sérieux dont son esprit était continuellement occupé dans le cabinet,
Lebeau conservait un fonds de gaieté naturelle qui se développait
au-dehors, et s'épanouissait dans le monde avec une aisance et une
amabilité dont on était surpris. Il y portait cette politesse unie,
franche et vraie, pour laquelle il faut toujours se bien connaître
soi-même, et souvent ne pas connaître trop bien les autres. Aussi
ce qui étonnait plus encore, c'est qu'à portée de saisir le ton et
l'esprit des meilleures sociétés où il était admis, il lui échappait
quelquefois de ces questions naïves, de ces réponses ingénues, qui,
pour apprêter à rire, comme étant susceptibles d'interprétations
malignes qu'il ne soupçonnait seulement pas, n'en décèlent que mieux
l'innocente et respectable simplicité de mœurs dans celui qui les fait.
Par une suite du même caractère, il se laissait prévenir assez
aisément, et quand on avait jeté dans son ame des idées favorables
ou sinistres, il lui coûtait de s'en détacher, parce que jugeant des
autres par lui-même, il ne pouvait croire ni au mensonge ni à la
calomnie. Si l'évidence le forçait de revenir et de reconnaître qu'on
avait abusé de sa crédulité, il était dans un étonnement inexprimable,
n'imaginant pas que la malignité ou la duplicité inconnue à son cœur,
pût se trouver dans le cœur d'un autre. Aussi de toutes les vertus
morales et chrétiennes, la charité que comportait sa fortune, était
chez lui la moins éclairée, et comme il aimait à la pratiquer, il
suffisait pour l'émouvoir de lui exposer des besoins avec un air de
franchise. Se voyait-il trompé, ce qui lui arrivait fréquemment, il
s'en consolait; mais tout en protestant d'user à l'avenir de plus de
circonspection, il était bientôt trompé de nouveau.
De son mariage il avait eu une fille unique, mariée en 1759 à M.
Chuppin de Germigny, alors avocat au parlement, et depuis conseiller
au Châtelet, à qui il se réunit en 1764, après la mort de sa femme:
heureuse union, qui dans le sein d'une famille aussi tendre que
chérie, dans des cœurs sensibles et vertueux, animés du même esprit,
dirigés par les mêmes sentiments, fixait le centre d'un commerce
réciproque d'attentions, de tendresse, de cordialité, de confiance,
d'encouragement et de consolation. Les soins que Lebeau donna, dans les
dernières années de sa vie, à l'éducation de deux petits-fils, furent
moins un nouveau travail pour lui qu'un délassement presque nécessaire,
parce que l'affection qui en était le mobile, lui semblait en faire un
devoir. En âge de sentir, ils ont tristement gémi sous le coup trop
précipité pour eux, qui les a privés à la fois du meilleur des pères
et du meilleur des maîtres. Pour consoler et une famille affligée, et
ceux qui, comme nous, dans une perte commune, partagent sa douleur,
puissent-ils faire revivre et soutenir l'honneur d'un nom dont le
souvenir sera toujours cher aux ames honnêtes et éclairées, qui sentent
tout ce que peut, pour le bonheur réel des hommes, objet unique de
leurs vœux, l'empire des lettres, réuni à celui de la vertu.
FIN DE L'ÉLOGE DE LEBEAU.
INTRODUCTION A L'HISTOIRE DU BAS-EMPIRE.
Je me propose d'écrire l'histoire de Constantin et de ses successeurs
jusqu'au temps où leur puissance, ébranlée au-dehors par les attaques
des Barbares, affaiblie au-dedans par l'incapacité des princes,
succomba enfin sous les armes des Ottomans. L'empire romain, le mieux
établi qui fut jamais, fut aussi le plus régulier dans ses degrés
d'accroissement et de décadence. Ses différents périodes ont un rapport
exact avec les différents âges de la vie humaine. Gouverné dans
ses commencements par des rois, qui lui formèrent une constitution
durable; toujours agissant sous les consuls, et fortifié par l'exercice
continuel des combats, il parvint sous Auguste à sa juste grandeur, et
soutint sa fortune pendant trois siècles, malgré les désordres d'un
gouvernement tout militaire.
