Au commencement de l'hiver, la princesse Marie arriva à Moscou: les
bruits de ville la mirent au courant de la triste position des Rostow.
Le fils, disait-on, se sacrifiait à sa mère. «Je m'y attendais!» se dit
la princesse Marie, en voyant dans le dévouement de Nicolas une nouvelle
et douce sanction de son amour. Ses rapports intimes, presque de
parenté, avec la famille Rostow, lui imposaient le devoir d'aller rendre
visite à la comtesse, mais le souvenir du séjour de Nicolas à Voronège
lui rendait cette visite pénible. Elle laissa passer quelques semaines
avant de la faire. Nicolas fut le premier à la recevoir, car on ne
pouvait entrer chez sa mère qu'en traversant sa chambre. À sa vue, le
visage de ce dernier exprima, au lieu de la joie qu'elle s'attendait à y
lire, une froideur sèche et hautaine. Il s'informa de sa santé, la
conduisit près de la comtesse, et les quitta au bout de quelques
secondes. La visite terminée, il la reconduisit avec une réserve marquée
jusqu'à l'antichambre, et répondit à peine à ses questions sur la santé
de sa mère. «Que vous importe? semblait dire son regard, laissez-moi en
paix.»
«Je ne puis souffrir ces dames et leurs amabilités, dit-il à Sonia,
lorsque la voiture de la princesse se fut éloignée. Qu'ont-elles besoin
de venir?
--C'est mal à vous de parler ainsi, Nicolas, répondit Sonia en cachant
avec peine sa joie. Elle est si bonne, et maman l'aime tant!» Nicolas
garda le silence et aurait voulu oublier cette visite, mais la comtesse
y revenait à tout propos; ne tarissant pas en éloges sur le compte de la
princesse Marie, elle insistait pour que son fils lui rendît sa
politesse, et exprimait le désir de la voir plus souvent. On sentait que
le silence de Nicolas à ce sujet l'irritait.
--Il faut que tu y ailles, c'est une charmante fille.... Tu y verras au
moins quelqu'un, car tu dois mourir d'ennui avec nous autres.
--Je n'y tiens pas, maman.
--Je ne te comprends pas, mon ami: tantôt tu veux voir du monde, tantôt
tu t'y refuses.
--Mais je n'ai jamais dit que je m'ennuyais, repartit Nicolas.
--Comment! N'as-tu pas dit tout à l'heure que tu ne voulais pas la voir?
C'est une fille de beaucoup de mérite, tu as toujours eu de la sympathie
pour elle, et aujourd'hui, par je ne sais quelle raison... on me cache
toujours tout.
--Mais pas le moins du monde, maman.
--Je t'aurais compris si je te demandais de faire une démarche
désagréable, mais je ne te demande que de rendre une visite que la
politesse exige.... Je ne m'en mêlerai plus, puisque tu as des secrets
pour moi.
--J'irai si vous le voulez.
--Cela m'est parfaitement égal, c'est pour toi seul que je le désire.»
Nicolas soupirait, mordait sa moustache, étalait les cartes et
s'efforçait de distraire l'attention de sa mère, mais, le lendemain et
les jours suivants, elle revenait sur le même sujet. La froide réception
de Nicolas avait froissé la princesse Marie dans son amour-propre, et
elle se disait: «J'avais raison de ne pas vouloir faire cette visite....
Au fond, je n'en attendais pas autre chose.... Après tout, je suis allée
voir la pauvre vieille, qui avait toujours été excellente pour moi.»
Mais ces réflexions ne parvenaient pas à calmer le regret qu'elle
éprouvait en songeant à l'accueil que lui avait fait Nicolas. Malgré sa
ferme résolution de ne plus retourner chez les Rostow, et d'oublier ce
qui s'était passé, elle se sentait involontairement dans une fausse
position, et lorsqu'elle cherchait à s'en rendre compte, elle était
forcée de s'avouer à elle-même que ses rapports avec Nicolas y étaient
pour beaucoup. Son ton sec et poli n'était pas la véritable expression
de ses sentiments: il devait cacher un sous-entendu qu'elle aurait voulu
à tout prix éclaircir pour retrouver sa tranquillité. On était en plein
hiver, lorsqu'un jour qu'elle assistait à une leçon de son neveu, on
vint lui annoncer Rostow. Bien décidée à ne pas trahir son secret et à
ne pas laisser apercevoir son embarras, elle pria Mlle Bourrienne de
l'accompagner au salon. Au premier regard qu'elle jeta sur Nicolas, elle
comprit qu'il était simplement venu remplir un devoir de politesse, et
elle se promit de ne pas sortir de la réserve la plus absolue. Aussi, au
bout des dix minutes exigées par les convenances, et consacrées aux
questions banales sur la santé de la comtesse et sur les dernières
nouvelles du jour, Nicolas se leva, et s'apprêta à prendre congé. Grâce
à Mlle Bourrienne, la princesse Marie avait jusque-là très bien soutenu
la conversation, mais, à ce moment, fatiguée de parler de ce qui
l'intéressait si peu, et revenant par un rapide enchaînement d'idées à
son isolement et au peu de joies qu'elle avait en ce monde, elle se
laissa involontairement aller à une silencieuse rêverie, les yeux fixés
devant elle, sans remarquer le mouvement que venait de faire Nicolas.
