C'est par le concert unanime de tant de voix, que la renommé

HISTOIRE

DU

BAS-EMPIRE.

TOME I.

A PARIS,

{ FIRMIN DIDOT PÈRE ET FILS, Libraires, rue Jacob, nº 24:

CHEZ { LEQUIEN, Libraire, rue des Noyers, nº 45;

{ BOSSANGE PÈRE, Libraire, rue de Richelieu, nº 60;

{ VERDIÈRE, Libraire, quai des Augustins, nº 25.

HISTOIRE

DU

BAS-EMPIRE,

PAR LEBEAU.

NOUVELLE ÉDITION,

REVUE ENTIÈREMENT, CORRIGÉE,

ET AUGMENTÉE D'APRÈS LES HISTORIENS ORIENTAUX,

PAR M. DE SAINT-MARTIN,

MEMBRE DE L'INSTITUT (ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES).

TOME I.

PARIS,

DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,

IMPRIMEUR DU ROI ET DE L'INSTITUT, RUE JACOB, Nº 24.

M. DCCC. XXIV.

AVERTISSEMENT

DE L'ÉDITEUR.

L'_Histoire romaine_, commencée par Rollin et achevée par Crevier;

l'_Histoire des Empereurs_, composée par ce dernier, et qui n'est

réellement qu'une continuation du travail entrepris par Rollin; et

l'_Histoire du Bas-Empire_, de Lebeau, terminée par Ameilhon, seront

toujours, malgré les jugements très-divers qu'on a pu en porter, trois

ouvrages recommandables et propres à honorer la littérature française.

Ils ne brillent pas toujours et partout par les mêmes qualités,

mais on ne peut leur refuser un mérite assez rare dans les grandes

compilations: c'est d'offrir le recueil le plus complet, et en même

temps le plus clair et le plus méthodique, de tous les renseignements

que les auteurs anciens nous ont transmis sur l'histoire du peuple-roi,

dont le nom et les souvenirs remplissaient encore le monde à l'époque

même où son empire avait depuis long-temps cessé d'être redoutable.

L'_Histoire romaine_ et celle _des Empereurs_ sont encore parmi nous

les seuls livres que l'on puisse consulter pour ce qui concerne cette

partie de l'histoire ancienne jusqu'au temps de Constantin. Il n'est

guère probable que de nouveaux ouvrages les fassent oublier. On y

trouve tout ce que l'antiquité nous a laissé, et on y prend une idée

plus juste de la liaison des faits et de la succession des événements,

qu'on ne pourrait le faire en lisant les auteurs originaux eux-mêmes.

Rollin et Crevier ont mis à profit toutes les observations publiées

avant eux par les savants modernes; les découvertes plus récentes et

les travaux scientifiques publiés de nos jours ajouteraient peu de

choses à leurs recherches.

Il n'en est pas de même pour l'_Histoire du Bas-Empire_, de Lebeau;

on le concevra sans peine. L'histoire de la République et celle du

Haut-Empire est tout entière dans les écrits des Grecs et des Romains,

ou dans les monuments que le temps a épargnés. Les puissantes nations

qui luttèrent contre la fortune de Rome ont été anéanties avec toutes

leurs productions littéraires, et il n'est pas présumable que de

nouvelles découvertes nous révèlent encore des faits d'une grande

importance. Depuis Constantin, au contraire, l'empire romain et celui

de Constantinople furent toujours en relation avec des peuples qui ont

raconté eux-mêmes, dans une multitude d'ouvrages encore inédits et dans

des langues très-diverses, l'histoire de leurs rapports et de leurs

démêlés avec les Romains et les Grecs du Bas-Empire. Les livres écrits

en arménien, en syriaque, en arabe, en persan et en turc, doivent

donc contenir et contiennent effectivement beaucoup de renseignements

précieux, propres à compléter, à modifier ou même à changer entièrement

ce que nous savons déja.

Lebeau est le premier et même le seul qui ait songé à classer, dans un

ordre facile à saisir, tous les faits contenus dans la vaste collection

des auteurs byzantins; il y a joint tout ce que les écrivains grecs et

latins, les ouvrages des jurisconsultes et les chroniques du moyen âge

ont pu lui fournir; et il est résulté du tout, un corps d'annales aussi

complet qu'il était possible de le faire de son temps. Si d'autres,

comme Gibbon, par exemple, sont parvenus à donner à leur récit une

forme quelquefois plus agréable, ils n'ont aucun avantage sur Lebeau

pour la connaissance des sources originales; ils n'eurent pas d'autres

moyens à leur disposition: on doit donc leur reprocher les mêmes

défauts. Si Lebeau avait pu joindre à ses autres connaissances celle

des langues orientales, ou si un plus grand nombre d'auteurs orientaux

avaient été publiés à l'époque où il écrivait, il aurait fait sans

doute à son ouvrage des additions considérables, et il lui aurait donné

dans plusieurs parties un plus haut degré de perfection.

Il a bien cherché, il est vrai, à profiter de quelques ouvrages

orientaux traduits en latin; mais comme il était dépourvu de notions

personnelles sur les langues et la littérature orientales, il n'a su

comment combiner les renseignements qu'il trouvait dans ces ouvrages

avec ceux qui sont consignés dans les auteurs byzantins. Ces derniers

écrivains sont pour la plupart assez obscurs dans leurs narrations,

et extrêmement concis sur ce qui concerne les relations de leurs

empereurs avec les princes de l'Asie. Ils défigurent étrangement les

noms d'hommes ou de lieux. Ils furent aussi toujours très-mal instruits

des révolutions arrivées chez les peuples de l'Asie. Les confondant

tous sous les noms de Sarrasins, d'Ismaélites ou d'Agaréniens,

ils attribuent souvent aux califes, successeurs de Mahomet, ou

aux musulmans de l'Asie, des faits militaires ou politiques qui

appartiennent aux souverains particuliers de la Syrie, de l'Égypte,

de l'Afrique, ou même de l'Espagne. Il devait résulter, et il est

résulté effectivement de toutes ces imperfections, une multitude de

petites erreurs de détail qui affectent sensiblement l'ensemble de la

narration, et donnent de fausses idées des choses.