L'ouvrage que j'entreprends, est l'histoire de sa vieillesse: elle
fut d'abord vigoureuse, et le dépérissement de l'état ne se déclara
sensiblement que sous les fils de Théodose. De là à la chute entière,
il y a plus de mille ans. La puissance des Romains avait la même
consistance que leurs ouvrages: il fallut bien des siècles et des coups
réitérés pour l'ébranler et pour l'abattre; et quand je considère d'un
côté la faiblesse des empereurs, de l'autre les efforts de tant de
peuples qui entament successivement l'empire, et qui sur ses débris
établissent tous les royaumes de l'Europe en-deçà du Rhin et du Danube,
je crois voir un ancien palais, qui se soutient encore par sa masse et
par la stabilité de sa structure, mais qu'on ne répare plus, et que des
mains étrangères démolissent peu à peu et détruisent à la longue, pour
profiter de ses ruines.
Il est vrai que les siècles antérieurs présentent une scène plus vive
et plus brillante. On y voit des actions plus héroïques, et des crimes
plus éclatants: les vertus et les vices étaient des effets ou des
excès de vigueur et de force. Ici les uns et les autres portent un
caractère de faiblesse: la politique est plus timide; les intrigues
de cour succèdent à l'audace; le courage militaire n'est plus dirigé
par la discipline; les Romains de ces derniers temps ne songent qu'à
se défendre, quand leurs ancêtres osaient attaquer: la scélératesse
devient moins entreprenante, mais plus sombre; la haine et l'ambition
emploient le poison plus souvent que le fer: cet esprit général, cette
ame de l'état, qu'on appelait amour de la patrie, et qui en tenait
toutes les parties liées ensemble, s'anéantit et fait place à l'intérêt
personnel; tout se désunit, et les Barbares pénètrent jusque dans le
cœur de l'empire.
Ces objets, quoique plus obscurs, n'en méritent pas moins l'attention
d'un lecteur judicieux. L'histoire de la décadence de l'empire romain
est la meilleure école des états qui, parvenus à un haut degré de
puissance, n'ont plus à combattre que les vices qui peuvent altérer
leur constitution. Il a fallu, pour le détruire, toutes les maladies
dont une seule peut renverser des gouvernements moins solidement
affermis.
Un tableau si sombre sera pourtant éclairé par des traits de lumière.
Lors même que toute vertu paraîtra éteinte, et que tout l'empire
semblera sans action et sans ame, on verra quelquefois, pour ainsi
dire, du milieu de ces tombeaux s'élever des héros; et ce qui pourra
encore entretenir la curiosité des lecteurs, et donner quelque chaleur
à cette histoire, c'est qu'ils verront de temps en temps sortir des
ruines de l'empire de puissants états, dont les uns sont aujourd'hui
déja détruits, et les autres subsistent encore avec gloire, quoiqu'ils
n'occupent qu'une petite portion de la vaste étendue que remplissait la
domination romaine.
Le règne de Constantin est une époque fameuse. La religion chrétienne
arrachée des mains des bourreaux, pour être revêtue de la pourpre
impériale, et le siége des Césars transféré de Rome à Byzance, donnent
à l'empire une face toute nouvelle. Mais avant que de raconter ces
grands événements, je dois exposer quel était alors l'état des
affaires.
Depuis la bataille d'Actium, qui fixa la souveraineté sur la tête
d'Auguste, jusqu'au règne de Dioclétien, dans l'espace de trois cent
quatorze ans, Rome avait vu une suite de trente-neuf empereurs.
Plusieurs de ces princes ne firent que paraître, et ne régnèrent que
le temps qu'il fallut à leurs rivaux pour monter en leur place, et
leur enlever la couronne et la vie. La succession n'ayant point été
réglée par une loi expresse et fondamentale, chaque prince s'efforçait
de rendre l'empire héréditaire dans sa famille: l'autorité de ceux qui
mouraient paisiblement leur survivait, et passait à leurs enfants ou à
ceux qu'ils avaient adoptés. Mais dans les révolutions violentes, le
sénat et les armées prétendaient au droit d'élection; et les armes qui
parlent plus haut que les lois, lors même que celles-ci s'expliquent
clairement, décidaient toujours. L'approbation du sénat n'était qu'une
formalité, qui ne manquait jamais à ceux à qui la supériorité des
forces donnait un titre redoutable.
