IX

En revenant à la maison du garde, Pétia trouva Denissow qui l'attendait

dans la première pièce avec une vive inquiétude, et se reprochait de

l'avoir laissé aller.

«Dieu merci, s'écria-t-il, Dieu merci!... Mais que le diable t'emporte!

s'écria-t-il en interrompant le récit exalté de Pétia. Grâce à toi, je

n'ai pas dormi; va-t'en te coucher, nous aurons encore le temps de faire

un somme.

--Je n'ai pas envie de dormir, répondit Pétia; je me connais: si je

m'endors, je ne pourrai plus me réveiller, et puis, je n'ai pas

l'habitude de dormir avant la bataille.»

Il resta donc quelque temps dans la cabane à repasser les détails de sa

course aventureuse et à rêver au lendemain, et, quand il vit Denissow

endormi, il sortit pour prendre l'air.

Il faisait nuit au dehors: quelques rares gouttes de pluie tombaient

encore: on entrevoyait çà et là les silhouettes des tentes des cosaques

et de leurs chevaux attachés au piquet; un peu plus loin se dessinait

indistinctement le contour de deux fourgons attelés, et tout au fond du

ravin un feu s'éteignait lentement. Parmi les cosaques et les hussards,

plusieurs ne dormaient pas; on distinguait le murmure de leurs voix et

le bruit que faisaient les chevaux en mangeant. Pétia se dirigea vers

les fourgons, près desquels se trouvaient les chevaux sellés. Il

reconnut le sien, un bon petit cheval de Petite-Russie.

«Eh bien, Karabach, mon ami, dit-il en lui passant la main sur les

naseaux et en l'embrassant.... Eh bien, nous ferons de la besogne

demain.

--Eh quoi, bârine, vous ne dormez pas? dit un cosaque qui était assis

près des fourgons.

--Non, Likhatchow; c'est ton nom, n'est-ce pas? Je viens de rentrer:

nous sommes allés faire une visite aux Français.»

Pétia lui raconta en détail non seulement son expédition, mais encore

pourquoi il y avait pris part, et comment, à son avis, il valait mieux

risquer sa vie que de laisser aller les autres à l'aventure.

«Mais dormez donc un peu, lui dit le cosaque.

--Non, je n'en ai pas l'habitude... À propos, vos pierres à fusil

sont-elles en bon état? J'en ai apporté avec moi, si tu en as besoin, tu

peux en prendre.»

Le cosaque sortit sa tête de dessous le fourgon pour examiner Pétia de

plus près.

«Je te le propose parce que je suis habitué à tout faire avec

exactitude, poursuivit celui-ci. Les autres font tout à la diable, ne

préparent rien et le regrettent ensuite; je n'aime pas cela, moi!

--C'est vrai, murmura le cosaque.

--Et puis, je t'en prie, mon ami, repasse-moi un peu mon sabre, il est

émou.... Pétia s'arrêta au moment où il allait dire un mensonge, car le

sabre n'avait jamais été aiguisé. Peux-tu me le repasser?

--Pourquoi pas? On peut.»

Likhatchow se leva, fouilla dans les bâts; et Pétia grimpa sur le

fourgon pour mieux suivre le travail du cosaque. «Est-ce qu'ils

dorment, les camarades? lui demanda-t-il.

--Les uns dorment, les autres non.

--Et le gamin où est-il?

--Vessennï. Il s'est jeté dans un coin à l'entrée de la cabane et s'est

endormi de peur.»

Pétia garda longtemps le silence, en prêtant l'oreille à tous les

bruits; des pas se firent tout à coup entendre, et une ombre se dressa

devant lui.

«Qu'est-ce que tu aiguises donc là, toi? demanda le nouveau venu.

--Mais voilà, j'aiguise un sabre pour le bârine.

--Bonne idée, dit l'homme, qui était un hussard.... Dis donc, n'est-il

pas resté une écuelle ici chez vous?

--Elle est là près de la roue.

--Il va faire bientôt jour,» ajouta le hussard, et, prenant l'écuelle,

il s'éloigna en s'étirant.

