XXI

Des masses d'hommes, vêtus d'uniformes différents, étaient confusément

couchés, par dizaines de milliers, dans les champs et dans les prairies

appartenant à M. Davydow et aux paysans de la couronne. Sur ces champs

et sur ces prairies, pendant des centaines d'années, les paysans des

environs avaient fait paître leur bétail et récolté leurs moissons. Aux

ambulances, sur l'espace d'une dessiatine, l'herbe et la terre avaient

bu du sang; une foule de soldats blessés ou valides, des différentes

armes, se traînaient, terrifiés, ceux-ci vers Mojaïsk, ceux-là vers

Valouïew; d'autres soldats, affamés, épuisés de fatigue, se laissaient

machinalement conduire par leurs chefs, tandis que d'autres restaient

encore sur place, et ne cessaient de tirer. Au-dessus du champ, gai et

riant quelques heures auparavant, où étincelaient les baïonnettes, et où

s'élevaient les vapeurs irisées du matin, s'étendait maintenant un

brouillard intense, imprégné de fumée, et se répandait une étrange odeur

de salpêtre et de sang. De gros nuages s'étaient amoncelés, une pluie

fine mouillait les morts, les blessés et les exténués. Elle avait l'air

de leur dire: «Assez, assez, malheureux, revenez à vous.... Que

faites-vous?» Un doute passait alors dans l'âme de ces pauvres êtres, et

ils se demandaient s'il fallait continuer cette boucherie. Cette pensée

du reste ne gagna du terrain dans les esprits que vers le soir;

jusque-là, quoique la bataille touchât à sa fin, et que les hommes

sentissent toute l'horreur de leur situation, une force mystérieuse et

incompréhensible continuait à diriger la main de l'artilleur, couvert de

sueur, de poudre et de sang, qui, resté seul sur les trois servants de

la pièce, portait péniblement les gargousses, chargeait, pointait et

allumait la mèche!... et les boulets se croisaient toujours dans les

airs en faisant toujours de nouvelles et nombreuses victimes..., et

cette oeuvre terrible, dirigée non par la volonté humaine, mais par la

volonté de celui qui mène les hommes et les mondes, poursuivait

impitoyablement son cours! Quiconque aurait considéré les armées russes

et françaises allant à la débandade aurait pensé qu'il suffisait d'un

faible effort, de part ou d'autre, pour s'anéantir complètement. Mais

aucune des deux ne faisait cet effort suprême, et le feu de la bataille

achevait peu à peu de s'éteindre. Les Russes ne prenaient pas

l'offensive parce que depuis le commencement de l'affaire, massés sur la

route de Moscou et se bornant à la défendre, ils restèrent à ce poste

jusqu'à la fin. Alors même qu'ils se seraient décidés à attaquer les

Français, le désordre qui s'était mis dans leurs rangs ne le leur aurait

pas permis, d'autant plus que, sans quitter leur position, ils avaient

perdu la moitié de leurs forces. Cet effort était seulement possible et

facile aux Français, que soutenaient le souvenir des quinze ans de

victoire de Napoléon, l'assurance de gagner la bataille, la faiblesse de

leurs pertes, qui n'étaient que du quart de leur effectif, la certitude

d'avoir derrière eux en réserve plus de 20 000 hommes de troupes

fraîches, en dehors de la garde, qui n'avait pas donné, et la colère de

ne pouvoir arriver à déloger l'ennemi de ses positions. Les historiens

affirment que Napoléon aurait gagné la bataille s'il avait fait avancer

sa vieille garde, mais supposer cela c'est supposer que l'automne peut

se transformer tout à coup en printemps. Cette faute ne saurait être

imputée à Napoléon: tous, depuis le général en chef jusqu'au dernier

soldat, savaient que cet effort était impossible; en effet, l'esprit de

corps était complètement paralysé par cet ennemi terrible qui, après

avoir perdu la moitié de ses forces, restait aussi menaçant à la fin

qu'au commencement. La victoire que les Russes venaient de remporter à

Borodino n'était pas de celles qui se parent de ces lambeaux d'étoffe

cloués à un bâton, qu'on appelle des drapeaux, et qui tirent leur gloire

de l'étendue de la conquête: mais c'était une de ces victoires qui font

passer dans l'âme de l'agresseur la double conviction de la supériorité

morale de son adversaire et de sa propre faiblesse. L'invasion

française, semblable à une bête fauve qui a rompu sa chaîne, venait de

recevoir dans le flanc une blessure mortelle; elle sentait qu'elle

courait à sa perte; mais l'impulsion était donnée, et, coûte que coûte,

elle devait atteindre Moscou! L'armée russe, de son côté, quoique deux

fois plus faible, se trouvait inexorablement poussée à continuer sa

résistance. Là, à Moscou, toute saignante encore de ses plaies de

Borodino, ces nouveaux efforts devaient fatalement aboutir à la fuite

de Napoléon, à sa retraite par le même chemin, à la perte presque totale

des cinq cent mille hommes qui l'avaient suivi, et à l'anéantissement de

la France napoléonienne, sur qui s'était appesantie, à Borodino même, la

main d'un adversaire dont la force morale était supérieure!

La guerre et la paix, Tome III · 第 22 / 127 题