Il est facile d'y remédier. La forme de rédaction qui a été adoptée

par Lebeau, et qui est peut-être la meilleure qu'on puisse suivre

pour un vaste corps d'annales, le soin qu'il a pris de raconter les

événements sans anticiper jamais sur l'ordre des temps, fournissent les

moyens d'améliorer sans peine son ouvrage. Il suffit de faire ce qu'il

aurait certainement fait lui-même s'il l'avait pu, c'est-à-dire qu'il

faut intercaler dans sa narration, selon leur ordre chronologique,

les faits et les indications nouvelles que fournissent les auteurs

orientaux. Quant à ceux des récits de cet historien qui seraient

inexacts ou susceptibles d'être considérablement augmentés, changés ou

modifiés, ils doivent être retranchés, ou soumis à une rédaction plus

conforme au résultat que présentent les ouvrages originaux. Partout il

faut rétablir les noms altérés, et joindre au texte les notes et les

éclaircissements nécessaires à l'instruction du lecteur.

Pour les temps qui précédèrent l'avénement d'Héraclius au trône

impérial, ces additions et ces rectifications ne sont pas à beaucoup

près aussi nombreuses que pour la relation des événements postérieurs.

Les auteurs arabes et persans nous apprennent peu de choses de ces

époques anciennes: heureusement les écrivains arméniens suppléent à

leur silence. Placés entre les deux grands empires de Perse et de

Constantinople, et compromis dans tous les démêlés de ces puissances,

ils connurent mieux la plupart des faits; et leurs récits éclaircissent

souvent les narrations imparfaites et confuses des écrivains de

Byzance, généralement mal informés de l'histoire des Orientaux.

Ainsi, par exemple, deux siècles avant Héraclius, l'empire romain

reçut un accroissement de territoire dont on chercherait vainement

l'indication dans les auteurs que nous possédons. Le royaume d'Arménie,

qui, depuis quatre cents ans, était le rempart de l'empire du côté de

l'Orient, cessa d'exister par l'imprudente politique de Théodose le

Jeune, qui souscrivit avec le roi de Perse un traité de partage, dont

tout l'avantage fut pour les Persans. Ce grand événement fut précédé

et suivi de guerres et de révolutions qui nous sont restées inconnues,

mais qui doivent se retrouver dans une histoire complète du Bas-Empire.

C'est par le secours seul des auteurs arméniens qu'il est possible de

suppléer à cette lacune. Il serait facile d'indiquer un grand nombre

d'autres faits aussi importants et également ignorés, mais qui se

retrouveront dans cette nouvelle édition.

Depuis l'époque d'Héraclius jusqu'à la destruction de l'empire,

les modifications qu'il faut apporter à l'ouvrage de Lebeau sont

continuelles. Dès lors, les empereurs furent toujours en relation

avec les puissances de l'Orient; et c'est justement au point le plus

intéressant de cette période, du VII^e au XII^e siècle, que les annales

byzantines présentent la plus grande disette d'écrivains. Il faut

nécessairement substituer les Arabes et les Arméniens, aux maigres

et ineptes annalistes que Lebeau a été obligé de consulter. Leurs

récits doivent donc trouver place dans cette édition. Les exploits

des conquérants arabes, qui chassèrent de l'Orient les successeurs

d'Héraclius; la formation d'une nouvelle monarchie arménienne; les

expéditions glorieuses entreprises par Théophile, Nicéphore Phocas

et Jean Zimiscès; les guerres opiniâtres que l'empire soutint contre

les Arabes, maîtres de la Sicile et de l'île de Crète; les règnes si

brillants et cependant si désastreux de Basile II et de Constantin

Monomaque: tous ces événements, dont il est facile d'apprécier

l'importance, sont à peine indiqués dans l'histoire de Lebeau. Les

renseignements que les auteurs arabes et arméniens fournissent pour

cette époque, augmenteront du double cette partie de l'histoire

du Bas-Empire. Après les croisades, on trouve les écrivains turcs

qui ont raconté les victoires de leurs souverains sur les derniers

successeurs de Constantin: les ouvrages qu'ils ont composés, et les

lettres originales des sultans othomans, dont il existe plusieurs

copies manuscrites dans nos bibliothèques, doivent être aussi

consultés, et ils fourniront des indications souvent plus exactes et

plus authentiques que les narrations passionnées des derniers auteurs

byzantins.

Il est hors de doute que, depuis le temps où Lebeau a écrit, beaucoup

de savantes recherches, et la publication de plusieurs ouvrages

estimables, nous ont mieux fait connaître l'histoire de plusieurs états

et de divers peuples de l'Europe qui eurent des rapports avec l'empire

de Constantinople. Le grand nombre de faits qu'ils contiennent devront

donc être ajoutés à l'histoire du Bas-Empire, surtout pour ce qui

concerne les relations des Grecs avec les Russes, la république de

Venise, et les princes croisés.

Ce court exposé suffira pour faire voir que ce n'est pas seulement

une nouvelle édition de l'Histoire du Bas-Empire par Lebeau que nous

annonçons, mais qu'il s'agit d'un ouvrage nouveau dont l'importance ne

saurait être contestée par aucune des personnes qui s'intéressent au

progrès des études historiques.

La géographie fut toujours la compagne inséparable de l'histoire. Dans

les ouvrages où les récits sont un peu détaillés, les lecteurs aiment

à pouvoir les suivre sur la carte: sans un tel secours, un livre ne

serait trop souvent qu'un amas de faits incohérents et inintelligibles.

C'est surtout pour l'histoire du Bas-Empire qu'on sent à chaque instant

le besoin d'un pareil secours. Pour l'histoire ancienne de Rome on

pourrait, à la rigueur, s'en passer; les recueils de cartes, les

traités de géographie, qui font connaître l'état du monde ancien, sont

assez nombreux et suffisamment exacts pour qu'ils puissent suffire.

Tout avait changé et changea plusieurs fois pendant la longue période

du Bas-Empire: les divisions géographiques et politiques de l'antiquité

furent détruites; les dénominations classiques disparurent, et furent

remplacées par des noms barbares de toute espèce: aucun livre, aucune

carte ne les indique; cependant sans ces connaissances diverses

l'histoire serait un chaos inextricable, et on ne peut les acquérir que

par un travail considérable et très-pénible.

Il faut donc, pour compléter l'Histoire du Bas-Empire par Lebeau, y

joindre un certain nombre de cartes et de dissertations destinées à

faire connaître tous les changements survenus dans la géographie et

les divisions civiles, politiques, militaires, ecclésiastiques et

administratives de l'empire de Constantinople pendant toute sa durée.

