VII

Le petit tambour, après avoir reçu sa portion de mouton, fut revêtu d'un

caftan russe, pour ne pas être renvoyé avec les prisonniers, et

l'attention de Pétia fut détournée de lui par l'arrivée de Dologhow. Il

avait beaucoup entendu parler de la bravoure et de la cruauté de ce

dernier à l'égard des Français aussi avait-il constamment les yeux

braqués sur lui, depuis qu'il était entré dans la chambre. L'extérieur

de Dologhow frappa Pétia par son irréprochable correction. Tandis que

Denissow portait le «tchèkmène»[36], toute sa barbe et sur la poitrine

l'image de saint Nicolas le Thaumaturge, en faisant ressortir ainsi, par

toute sa façon d'être, le rôle exceptionnel qu'il remplissait en ce

moment, Dologhow, qui jadis se singularisait à Moscou par son costume

persan, s'était donné aujourd'hui l'apparence de l'officier de la garde

le mieux tenu. Le menton rasé de frais, vêtu de la capote ouatée de la

garde, le Saint-Georges passé à la boutonnière et la casquette

d'ordonnance posée droit sur la tête, il jeta dans un coin sa bourka

mouillée, et, s'approchant de Denissow, sans saluer personne, aborda le

sujet qui l'amenait. Ce dernier lui fit part de ses projets, de la

rivalité des grands détachements, de l'envoi de Pétia, de sa réponse aux

deux généraux et de tout ce qu'il savait sur le convoi français.

«C'est bien, mais il faudrait savoir quelles sont les troupes, et

combien il y a d'hommes, dit Dologhow.... Il faudrait y aller voir; dans

l'ignorance de leur nombre, on ne peut pas se lancer en aveugle, j'aime

l'exactitude!... Quelqu'un de ces messieurs ne voudrait-il pas

m'accompagner jusque dans leur camp? Je puis même, au besoin, lui prêter

un uniforme.

--Moi! moi! j'irai avec vous, s'écria Pétia.

--C'est complètement inutile, répliqua Denissow.... Je ne le lui

permettrai pas, ajouta-t-il en se tournant vers Dologhow.

--Et pourquoi cela? s'écria Pétia.... Pourquoi ne puis-je

l'accompagner?

--Pourquoi pas? demanda distraitement Dologhow, qui regardait le petit

tambour.... L'as-tu depuis longtemps, ce moutard?

--Depuis aujourd'hui, mais il ne sait rien... aussi je le garde.

--Et les autres, qu'en fais-tu? demanda Dologhow.

--Comment, ce que j'en fais? Mais je les renvoie contre quittance, dit

Denissow en rougissant... et je puis dire, ajouta-t-il hardiment, que je

n'en ai pas un sur la conscience.... On dirait vraiment que c'est

difficile de renvoyer 30 ou 300 prisonniers, sous bonne escorte, dans la

ville la plus prochaine?... Cela ne vaut-il pas mieux, franchement, que

de souiller son honneur de soldat?

--Ces mièvreries seraient de mise dans la bouche de ce jeune comte de

seize ans, dit Dologhow avec un froid sourire.... Quant à toi, elles ne

sont plus de ton âge.

--Mais, reprit Pétia timidement, je n'ai rien dit: je tiens seulement à

aller avec vous.

--Oui, je le répète, mon cher, ces mièvreries ne sont plus notre fait,

poursuivit Dologhow, qui trouvait du plaisir à provoquer l'irritation de

Denissow. Voyons, pourquoi l'as-tu gardé, celui-là? Parce qu'il te fait

de la peine? Nous savons bien ce que valent ces quittances. Tu envoies

cent hommes, et il en arrive trente: ils meurent de faim en route, ou on

les assomme; il vaut donc mieux n'en pas envoyer du tout!»

L'essaoul, clignant ses yeux clairs, approuvait de la tête.

«Comme je ne prendrai pas cela sur mon âme, je me dispenserai d'en

discuter l'opportunité. Tu dis qu'ils mourront en route? Eh bien, ce ne

sera pas moi du moins qui les aurai tués!» Dologhow se mit à rire.

«Tu crois donc qu'ils n'ont pas reçu vingt fois l'ordre de nous

empoigner, et s'ils nous empoignent, tu crois, avec tous tes beaux

sentiments chevaleresques, que nous échapperons aux branches des

trembles?... Mais il est temps d'agir, reprit-il après un moment de

silence: qu'on dise à mon cosaque d'apporter mon bagage: j'y ai deux

uniformes français.... Eh bien, venez-vous avec moi? demanda-t-il à

Pétia.

--Oui, oui, c'est dit!» répondit celui-ci rougissant jusqu'au blanc des

yeux, et en regardant Denissow, dont la discussion avec Dologhow avait

éveillé en lui toutes sortes d'idées qui ne lui permettaient pas de se

rendre bien compte de ce qu'il avait entendu. «Mais, se disait-il, si

les grands pensent ainsi, c'est que ce doit être bien.... Il ne faut pas

surtout que Denissow s'imagine que je lui obéirai et qu'il peut disposer

de moi...» Aussi, malgré les supplications de ce dernier, Pétia lui

répondit qu'il savait ce qu'il avait à faire et qu'il ne craignait pas

le danger.

«Vous comprenez bien vous-même, lui dit-il, qu'il est impossible de ne

pas être fixé sur le nombre d'hommes qui accompagnent le convoi, lorsque

la vie des nôtres en dépend... et puis j'en ai très grande envie,

voyez-vous.... Ne me retenez pas, ce serait encore pis.»

La guerre et la paix, Tome III · 第 91 / 127 题