'exigent d'un grand prince:

non content de les protéger, de les regarder comme un des plus grands

ornements de son empire, de les encourager par des bienfaits, il aimait

à composer, à prononcer lui-même des discours. Mais outre que le goût

des lettres n'était pas celui de la cour où il avait été élevé, et que

tous les princes de ce temps-là, excepté Maximin, ne se piquaient pas

d'être savants, nous voyons par le peu qui nous reste de ses écrits

qu'il n'avait guère plus de savoir ni d'éloquence qu'il ne lui en

fallait pour se faire applaudir de ses courtisans, et se persuader à

lui-même que ces qualités ne lui manquaient pas.

[Note latérale: X. Galérius est jaloux de Constantin.]

[Note latérale: Theoph. p. 6.]

[Note latérale: Niceph. Cal. l. 7, c. 19.]

[Note latérale: Lact. de mort. pers. c. 11.]

Je ne puis croire ce que disent quelques historiens, que Dioclétien,

jaloux du mérite de Constantin, voulut le faire périr. Un dessein

si noir convient mieux au caractère de Galérius, à qui d'autres

l'attribuent. Il paraît qu'après l'expédition d'Égypte, Constantin

suivit celui-ci dans plusieurs guerres: sa valeur éclatante donna de

l'ombrage à cette ame basse et orgueilleuse; Galérius résolut de le

perdre, l'écarta d'abord du rang de César, qui lui était dû par son

mérite, par la qualité de fils de Constance, par l'estime des empereurs

et par l'amour des peuples: il le retint pourtant à sa cour, où la vie

de ce jeune prince courait plus de risques qu'au milieu des batailles.

[Note latérale: XI. Il cherche à le perdre.]

[Note latérale: Anony. Vales.]

[Note latérale: Zonar. l. 12, t. I, p. 645.]

[Note latérale: Lact. de mort. pers. c. 24.]

[Note latérale: Praxag. ap. Photium, cod. 62.]

Sous prétexte de lui procurer de la gloire, Galérius l'exposa aux plus

grands périls. Dans une guerre contre les Sarmates, les deux armées

étant en présence, il lui commanda d'aller attaquer un capitaine

qui, par sa grande taille, paraissait le plus redoutable de tous

les barbares. Constantin court droit à l'ennemi, le terrasse, et le

traînant par les cheveux, l'amène tout tremblant aux pieds de son

général. Il reçut ordre, une autre fois, de se jeter à cheval dans un

marais, derrière lequel étaient postés les Sarmates, et dont on ne

connaissait pas la profondeur: il le traverse, montre le passage aux

troupes romaines, renverse les ennemis, et ne revient qu'après avoir

remporté une glorieuse victoire. On rapporte même, que le tyran l'ayant

obligé de combattre un lion furieux, Constantin sortit encore de ce

combat, vainqueur de ce terrible animal et des mauvais desseins de

Galérius.

[Note latérale: AN 306.]

[Note latérale: XII. Constantin s'échappe des mains de Galérius.]

[Note latérale: Lact. de mort. pers. c. 24.]

[Note latérale: Anony. Vales.]

[Note latérale: Zos. l. 2, c. 8.]