INDICATION DES CARTES.

1. Carte destinée à faire connaître l'empire d'Occident sous le règne

de Constantin. 2. Une autre pour l'empire d'Orient à la même époque. 3.

Une pour l'expédition de Julien contre les Perses. 4. Une pour l'empire

d'Occident après l'invasion des Barbares.

DEPUIS THÉODOSE JUSQU'A HÉRACLIUS:

5. Carte particulière de la Grèce. 6. Carte particulière de l'Italie.

7. Illyrie et provinces sur le Danube jusqu'à la mer Noire. 8.

Asie-Mineure. 9. Syrie et provinces orientales. 10. Égypte. 11. Carte

pour l'expédition d'Héraclius en Perse.

Pour faire connaître les divisions militaires en usage au X^e siècle

dans l'empire de Constantinople, et les états qui étaient alors dans la

dépendance de cet empire, ou en relation avec lui, il faudra six cartes

particulières:

12. L'Italie et la Sicile. 13. La Grèce proprement dite. 14. L'Illyrie

et les rives du Danube. 15. L'Asie-Mineure. 16. L'Arménie et les

régions orientales. 17. La Syrie.

Pour bien comprendre la dernière période de l'Histoire du Bas-Empire

après la conquête de Constantinople par les Français, il faut encore

ajouter trois cartes à ce recueil:

18. L'Asie-Mineure au XIII^e siècle, après les conquêtes des Turcs

Seldjoukides. 19. La Grèce et la mer Egée, après l'établissement

de l'empire des Latins. 20. La Thrace, l'Illyrie, et les régions

limitrophes du Danube, pour les derniers temps de l'empire.

On joindra à ces cartes un plan de Constantinople telle qu'elle était

sous les empereurs.

Tous les passages intercalés dans la narration de Lebeau, ou rajustés

en note, seront placés entre crochets [ ] précédés d'un tiret, et

suivis de cette signature [S.-M.]

J. S.-M.

ÉLOGE DE LEBEAU,

PAR DUPUY,

SECRÉTAIRE DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES,

Prononcé le 11 novembre 1778 dans la séance publique de cette Académie.

Charles Lebeau naquit à Paris, le 15 octobre 1701, de parents honnêtes,

mais peu favorisés de la fortune. Avec les qualités solides et

brillantes qui promettent les plus grands succès en divers genres,

la nature avait jeté dans son cœur le germe d'une passion pour les

lettres qui s'enflamma de bonne heure, et s'empara impérieusement de

toutes les facultés de son ame; mais d'abord, telle qu'un feu enseveli

sous la cendre, et comme captive au milieu d'une famille chargée de

l'éducation de cinq enfants, elle n'eut pas la facilité de se faire

jour et de s'élancer à son gré. Le foyer paternel lui paraissait un

lieu d'esclavage: il lui fallait un air libre, tranquille et serein,

où, maîtresse d'elle-même, elle pût prendre un essor qu'aucun obstacle

ne fût capable d'arrêter. L'atmosphère qui lui convenait, elle la

trouva dans le collége de Sainte-Barbe, célèbre par des phénomènes qui

attiraient les regards de la capitale et des provinces.

Dans un séjour si favorable à ses vues, Lebeau, respirant en liberté

et selon son goût, vit des maîtres zélés, vigilants, éclairés; des

disciples actifs, diligents, laborieux, toujours en haleine, toujours

se disputant à l'envi la gloire des succès. En fallait-il davantage

pour exciter chez lui une émulation dont il n'avait jamais encore senti

si puissamment l'aiguillon? Il se livre donc tout entier aux exercices

prescrits à son âge; et bientôt une application forte et constante le

rendant supérieur à tout ce qu'on exigeait de lui, ces exercices ne

suffisent plus ni à son activité, ni à ses désirs. Attristé de voir que

le travail commun et ordonné le laisse comme dans un état de langueur

et d'inaction, il se ménage secrètement une étude particulière, et

s'enfonçant dans la lecture des meilleurs écrivains grecs et latins, il

se nourrit en silence de leur suc le plus pur et le plus substantiel.

Si la vigueur qu'il y puisa ne put rester long-temps inconnue, elle

ne se montra pas sans causer la plus grande surprise. On ne concevait

point que le temps assigné par la règle aux études et aux occupations

ordinaires eût pu permettre une si abondante récolte de fruits de toute

espèce, qui leur étaient comme étrangers. Ce n'était point non plus

le seul temps consacré aux devoirs de la journée, qu'il avait mis à

profit: loin d'en souffrir, tous ces devoirs avaient été remplis avec

la plus scrupuleuse exactitude; d'autres d'une espèce différente ne

l'avaient pas été de même. Une loi sage, nécessaire même, autant pour

la santé de la jeunesse, que pour la sûreté du lieu, fixant les heures

destinées au repos, marquait celle où partout devait cesser la lumière.

Aussi semblait-elle disparaître dans la chambre de Lebeau, comme dans

les autres; mais elle n'y était pour ainsi dire, qu'éclipsée: cachée

furtivement sous un vase pour tromper, au mépris de la règle, la

vigilance des maîtres, elle reparaissait impunément à une heure indue,

lorsque tout était assoupi, pour éclairer les larcins que faisait au

sommeil le jeune téméraire; tandis que les Muses indulgentes, souriant

à cette ruse dangereuse, et secondant ses veilles, lui payaient

amplement les sacrifices faits en leur faveur. Une constitution

vigoureuse, un tempérament fort et robuste l'enhardissaient à les

réitérer fréquemment, et le garantissaient des suites funestes de cette

espèce d'intempérance.

Les richesses acquises par ce commerce nocturne avec les anciens, ne

pouvaient manquer de lui assurer une supériorité décidée sur tous ses

rivaux; mais cette supériorité ne fut jamais pour eux, ni un principe

de jalousie, ni un motif de haine. Il ne la leur faisait point sentir:

à peine s'en apercevait-il lui-même: ce fut au contraire un nouveau

lien pour s'attacher à lui, pour briguer son estime, et pour lui vouer

une amitié mêlée d'une sorte de respect, parce que leurs progrès lui

étaient aussi chers qu'à eux-mêmes, et qu'ils étaient sûrs d'obtenir

de lui tous les secours en ce genre, qu'ils en pouvaient attendre.

