Gaules pour la défense de l'Occident, Constantin entrait dans sa
dix-neuvième année. Dioclétien le retint auprès de lui comme en ôtage,
pour s'assurer de la fidélité de son père, et il lui fit trouver à
sa cour tous les honneurs et toutes les distinctions qui pouvaient
le flatter. Il le mena avec lui en Égypte: et dans la guerre contre
Achilléus, Constantin, également propre à obéir et à commander, se
fit estimer de l'empereur et chérir des troupes par sa bravoure,
par son intelligence, par sa générosité, et par une force de corps
qui résistait à toutes les fatigues. Ce fut apparemment dans cette
expédition qu'il fut fait tribun du premier ordre.
[Note latérale: VII. Portrait de ce prince.]
[Note latérale: Euseb. vit. Const., l. 1, c. 19.]
[Note latérale: Paneg. veter.]
[Note latérale: Lactant. de mort. persec. c. 13, 19, et 25.]
[Note latérale: Eutrop. l. 10.]
[Note latérale: Les deux Victors.]
[Note latérale: Hist. misc. l. 11, apud Murat. t. I, p. 71.]
[Note latérale: Cedrenus. t. I, p. 269.]
[Note latérale: Niceph. Call. l. 7, c. 8.]
[Note latérale: Vict. epit.]
[Note latérale: Zos. l. 2, c. 20.]
[Note latérale: Zonar. l. 13, t. II, p. 5.]
[Note latérale: Eus. vit. Const. l. 1, c. 19.]
[Note latérale: Panegyr. vet.]
[Note latérale: Till., art. 4.]
[Note latérale: Hist. misc. l. 11, apud Murat. t. I, p. 71.]
[Note latérale: Du Cange, Fam. Byz. p. 45.]
Sa gloire naissante attirait sur lui tous les regards. A son retour
d'Égypte on accourait sur son passage, on s'empressait de le voir:
tout annonçait un prince né pour l'empire. Il marchait à la droite
de Dioclétien: sa bonne mine le distinguait de tous les autres. Une
noble fierté, et un caractère de force et de vigueur marqué dans
toute sa personne, imprimait d'abord un sentiment de crainte; mais
cette physionomie guerrière était adoucie par une agréable sérénité
répandue sur son visage. Il avait le cœur grand, libéral, et porté à
la magnificence; plein de courage, de probité, et d'un amour pour la
justice qui tempérait son ambition naturelle: sans ce contre-poids il
eût été capable de tout entreprendre et de tout exécuter. Son esprit
était vif et ardent sans être précipité; pénétrant sans défiance et
sans jalousie; prudent, et tout à la fois prompt à se déterminer:
enfin, pour achever ici son portrait, il avait le visage large et haut
en couleur, peu de cheveux et de barbe, les yeux grands, le regard
vif, mais gracieux, le col un peu gros, le nez aquilin; un tempérament
délicat et assez malsain, mais qu'il sut ménager par une vie sobre et
frugale, et par la modération dans l'usage des plaisirs.
[Note latérale: VIII. Sa chasteté.]
Ses mœurs étaient chastes. Sa jeunesse, toute occupée de grandes
et de nobles pensées, fut exempte des faiblesses de cet âge. Il se
maria jeune, et ce dut être vers le temps de son voyage d'Égypte. La
naissance de Minervina, sa première femme, est aussi inconnue que
celle d'Hélène, et sa condition ne partage pas moins les auteurs. Des
raisons tout-à-fait semblables à celles que nous avons apportées en
faveur d'Hélène, prouvent que cette alliance fut un mariage légitime.
Il en sortit un prince nommé Crispus, célèbre par ses belles qualités
et par ses malheurs. Il naquit vers l'an 300, et ce fut par conséquent
en Orient, où son père séjournait alors, et non pas à Arles, comme
certains auteurs l'ont prétendu.
[Note latérale: IX. Son savoir.]
[Note latérale: Cedrenus, t. I, p. 259.]
[Note latérale: Anony. Vales.]
[Note latérale: Eus. vit. Const. l. 1, c. 19, et l. 4, c. 55.]
[Note latérale: Eutrop. l. 10.]
[Note latérale: Vict. Epit.]
[Note latérale: Niceph. Cal. l. 7, c. 18.]