Ce fut par le suffrage des soldats, qu'après la mort de Carus et de
son fils Numérien, Dioclétien fut élevé à l'empire, l'an de J.-C. 284.
C'était un Dalmate né dans l'obscurité, mais qui, s'étant formé au
métier de la guerre sous Aurélien et sous Probus, était parvenu aux
premiers emplois. Grand homme d'état, et grand capitaine; intrépide
dans les combats, mais timide dans les conseils par un excès de
circonspection et de prudence; d'un génie étendu, pénétrant, prompt
à trouver des expédients, et habile à les mettre en œuvre; doux
par tempérament, cruel par politique, et quelquefois par faiblesse;
avare, et aimant le faste; ravissant le bien d'autrui, pour fournir à
son luxe sans diminuer ses trésors; adroit à déguiser ses vices, et
à rejeter sur les autres tout ce qu'il faisait d'odieux; et ce qui
marque davantage son habileté, c'est qu'ayant communiqué sa puissance
à Maximien et à Galérius, qui, féroces et audacieux, semblaient être
de caractère à ne respecter personne, il demeura le maître du premier
après en avoir fait son collègue, et sut long-temps tenir l'autre dans
une juste subordination.
Aussitôt que par la défaite et la mort de Carinus il vit sa puissance
affermie, il porta ses regards sur toutes les parties de ce vaste
domaine. L'empire avait alors à peu près les mêmes limites dans
lesquelles Auguste avait voulu le renfermer. Il s'étendait d'occident
en orient depuis l'Océan atlantique jusqu'aux frontières de la Perse,
toujours aussi impénétrables aux Romains que l'Océan même: le Rhin, le
Danube, le Pont-Euxin et le Caucase le séparaient des peuples du Nord:
du côté du midi il avait pour bornes le mont Atlas, les déserts de la
Libye, et les extrémités de l'Égypte vers l'Éthiopie.
Les Barbares depuis près d'un siècle tentaient de franchir ces limites:
ils les avaient même quelquefois forcées; mais ce n'était que par des
incursions passagères, et on les avait bientôt repoussés. Au temps
de Dioclétien des essaims nombreux, sortis des glaces du Nord, et la
plupart inconnus jusqu'alors, commençaient à se montrer sur les bords
du Danube; les Perses et les Sarrasins insultaient la Mésopotamie et
la Syrie; les Blemmyes et les Nubiens attaquaient l'Égypte; et les
barrières de l'empire tremblaient de toutes parts.
A la vue de tant d'orages prêts à éclater, Dioclétien sentit qu'il
était difficile à une seule tête de mettre tout à couvert. L'expérience
du passé lui montrait le danger de multiplier les généraux et les
armées. Plusieurs de ses prédécesseurs avaient été détruits par
ces chefs de légions, qui, ayant éprouvé le charme flatteur du
commandement, tournaient contre l'empereur les armes qu'ils avaient
reçues de lui pour la défense de l'empire; et les soldats des
frontières perdant le respect pour le prince, à mesure qu'ils le
perdaient de vue, ne voulaient plus avoir pour maître que celui qui
les avait accoutumés à obéir. Il fallait donc, pour la sûreté de
l'empereur, qu'il confiât ses armées à un chef qui lui fût attaché par
un intérêt plus vif que le devoir, qui défendît l'empire comme son
propre bien, et qui servît à assurer la puissance de son bienfaiteur,
en maintenant la sienne. Pour remplir toutes ces vues, Dioclétien
cherchait un collègue qui voulût bien se tenir au second rang, et sur
qui la supériorité de son génie lui conservât toujours une autorité
insensible.