Ils n'étaient pas réduits à l'humiliante nécessité de les solliciter,

de les arracher, pour ainsi dire, par des importunités qui coûtent

toujours à l'amour-propre. Il leur suffisait d'indiquer leurs besoins:

tout ce qu'il possédait, quoi qu'il lui eût coûté, était à leur

service; et si quelque chose peut diminuer le prix de cette espèce

de libéralité, c'est qu'elle n'était pas capable de l'appauvrir. Ce

caractère communicatif qui se manifesta dès les premières années de sa

jeunesse, se soutint constamment, et se montra encore avec plus de

profusion dans l'âge mûr, et jusqu'au dernier terme de la vie.

Il jouissait avec satisfaction de l'estime de ses maîtres qu'il

respectait, de l'affection de ses condisciples qu'il n'aimait pas

moins, lorsqu'un petit incident interrompit le cours chéri et paisible

de ses études. Un volume de Racine trouvé chez ses parents, avait

piqué sa curiosité: un ouvrage de théâtre français était pour lui

une nouveauté attrayante; il le dévore avidement, le lit et le relit

encore, toujours avec un plaisir nouveau. Facilité de style, richesse

d'expressions et d'images, pensées nobles et sublimes, peintures vives

et animées, tout le charme et le transporte. Un enthousiasme digne de

son âge et du goût pour l'éloquence, que lui avait déja inspiré la

lecture des bons écrivains en prose, ne peut se contenir; et parce

qu'il le juge à la fois légitime et innocent, qu'il ne soupçonne même

pas la possibilité de l'improuver, loin de vouloir le contraindre ni le

captiver, il s'empresse de le produire et de le faire éclater avec tout

le feu dont la jeunesse est capable.

Dès ce moment, comme si l'ennemi eût été aux portes, les surveillants

prennent et donnent l'alarme; on s'émeut, on s'agite, on délibère comme

pour le salut de la patrie; l'austérité des principes qui les dirigent,

leur fait tout craindre pour le dépôt sacré des mœurs, confié à leur

vigilance: jaloux de le conserver intact, ils redoutent jusqu'à l'ombre

des dangers. Le jeune coupable est appelé: il se montre avec confiance,

tout étonné du délit qu'on lui impute; et indocile pour la première

fois à leurs leçons, il se hasarde de plaider avec chaleur sa cause

et celle de son auteur. Mais comme on n'oppose à ses raisons que des

reproches amers et des menaces sérieuses, il s'alarme à son tour, et

quittant brusquement un séjour dont il a toujours conservé un tendre

souvenir, il rentre dans la maison paternelle, et va finir ses études

au collége du Plessis.

Sa réputation l'y avait devancé; il y fut reçu avec cet accueil si

puissant pour mettre en action tous les ressorts d'une ame forte et

sensible: dans ce nouveau lycée, ses efforts redoublèrent et furent

couronnés des plus brillants succès. Pour en juger, il suffit de savoir

qu'à l'âge de vingt-six ans il fut estimé digne d'y occuper une chaire

de seconde. C'est alors qu'il vit avec effroi tout ce que la patrie, en

lui confiant l'instruction d'une jeunesse qui faisait ses espérances,

exigeait et attendait de lui. Les mœurs, la religion, la vertu, les

lettres, lui parurent se présenter à ses yeux et lui montrer une chaîne

de devoirs réunis qu'il s'agissait de remplir, sous peine de se rendre

coupable envers la société. Tel fut aussi le plan qu'il se fit une loi

de suivre avec toute l'ardeur et l'activité dont il était capable, loi

dictée par le sentiment d'une autre non moins impérieuse dans le fond

de son cœur, celle de consacrer à la patrie ses talents, ses travaux,

ses veilles, toute sa personne.

Un triste événement, la mort de sa mère, vint encore arrêter le jeune

professeur dans la carrière qu'il fournissait à la satisfaction du

public. Avec peu de fortune, elle lui laissait deux frères, deux sœurs

en bas âge, et un père infirme. Quelle situation pour un aîné, qui

ayant voué tous ses moments à ses élèves, se voyait pourtant dans

la nécessité de donner des soins à une famille affligée! Pénétré

de douleur, et tristement partagé entre les devoirs de sa place et

ceux de la nature, un ami lui fit entrevoir qu'à l'aide de l'hymen

il pourrait les concilier: on alla même jusqu'à fixer son choix.

L'intérêt n'entrait pour rien dans cet arrangement; il ne s'agissait

que de concourir à l'acquitter des devoirs de la tendresse filiale et

fraternelle, et la Providence le servit selon ses désirs (en 1736).

Mais le collége du Plessis ne pouvant voir ses chaires remplies que par

des personnes libres, ou du moins affranchies de ce genre d'engagement,

il lui fallut renoncer à la chaire de seconde. Heureusement celle de

rhétorique vint à vaquer au collége des Grassins, et on s'empressa

de l'y faire monter: elle offrit un champ plus vaste, plus fécond à

son génie, à son zèle, à ses travaux. Tous ceux qu'il a formés et qui

ont conservé à son égard des sentiments inaltérables d'affection, de

reconnaissance, de vénération, lui ont rendu un témoignage qui honorera

toujours sa mémoire. A les entendre parler d'après leur expérience, qui

posséda mieux que lui l'art d'instruire? qui sut démêler avec plus de

sagacité les talents cachés de chacun? qui connut plus de ressources

pour les développer? qui montra plus d'adresse à fixer la légèreté

de la jeunesse, à la réveiller et à la faire sortir de l'inertie et

de l'engourdissement qui lui sont propres; à jeter dans toutes les

ames les traits enflammés de l'émulation? Enfin, qui connut mieux

la nécessité d'allier au mérite du savoir celui de la vertu? Et que

ne devait-on pas attendre d'un maître qui se fit toujours une loi

d'instruire autant par une conduite exemplaire et irréprochable que par

des leçons solides et lumineuses?