[Note latérale: Oratio ad S. Cœtum.]
On ne s'accorde pas au sujet du savoir de Constantin et de son goût
pour les lettres: les uns ne lui en donnent qu'une teinte légère;
d'autres le font tout-à-fait ignorant; quelques-uns le représentent
comme très-instruit. Eusèbe, son panégyriste, élève bien haut sa
science et son éloquence, et prouve assez mal ces grands éloges par
un discours fort long et fort ennuyeux, qu'il met dans la bouche de
Constantin. Il est vrai qu'étant empereur, il fit pour les sciences
et pour les lettres plus même quelles n'exigent d'un grand prince:
non content de les protéger, de les regarder comme un des plus grands
ornements de son empire, de les encourager par des bienfaits, il aimait
à composer, à prononcer lui-même des discours. Mais outre que le goût
des lettres n'était pas celui de la cour où il avait été élevé, et que
tous les princes de ce temps-là, excepté Maximin, ne se piquaient pas
d'être savants, nous voyons par le peu qui nous reste de ses écrits
qu'il n'avait guère plus de savoir ni d'éloquence qu'il ne lui en
fallait pour se faire applaudir de ses courtisans, et se persuader à
lui-même que ces qualités ne lui manquaient pas.
[Note latérale: X. Galérius est jaloux de Constantin.]
[Note latérale: Theoph. p. 6.]
[Note latérale: Niceph. Cal. l. 7, c. 19.]
[Note latérale: Lact. de mort. pers. c. 11.]
Je ne puis croire ce que disent quelques historiens, que Dioclétien,
jaloux du mérite de Constantin, voulut le faire périr. Un dessein
si noir convient mieux au caractère de Galérius, à qui d'autres
l'attribuent. Il paraît qu'après l'expédition d'Égypte, Constantin
suivit celui-ci dans plusieurs guerres: sa valeur éclatante donna de
l'ombrage à cette ame basse et orgueilleuse; Galérius résolut de le
perdre, l'écarta d'abord du rang de César, qui lui était dû par son
mérite, par la qualité de fils de Constance, par l'estime des empereurs
et par l'amour des peuples: il le retint pourtant à sa cour, où la vie
de ce jeune prince courait plus de risques qu'au milieu des batailles.
[Note latérale: XI. Il cherche à le perdre.]
[Note latérale: Anony. Vales.]
[Note latérale: Zonar. l. 12, t. I, p. 645.]
[Note latérale: Lact. de mort. pers. c. 24.]
[Note latérale: Praxag. ap. Photium, cod. 62.]
Sous prétexte de lui procurer de la gloire, Galérius l'exposa aux plus
grands périls. Dans une guerre contre les Sarmates, les deux armées
étant en présence, il lui commanda d'aller attaquer un capitaine
qui, par sa grande taille, paraissait le plus redoutable de tous
les barbares. Constantin court droit à l'ennemi, le terrasse, et le
traînant par les cheveux, l'amène tout tremblant aux pieds de son
général. Il reçut ordre, une autre fois, de se jeter à cheval dans un
marais, derrière lequel étaient postés les Sarmates, et dont on ne
connaissait pas la profondeur: il le traverse, montre le passage aux
troupes romaines, renverse les ennemis, et ne revient qu'après avoir
remporté une glorieuse victoire. On rapporte même, que le tyran l'ayant
obligé de combattre un lion furieux, Constantin sortit encore de ce
combat, vainqueur de ce terrible animal et des mauvais desseins de
Galérius.
[Note latérale: AN 306.]
[Note latérale: XII. Constantin s'échappe des mains de Galérius.]
[Note latérale: Lact. de mort. pers. c. 24.]
[Note latérale: Anony. Vales.]
[Note latérale: Zos. l. 2, c. 8.]
