CHAPITRE II

I

L'intelligence humaine ne saurait comprendre _a priori_ la perpétuité

absolue dans le mouvement des corps: elle n'en conçoit les lois que

lorsqu'elle peut en décomposer les unités et les étudier séparément,

mais en même temps ce partage arbitraire en unités précises est la cause

de la plupart de nos erreurs.

Qui ne connaît le sophisme des anciens qui consistait à dire qu'Achille

ne saurait atteindre la tortue qu'il voit marcher devant lui, quoique sa

marche soit dix fois plus rapide que celle de l'animal, car, chaque fois

qu'Achille aura franchi la distance qui l'en sépare, celui-ci aura

repris de l'avance en parcourant la dixième partie de cette même

distance, et, lorsque Achille franchira la dixième, la tortue en

franchira la centième, et ainsi de suite à l'infini. Pour les anciens,

c'était là un problème insoluble. Le non-sens de cette proposition

provient de ce qu'on a admis des unités de mouvement avec arrêt, tandis

que le mouvement d'Achille et de la tortue est continu.

En prenant pour base les unités les plus infimes d'un mouvement

quelconque, nous approchons de la solution sans jamais y atteindre; ce

n'est qu'en admettant les infinitésimaux et leur progression ascendante

jusqu'à un dixième, et en faisant la somme de cette progression

géométrique, que nous obtenons la solution désirée. La nouvelle science

de l'emploi des infiniment petits résout actuellement des questions qui

paraissaient jadis insolubles. En admettant les infinitésimaux, elle

rétablit en effet la condition première du mouvement (sa perpétuité

absolue), et corrige par là la faute inévitable que l'intelligence

humaine est entraînée à commettre en considérant les unités

individuelles du mouvement, au lieu du mouvement lui-même.

Dans la recherche des lois de l'histoire il faudrait suivre le même

système. La marche de l'humanité, tout en étant la conséquence d'une

multitude innombrable de volontés individuelles, ne subit jamais

d'interruption. L'étude de ces lois est le but de l'histoire, et pour

s'expliquer celles qui régissent la somme des volontés de ce mouvement

perpétuel, l'esprit humain admet des unités indépendantes et séparées.

Le premier procédé de l'histoire consiste, après avoir pris au hasard

une série d'événements qui se suivent, à les examiner en dehors des

autres, tandis qu'il ne saurait y avoir là ni commencement ni fin,

puisque toujours un fait découle forcément du précédent. En second lieu,

elle étudie les actions d'un seul homme, d'un roi ou d'un capitaine, et

les accepte comme la résultante des volontés de tous les hommes, tandis

que cette résultante ne se résume jamais dans l'activité d'une seule

personne, quelque grande qu'elle soit. Mais, quelque infimes que soient

les unités dont l'historien tient compte pour se rapprocher le plus

possible de la vérité, nous sentons qu'en les isolant l'une de l'autre,

qu'en admettant que toute manifestation a son origine propre, et que les

volontés humaines se traduisent dans les actes d'une seule figure

historique, il est complètement dans l'erreur.

Il n'est pas de conclusion historique qui résiste au scalpel de la

critique, parce que la critique choisit pour ses observations, comme

elle en a le droit, un ensemble de faits plus ou moins grand. Ce n'est

qu'en étudiant les quantités différentielles de l'histoire, c'est-à-dire

les courants homogènes qui entraînent les hommes, et après en avoir

trouvé l'intégrale, que nous pouvons espérer d'en comprendre les lois.

Les quinze premières années du dix-neuvième siècle présentent à

l'observateur un mouvement inusité de millions d'hommes. Ils quittent

leurs occupations, se portent d'un côté de l'Europe à l'autre, pillent,

s'entretuent, triomphent, et sont battus tour à tour. Pendant cette

période de temps la vie habituelle change de cours, et tout à coup cette

effervescence, qui semblait devoir aller toujours en croissant, finit

par s'affaiblir. Quelle est la cause de ce phénomène? Quelles en sont

les lois? se demande l'esprit humain.

Les historiens répondent à ces questions en nous racontant les actions

et les discours de quelques dizaines d'hommes dans un des édifices de la

ville de Paris, et ils donnent à ces actes et à ces discours le nom de

Révolution; puis ils nous font une biographie détaillée de Napoléon et

de quelques personnages, qui lui sont bienveillants ou hostiles; ils

nous parlent de l'influence de ces mêmes personnages les uns sur les

autres et nous disent: «Voilà la cause du mouvement! Voilà ses lois!»

Mais l'esprit humain refuse d'accepter cette explication et il la

déclare erronée, parce qu'évidemment la cause indiquée est trop faible

pour l'effet produit. C'est la somme des volontés humaines qui a amené

la Révolution et Napoléon, de même que c'est encore elle qui les a

supportés et qui les a renversés.

«Lorsqu'il y a des conquêtes,» nous dit l'historien, «il y a des

conquérants, et à chaque bouleversement dans un empire il y a des grands

hommes!» C'est vrai, répond l'esprit humain, mais il ne m'est pas

démontré que les conquérants soient la cause des guerres, et que l'on

puisse prétendre que les lois de ces guerres résident dans l'action

individuelle d'un seul homme. Chaque fois que je vois l'aiguille de ma

montre indiquer le chiffre X, j'entends aussitôt le carillon de l'église

voisine, et cependant je ne saurais conclure de là que la position de

l'aiguille sur le cadran mette les cloches en branle. Chaque fois que je

vois une locomotive en mouvement, que j'entends son sifflet, que sa

soupape s'ouvre et se ferme, que ses roues tournent, je ne saurais pas

davantage en conclure que le sifflet et le mouvement des roues fassent

marcher la locomotive. Les paysans assurent qu'à la fin du printemps il

souffle un vent froid parce que les chênes bourgeonnent. Bien que la

cause de ce vent froid me soit inconnue, je ne puis pourtant partager

l'avis des paysans et l'attribuer au bourgeonnement des chênes. Je n'y

vois que la réunion des conditions que je rencontre dans toute

manifestation de la vie, et j'aurais beau étudier l'aiguille de ma

montre, la soupape de la locomotive et les bourgeons du chêne, je n'y

découvrirais pas la raison d'être du carillon, du mouvement de la

locomotive et du vent froid de la fin du printemps. Pour en arriver là,

il me faut absolument changer mon point d'observation, et étudier les

lois de la vapeur, du son et du vent! L'historien doit procéder de même

(des tentatives de ce genre ont déjà été faites), et, au lieu d'étudier

seulement les rois, les empereurs, les ministres, les généraux, chercher

à se rendre compte des éléments homogènes et infiniment petits qui

dirigent les masses. Personne ne peut dire à quel degré de vérité il

parviendra en suivant cette voie: il est évident que c'est la seule

possible, et jusqu'à présent l'esprit humain n'y a employé que la

millionième partie des efforts qu'il a appliqués à la description des

souverains, des généraux, des ministres, et à l'exposition des

combinaisons suggérées par leurs actes.

La guerre et la paix, Tome III · 第 23 / 127 题