C'est par le concert unanime de tant de voix, que la renommée,

répandant au loin le nom de Lebeau, lui prépara une occasion favorable

de consacrer publiquement les prémices de son génie aux lettres et à la

religion. M. le cardinal de Polignac, peu de jours avant sa mort, avait

remis son poëme célèbre entre les mains d'un ami qui aux avantages de

la naissance, à la délicatesse de l'esprit, réunissait le mérite plus

solide et plus vrai des qualités du cœur. Cet ami, dont l'attachement

ne se démentit jamais dans les conjonctures les plus délicates, était

M. l'abbé de Rothelin, à qui l'auteur laissait un pouvoir absolu sur la

destinée de son ouvrage. «On sait que l'Anti-Lucrèce n'était pas[1],

à beaucoup près, dans l'état où Virgile laissa l'Enéide. Travaillé

par l'auteur à plusieurs reprises, plein de différentes leçons entre

lesquelles il ne paraissait pas s'être déterminé, rempli de ces

négligences qui échappent toujours dans le feu de la composition,

c'était un assemblage de pièces de rapport, dont la liaison, quoique

réelle, ne se montrait pas au premier coup-d'œil. Des additions sans

nombre, écrites sur des feuilles volantes, formaient plus de trois

mille vers séparés du texte même.»

[Note 1: Voyez la préface de M. de Bougainville, à la tête de sa

traduction de l'Anti-Lucrèce, page 79.]

Jaloux de l'honneur de son ami qu'il eût craint de compromettre, M.

l'abbé de Rothelin, loin de vouloir s'en rapporter à lui seul pour une

révision qui demandait le goût le plus exquis et les connaissances les

plus variées, se hâta d'associer au pénible examen de cette production

du Virgile moderne, les Tucca et les Varius de son siècle: de tous

les savants critiques qu'il consulta, Lebeau fut celui dont il tira

le plus de secours. L'ouvrage était en état de paraître, lorsque

menacé d'une mort certaine, M. l'abbé de Rothelin en confia, par un

acte authentique, l'édition à un homme qui l'avait secondé avec tant

de zèle et de lumières. Lebeau, regardant le dépôt précieux dont il

était chargé, comme un enfant doublement posthume par la perte d'un

père et d'un tuteur, lui prodigua tous ses soins; et autant que le

purent permettre des obstacles imprévus, s'empressa de le produire au

grand jour, en le déposant (en 1747) dans le sein des lettres et de la

religion, accompagné d'une préface pleine de délicatesse, de sens et

de goût. Mais si jamais la postérité sait à qui elle est redevable de

cette pièce intéressante, si elle peut être instruite de tout ce que le

poëme doit au travail de l'éditeur, ce ne sera jamais dans l'ouvrage

même qu'elle l'apprendra. L'édition n'offre pas le plus léger vestige

du nom de Lebeau; il paraît s'y être oublié parfaitement lui-même.

Sensible aux charmes de la poésie qu'il avait cultivée dès sa

tendre jeunesse, il avait, à différentes reprises, célébré sur sa

lyre divers événements publics ou particuliers[2]; mais après avoir

imité Horace, il lui restait à se montrer au public dans le genre où

il avait pris et proposé Démosthène et Cicéron pour modèles. Deux

conjonctures mémorables mirent en évidence des talents qui jusqu'alors

ne s'étaient manifestés que dans l'enceinte des écoles. La première,

particulièrement chère à la nation, nous rappelle à cette époque si

honorable, si flatteuse pour un souverain, où toute la France alarmée

pour la vie de Louis XV, que le ciel rendit à ses vœux, passa, en peu

de jours, des convulsions de la douleur la plus profonde, à celles

d'une joie inexprimable. La seconde, intéressante pour l'Europe

entière, est marquée par le traité de paix qui rendra l'année 1749 à

jamais célèbre dans les fastes de l'histoire. Organe de l'Université,

dans deux harangues prononcées alors en public, l'orateur, s'élevant au

niveau et à la hauteur de sa matière, justifia pleinement le choix de

ce corps respectable. Tous ceux qui assistèrent à l'une et à l'autre,

n'ont jamais perdu le souvenir des applaudissements dont ils furent

témoins; et cette compagnie n'oubliera pas non plus l'avantage qu'elle

eut de partager avec l'Université l'honneur de la seconde.

[Note 2: En 1728, Ode sur le rétablissement de la santé du roi.

En 1729, Ode au cardinal de Fleury, nommé proviseur de Sorbonne; et une

autre sur la naissance de monseigneur le Dauphin.

En 1738, en l'honneur d'Armand de Rohan de Ventadour, lorsqu'il soutint

en Sorbonne sa tentative dédiée au roi.

En 1725, _Rhetor in Grassinæo_, il avait publié une Élégie sur le

mariage de Louis XV.]

Dès l'année précédente elle l'avait admis au nombre de ses associés,

dans un temps où le public connaissait peu le prix de l'acquisition

qu'elle faisait. Histoire ancienne et moderne, sacrée, profane,

mythologie, mœurs, usages, législation des âges et des nations

diverses, langues savantes, critique, littérature grecque, latine,

française, italienne, espagnole, anglaise, science des médailles, des

inscriptions, style lapidaire, art de penser et d'écrire avec autant

de solidité que d'élégance, avec un goût aussi sûr que délicat: ces

parties et d'autres dont chacune demande presque un homme entier, on

s'étonna de les voir réunies dans le nouvel académicien, à un degré peu

commun, et de trouver en un seul de ses membres le savoir d'un corps

académique. Pouvait-on s'attendre de voir à la fois en lui et le mérite

du professeur qui ne se serait jamais occupé que des devoirs essentiels

de son état, et le mérite du savant qui ne le serait devenu qu'aux

dépens de ses premiers devoirs? Il était permis d'ignorer que chaque

jour était plus long pour Lebeau que pour tout autre. Les instants de

loisir que lui laissaient des obligations indispensables, une bonne

partie de ceux que revendiquait le repos de la nuit, étaient consacrés

à l'étude. C'était le centre de ses plaisirs et de ses amusements,

et après des travaux pénibles, il ne savait se délasser que par un

nouveau travail. Il est vrai que la nature, en lui donnant les forces

nécessaires pour ne pas succomber, lui avait aussi accordé en partage

une conception prompte et facile, un jugement droit, une perspicacité

rare, une mémoire heureuse, avec une imagination riante et féconde.