Constance avait plusieurs fois redemandé son fils, sans pouvoir le

retirer des mains de son collègue. Enfin, étant sur le point de passer

dans la Grande-Bretagne pour aller faire la guerre aux Pictes, le

mauvais état de sa santé lui fit craindre de le laisser, en mourant,

à la merci d'un tyran ambitieux et sanguinaire. Il parla d'un ton

plus ferme: le fils, de son côté, sollicitait vivement la permission

d'aller rejoindre son père; et Galérius, qui n'osait rompre ouvertement

avec Constance, consentit enfin au départ de Constantin. Il lui donna

sur le soir le brevet nécessaire pour prendre des chevaux de poste,

en lui enjoignant expressément de ne partir, le lendemain matin,

qu'après avoir reçu de lui de nouveaux ordres. Il ne laissait échapper

sa proie qu'à regret, et il n'apportait ce délai que pour chercher

encore quelque prétexte de l'arrêter, ou pour avoir le temps de mander

à Sévère qu'il eût à le retenir lorsqu'il passerait par l'Italie. Le

lendemain, Galérius affecta de rester au lit jusqu'à midi; et ayant

fait appeler Constantin, il fut étonné d'apprendre qu'il était parti

dès le commencement de la nuit. Frémissant de colère, il ordonne

de courir après lui et de le ramener; mais la poursuite devenait

impossible: Constantin, fuyant à toute bride, avait eu la précaution

de faire couper les jarrets à tous les chevaux de poste qu'il laissait

sur son passage; et la rage impuissante du tyran ne lui laissa que le

regret de n'avoir pas osé faire le dernier crime.

[Note latérale: XIII. Il joint son père.]

[Note latérale: Eumen. paneg. c. 7 et 8.]

[Note latérale: Anony. Vales.]

[Note latérale: Till. note 5, sur Constantin.]

Constantin traverse comme un éclair l'Illyrie et les Alpes, avant que

Sévère puisse en avoir des nouvelles, et arrive au port de Boulogne

(_Bononia_) lorsque la flotte mettait à la voile. A cette vue inespérée

on ne peut exprimer la joie de Constance: il reçoit entre ses bras

ce fils que tant de périls lui rendaient encore plus cher; et mêlant

ensemble leurs larmes et toutes les marques de leur tendresse, ils

arrivent dans la Grande-Bretagne, où Constance, après avoir vaincu les

Pictes, mourut de maladie le 25 juillet de l'an 306.

[Note latérale: XIV. Il lui succède.]

[Note latérale: Liban. in Basilico.]

[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 1, c. 21.]

Il avait eu de son mariage avec Théodora, trois fils: Delmatius,

Jule-Constance, Hanniballianus, et trois filles, Constantia, qui fut

femme de Licinius, Anastasia qui épousa Bassianus, et Eutropia mère

de Népotianus, dont je parlerai ailleurs. Mais il respectait trop la

puissance souveraine, pour l'abandonner comme une proie à disputer

entre ses enfants; et il était trop prudent pour affaiblir ses états

par un partage. Le droit d'aînesse, soutenu d'une capacité supérieure,

appelait à l'empire Constantin, qui était déja dans sa trente-troisième

année. Le père mourant couvert de gloire, au milieu de ses enfants qui

fondaient en larmes et qui révéraient ses volontés comme des oracles,

embrassa tendrement Constantin et le nomma son successeur; il le

recommanda aux troupes, et ordonna à ses autres fils de lui obéir.

[Note latérale: XV. Proclamation de Constantin.]

[Note latérale: Eumenius, Paneg. c. 8.]

[Note latérale: Euseb. Vit. Const. l. 1, c. 22.]

[Note latérale: Vict. epit.]

[Note latérale: Zos. l. 2, c. 9.]

[Note latérale: Hist. misc. l. 11. apud Muratori, T. I, p. 71.]

Toute l'armée s'empressa d'exécuter ces dernières dispositions de

Constance: à peine eut-il les yeux fermés, que les officiers et les

soldats, excités encore par Éroc, roi des Allemans auxiliaires,

proclamèrent Constantin Auguste. Ce prince s'efforça d'abord d'arrêter

l'ardeur des troupes; il craignait une guerre civile; et pour ne

pas irriter Galérius, il voulait obtenir son agrément avant que de

prendre le titre d'empereur. L'impatience des soldats se refusa à ces

ménagements politiques: au premier moment que Constantin, encore tout

en larmes, sortit de la tente de son père, tous l'environnèrent avec

de grands cris: en vain voulut-il leur échapper à course de cheval; on

l'atteignit, on le revêtit de la pourpre malgré sa résistance; tout le

camp retentissait d'acclamations et d'éloges; Constance revivait dans

son fils, et l'armée n'y voyait de différence que l'avantage de la

jeunesse.

[Note latérale: XVI. Sépulture de Constance.]

[Note latérale: Euseb. Hist. ecc. l. 8, c. 13 et Vit. Const. l. 1, c.

22.]

[Note latérale: Numism. Mezzab.]

[Note latérale: Till., art. 7.]