Il le trouva dans Maximien. C'était un esprit subalterne, en qui il ne
se rencontrait d'autres qualités éminentes que celles que Dioclétien
désirait dans celui qu'il associerait à l'empire, l'expérience
militaire et la valeur. Vain et présomptueux, mais d'une vanité de
soldat, il était très-propre à suivre, sans s'en apercevoir, les
impressions d'un homme habile. Né en Pannonie, près de Sirmium, dans
une extrême pauvreté, nourri et élevé au milieu des alarmes et des
courses des Barbares, il n'avait fait d'autres études que celle de la
guerre, dont il avait partagé toutes les fatigues et tous les périls
avec Dioclétien. La conformité de condition, et plus encore l'égalité
de bravoure les avait unis. La fortune ne les sépara pas; elle les fit
monter également aux premiers grades dans les armées, jusqu'au moment
où Dioclétien prenant l'essor s'éleva au rang suprême. Il y appela
bientôt son ami, qu'il savait capable de le seconder sans lui donner
de jalousie. Maximien, honoré du titre d'Auguste, conserva la rudesse
de son pays et de sa première profession. Soldat jusque sur le trône,
il était à la vérité plus franc et plus sincère que son collègue,
mais aussi plus dur et plus grossier. Prodigue plutôt que libéral, il
pillait sans ménagement pour répandre sans mesure: hardi, mais dépourvu
de jugement et de prudence; brutal dans ses débauches, ravisseur,
et sans égard aux lois ni à l'honnêteté publique. Avec ce caractère
sauvage, il fut pourtant toujours gouverné par Dioclétien, qui mit
en œuvre sa valeur, et sut même profiter de ses défauts. Les vices
découverts de l'un donnaient du lustre aux fausses vertus de l'autre:
Maximien se prêtait de grand cœur à l'exécution de toutes les cruautés
que Dioclétien jugeait nécessaires; et la comparaison qu'on faisait des
deux princes tournait toute entière à l'avantage du dernier: on disait
que Dioclétien ramenait le siècle d'or, et Maximien le siècle de fer.
Les deux empereurs soutinrent par leurs victoires les forces et la
réputation de l'empire. Tandis que Dioclétien arrêtait les Perses et
les Sarrasins, qu'il terrassait les Goths et les Sarmates, et qu'il
étendait la puissance romaine du côté de la Germanie; Maximien chargé
de la défense de l'Occident et du Midi, réduisait dans les Gaules
les paysans révoltés, repoussait au-delà du Rhin les Germains et
les Francs, et veillait à la sûreté de l'Italie, de l'Espagne et de
l'Afrique.
Ces deux princes infatigables, qui comme des éclairs couraient d'une
frontière à l'autre avec une rapidité que l'histoire même a peine à
suivre, auraient peut-être suffi à défendre l'empire, s'il n'eût pas
été troublé au-dedans par des révoltes, en même temps qu'il était
attaqué de tous côtés au-dehors. Pendant que les Perses menaçaient
les bords de l'Euphrate, et les peuples septentrionaux ceux du Rhin
et du Danube; Carausius, de simple matelot devenu maître de l'Océan,
s'était emparé de la Grande-Bretagne, et ayant battu Maximien, qui
n'entendait pas la guerre de mer, il avait forcé les deux empereurs
à le reconnaître pour leur collègue; Julien en Afrique, Achilléus en
Égypte avaient tous deux usurpé le titre d'Auguste; et les habitants de
la Libye Pentapolitaine s'étaient soulevés.
Pour calmer tous ces mouvements, il fallait partager les forces, et
leur donner plusieurs chefs. Dioclétien, suivant son système politique,
ne voulait mettre à la tête de ses troupes que des commandants
personnellement intéressés à la prospérité de l'état. Dans ce dessein
il songea à créer deux Césars, qui fussent attachés aux deux Augustes,
dont ils seraient les lieutenants. Il n'avait qu'une fille de sa femme
Prisca: Maximien avait de la sienne, appelée Eutropia, un fils nommé
Maxence; mais c'était encore un enfant, qui ne pouvait être d'aucun
secours. Ils jetèrent donc les yeux hors de leurs familles. Deux
officiers avaient alors une haute réputation dans les armées: tous deux
avaient appris le métier des armes dans la même école que Dioclétien
et Maximien, et s'y étaient signalés par mille actions de valeur. Le
premier était Constance Chlore, fils d'Eutrope noble Dardanien, et de
Claudia, fille de Crispus frère de Claude le Gothique: ainsi Constance
était, par sa mère, petit-neveu de cet empereur. Il avait d'abord servi
dans un corps distingué, qu'on appelait les _protecteurs_; c'étaient
les gardes du prince. Il parvint ensuite à l'emploi de tribun. Aussi
heureux que vaillant, il fut honoré par Carus du gouvernement de la
Dalmatie. On dit même que ce prince, charmé de son amour pour la
justice, de sa douceur, de son désintéressement, de la régularité de
ses mœurs et de ses autres belles qualités, relevées par la bonne mine
et par une bravoure éclatante, eut quelque envie de le déclarer César
au lieu de son fils Carinus, dont il détestait les débauches.