Constance avait plusieurs fois redemandé son fils, sans pouvoir le
retirer des mains de son collègue. Enfin, étant sur le point de passer
dans la Grande-Bretagne pour aller faire la guerre aux Pictes, le
mauvais état de sa santé lui fit craindre de le laisser, en mourant,
à la merci d'un tyran ambitieux et sanguinaire. Il parla d'un ton
plus ferme: le fils, de son côté, sollicitait vivement la permission
d'aller rejoindre son père; et Galérius, qui n'osait rompre ouvertement
avec Constance, consentit enfin au départ de Constantin. Il lui donna
sur le soir le brevet nécessaire pour prendre des chevaux de poste,
en lui enjoignant expressément de ne partir, le lendemain matin,
qu'après avoir reçu de lui de nouveaux ordres. Il ne laissait échapper
sa proie qu'à regret, et il n'apportait ce délai que pour chercher
encore quelque prétexte de l'arrêter, ou pour avoir le temps de mander
à Sévère qu'il eût à le retenir lorsqu'il passerait par l'Italie. Le
lendemain, Galérius affecta de rester au lit jusqu'à midi; et ayant
fait appeler Constantin, il fut étonné d'apprendre qu'il était parti
dès le commencement de la nuit. Frémissant de colère, il ordonne
de courir après lui et de le ramener; mais la poursuite devenait
impossible: Constantin, fuyant à toute bride, avait eu la précaution
de faire couper les jarrets à tous les chevaux de poste qu'il laissait
sur son passage; et la rage impuissante du tyran ne lui laissa que le
regret de n'avoir pas osé faire le dernier crime.
[Note latérale: XIII. Il joint son père.]
[Note latérale: Eumen. paneg. c. 7 et 8.]
[Note latérale: Anony. Vales.]
[Note latérale: Till. note 5, sur Constantin.]
Constantin traverse comme un éclair l'Illyrie et les Alpes, avant que
Sévère puisse en avoir des nouvelles, et arrive au port de Boulogne
(_Bononia_) lorsque la flotte mettait à la voile. A cette vue inespérée
on ne peut exprimer la joie de Constance: il reçoit entre ses bras
ce fils que tant de périls lui rendaient encore plus cher; et mêlant
ensemble leurs larmes et toutes les marques de leur tendresse, ils
arrivent dans la Grande-Bretagne, où Constance, après avoir vaincu les
Pictes, mourut de maladie le 25 juillet de l'an 306.
[Note latérale: XIV. Il lui succède.]
[Note latérale: Liban. in Basilico.]
[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 1, c. 21.]
Il avait eu de son mariage avec Théodora, trois fils: Delmatius,
Jule-Constance, Hanniballianus, et trois filles, Constantia, qui fut
femme de Licinius, Anastasia qui épousa Bassianus, et Eutropia mère
de Népotianus, dont je parlerai ailleurs. Mais il respectait trop la
puissance souveraine, pour l'abandonner comme une proie à disputer
entre ses enfants; et il était trop prudent pour affaiblir ses états
par un partage. Le droit d'aînesse, soutenu d'une capacité supérieure,
appelait à l'empire Constantin, qui était déja dans sa trente-troisième
année. Le père mourant couvert de gloire, au milieu de ses enfants qui
fondaient en larmes et qui révéraient ses volontés comme des oracles,
embrassa tendrement Constantin et le nomma son successeur; il le
recommanda aux troupes, et ordonna à ses autres fils de lui obéir.
[Note latérale: XV. Proclamation de Constantin.]
[Note latérale: Eumenius, Paneg. c. 8.]
[Note latérale: Euseb. Vit. Const. l. 1, c. 22.]
[Note latérale: Vict. epit.]
[Note latérale: Zos. l. 2, c. 9.]
[Note latérale: Hist. misc. l. 11. apud Muratori, T. I, p. 71.]
Toute l'armée s'empressa d'exécuter ces dernières dispositions de
Constance: à peine eut-il les yeux fermés, que les officiers et les
soldats, excités encore par Éroc, roi des Allemans auxiliaires,
proclamèrent Constantin Auguste. Ce prince s'efforça d'abord d'arrêter
l'ardeur des troupes; il craignait une guerre civile; et pour ne
pas irriter Galérius, il voulait obtenir son agrément avant que de
prendre le titre d'empereur. L'impatience des soldats se refusa à ces
ménagements politiques: au premier moment que Constantin, encore tout
en larmes, sortit de la tente de son père, tous l'environnèrent avec
de grands cris: en vain voulut-il leur échapper à course de cheval; on
l'atteignit, on le revêtit de la pourpre malgré sa résistance; tout le
camp retentissait d'acclamations et d'éloges; Constance revivait dans
son fils, et l'armée n'y voyait de différence que l'avantage de la
jeunesse.
