Après avoir endossé l'uniforme français, et s'être coiffés du shako,
Pétia et Dologhow se rendirent à cheval jusqu'à la clairière d'où
Denissow avait examiné le camp; arrivés là, ils descendirent dans le
ravin, où Dologhow ordonna aux cosaques qui les accompagnaient de les
attendre sans bouger, et s'élança ensuite avec Pétia sur la route qui
conduisait au pont. La nuit était des plus sombres.
«Ils ne m'attraperont pas vivant, je vous jure, et s'ils m'attrapent,
j'ai un pistolet, murmura Pétia.
--Tais-toi, ne parle pas russe,» répliqua vivement Dologhow.
Au même moment, un «qui vive?» nettement accentué, suivi du bruit sec
d'un fusil qu'on armait, se fit entendre à quelques pas.
«Lanciers au 6ème!» s'écria Dologhow, sans rien changer à l'allure de
son cheval.
La noire silhouette de la sentinelle apparaissait au milieu du pont.
«Le mot d'ordre?» Dologhow retint son cheval et avança au pas.
«Dites donc, le colonel Gérard est-il ici?
--Le mot d'ordre? répéta la sentinelle sans répondre, et en lui barrant
le chemin.
--Quand un officier fait sa ronde, on ne lui demande pas le mot
d'ordre.... J'ai besoin de savoir si le colonel est ici...
entendez-vous, imbécile!» Et, poussant de côté la sentinelle avec le
poitrail de son cheval, il continua sa route.
Apercevant une ombre noire un peu en avant de lui, il alla droit à elle:
c'était un soldat portant un sac sur ses épaules, et il lui répéta sa
question. Le soldat s'approcha sans défiance, caressa de la main le cou
du cheval, et répondit naïvement que le commandant et les officiers
étaient plus haut dans une ferme, ainsi qu'il appelait la maison du
propriétaire.
Le bivouac était établi des deux côtés de la route que longeait
Dologhow; sans faire la moindre attention aux cris et aux rires des
soldats, il arriva devant la grande porte cochère, entra dans la cour,
descendit de cheval, et s'approcha d'un grand feu qui flambait au beau
milieu, et autour duquel étaient assis quelques hommes causant à haute
voix. Dans une petite marmite placée sur le feu mijotait un morceau de
viande qu'un soldat, en bonnet de police et en capote gros-bleu,
tournait avec la baguette de son fusil.
«Oh! c'est un dur à cuire, disait un des officiers assis dans l'ombre,
de l'autre côté.
--Il les fera marcher, les lapins! répondit un autre en riant, mais tous
deux se turent, en plongeant les yeux dans l'obscurité, au bruit des pas
de Dologhow et de Pétia, qui s'approchaient de leur groupe.
--Bonjour, messieurs,» dit Dologhow à haute voix.
Des ombres s'agitèrent autour du foyer: un officier de haute taille en
fit le tour et s'approcha des nouveaux venus.
«C'est vous, Clément? D'où diable...?» Mais il n'acheva pas.
Reconnaissant son erreur, il fronça légèrement les sourcils, salua
Dologhow comme on salue un inconnu, et lui demanda ce qui l'amenait.
Celui-ci lui expliqua que son compagnon et lui rejoignaient leur
régiment, et le pria de lui dire s'il ne savait pas où se trouvait le
6ème lanciers. Il l'ignorait complètement, et il sembla à Pétia que les
officiers les examinaient d'un air défiant. Le silence dura quelques
secondes.
«Si vous comptez sur la soupe du soir, vous venez trop tard,» dit d'un
ton gouailleur une voix derrière le brasier.
Dologhow répliqua qu'ils avaient mangé et qu'ils allaient continuer leur
chemin. Jetant la bride de son cheval au soldat qui surveillait la
marmite, il s'assit sur ses talons à côté de l'officier qui lui avait
parlé. Ce dernier ne le quittait pas des yeux et lui demanda nouveau
quel était son régiment. Dologhow fit semblant de ne pas l'entendre,
préoccupé en apparence d'allumer sa pipe, de questionner à son tour les
officiers sur le plus ou moins de sécurité des routes, et de s'informer
auprès d'eux s'il ne risquait pas de rencontrer des cosaques.
«Ces brigands sont partout,» répondit l'un d'eux; à quoi Dologhow
répliqua que les cosaques n'étaient à redouter que pour des traînards
isolés comme lui et son compagnon, mais qu'assurément ils n'oseraient
pas attaquer des détachements considérables.
Personne ne releva l'observation. «Quand donc partira-t-il?» se disait
Pétia, qui était resté debout. Mais Dologhow reprit de plus belle sa
conversation, et leur demanda hardiment combien ils avaient d'hommes
par bataillon, combien de bataillons et combien de prisonniers.
«L'ennuyeuse affaire que de traîner ces cadavres après soi.... Mieux
vaudrait fusiller toute cette canaille!» ajouta-t-il en éclatant de
rire, et ce rire étrange fit craindre à Pétia que les Français ne
s'aperçussent de la ruse.
Le rire de Dologhow ne trouva pas d'écho, et un des officiers français,
invisible dans l'ombre où il était étendu, couvert de son manteau,
s'approcha et glissa quelques mots à l'oreille de son voisin. Dologhow
se leva au même moment et demanda ses chevaux. «Nous les donnera-t-on,
oui ou non?» pensa Pétia en se rapprochant involontairement de son
compagnon. On amena les chevaux.
«Bonsoir, messieurs,» dit Dologhow. Pétia essaya d'en dire autant, mais
il ne put prononcer un mot. Les officiers continuaient à chuchoter.
Dologhow fut longtemps à se mettre en selle, car le cheval ne se tenait
pas tranquille. Enfin il partit au pas, franchit la porte cochère, suivi
de Pétia, qui aurait bien voulu se retourner pour voir si on les
poursuivait, mais qui n'osait pas.
Au lieu de reprendre le même chemin, ils traversèrent le village, où ils
s'arrêtèrent un instant et prêtèrent l'oreille.
«Entends-tu?» dit Dologhow, et Pétia reconnut la voix des prisonniers
russes, groupés autour d'un feu.
De là ils descendirent vers le pont, croisèrent la sentinelle, qui les
laissa passer sans mot dire, et s'engagèrent dans le ravin, où les
attendaient les cosaques.
«Eh bien, adieu! Tu diras à Denissow que c'est pour la pointe du jour,
au premier coup de fusil,» dit Dologhow en s'éloignant, mais Pétia le
saisit par la main en lui disant:
«Oh! quel héros vous faites! Comme c'était beau! Comme je vous aime!
--C'est bien, c'est bien!» répliqua Dologhow; mais, Pétia continuant à
ne pas le lâcher, il devina que le jeune garçon se penchait vers lui
pour l'embrasser; il se laissa faire en riant, tourna bride et disparut
dans la nuit.