L'autre guerrier qui fixa l'attention de Dioclétien, se nommait
Galérius; il était fils d'un paysan d'auprès de Sardique, dans la
Dace Aurélienne: son père l'avait occupé dans sa première jeunesse à
conduire des troupeaux; ce qui lui fit donner dans son élévation le
surnom d'_Armentarius_. Rien ne démentait dans sa personne sa naissance
et son éducation. Ses vices laissaient pourtant entrevoir un certain
fonds d'équité, mais aveugle et grossière: haïssant les lettres dont
il n'avait aucune teinture, fier et intraitable, ignorant les lois et
n'en connaissant point d'autres que son épée, il n'avait de grace que
dans le maniement des armes. Sa taille était haute et d'abord assez
bien proportionnée, mais les excès de table lui donnèrent un embonpoint
qui le défigurait. Ses paroles, le son de sa voix, son air, son regard,
tout était farouche et terrible.
La prudence de Dioclétien fut cette fois trompée; et en donnant à
Galérius le titre de César, en même temps qu'il le donna à Constance
Chlore l'an de J.-C. 292, il ne prévit pas que sa créature le ferait
trembler un jour, et deviendrait le fléau de sa vieillesse. Dans le
partage même qu'il fit des deux Césars, il laissa Constance à son
collègue, et prit pour lieutenant Galérius, à qui il donna le nom de
Maximien, comme un présage de concorde et de déférence à ses volontés.
Les deux empereurs par un orgueil frivole avaient pris le surnom,
Dioclétien de Jovius, Maximien d'Herculius: chacun d'eux communiqua le
sien au César qu'il adoptait. Constance, soit par son âge, soit à cause
de sa naissance, fut toujours regardé comme le premier, et il est nommé
avant Galérius dans les monuments publics.
Pour se les attacher davantage, les deux Augustes les obligèrent
de répudier leurs femmes. Constance quitta à regret Hélène qu'il
aimait, et dont il avait un fils âgé de dix-huit ans, qui fut le grand
Constantin, pour épouser Théodora, fille d'Eutropia et d'un premier
mari qu'elle avait eu avant Maximien. Galérius épousa Valéria, fille de
Dioclétien.
On avait déja vu plusieurs fois deux empereurs en même temps: mais ils
avaient toujours gouverné solidairement et sans partage. On croyait
même que diviser l'empire c'était l'affaiblir et le déshonorer. La
raison qui avait déterminé Dioclétien à se donner un collègue et à
nommer deux Césars, l'obligeait bien à partager ses forces, mais non
pas à séparer les parties de la souveraineté. Jusqu'à l'abdication
de Dioclétien il n'y eut point de division: l'autorité de chacun
des deux empereurs et des deux Césars s'étendait sur tout l'empire;
mais ils l'exerçaient immédiatement et par eux-mêmes sur un certain
nombre de provinces, dans lesquelles ils fixaient ordinairement leur
séjour. Constance, particulièrement attaché à Maximien, se chargea de
veiller sur la Grande-Bretagne, les Gaules, l'Espagne et la Mauritanie
Tingitane; Maximien gouverna la haute Pannonie, le Norique et tous les
pays jusqu'aux Alpes, l'Italie et l'Afrique, avec les îles qui sont
entre deux: Dioclétien laissa à Galérius le soin de la basse Pannonie,
de l'Illyrie et de la Thrace, peut-être encore de la Macédoine et de
la Grèce: il se réserva l'Asie, la Syrie et l'Égypte. Il établit sa
résidence à Nicomédie, et répara avec magnificence cette ville que les
Scythes avaient pillée et brûlée sous Valérien: Galérius fit son séjour
ordinaire à Sirmium, Maximien à Milan, et Constance à Trèves.