Les rêveries de Pétia l'avaient, en attendant, transporté dans un monde

féerique où rien ne rappelait la réalité. Cette grande tache noire,

qu'il voyait à quelques pas, était-elle véritablement la maison du

garde, ou bien n'était-ce pas une caverne conduisant dans les

entrailles de la terre... et cette lueur rougeâtre, l'oeil unique d'un

monstre géant, fixé sur lui?... Était-ce bien aussi un fourgon sur

lequel il était assis, ou plutôt une haute tour, de laquelle, s'il

venait à tomber, il prendrait son vol pendant un jour, un mois

peut-être, sans atteindre le sol. Il regarda le ciel; l'aspect en était

aussi féerique que celui de la terre: les nuages, emportés par le vent,

couraient au-dessus de la cime des arbres, et laissaient à découvert des

myriades d'étoiles dans cet infini sans fond, qui tantôt semblait

s'élever, à perte de vue, au-dessus de sa tête, et tantôt s'abaisser

jusqu'à portée de la main. Il ferma involontairement les yeux, et,

cédant au sommeil, il vacilla de droite et de gauche. La pluie tombait

toujours, les ronflements des soldats endormis se mêlaient aux

hennissements des chevaux et au bruit du sabre sur la pierre. Pétia

entendit tout à coup un admirable orchestre qui jouait un hymne inconnu,

d'une beauté et d'une douceur ineffables. Musicien à l'égal de Natacha,

et bien plus que Nicolas, il n'avait cependant jamais appris une seule

note et n'y avait même jamais songé. Aussi ces mystérieux motifs, en

envahissant soudain son cerveau et son âme, lui parurent-ils pleins de

charme et d'enivrante poésie. La musique devenait de plus en plus

distincte. C'était ce que les spécialistes auraient appelé «une fugue»,

Pétia n'avait pas la moindre idée de ce que c'est qu'une fugue. La

mélodie, reprise tantôt par un violon, tantôt par un cor aux sons

plaintifs et séraphiques se perdait, inachevée, dans le choeur, d'où

elle s'élançait de nouveau pour se fondre dans un merveilleux ensemble,

en un chant grave et solennel, ou triomphant et victorieux.... «Mais je

rêve! se dit Pétia en perdant presque l'équilibre; ce sont sans doute

mes oreilles qui tintent... ou peut-être ne suis-je pas le maître de

cet orchestre invisible?... Oh! reviens, reviens, chante encore!...» Il

referma les yeux, et les sons de l'hymne, qui se rapprochaient et

s'éloignaient tour à tour, vibrèrent de nouveau à ses oreilles....

«Dieu, que c'est beau!» se disait Pétia en essayant de diriger le

céleste orchestre.... «Doucement, plus doucement à présent!...» et les

sons lui obéissaient.... «Et maintenant, plus vite, plus gaiement, avec

ensemble!...» et les sons, grandissant en puissance, semblaient surgir

des profondeurs de l'espace.... «À vous, les voix!» ordonna Pétia, et

des voix d'hommes et de femmes, d'abord presque insaisissables,

s'élevèrent graduellement avec une imposante énergie. À cette marche

triomphale s'unissaient le chant des instruments, le bruit de la goutte

d'eau qui tombait, le grincement du sabre, les hennissements des

chevaux, sans que ce merveilleux et gigantesque ensemble en fût un

moment troublé. Pétia en écoutait, avec un ravissement mêlé de terreur,

les sublimes harmonies, et il ne sut jamais combien de temps elles

durèrent! Il était encore sous le charme, et regrettait de n'avoir

auprès de lui personne à qui faire partager son bonheur, lorsque la voix

de Likhatchow le réveilla brusquement.

«C'est prêt, Votre Noblesse; vous pourrez maintenant fendre avec, au

moins deux Français!»

Pétia secoua sa torpeur. Un jour grisâtre perçait à travers les branches

dénudées, et les chevaux, invisibles jusque-là, émergeaient peu à peu de

la brume. Pétia, sautant à bas du fourgon, tira de sa poche un rouble,

qu'il donna au cosaque, examina son sabre et le glissa dans le fourreau.

Les hommes détachèrent les chevaux et en arrangèrent les sangles.

«Voilà le commandant,» dit Likhatchow à la vue de Denissow, qui appelait

Pétia du seuil de l'isba et donnait ordre de se préparer.

X

Les chevaux furent sellés en un tour de main, et chacun se mit en place.

Denissow donna ses dernières instructions au détachement d'infanterie

qui servait d'avant-garde, et qui disparut bientôt derrière les arbres,

en pataugeant dans la boue, et en s'enfonçant dans le brouillard du

matin. Pétia tenant son cheval par la bride, attendait impatiemment

l'ordre du départ; ses ablutions du matin l'avaient singulièrement

rafraîchi, mais ses yeux brillaient d'un éclat inaccoutumé, pendant que

le frisson de la fièvre l'agitait de plus en plus.

«Eh bien, est-ce prêt?» demanda Denissow.

On lui amena les chevaux, et, après avoir gourmandé son cosaque pour

n'avoir pas assez serré les sangles, il se mit en selle. Pétia posa le

pied sur l'étrier, tandis que son cheval tentait, comme toujours, de lui

attraper la jambe, et, s'élançant sur sa monture, léger comme un oiseau,

il se retourna pour voir s'ébranler la file des hussards.

«Vassili Fédorovitch, dit-il en se rapprochant de Denissow, vous me

confierez un petit commandement, n'est-ce pas?»

Denissow, qui avait presque oublié l'existence de Pétia, le regarda avec

surprise:

«Je ne te demande qu'une chose, lui dit-il sévèrement: c'est de m'obéir

et de ne pas te fourrer là où tu n'as que faire!...» Et pendant toute la

marche il ne lui dit plus un mot.