L'exercice constant de toutes ces facultés l'avait mis à portée

d'amasser une multitude de provisions diverses qui, sans confusion, se

présentaient sous sa main dès qu'il en avait besoin: elles sortaient

alors, comme sans effort, du dépôt fidèle et bien ordonné qui les

recelait. L'habitude du travail était devenue chez lui une seconde

nature, qui le maîtrisa même dans l'âge affaibli et appesanti par le

poids des années. Incommodé dangereusement d'un crachement de sang

quelque temps avant sa mort, toute application lui fut interdite par

M. Bouvard son médecin et son ami. Il parut docile; mais ayant caché

secrètement des livres dans son lit, il faisait semblant de dormir pour

engager ceux qui l'entouraient à le laisser libre et tranquille: alors

les livres sortaient de leur réduit obscur pour y rentrer au moindre

bruit. On s'aperçut de la ruse, et aux reproches qu'on lui faisait:

_Je mourrai_, répondit-il, _encore plus vite par l'ennui que par le

travail_.

Tel est l'art, telles sont les ressources qu'il aurait pu faire

envisager à quiconque était étonné de l'immensité de ses connaissances,

s'il eût été dans le cas de ce Romain obligé de dévoiler la magie

innocente qui lui assurait constamment une moisson plus abondante que

celle de ses voisins: aussi ne touchait-il aucune matière qu'aussitôt

il ne l'épuisât, sans laisser rien à l'écart, sans rien oublier. C'est

ce que nous avons reconnu bien des fois dans nos séances particulières,

où nous donnant l'exemple de l'assiduité, il fournissait régulièrement

les mémoires d'usage: ou plutôt c'est ce que le public reconnaît tous

les jours dans ces mémoires mêmes qui enrichissent notre recueil.

Son début parmi nous fut l'examen d'une question épineuse qui avait

fort embarrassé les antiquaires: il s'agissait de ces médailles

frappées sous les règnes de Tite, de Domitien, de Nerva et de Trajan,

qu'on appelle _médailles restituées_. Elles portent les noms de deux

personnages, d'abord ou celui d'un magistrat de l'ancienne république

ou celui d'un empereur, ensuite le nom du prince qui, faisant frapper

la médaille, s'annonçait pour restaurateur, par le mot entier ou

abrégé, _restituit_.

On croyait, c'était du moins l'opinion la plus généralement reçue, que

ces princes avaient pris le titre de _restaurateurs_, parce qu'après

avoir fait refaire d'anciens coins de monnaie, ils avaient voulu que

les médailles frappées avec ces coins renouvelés eussent cours dans le

commerce, concurremment avec leurs propres monnaies.

Lebeau, après avoir réfuté ce système, établit son opinion qui lui

semble avoir un des caractères distinctifs de la vérité, en ce qu'ayant

été trouvée la dernière, elle aurait dû se présenter la première à

l'esprit. Il montre donc que la restauration indiquée par la médaille

de nouvelle fabrique, est le rétablissement en tout ou en partie d'un

ancien monument érigé par le personnage dont le nom paraît sur cette

médaille avec celui du restaurateur. Il développe cette idée simple

et heureuse dans six mémoires, et en montre l'application à toutes

les médailles de cette espèce qu'il fait passer en revue l'une après

l'autre. Une critique solide et lumineuse, mettant en œuvre tout ce que

peut lui fournir la connaissance des monuments et des médailles, et

jusqu'aux traits les moins connus de l'histoire, dissipe l'obscurité

qui régnait auparavant sur cette matière.

A peine sorti de cette carrière, il entreprit d'en fournir une seconde

plus vaste et plus difficile. De tous ceux qui ont écrit sur la légion

romaine, aucun ne lui paraissait avoir embrassé ce sujet dans toute

son étendue, parce que l'étude approfondie de l'histoire lui avait

montré une infinité de traits intéressants échappés à leurs recherches.

Pour suppléer à leur travail, en consultant exactement sur chaque

point les originaux, il résolut de suivre le soldat légionaire, depuis

l'instant de l'enrôlement jusqu'à celui, où, après un long et pénible

service, on l'envoyait se reposer dans les colonies, et encourager la

jeunesse au métier de la guerre, autant par le récit de ses actions

militaires, que par l'aspect de la récompense dont elles avaient été

couronnées: détail immense qui l'engageait à traiter de la levée des

soldats, du serment militaire, du nombre des soldats de la légion, des

diverses sortes d'enseignes, d'armes et d'habillements, des exercices,

de l'ordre de la marche, du campement et de la bataille; de la police

des légions, de leur paie, de leur nourriture, de leurs punitions, de

leurs récompenses, de leurs priviléges; des divers noms donnés aux

légions, et de leur nombre dans les temps différents; des quartiers

des légions, du congé et de la vétérance; et enfin des villes où elles

furent envoyées et qu'elles formèrent, soit par des colonies, soit par

des campements.

Mais il s'astreignit sensément à n'envisager une matière si vaste et si

féconde, que par le côté qui tient à l'histoire et à l'érudition. Il

était trop sage pour ne pas éviter le ridicule dont se couvrit un jour

aux yeux d'Annibal, et le reproche que s'attira de la part du célèbre

Carthaginois, ce philosophe grec, qui tout fier des rêves qu'il avait

enfantés dans son cabinet, eut l'effronterie de disserter en public,

dans un long discours, sur toutes les parties de l'art militaire

et sur le devoir d'un général: témérité dont s'applaudit peut-être

l'amour-propre du philosophe, parce que s'il mérita l'indignation et le

mépris du très-petit nombre de connaisseurs, il recueillit les nombreux

suffrages de l'ignorante multitude.

Dans une longue suite de mémoires, où Lebeau a traité la plupart des

parties de son sujet, on remarque tant de profondeur, de netteté,

d'exactitude, de discernement, qu'on regrettera toujours de n'avoir pas

de sa main le peu qui manque, pour former un ouvrage complet sur un

point de littérature aussi intéressant.

Partagé entre sa chaire et l'académie, il était encore appelé à une

autre place par la voix publique: elle avait retenti aux oreilles de

M. Piat, professeur d'éloquence au Collége Royal, qui, connaissant

depuis long-temps le mérite du sujet, n'hésita pas de le désigner pour

son successeur. Si Lebeau, nommé en 1752, dut être affligé de ne voir

d'abord autour de lui que deux disciples, il fut bientôt consolé par un

nombreux auditoire qui s'empressa d'accourir à ses leçons.