La multiplication des souverains soulageait Dioclétien, mais elle
surchargeait l'empire. Chacun de ces princes voulant avoir autant de
troupes qu'en avaient eu avant eux les empereurs qui régnaient seuls,
tout devint soldat: ceux qui recevaient la paye surpassèrent en nombre
ceux qui contribuaient à la fournir: les impositions épuisèrent la
source d'où elles étaient tirées, et firent abandonner la culture des
terres. Dans le gouvernement civil, chaque province ayant été divisée
en plusieurs parties, la multitude des tribunaux de judicature et
des bureaux de finances ne fit pas moins de mal. Tant de présidents,
d'officiers, de receveurs et de commis de toute espèce dévoraient la
substance des peuples; et les sujets de l'empire, à force de voir
multiplier leurs défenseurs et leurs juges, parvinrent à ne trouver ni
sûreté ni justice.
Il est vrai que les Barbares furent repoussés et les révoltes
étouffées. Constance, qui par sa bonté adoucissait les misères de
ses sujets, réduisit les Cauques et les Frisons, bâtit des forts sur
la frontière, ravagea la Germanie depuis le Rhin jusqu'au Danube,
rétablit Autun [_Augustodunum_], ruinée sous le règne de Claude son
grand-oncle, reconquit la Grande-Bretagne par la défaite et la mort du
tyran Allectus qui avait succédé à Carausius, transplanta des colonies
de Francs dans la Belgique, battit les Allemans toutes les fois qu'ils
osèrent passer le Rhin; et sa valeur fut pour l'empire du côté de
l'occident une barrière impénétrable.
Maximien rétablit la paix dans l'Afrique: il fit rentrer dans le devoir
les habitants de la Pentapole; il réduisit au désespoir l'usurpateur
Julien, et força les Maures dans leurs montagnes inaccessibles.
Cependant Dioclétien et Galérius se prêtaient la main pour défendre
les frontières du septentrion et de l'orient. Vainqueurs des Barbares
d'au-delà du Danube, ils partagèrent entre eux les deux expéditions
les plus importantes, celle de Perse et celle d'Égypte. Galérius battu
d'abord par les Perses, battit à son tour leur roi Narsès, et l'obligea
de céder aux Romains cinq provinces vers la source du Tigre. Ce fleuve
devint dans tout son cours la borne des deux empires, et la paix qui
fut le fruit de cette victoire subsista quarante ans.
Dioclétien reprit Alexandrie, fit mourir Achilléus, qui depuis cinq
ans jouissait du nom d'empereur; remit dans l'obéissance toute
l'Égypte, dont il punit la révolte par des pillages, des massacres,
des destructions de villes entières. Il donna alors à ses successeurs
un exemple qui ne fut que trop imité: il traita avec les Nubiens et
les Blemmyes, dont les courses fréquentes infestaient les frontières
de l'Égypte; il leur céda sept journées de pays le long du Nil au-delà
d'Éléphantine, et s'engagea à leur payer une pension qui flétrissait
l'empire, sans faire cesser leurs hostilités.
Jusque-là Dioclétien n'avait vu que de beaux jours. Adoré, disent les
auteurs, par son collègue et par les deux Césars, il était l'ame de
l'état. Il les traitait de son côté comme ses égaux; et en adoucissant
la subordination, il la rendait plus entière. Mais ayant reconnu
l'humeur hautaine de Galérius, Dioclétien pour rabattre sa fierté,
profita de la confusion que lui causa la victoire remportée sur lui
par les Perses; et la première fois que le vaincu se présenta devant
lui, il le laissa courir à pied près de mille pas à côté de son char
avec sa robe de pourpre. Bientôt Galérius, ayant effacé sa honte par un
succès éclatant, sut se relever de cette humiliation; il s'enorgueillit
jusqu'à prendre le titre de fils de Mars: il échappa tout-à-fait
à Dioclétien; et s'ennuyant de rester si long-temps dans un rang
inférieur, il songea à dépouiller de l'empire celui à qui il devait
toute sa puissance.