[Note latérale: Alford, Ann. Brit., an 306 § 6.]

[Note latérale: Usserius, Brit. Eccl. Antiq. p. 60.]

[Note latérale: [Eckhel, doct. num. vet. t. VIII, p. 28-32.]]

Le premier soin du nouvel empereur fut de rendre à son père les

derniers devoirs: il lui fit faire de magnifiques funérailles,

et marcha lui-même à la tête avec un grand cortège. On décerna à

Constance, selon la coutume, les honneurs divins[5]. M. de Tillemont

rapporte, sur le témoignage d'Alford et d'Ussérius, qu'on montre son

tombeau en divers endroits de l'Angleterre, et particulièrement en un

lieu appelé _Caïr-Segeint_ ou _Sejont_, quelquefois _Caïr-Custeint_,

c'est-à-dire, _Ville de Constance_ ou _de Constantin_; et que, en 1283,

comme on prétendit avoir trouvé son corps dans un autre lieu qui n'est

pas loin de là, Edouard I, qui régnait alors, le fit transporter dans

une église, sans se mettre beaucoup en peine si les canons permettaient

d'y placer un prince païen. Il ajoute que Cambden raconte que peu de

temps avant lui, c'est-à-dire au commencement du seizième siècle, en

fouillant à York dans une grotte où l'on tenait qu'était le tombeau de

Constance, on y avait trouvé une lampe qui brûlait encore; et Alford

juge que selon les preuves les plus solides, c'était, en effet, le

lieu de la sépulture de ce prince.

[Note 5: Beaucoup de médailles frappées après la mort de ce prince,

portent les légendes: DIVO. CONSTANTIO. AVG. ou DIVO. CONSTANTIO. PIO.

PRINCIPI ou bien DIVVS. CONSTANTIVS. Quelques-unes, frappées par les

ordres de Maxence, portent IMP. MAXENTIVS. DIVO. CONSTΑΝΤIΟ. AD-FINI

_vel_ COGN.--S.-M.]

[Note latérale: XVII. Projets de Galérius.]

[Note latérale: Lact. de mort. pers. c. 20 et seq.]

Sa mort semblait favoriser les desseins de Galérius: elle entrait

dans le plan qu'il avait dressé pour se rendre le seul monarque; mais

elle était arrivée trop tôt, et ce contre-temps rompait toutes ses

mesures. Son projet avait été de substituer à Constance, Licinius son

ancien ami: il s'aidait de ses conseils, et comptait sur une obéissance

aveugle de sa part. Il lui destinait le titre d'Auguste, et c'était

dans cette vue qu'il ne lui avait pas fait donner celui de César. Alors

maître de tout, et ne laissant à Licinius qu'une ombre d'autorité, il

aurait disposé à son gré de toutes les richesses de l'empire; et après

avoir accumulé d'immenses trésors, il aurait quitté, comme Dioclétien,

au bout de vingt ans la puissance souveraine, et se serait ménagé une

retraite assurée et tranquille pour une vieillesse voluptueuse; en

laissant pour empereurs Sévère avec Licinius, et pour Césars Maximin et

Candidianus son fils naturel, qui n'avait encore que neuf ans, et qu'il

avait fait adopter par sa femme Valéria, quoique cet enfant ne fût né

que depuis le mariage de cette princesse.

[Note latérale: XVIII. Ses cruautés.]

Pour réussir dans ces projets il fallait exclure Constantin: mais

Galérius s'était rendu trop odieux par sa cruauté et par son avarice.

Depuis sa victoire sur les Perses, il avait adopté le gouvernement

despotique établi de tout temps dans ce riche et malheureux pays; et

sans pudeur, sans égard pour les sentiments d'une honnête soumission,

à laquelle une longue habitude avait plié les Romains, il disait

hautement que le meilleur usage auquel on pouvait employer des sujets,

c'était d'en faire des esclaves. Ce fut sur ces principes qu'il régla

sa conduite. Nulle dignité, nul privilége n'exemptait ni des coups

de fouet, ni des plus horribles tortures les magistrats des villes:

des croix toujours dressées attendaient ceux qu'il condamnait à mort;

les autres étaient chargés de chaînes et resserrés dans des entraves.