Cependant, avec ce surcroît d'occupations, un travail d'un autre genre

l'attendait encore dans le sein de cette compagnie. Affaibli par des

infirmités habituelles, M. de Bougainville demanda au roi la permission

de se démettre de la place de secrétaire perpétuel, dont il faisait

les fonctions depuis 1749; et Sa Majesté, en 1755, lui donna pour

successeur Lebeau, qui n'était pas encore alors dans la classe des

pensionnaires. Quand je rappellerais ici l'intelligence, l'activité, le

zèle infatigable qu'il a montrés durant l'espace de dix-huit ans qu'il

a rempli cette place, je ne dirais rien qui ne soit presque aussi connu

du public que de cette compagnie. Mais si je dis que je dois à l'amitié

généreuse dont il m'honorait, le dangereux honneur d'être nommé par

le roi pour lui succéder en cette partie; si j'ajoute que le souvenir

d'un bienfait auquel je me suis long-temps opposé, ne s'effacera jamais

de mon cœur, l'académie, aujourd'hui qu'il n'est plus, affligée d'une

double perte, n'en sentira que mieux qu'il n'est point remplacé dans le

lieu où je le représente.

La rédaction des volumes de nos Mémoires, imprimés depuis 1756

jusqu'en 1770, est son ouvrage, de même que les éloges historiques des

académiciens morts dans cet intervalle, et jusqu'en 1772. Il en faut

excepter l'éloge d'un frère chéri, formé de ses mains, en qui il devait

espérer de revivre, et qui, dans cette compagnie, marchait à grands pas

sur ses traces. Il l'avait vu, avec une tendre satisfaction, estimé

digne, dès l'âge de vingt-deux ans, d'être son successeur dans la

chaire de rhétorique au collége des Grassins. C'était un autre lui-même

par qui il se voyait remplacé dans une carrière favorite, avec un

succès dont chaque jour le rendait témoin, puisque dans le même temps

et dans le même collége il occupait une chaire de grec, fondée en sa

faveur; comme si cette école eût été jalouse de posséder à la fois les

deux frères.

La douleur morne et profonde dont le cœur de l'aîné fut pénétré,

lorsque son cadet lui fut enlevé dans la vigueur de l'âge (en mars

1766), lui ferma la bouche. M. l'abbé Garnier, lui prêtant alors un

secours officieux, l'acquitta pleinement envers le public, d'un triste

devoir, dans une de nos séances publiques.

Un secours d'une espèce différente lui était nécessaire, pour un projet

dont la continuation lui fut comme substituée par la mort de M. de

Bougainville. Je parle de l'histoire métallique de nos rois, travail

qui ne pouvait s'exécuter que de concert avec des artistes, parce qu'il

fallait avoir les dessins et les gravures sous les yeux. Privé de ce

secours, Lebeau n'a pu recueillir en cette occasion que la gloire, si

c'en est une, d'avoir refusé de toucher une pension qu'il était dans

l'impossibilité de mériter.

Croira-t-on qu'une vie si pleine, si chargée d'occupations diverses,

ait pu laisser quelques instants vides, quelques intervalles libres?

Qu'on interroge une infinité d'auteurs qui ont eu recours à ses

lumières et consulté son goût avant de hasarder leurs productions;

ils diront que l'amour des lettres rendait tout possible à Lebeau.

Il revoyait, il corrigeait avec une égale constance un manuscrit

abstrait et volumineux, et une feuille volante de poésies légères. Que

ne pourraient pas aussi répondre tant de personnes de tout état, qui

sont venues si souvent l'interrompre pour des objets qui lui étaient

étrangers? épitaphes, inscriptions, épithalames, épigraphes, discours

latins, français, prose, vers, projets, plans d'éducation, tout était

jugé de son ressort; et quand il se prêtait à leurs désirs, c'était

sans songer à en tirer vanité, à peine en conservait-il le souvenir.

Si dans quelques morceaux devenus publics, ses amis, ses parents même

qui n'étaient point dans le secret, croyant reconnaître sa touche,

le pressaient par des questions importunes, il avouait enfin: mais

on sentait ce que lui coûtait le sacrifice de la modestie fait à la

vérité. On eût dit qu'il voulait étendre à ces productions le précepte

évangélique sur la charité: la main gauche ignorait ce qu'avait fait la

droite.

Mais qu'est-il besoin de recourir à des témoignages étrangers, pour

juger si Lebeau savait trouver et mettre à profit des moments de loisir

au milieu des occupations les plus multipliées, quand on considère

que, dans un âge déja avancé, il osa former une entreprise capable

d'occuper la vie entière d'un homme de lettres? On comprend que j'ai

en vue l'_Histoire du Bas-Empire_. De quoi s'agissait-il en effet? de

parcourir depuis le règne de Constantin le Grand, jusqu'à la prise

de Constantinople, un espace d'environ douze cents ans, souvent à

travers la lie et la barbarie des siècles, toujours dans les fastes

ténébreux d'un empire qui, ou ébranlé de toutes parts par des secousses

redoublées, ou énervé par ses propres vices, et déchiré par des

divisions intestines, s'écroulait chaque jour, et précipitait l'instant

d'une ruine fatale. Il fallait dévorer l'ennui attaché à la lecture

d'une foule d'auteurs, ou mal instruits, ou passionnés et prévenus, ou

secs et décharnés, dont le moindre défaut est de manquer de l'ordre,

de l'élégance, de la noblesse, du goût, enfin de ces graces piquantes

qui charment dans les écrits des beaux siècles d'Athènes et de Rome.

L'amour du vrai, de la vertu, de la religion, qui avait inspiré le

projet, soutint Lebeau dans cette longue et laborieuse carrière, dont

il avait fait choix, disait-il, _pour arriver doucement au tombeau_.

Ayant promis de donner deux volumes chaque année, il acquittait

régulièrement la dette qu'il avait contractée avec le public; et

lorsqu'une mort prompte qu'il attendait en philosophe chrétien, nous

l'enleva le 13 mars de cette année (1778), il était occupé à mettre la

dernière main à deux volumes qui en ce moment verraient le jour, et qui

l'approchaient du terme où il tendait.

La mort, en le frappant, ne put le surprendre, parce qu'il s'y

préparait sans cesse par la pratique constante de tous ses devoirs.