[Note latérale: XVI. Sépulture de Constance.]
[Note latérale: Euseb. Hist. ecc. l. 8, c. 13 et Vit. Const. l. 1, c.
22.]
[Note latérale: Numism. Mezzab.]
[Note latérale: Till., art. 7.]
[Note latérale: Alford, Ann. Brit., an 306 § 6.]
[Note latérale: Usserius, Brit. Eccl. Antiq. p. 60.]
[Note latérale: [Eckhel, doct. num. vet. t. VIII, p. 28-32.]]
Le premier soin du nouvel empereur fut de rendre à son père les
derniers devoirs: il lui fit faire de magnifiques funérailles,
et marcha lui-même à la tête avec un grand cortège. On décerna à
Constance, selon la coutume, les honneurs divins[5]. M. de Tillemont
rapporte, sur le témoignage d'Alford et d'Ussérius, qu'on montre son
tombeau en divers endroits de l'Angleterre, et particulièrement en un
lieu appelé _Caïr-Segeint_ ou _Sejont_, quelquefois _Caïr-Custeint_,
c'est-à-dire, _Ville de Constance_ ou _de Constantin_; et que, en 1283,
comme on prétendit avoir trouvé son corps dans un autre lieu qui n'est
pas loin de là, Edouard I, qui régnait alors, le fit transporter dans
une église, sans se mettre beaucoup en peine si les canons permettaient
d'y placer un prince païen. Il ajoute que Cambden raconte que peu de
temps avant lui, c'est-à-dire au commencement du seizième siècle, en
fouillant à York dans une grotte où l'on tenait qu'était le tombeau de
Constance, on y avait trouvé une lampe qui brûlait encore; et Alford
juge que selon les preuves les plus solides, c'était, en effet, le
lieu de la sépulture de ce prince.
[Note 5: Beaucoup de médailles frappées après la mort de ce prince,
portent les légendes: DIVO. CONSTANTIO. AVG. ou DIVO. CONSTANTIO. PIO.
PRINCIPI ou bien DIVVS. CONSTANTIVS. Quelques-unes, frappées par les
ordres de Maxence, portent IMP. MAXENTIVS. DIVO. CONSTΑΝΤIΟ. AD-FINI
_vel_ COGN.--S.-M.]
[Note latérale: XVII. Projets de Galérius.]
[Note latérale: Lact. de mort. pers. c. 20 et seq.]
Sa mort semblait favoriser les desseins de Galérius: elle entrait
dans le plan qu'il avait dressé pour se rendre le seul monarque; mais
elle était arrivée trop tôt, et ce contre-temps rompait toutes ses
mesures. Son projet avait été de substituer à Constance, Licinius son
ancien ami: il s'aidait de ses conseils, et comptait sur une obéissance
aveugle de sa part. Il lui destinait le titre d'Auguste, et c'était
dans cette vue qu'il ne lui avait pas fait donner celui de César. Alors
maître de tout, et ne laissant à Licinius qu'une ombre d'autorité, il
aurait disposé à son gré de toutes les richesses de l'empire; et après
avoir accumulé d'immenses trésors, il aurait quitté, comme Dioclétien,
au bout de vingt ans la puissance souveraine, et se serait ménagé une
retraite assurée et tranquille pour une vieillesse voluptueuse; en
laissant pour empereurs Sévère avec Licinius, et pour Césars Maximin et
Candidianus son fils naturel, qui n'avait encore que neuf ans, et qu'il
avait fait adopter par sa femme Valéria, quoique cet enfant ne fût né
que depuis le mariage de cette princesse.
[Note latérale: XVIII. Ses cruautés.]
Pour réussir dans ces projets il fallait exclure Constantin: mais
Galérius s'était rendu trop odieux par sa cruauté et par son avarice.