Il faisait traîner dans des maisons de force des dames illustres par

leur naissance. Il avait fait chercher par tout l'empire des ours

d'une énorme grosseur, et leur avait donné des noms: quand il était en

belle humeur, il en faisait appeler quelqu'un, et se divertissait à

les voir non pas dévorer sur-le-champ des hommes, mais sucer tout leur

sang et déchirer ensuite leurs membres: il ne fallait rien moins pour

faire rire ce tyran sombre et farouche. Il ne prenait guère de repas

sans voir répandre du sang humain. Les supplices des gens du peuple

n'étaient pas si recherchés: il les faisait brûler vifs.

[Note latérale: XIX. Contre les Chrétiens.]

Galérius avait d'abord fait sur les chrétiens l'essai de toutes ces

horreurs, ordonnant par édit, qu'après la torture ils seraient brûlés à

petit feu. Ces ordres inhumains ne manquaient pas d'exécuteurs fidèles,

qui se faisaient un mérite d'enchérir encore sur la barbarie du prince.

On attachait les chrétiens à un poteau; on leur grillait la plante

des pieds, jusqu'à ce que la peau se détachât des os; on appliquait

ensuite sur toutes les parties de leur corps des flambeaux qu'on venait

d'éteindre; et pour prolonger leurs souffrances avec leur vie, on leur

rafraîchissait de temps en temps d'eau froide la bouche et le visage:

ce n'était qu'après de longues douleurs que, toute leur chair étant

rôtie, le feu pénétrait jusqu'aux entrailles, et jusqu'aux sources de

la vie. Alors on achevait de brûler ces corps déja presque consumés,

et on en jetait les cendres dans un fleuve ou dans la mer.

[Note latérale: XX. Contre les païens mêmes.]

Le sang des chrétiens ne fit qu'irriter la soif de Galérius. Bientôt

il n'épargna pas les païens mêmes. Il ne connaissait point de degré

dans les punitions: reléguer, mettre en prison, condamner aux mines,

étaient des peines hors d'usage; il ne parlait que de feux, de croix,

de bêtes féroces: c'était à coups de lance qu'il châtiait ceux qui

formaient sa maison; il fallait aux sénateurs d'anciens services et des

titres bien favorables, pour obtenir la grace d'avoir la tête tranchée.

Alors tous les talents qui, déja fort affaiblis, respiraient encore,

furent entièrement étouffés: on bannit, on fit mourir les avocats et

les jurisconsultes; les lettres passèrent pour des secrets dangereux,

et les savants pour des ennemis de l'état. Le tyran, faisant taire

toutes les lois, se permit de tout faire, et donna la même licence aux

juges qu'il envoyait dans les provinces: c'étaient des gens qui ne

connaissaient que la guerre, sans étude et sans principes, adorateurs

aveugles du despotisme, dont ils étaient les instruments.

[Note latérale: XXI. Rigueur des impositions.]

Mais ce qui porta dans les provinces une désolation universelle, ce fut

le dénombrement qu'il fit faire de tous les habitants de ses états,

et l'estimation de toutes les fortunes. Les commissaires répandaient

partout la même inquiétude et le même effroi que des ennemis auraient

pu causer; et l'empire de Galérius d'une extrémité à l'autre ne

semblait plus être peuplé que de captifs. On mesurait les campagnes,

on comptait les ceps de vignes, les arbres, et, pour ainsi dire, les

mottes de terre; on faisait registre des hommes et des animaux: la

nécessité des déclarations remplissait les villes d'une multitude

de paysans et d'esclaves; les pères y traînaient leurs enfants. La

justice d'une imposition proportionnelle aurait rendu ces contraintes

excusables, si l'humanité les eût adoucies, et si les impositions en

elles-mêmes eussent été tolérables; mais tout retentissait de coups

de fouets et de gémissements; on mettait les enfants, les esclaves,

les femmes à la torture, pour vérifier les déclarations des pères, des

maîtres, des maris; on tourmentait les possesseurs eux-mêmes, et on les

forçait, par la douleur, de déclarer plus qu'ils ne possédaient: la

vieillesse ni la maladie ne dispensaient personne de se rendre au lieu

ordonné; on fixait arbitrairement l'âge de chacun; et comme, selon les

lois, l'obligation de payer la capitation devait commencer et finir à

un certain âge, on ajoutait des années aux enfants et on en ôtait aux

vieillards. Les premiers commissaires avaient travaillé à satisfaire

l'avidité du prince par les rigueurs les plus outrées: cependant

Galérius, pour presser encore davantage ses malheureux sujets, en

envoya d'autres, à plusieurs reprises, faire de nouvelles recherches;

