Les forces réunies des différentes nationalités européennes se jetèrent
sur la Russie: l'armée russe et la population se retirèrent, en évitant
toute collision avec l'ennemi, jusqu'à Smolensk, et de Smolensk jusqu'à
Borodino; l'armée française se portait vers Moscou par un mouvement de
propulsion, dont la vitesse allait croissant, comme celle d'un corps
lancé vers la terre, qui s'accélère en se rapprochant du but. Elle
laissait derrière elle des milliers de verstes dévastées d'une contrée
ennemie. Chaque soldat de Napoléon le sentait et obéissait à la force
d'impulsion qui la poussait en avant. Dans l'armée russe, plus la
retraite s'accentuait, plus se développait et grandissait dans tous les
coeurs la haine de l'ennemi. À Borodino nous assistons à un choc
terrible entre les deux adversaires. Mais aucun des deux ne plie, et
après cette rencontre, l'armée russe continue sa retraite aussi
fatalement qu'une balle qui dans l'espace se serait heurtée à une autre.
Les Russes se retirent à cent vingt verstes au delà de Moscou, les
Français entrent dans cette ville, et, semblables à la bête fauve
acculée et blessée qui lèche ses plaies, ils s'y arrêtent cinq semaines
sans livrer bataille, pour fuir ensuite, sans raison, par le chemin qui
les avait amenés. Ils se jettent sur la route de Kalouga, et, malgré la
victoire de Malo-Yaroslavetz, ils reprennent leur course en arrière
jusqu'à Smolensk, Vilna, la Bérésina et au delà.
Le soir du 7 septembre, Koutouzow et l'armée étaient persuadés que la
bataille de Borodino était une victoire. Le commandant en chef l'annonça
à l'Empereur et donna l'ordre de se préparer à une autre bataille pour
écraser définitivement l'ennemi, mais dans la soirée et le lendemain les
nouvelles de pertes jusque-là inconnues arrivèrent de tous côtés.
L'armée se trouvait diminuée de moitié, et un second engagement devenait
impossible. Comment, en effet, pouvait-on songer à se battre de nouveau
sans avoir rassemblé des renseignements précis, relevé les blessés,
emporté les morts, nommé d'autres commandants, et sans donner aux hommes
le temps de se reposer et de manger? Cependant, les Français, entraînés
en avant par la loi de la force de projection, les forçaient à reculer.
Koutouzow et l'armée désiraient que l'attaque eût lieu le lendemain,
mais pour attaquer il fallait plus qu'un simple désir: il fallait que ce
fût possible, et cette possibilité n'existait pas! Il était nécessaire
au contraire qu'on se repliât à une journée de marche, et d'étape en
étape, lorsque l'armée russe arriva sous les murs de Moscou, les
circonstances l'obligèrent, malgré la violence du sentiment qui s'était
élevé dans tous ses rangs, de reculer encore au delà. C'est ainsi que
Moscou fut livré à l'ennemi.
Ceux qui se figurent que les plans de campagne et de bataille sont
élaborés par les généraux dans le silence du cabinet, oublient ou
méconnaissent les conditions inévitables au milieu desquelles se
déploie l'activité d'un commandant en chef. Cette activité n'a rien de
commun avec celle que nous nous représentons en étudiant sur une carte
telle ou telle campagne, avec un certain nombre de troupes des deux
côtés, un terrain connu, et en combinant à loisir les mouvements. Le
commandant en chef n'est jamais dans de telles conditions. Au milieu des
intrigues, des soucis, des commandements, des menaces, des projets, des
conseils, qui bourdonnent autour de lui, il lui est impossible, bien
qu'il se rende compte de la gravité des événements, de les faire servir
à l'accomplissement de ses desseins.
Les écrivains militaires nous disent très sérieusement que Koutouzow
aurait dû faire passer ses troupes sur la route de Kalouga avant
d'arriver au village de Fili, et que ce projet lui aurait même été
présenté; mais ils oublient qu'un commandant en chef a toujours, dans
des moments aussi critiques, dix projets pour un devant les yeux, tous
fondés sur la stratégie et la tactique, et cependant se contrecarrant
l'un l'autre. Sans doute, il semblerait que son devoir consisterait à
choisir l'un d'entre eux, mais cela même est impossible, car le temps et
les événements n'attendent pas. Supposons, en effet, qu'on lui ait
proposé, le 9, de passer sur la grand'route de Kalouga, et qu'à ce même
moment arrive un aide de camp de Miloradovitch pour lui demander s'il
faut attaquer les Français ou se retirer: il doit immédiatement
répondre, et l'ordre d'attaque qu'il vient de donner suffit pour
l'éloigner de la grand'route de Kalouga. L'intendant militaire lui
demande également sur quel endroit il doit diriger les
approvisionnements, et le chef des ambulances, vers quel point évacuer
les blessés, tandis qu'un courrier arrivant de Pétersbourg lui remet
une lettre de l'Empereur qui n'admet pas qu'on puisse abandonner Moscou,
et qu'un rival, car il en a toujours plusieurs, lui présente un projet
diamétralement opposé à celui qu'il vient d'adopter. Ajoutez ceci à
toutes ces complications: le commandant en chef a besoin de repos et de
sommeil pour réparer ses forces épuisées, il est obligé d'écouter un
général qui se plaint d'un passe-droit, les prières d'habitants effarés
qui craignent de se voir abandonnés, le rapport d'un officier envoyé
pour faire la reconnaissance du terrain, en contradiction complète avec
le précédent rapport, tandis que l'espion, le prisonnier et un autre
général viennent lui décrire la position de l'ennemi; et l'on comprendra
dès lors que ceux qui s'imaginent aujourd'hui que Koutouzow avait à
Fili, à cinq verstes de la capitale, toute la liberté d'esprit
nécessaire pour décider la question de l'abandon ou de la défense de
Moscou, sont dans la plus complète erreur. Quand donc cette question
fut-elle résolue? Elle le fut à Drissa et à Smolensk, et, d'une façon
irrévocable, le 5 à Schevardino, le 7 à Borodino, et plus tard chaque
jour, à chaque heure, à chaque minute de la retraite.