Depuis sa victoire sur les Perses, il avait adopté le gouvernement
despotique établi de tout temps dans ce riche et malheureux pays; et
sans pudeur, sans égard pour les sentiments d'une honnête soumission,
à laquelle une longue habitude avait plié les Romains, il disait
hautement que le meilleur usage auquel on pouvait employer des sujets,
c'était d'en faire des esclaves. Ce fut sur ces principes qu'il régla
sa conduite. Nulle dignité, nul privilége n'exemptait ni des coups
de fouet, ni des plus horribles tortures les magistrats des villes:
des croix toujours dressées attendaient ceux qu'il condamnait à mort;
les autres étaient chargés de chaînes et resserrés dans des entraves.
Il faisait traîner dans des maisons de force des dames illustres par
leur naissance. Il avait fait chercher par tout l'empire des ours
d'une énorme grosseur, et leur avait donné des noms: quand il était en
belle humeur, il en faisait appeler quelqu'un, et se divertissait à
les voir non pas dévorer sur-le-champ des hommes, mais sucer tout leur
sang et déchirer ensuite leurs membres: il ne fallait rien moins pour
faire rire ce tyran sombre et farouche. Il ne prenait guère de repas
sans voir répandre du sang humain. Les supplices des gens du peuple
n'étaient pas si recherchés: il les faisait brûler vifs.
[Note latérale: XIX. Contre les Chrétiens.]
Galérius avait d'abord fait sur les chrétiens l'essai de toutes ces
horreurs, ordonnant par édit, qu'après la torture ils seraient brûlés à
petit feu. Ces ordres inhumains ne manquaient pas d'exécuteurs fidèles,
qui se faisaient un mérite d'enchérir encore sur la barbarie du prince.
On attachait les chrétiens à un poteau; on leur grillait la plante
des pieds, jusqu'à ce que la peau se détachât des os; on appliquait
ensuite sur toutes les parties de leur corps des flambeaux qu'on venait
d'éteindre; et pour prolonger leurs souffrances avec leur vie, on leur
rafraîchissait de temps en temps d'eau froide la bouche et le visage:
ce n'était qu'après de longues douleurs que, toute leur chair étant
rôtie, le feu pénétrait jusqu'aux entrailles, et jusqu'aux sources de
la vie. Alors on achevait de brûler ces corps déja presque consumés,
et on en jetait les cendres dans un fleuve ou dans la mer.
[Note latérale: XX. Contre les païens mêmes.]
Le sang des chrétiens ne fit qu'irriter la soif de Galérius. Bientôt
il n'épargna pas les païens mêmes. Il ne connaissait point de degré
dans les punitions: reléguer, mettre en prison, condamner aux mines,
étaient des peines hors d'usage; il ne parlait que de feux, de croix,
de bêtes féroces: c'était à coups de lance qu'il châtiait ceux qui
formaient sa maison; il fallait aux sénateurs d'anciens services et des
titres bien favorables, pour obtenir la grace d'avoir la tête tranchée.
Alors tous les talents qui, déja fort affaiblis, respiraient encore,
furent entièrement étouffés: on bannit, on fit mourir les avocats et
les jurisconsultes; les lettres passèrent pour des secrets dangereux,
et les savants pour des ennemis de l'état. Le tyran, faisant taire
toutes les lois, se permit de tout faire, et donna la même licence aux
juges qu'il envoyait dans les provinces: c'étaient des gens qui ne
connaissaient que la guerre, sans étude et sans principes, adorateurs
aveugles du despotisme, dont ils étaient les instruments.
[Note latérale: XXI. Rigueur des impositions.]