Les qualités les plus brillantes, les plus capables de faire un grand

nom dans l'empire des sciences et des arts qu'il chérissait, n'étaient

rien à ses yeux, s'il ne les voyait accompagnées de celles qui forment

le citoyen vertueux et utile. L'abus des premières, au préjudice de

la vertu et des mœurs, lui paraissait un crime odieux, un attentat

impardonnable envers la société. «Malheur, malheur, disait-il, à une

nation, si jamais follement éprise des charmes séducteurs que peuvent

offrir à ses regards les productions les plus exquises des arts,

des talents, du génie, lorsqu'elles tendent à la corrompre et à la

dépraver, il lui arrive d'en accueillir, d'en caresser les auteurs;

de leur prodiguer inconsidérément un encens dont s'offense et gémit

la vertu outragée; de vouloir même avec un enthousiasme aveugle et

favorable à la propagation du vice, leur assurer l'estime de tous

les âges par des honneurs et des distinctions qui découragent et

désespèrent le mérite vrai et utile; enfin de réchauffer en quelque

sorte leurs cendres pour en faire naître des imitateurs plus audacieux

encore et plus criminels. Coupables envers leur patrie, que peuvent-ils

exiger d'elle, que doivent-ils en attendre, si ce n'est tout au plus

un traitement pareil à celui que Platon destinait à Homère dans sa

république? Celle des Romains, sous le despotisme de ses empereurs,

n'avait plus l'énergie, l'austérité, la vigueur des premiers âges;

néanmoins elle en eut encore assez pour oser plus d'une fois abolir

totalement la mémoire des citoyens, des princes même qui avaient fait

un abus déshonorant de leur pouvoir, quelques services qu'elle en eût

reçus d'ailleurs; pour abattre avec indignation les statues que, dans

des temps malheureux, des mains soumises à une triste nécessité, ou

animées par une adulation basse et servile, leur avaient élevées; enfin

pour effacer, en frémissant d'horreur, leurs noms sur les monuments

publics, comme indignes d'être transmis aux siècles à venir, après

avoir fait la honte du leur.»

Avec ces sentiments qui portent l'empreinte de la plus rigide vertu,

Lebeau laissait rechercher à d'autres, lequel est le plus à redouter

pour la société, de l'abus du pouvoir qui opprime, ou de l'abus des

talents qui en pervertit les mœurs: cette question n'en était pas une

pour lui. Le premier irrite, révolte, violente la nature qui ne tarde

pas de rentrer dans ses droits, dès qu'il lui est permis de respirer,

si déja les ames ne sont flétries par la corruption: le second flatte,

plaît et séduit. L'un est un torrent destructeur, mais la consternation

qui l'accompagne n'est que passagère; le désastre momentané qu'il

cause peut être bientôt réparé. L'influence de l'autre est permanente

et progressive; c'est un poison doux qui, s'insinuant mollement dans

toutes les parties du corps politique, le mine sourdement, l'altère

et l'épuise sans irritation, ou plutôt à l'aide d'une multitude de

sensations délicieuses, et gagnant toujours de proche en proche,

produit enfin une épidémie universelle, d'autant plus incurable qu'on

chérit l'ivresse où tous les sens sont plongés, mais dont le terme

n'est jamais qu'un anéantissement total.

Lebeau avait tellement à cœur tout ce qui peut intéresser les mœurs,

surtout dans l'instruction de la jeunesse, qu'il se plaignait

souvent de voir que ce n'était pas ordinairement l'objet capital de

l'institution, soit publique, soit particulière. Lorsque l'Université,

dans le sein de laquelle il avait été élevé, pour laquelle il conserva

toujours une tendresse filiale, et fit éclater jusqu'à sa dernière

heure l'attachement le plus vif que la reconnaissance puisse inspirer,

enfin qui, en mère affligée, a versé depuis peu des larmes amères sur

sa tombe par l'organe éloquent d'un de ses plus dignes membres[3];

lorsque l'Université, dis-je, distribuait annuellement des prix aux

élèves qui s'étaient distingués par des compositions supérieures,

il applaudissait avec joie à un usage si propre à faire fermenter

les esprits, et à porter dans les ames les plus engourdies le feu

d'une noble et louable émulation. Mais cette joie, tempérée par un

sentiment d'amertume, ne répondait pas à l'étendue de ses désirs: _Je

vois_, disait-il, _beaucoup de récompenses pour les talents, pour le

mérite littéraire; j'en vois peu pour la vertu, le mérite essentiel du

citoyen_.

[Note 3: Discours de M. Charbonnet, professeur de troisième au collége

Mazarin, prononcé cette année (en 1778), le jour de la distribution

générale des prix de l'Université.]

Naturellement modeste, il ne pouvait manquer de cette modestie que

le savoir donne. L'oracle sacré a prononcé que la science enfle; mais

il ne croyait devoir l'entendre que d'une science fausse et peu digne

de ce nom. Quand il considérait les bornes étroites qui resserrent

le champ hérissé de ronces et d'épines, où peut s'exercer l'activité

de l'esprit humain, le nombre infiniment petit des vérités qui sont

à sa portée dans l'étendue de sa sphère, la multitude innombrable de

celles qui, se jouant de sa curiosité, échapperont toujours à ses

recherches, les ténèbres épaisses qui l'assiégent et l'entourent de

toutes parts, cette mer orageuse d'erreurs, d'incertitudes, de doutes,

où il flotte au hasard, agité en tous les sens au milieu des naufrages;

une perspective, si propre à déconcerter l'amour-propre, ne montrait

rien à ses regards qui pût fournir matière et servir d'aliment à la

vanité. Se glorifie-t-on d'une chétive moisson acquise par des frais et

des travaux immenses? On le louait un jour sur ce point: _Oui, oui_,

dit-il, _j'en sais bien assez pour être humilié de ce que je ne sais

pas_. On avait, à son avis, bien mal profité de ses études, si l'on

n'avait pas appris à se bien apprécier soi-même, et à mettre le prix

juste à ses conquêtes littéraires. S'il est des ames où le savoir se

montre avec des impressions de vaine gloire, c'est qu'il y a trouvé

d'avance un vice radical et tenace dont il n'est pas le principe, qui

subsiste malgré lui, et qui, sans lui, se serait porté sur d'autres

objets.

Histoire du Bas-Empire. Tome 01 · 第 1 / 40 段