À dater de la première soirée passée avec Pierre, un grand changement
s'était opéré en Natacha. Presque à son insu, la sève de la vie s'était
réveillée dans son coeur, et s'était répandue sans lutte dans tout son
être. Sa démarche, son visage, son regard, sa voix, tout s'était
métamorphosé. Les aspirations au bonheur étaient montées à la surface et
demandaient à être satisfaites. À dater de ce jour, Natacha parut avoir
oublié tous les événements antérieurs. Aucune plainte ne s'échappa plus
de ses lèvres, aucune parole n'effleura plus les ombres évanouies du
passé, et parfois même elle souriait à des projets d'avenir. Quoiqu'elle
ne prononçât jamais le nom de Pierre, une flamme éteinte depuis
longtemps s'allumait dans ses yeux lorsqu'elle entendait parler de lui
par la princesse Marie, et ses lèvres réprimaient avec peine un
frémissement involontaire.
La princesse Marie, frappée de ce changement dont elle devina facilement
la cause, en éprouvait du chagrin. «Aimait-elle donc assez peu mon frère
pour l'avoir si vite oublié?» Mais, lorsqu'elle la voyait, elle ne
pouvait ni lui en vouloir, ni le lui reprocher. Ce réveil à la vie était
si soudain, si irrésistible, si imprévu, pour elle-même, que la
princesse Marie ne se reconnaissait plus; le droit de l'accuser même au
fond de son coeur, et Natacha s'abandonnait si complètement, si
sincèrement à ce nouveau sentiment, qu'elle ne cherchait même pas à
cacher que la douleur s'était effacée pour faire place à la joie.
Lorsque la princesse Marie retourna dans sa chambre après son
explication avec Pierre, Natacha l'attendait sur le seuil.
«Il a parlé, n'est-ce pas, il a parlé? répétait-elle avec une expression
attendrie et joyeuse qui implorait son pardon. J'ai eu envie d'écouter à
la porte, mais je savais bien que tu me dirais tout.»
Quelque sincère, quelque touchant que fût son regard, ces paroles ne
laissèrent pas de blesser la princesse Marie; elle pensa à son frère.
«Qu'y faire? se dit-elle: cela ne peut être autrement...» Et, d'un ton
doux et sévère à la fois, elle lui fit part de son entretien avec
Pierre. À la nouvelle de son départ pour Pétersbourg, Natacha poussa une
exclamation de surprise, mais, devinant aussitôt l'impression pénible
qu'elle venait de produire chez son amie:
«Marie, lui dit-elle, enseigne-moi ce que je dois faire, j'ai si
grand'peur d'être mauvaise: j'agirai comme tu me le conseilleras.
--Tu l'aimes?
--Oui, murmura-t-elle.
--Pourquoi pleures-tu, alors? J'en suis heureuse, répondit la princesse
Marie, sans pouvoir retenir ses larmes.
--Ce ne sera pas de sitôt, Marie.... Pense donc quel bonheur, je
deviendrai sa femme, et toi tu épouseras Nicolas.
--Natacha, je t'avais priée de ne jamais m'en parler. Ne parlons que de
toi!»
Elles se turent.
«Mais pourquoi va-t-il à Pétersbourg?» demanda tout à coup Natacha, et,
répondant aussitôt elle-même à sa question, elle ajouta: «Cela doit être
ainsi, c'est sans doute mieux... n'est-ce pas, Marie?»
ÉPILOGUE[39] I Le mariage de Natacha, devenue la femme de Besoukhow en
1813, fut le dernier heureux événement pour nos vieux amis les Rostow.
Le comte Ilia Andréïévitch mourut la même année, et, comme il arrive
toujours, avec lui s'effondra sa famille, telle que nous l'avons connue.
L'incendie de Moscou, la mort du prince André, la douleur de Natacha, la
fin prématurée de Pétia, le désespoir de la comtesse, tous ces coups
successifs finirent par accabler le pauvre comte.
Il semblait ne pas avoir la force de comprendre l'étendue de tous ses
malheurs, et, inclinant sa vieille tête sous la main de la Providence,
il eut l'air d'attendre et d'appeler son dernier moment. Tantôt effaré,
éperdu, tantôt en proie à une excitation fébrile, il passait sans
transition d'un extrême à l'autre.
Quand vint la noce de sa fille, il ne s'occupa que du côté matériel des
arrangements: il commandait les dîners, les soupers, et faisait son
possible pour paraître gai: mais sa gaieté n'était plus communicative
comme auparavant. Elle faisait naître au contraire un sentiment de
compassion chez ceux qui le connaissaient et l'aimaient. Les nouveaux
mariés une fois partis, il s'affaissa, se plaignit d'un invincible
ennui, tomba malade, et se coucha pour ne plus se relever; malgré les
assurances trompeuses des médecins, il avait compris que son heure
était arrivée. La comtesse passa quinze jours au chevet du malade sans
se déshabiller: chaque fois qu'elle lui présentait une potion, il
sanglotait doucement et lui baisait la main en silence.