Celui-ci eut tout d'abord l'air de ne pas s'en apercevoir et échangea
quelques mots avec Mlle Bourrienne, mais, la princesse continuant à
rester immobile et rêveuse, il fut forcé de la regarder et ne put se
méprendre sur la douleur qu'exprimaient ses traits délicats.
Il lui sembla entrevoir confusément qu'il en était la cause, et ne sut
comment s'y prendre pour lui témoigner un peu d'intérêt.
«Adieu, princesse,» lui dit-il.
Elle sembla se réveiller et soupira en rougissant.
«Pardon, murmura-t-elle, vous partez déjà? Eh bien, adieu!
--Et le coussin que vous avez fait pour la comtesse? Je vais vous
l'apporter,» dit Mlle Bourrienne en sortant de la chambre.
Un silence embarrassant s'établit entre eux deux.
«Oui, dit enfin Nicolas avec un sourire de tristesse, ne croirait-on
pas, princesse, que notre première rencontre à Bogoutcharovo a eu lieu
hier, et cependant que d'événements se sont passés depuis!... Nous nous
imaginions être bien malheureux alors; eh bien! je donnerais beaucoup
pour en revenir là, mais ce qui est passé ne revient plus.»
La princesse Marie avait fixé sur lui son doux et profond regard en
cherchant à pénétrer le sens caché de ces paroles.
«C'est vrai, dit-elle, vous n'avez pourtant rien à regretter dans le
passé, et si je comprends votre vie actuelle, elle vous laissera aussi
un bon souvenir de dévouement et d'abnégation...
--Je ne saurais accepter vos louanges, dit-il vivement, car je m'adresse
constamment des reproches, et.... Pardon, ce sujet ne peut vous
intéresser,» continua-t-il en redevenant, à ces mots, froid et calme
comme à son entrée.
Mais la princesse Marie ne voyait plus en lui que l'homme qu'elle avait
connu et aimé, et c'est avec cet homme qu'elle renoua la conversation.
«J'avais pensé que vous me permettriez de vous exprimer..., dit-elle
avec hésitation: mes relations avec vous et les vôtres étaient devenues
telles, qu'il me semblait qu'un témoignage de sympathie de ma part ne
pouvait vous offenser: il paraît que je me suis trompée, ajouta-t-elle
d'une voix tremblante.... Je ne sais pourquoi vous étiez tout autre
auparavant, et je...
--Ah! il y a mille raisons à cela, répondit Nicolas en appuyant sur ce
dernier mot. Merci, princesse, ajouta-t-il tout bas, croyez-moi, c'est
parfois bien lourd à porter!
--C'est donc cela, c'est donc cela, se dit en tressaillant de joie la
princesse Marie. Ce n'est donc pas seulement cet honnête et loyal
regard, cet extérieur charmant que j'ai aimé en lui, j'avais deviné
toute la noblesse de son âme.... C'est donc parce qu'il est pauvre et
que je suis riche.... C'est donc cela... car autrement...»
Alors, se souvenant de la tendre sympathie qu'elle lui avait laissé
entrevoir, et examinant sa bonne et mélancolique figure, elle comprit à
n'en plus douter la raison de son apparente froideur.
«Pourquoi donc, comte, pourquoi? s'écria-t-elle tout à coup en se
rapprochant de lui involontairement; pourquoi? vous devez me le dire.»
Il garda le silence.
«Je ne sais pas, comte, je ne connais pas vos raisons, mais je sais que,
moi aussi, je souffre et je vous l'avoue... pourquoi me priver alors de
votre bonne amitié?»
Et des pleurs brillèrent dans ses yeux.
«J'ai si peu de bonheur dans la vie que toute perte m'est sensible....
Pardonnez-moi, adieu!»
Elle fondit en larmes et fit quelques pas pour sortir.
«Princesse! Au nom du ciel, un instant!» Il l'arrêta. Elle se retourna,
leurs regards se rencontrèrent en silence, la glace était rompue, et ce
qui leur semblait tout à l'heure encore impossible devint pour eux une
réalité prochaine et inévitable.