Lorsqu'ils arrivèrent à la lisière du bois, la plaine commençait déjà à

s'éclairer, et Denissow donna alors un ordre à l'essaoul; ses cosaques

défilèrent un à un devant eux, et il descendit la montagne à leur suite.

Glissant et se retenant sur leurs pieds de derrière, les chevaux avec

leurs cavaliers arrivèrent bientôt dans le ravin. Pétia, dont le frisson

augmentait, avançait de front avec son chef. Le jour blanchissait, et

les vapeurs du brouillard dérobaient seules à la vue les objets

éloignés. Rejoignant ses hommes, Denissow se tourna vers son cosaque,

lui fit un signe de tête et lui dit tout bas:

«Le signal!»

Le cosaque leva la main, un coup de feu retentit, et au même instant les

chevaux partirent au galop, pendant que d'autres coups de feu éclataient

de tous côtés. Pétia fouetta son cheval en lui rendant la main, et

s'élança en avant sans écouter Denissow qui l'appelait. Il lui avait

semblé qu'au moment du signal la lumière avait paru et qu'il faisait

jour comme en plein midi. Il atteignit le pont que les cosaques avaient

dépassé, bouscula un traînard, et continua son galop effréné. Devant

lui, des hommes, des Français, sans doute, traversaient la route de

droite à gauche; l'un d'eux glissa et tomba sous les pieds de son

cheval. Plus loin, un groupe de cosaques s'était arrêté devant une isba,

et un cri effroyable de détresse s'en échappa. Pétia s'approcha, et ses

yeux tombèrent sur la figure pâle d'un Français effaré qui serrait

convulsivement le bois de la lance dirigée contre lui.

«Hourra! mes enfants!» s'écria Pétia, et, talonnant son cheval couvert

d'écume, il enfila la rue du village.

Des coups de feu s'échangeaient à quelques pas de là. Des cosaques, des

hussards, des prisonniers russes déguenillés, couraient en tous sens, en

criant à tue-tête. Un jeune Français, la tête découverte, se défendait à

la baïonnette contre les hussards: lorsque Pétia arriva, il était déjà

à terre. J'ai encore été en retard,» se dit-il en se dirigeant du côté

où la fusillade était plus vive; on se battait dans la cour où Dologhow

et lui étaient entrés la veille; les Français, retranchés derrière la

haie et dans le fouillis de buissons du jardin, tiraient sur les

cosaques massés autour de la porte cochère. Il aperçut, à travers la

fumée de la poudre, la figure pâle de Dologhow, qui criait à ses hommes:

«Prenez-les à revers et que l'infanterie ne bouge pas!

--Ne pas bouger?... Hourra!» s'écria Pétia, et, sans s'arrêter une

seconde, il s'élança au plus épais de la mêlée.

Une décharge fendit l'air, les balles sifflèrent, les cosaques et

Dologhow entrèrent à sa suite dans la cour de la maison; au milieu des

nuages de fumée, on voyait des Français jeter là leurs armes, ou se

précipiter à la rencontre des cosaques, tandis que d'autres

dégringolaient de la montagne vers l'étang. Pétia continuait à galoper

dans la cour de la maison, mais, au lieu de tenir la bride en main, il

gesticulait d'une façon étrange des deux bras à la fois, et se penchait

de plus en plus d'un côté de sa selle. Son cheval, venant à se heurter

contre les tisons d'un foyer à demi éteint, s'arrêta court, et Pétia

tomba lourdement à terre. Ses pieds et ses mains s'agitèrent un moment,

tandis que sa tête restait immobile: une balle lui avait traversé le

cerveau. Un officier français sortit de la maison avec un mouchoir blanc

au bout de son épée, et déclara à Dologhow qu'ils se rendaient.

Celui-ci, descendant alors de cheval, s'approcha de Pétia, qui gisait

sur le sol, les bras étendus.

«Fini!» dit-il les sourcils froncés, et il alla à la rencontre de

Denissow.

«Tué!» s'écria ce dernier en devinant de loin, à cet abandonnement du

corps qu'il connaissait si bien, que Pétia était mort.

«Fini!» répéta Dologhow, comme s'il éprouvait un plaisir particulier à

prononcer ce mot, et il rejoignit les prisonniers qu'entouraient les

cosaques.

«Nous le laisserons là,» cria-t-il à Denissow, qui ne lui répondit rien.

De ses mains tremblantes, celui-ci avait relevé la figure, maculée de

boue et de sang, du pauvre Pétia.... «Je suis habitué à manger des

douceurs, c'est du raisin sec excellent, prenez-le tout».... Ces paroles

lui revinrent involontairement à la mémoire, et les cosaques se

regardèrent stupéfaits, en entendant des sons rauques, pareils au

jappement d'un chien, qui sortaient de la poitrine oppressée de

Denissow. Se retournant tout à coup, il se cramponna convulsivement à la

palissade.

Parmi les prisonniers russes qui venaient d'être délivrés, se trouvait

Pierre Besoukhow.

La guerre et la paix, Tome III · 第 93 / 127 题