Le jour même de sa mort, il leur demanda pardon, à elle de vive voix et
mentalement à son fils, d'avoir si mal géré leur fortune. Sa fin fut
tranquille, et le lendemain ses amis vinrent en foule rendre leurs
derniers devoirs au défunt. Mainte et mainte fois ils avaient dansé et
dîné chez lui en se moquant de ses manies, et maintenant tous répétaient
à l'envi, comme pour leur justification, avec un sincère sentiment de
remords et d'attendrissement: «C'était tout de même un bien excellent
homme.... On n'en trouve plus de pareils... et d'ailleurs qui n'a pas
ses faiblesses?» Lorsque le vieux comte mourut, ses affaires étaient
tellement embrouillées, qu'il n'y avait plus aucun moyen de les remettre
à flot. Nicolas reçut cette nouvelle à Paris, où il se trouvait avec les
armées russes. Demandant aussitôt sa mise à la retraite, il partit en
congé, sans même attendre que sa demande lui fût accordée. Leur
situation financière fut mise au net un mois après la mort du comte, et
chacun fut étonné de l'énormité du chiffre des dettes de toutes sortes,
dont on ignorait même l'existence: le passif dévorait l'actif. Amis et
parents conseillèrent à Nicolas de refuser la succession, mais, voyant
dans cette façon d'agir un blâme pour la mémoire sacrée de son père, il
ne voulut pas en entendre parler, et accepta purement et simplement la
succession avec la charge de payer les dettes. Les créanciers, que la
large et expansive bonté du vieux comte avait tenus longtemps
silencieux, commencèrent à faire valoir leurs droits. Mitenka et
plusieurs autres, qui avaient reçu des billets à ordre, se montrèrent
les plus exigeants, et ne donnaient à Nicolas ni repos ni trêve. Ceux
qui avaient patienté du vivant du comte étaient maintenant sans pitié
pour le jeune héritier qui avait accepté de plein gré ces onéreux
engagements. Aucune des combinaisons projetées par Nicolas ne lui
réussit: les terres furent vendues à l'encan à vil prix, et il resta
encore à payer la moitié des dettes. Nicolas emprunta à son beau-frère
trente mille roubles pour acquitter celles qu'il regardait comme dettes
d'honneur, et se vit obligé, pour éviter la prison dont le menaçaient
les autres créanciers, de chercher un emploi. Retourner à l'armée, où, à
la première vacance, il serait nommé, à coup sûr, chef de régiment,
était impossible, car sa mère se cramponnait à lui comme au dernier
sourire de la vie. Aussi, malgré le peu de plaisir qu'il éprouvait à
rester à Moscou dans le même milieu, malgré l'antipathie que lui
inspiraient les fonctions civiles, il finit par y obtenir une place dans
l'administration, dit adieu à l'uniforme qu'il aimait tant, et
s'établit, avec sa mère et Sonia, dans un modeste logement. Natacha et
Pierre, qui habitaient Pétersbourg, ne se doutaient pas des difficultés
de sa situation, qu'il leur cachait du reste avec le plus grand soin, et
ignoraient que ses 1 200 roubles d'appointements devaient suffire à leur
entretien de façon que sa mère ne pût deviner leur pauvreté. La comtesse
ne pouvait admettre l'existence en dehors des conditions de luxe
auxquelles elle était habituée depuis son enfance, et exigeait à tout
instant qu'on satisfît ses moindres désirs, sans soupçonner la gêne
qu'ils causaient à son fils. C'était tantôt une voiture dont elle avait
besoin pour envoyer chercher une amie, tantôt un mets recherché pour
elle, du vin fin pour son fils, ou de l'argent pour des cadeaux à
Natacha, à Sonia et à Nicolas lui-même. Sonia menait le ménage, soignait
sa tante, lui faisait la lecture, supportait ses caprices, sa secrète
inimitié, et aidait Nicolas à lui dissimuler leurs embarras financiers.
Il sentait que sa reconnaissance pour elle était une dette dont il ne
pourrait jamais s'acquitter; mais, tout en admirant sa patience et son
dévouement sans bornes, il évitait toute intimité. Il lui en voulait de
n'avoir rien à lui reprocher, et de ce que, réunissant toutes les
perfections, il lui manquait ce je ne sais quoi qui l'aurait
infailliblement forcé à lui donner son coeur; et plus il l'appréciait,
moins il se sentait capable de l'aimer. Il avait accepté avec
empressement la parole qu'elle lui avait rendue, et se tenait
maintenant à distance, comme pour bien lui faire sentir que le passé ne
pouvait plus revenir. Ses embarras d'argent augmentèrent. Non seulement
il lui était impossible de rien mettre de côté sur ses appointements,
mais, pour obéir, aux exigences de sa mère, il se vit bientôt contraint
de contracter de petites dettes. Comment sortirait-il de cette impasse?
Il l'ignorait, car la pensée d'épouser une, riche héritière, comme le
lui proposaient de vieilles amies de la famille, lui inspirait une
répulsion invincible. Dans le fond de son âme, il éprouvait une
satisfaction sombre et amère à supporter sans murmurer ce poids
accablant. Il évitait toute distraction au dehors, et ne pouvait
s'astreindre, dans son intérieur, à d'autre occupation qu'à celle
d'aider sa mère à étaler des «patiences» sur la table et à se promener
dans sa chambre, en fumant sa pipe en silence. En agissant ainsi, il
semblait vouloir préserver de toute atteinte extérieure cette sombre
disposition d'esprit, qui seule le rendait capable d'endurer une
pareille vie de privations.