Mais ce qui porta dans les provinces une désolation universelle, ce fut
le dénombrement qu'il fit faire de tous les habitants de ses états,
et l'estimation de toutes les fortunes. Les commissaires répandaient
partout la même inquiétude et le même effroi que des ennemis auraient
pu causer; et l'empire de Galérius d'une extrémité à l'autre ne
semblait plus être peuplé que de captifs. On mesurait les campagnes,
on comptait les ceps de vignes, les arbres, et, pour ainsi dire, les
mottes de terre; on faisait registre des hommes et des animaux: la
nécessité des déclarations remplissait les villes d'une multitude
de paysans et d'esclaves; les pères y traînaient leurs enfants. La
justice d'une imposition proportionnelle aurait rendu ces contraintes
excusables, si l'humanité les eût adoucies, et si les impositions en
elles-mêmes eussent été tolérables; mais tout retentissait de coups
de fouets et de gémissements; on mettait les enfants, les esclaves,
les femmes à la torture, pour vérifier les déclarations des pères, des
maîtres, des maris; on tourmentait les possesseurs eux-mêmes, et on les
forçait, par la douleur, de déclarer plus qu'ils ne possédaient: la
vieillesse ni la maladie ne dispensaient personne de se rendre au lieu
ordonné; on fixait arbitrairement l'âge de chacun; et comme, selon les
lois, l'obligation de payer la capitation devait commencer et finir à
un certain âge, on ajoutait des années aux enfants et on en ôtait aux
vieillards. Les premiers commissaires avaient travaillé à satisfaire
l'avidité du prince par les rigueurs les plus outrées: cependant
Galérius, pour presser encore davantage ses malheureux sujets, en
envoya d'autres, à plusieurs reprises, faire de nouvelles recherches;
et les derniers venus, pour enchérir sur leurs prédécesseurs,
surchargeaient à leur fantaisie, et ajoutaient à leur rôle beaucoup
plus qu'ils ne trouvaient ni dans les biens ni dans le nombre des
habitants. Cependant les animaux périssaient, les hommes mouraient; et
après la mort on les faisait vivre sur les rôles, on exigeait encore la
taxe des uns et des autres. Il ne restait d'exempts que les mendiants:
leur indigence les sauvait de l'imposition, mais non pas de la barbarie
de Galérius; on les rassembla par son ordre au bord de la mer, et on
les jeta dans des barques qu'on fit couler à fond.
[Note latérale: XXII. Les crimes de ses officiers doivent lui être
imputés.]
Telle est l'idée qu'un auteur contemporain, très-instruit et très-digne
de foi, nous a laissée du gouvernement de Galérius. Quelque méchant que
fût ce prince, une partie de ces vexations doit sans doute être imputée
à ses officiers. Mais telle est la condition de ceux qui gouvernent;
ils prennent sur leur compte les injustices de ceux qu'ils emploient:
ce sont les crimes de leurs mains. Les noms de ces hommes obscurs
périssent avec eux; mais leurs iniquités survivent et restent attachées
au supérieur, dont le portrait se compose en grande partie des vertus
et des vices de ceux qui ont agi sous ses ordres.
[Note latérale: XXIII. Il refuse à Constantin le titre d'Auguste, et le
donne à Sévère.]
[Note latérale: Lact., de mort. pers. c. 25.]
[Note latérale: Till. art. 5.]
Galérius était occupé de ces rapines et de ces violences, quand il
apprit la mort de Constance: bientôt après on lui présenta l'image de
Constantin couronnée de laurier. Le nouvel empereur la lui envoyait,
selon la coutume, pour lui notifier son avénement à l'empire. Il
balança long-temps s'il la recevrait: son premier mouvement fut de la
jeter au feu avec celui qui l'avait apportée; mais on lui représenta
ce qu'il avait à craindre de ses propres soldats, déja mécontents du
choix des deux Césars, et tout disposés à se déclarer pour Constantin,
qui viendrait sans doute lui arracher son consentement à main armée.
Plus susceptible de crainte que de sentiment de justice, il reçut à
regret cette image; et pour paraître donner ce qu'il ne pouvait ôter,
il envoya la pourpre à Constantin. Ses vues sur Licinius se trouvaient
trompées; mais afin d'abaisser du moins le nouveau prince, autant qu'il
pourrait le faire, il s'avisa de donner le titre d'Auguste à Sévère,
qui était le plus âgé, et de ne laisser à Constantin que le rang de
César après Maximin, le faisant ainsi descendre du second degré au
quatrième. Le jeune prince, dont l'ame était élevée et l'esprit solide,
parut se contenter de ce qu'on lui accordait, et ne jugea pas à propos
de troubler la paix de l'empire, pour conserver le titre d'un pouvoir
dont il possédait toute la réalité. En effet, c'est de cette année
qu'on commença à compter celles de sa puissance tribunitienne.
[Note latérale: XXIV. Maxence élevé à l'empire.]
[Note latérale: Incert. Paneg. c. 4.]
[Note latérale: Lact. de mort. pers. c. 18 et 26.]
[Note latérale: Anony. Vales.]
[Note latérale: Eutrop. l. 10.]
[Note latérale: Till. note 12 et 13.]