Rien de semblable à ce qu'il éprouvait lorsqu'il était fiancé avec
Hélène ne se passait aujourd'hui en lui. Il se reprochait alors avec
honte les: «Je vous aime» qu'il lui adressait; maintenant, au
contraire, c'était avec une jouissance infinie et sans mélange qu'il se
retraçait les moindres détails de leur entrevue et qu'il s'en répétait
les dernières paroles. Il ne se demandait plus s'il faisait bien ou mal,
car l'ombre même d'un doute n'était plus possible. Il ne redoutait
qu'une chose: d'avoir été le jouet d'une illusion.... Et puis,
n'était-il pas trop présomptueux, n'était-il pas trop sûr de son fait?
La princesse Marie ne s'était-elle pas trompée? Natacha ne lui
répondrait-elle pas en souriant: «C'est bien étrange.... Comment ne
comprend-il pas qu'il n'est qu'un homme comme tous les autres, tandis
que moi je suis si au-dessus de lui?»
La folie du bonheur, qu'il se croyait incapable de ressentir désormais,
s'empara de lui complètement. Sa vie, le monde entier, se résumaient
pour lui dans son amour pour elle et dans l'espoir de s'en faire aimer.
Il croyait deviner sur tous les visages une sympathie, que d'autres
intérêts empêchaient seuls de se manifester. Il étonnait souvent ceux
qui le rencontraient par son regard et son sourire rayonnants de
bonheur. Il plaignait ceux qui ne pouvaient le comprendre et éprouvait
parfois le besoin de leur expliquer qu'ils perdaient leur temps à de
banales futilités. Lorsqu'on lui offrait de prendre du service,
lorsqu'on discutait devant lui les questions politiques du moment, en
leur attribuant une influence possible sur le bonheur du genre humain,
il écoutait avec compassion, et étonnait ses auditeurs par l'étrangeté
de ses remarques. Malgré tout, le rayonnement de son âme, en projetant
sa clarté sur tous ceux qu'il trouvait sur son chemin, lui faisait
instantanément découvrir ce qu'il y avait de bon et de bien dans chacun
d'eux. En examinant les papiers laissés par sa femme, aucun autre
sentiment que celui d'une profonde pitié ne s'éleva dans son coeur, de
même que le prince Basile, très fier d'une nouvelle nomination et d'une
nouvelle croix, n'était plus, à ses yeux, qu'un pauvre vieillard qu'il
plaignait sincèrement. Néanmoins, les jugements qu'il porta sur les
hommes et sur les événements, pendant cette période de sa vie, restèrent
toujours pour lui incontestablement vrais, et ils l'aidèrent souvent
dans la suite à résoudre ses incertitudes: «J'étais peut-être ridicule
et étrange à cette époque, se disait-il alors, mais pas aussi fou que
j'en avais l'air. Mon intelligence était plus ouverte et plus
pénétrante; je comprenais alors ce qui valait la peine d'être compris
dans la vie, parce que... parce que j'étais heureux!»