et les derniers venus, pour enchérir sur leurs prédécesseurs,

surchargeaient à leur fantaisie, et ajoutaient à leur rôle beaucoup

plus qu'ils ne trouvaient ni dans les biens ni dans le nombre des

habitants. Cependant les animaux périssaient, les hommes mouraient; et

après la mort on les faisait vivre sur les rôles, on exigeait encore la

taxe des uns et des autres. Il ne restait d'exempts que les mendiants:

leur indigence les sauvait de l'imposition, mais non pas de la barbarie

de Galérius; on les rassembla par son ordre au bord de la mer, et on

les jeta dans des barques qu'on fit couler à fond.

[Note latérale: XXII. Les crimes de ses officiers doivent lui être

imputés.]

Telle est l'idée qu'un auteur contemporain, très-instruit et très-digne

de foi, nous a laissée du gouvernement de Galérius. Quelque méchant que

fût ce prince, une partie de ces vexations doit sans doute être imputée

à ses officiers. Mais telle est la condition de ceux qui gouvernent;

ils prennent sur leur compte les injustices de ceux qu'ils emploient:

ce sont les crimes de leurs mains. Les noms de ces hommes obscurs

périssent avec eux; mais leurs iniquités survivent et restent attachées

au supérieur, dont le portrait se compose en grande partie des vertus

et des vices de ceux qui ont agi sous ses ordres.

[Note latérale: XXIII. Il refuse à Constantin le titre d'Auguste, et le

donne à Sévère.]

[Note latérale: Lact., de mort. pers. c. 25.]

[Note latérale: Till. art. 5.]

Galérius était occupé de ces rapines et de ces violences, quand il

apprit la mort de Constance: bientôt après on lui présenta l'image de

Constantin couronnée de laurier. Le nouvel empereur la lui envoyait,

selon la coutume, pour lui notifier son avénement à l'empire. Il

balança long-temps s'il la recevrait: son premier mouvement fut de la

jeter au feu avec celui qui l'avait apportée; mais on lui représenta

ce qu'il avait à craindre de ses propres soldats, déja mécontents du

choix des deux Césars, et tout disposés à se déclarer pour Constantin,

qui viendrait sans doute lui arracher son consentement à main armée.

Plus susceptible de crainte que de sentiment de justice, il reçut à

regret cette image; et pour paraître donner ce qu'il ne pouvait ôter,

il envoya la pourpre à Constantin. Ses vues sur Licinius se trouvaient

trompées; mais afin d'abaisser du moins le nouveau prince, autant qu'il

pourrait le faire, il s'avisa de donner le titre d'Auguste à Sévère,

qui était le plus âgé, et de ne laisser à Constantin que le rang de

César après Maximin, le faisant ainsi descendre du second degré au

quatrième. Le jeune prince, dont l'ame était élevée et l'esprit solide,

parut se contenter de ce qu'on lui accordait, et ne jugea pas à propos

de troubler la paix de l'empire, pour conserver le titre d'un pouvoir

dont il possédait toute la réalité. En effet, c'est de cette année

qu'on commença à compter celles de sa puissance tribunitienne.

[Note latérale: XXIV. Maxence élevé à l'empire.]

[Note latérale: Incert. Paneg. c. 4.]

[Note latérale: Lact. de mort. pers. c. 18 et 26.]

[Note latérale: Anony. Vales.]

[Note latérale: Eutrop. l. 10.]

[Note latérale: Till. note 12 et 13.]

Histoire du Bas-Empire. Tome 01 · 第 4 / 40 段