II

Les forces réunies des différentes nationalités européennes se jetèrent

sur la Russie: l'armée russe et la population se retirèrent, en évitant

toute collision avec l'ennemi, jusqu'à Smolensk, et de Smolensk jusqu'à

Borodino; l'armée française se portait vers Moscou par un mouvement de

propulsion, dont la vitesse allait croissant, comme celle d'un corps

lancé vers la terre, qui s'accélère en se rapprochant du but. Elle

laissait derrière elle des milliers de verstes dévastées d'une contrée

ennemie. Chaque soldat de Napoléon le sentait et obéissait à la force

d'impulsion qui la poussait en avant. Dans l'armée russe, plus la

retraite s'accentuait, plus se développait et grandissait dans tous les

coeurs la haine de l'ennemi. À Borodino nous assistons à un choc

terrible entre les deux adversaires. Mais aucun des deux ne plie, et

après cette rencontre, l'armée russe continue sa retraite aussi

fatalement qu'une balle qui dans l'espace se serait heurtée à une autre.

Les Russes se retirent à cent vingt verstes au delà de Moscou, les

Français entrent dans cette ville, et, semblables à la bête fauve

acculée et blessée qui lèche ses plaies, ils s'y arrêtent cinq semaines

sans livrer bataille, pour fuir ensuite, sans raison, par le chemin qui

les avait amenés. Ils se jettent sur la route de Kalouga, et, malgré la

victoire de Malo-Yaroslavetz, ils reprennent leur course en arrière

jusqu'à Smolensk, Vilna, la Bérésina et au delà.

Le soir du 7 septembre, Koutouzow et l'armée étaient persuadés que la

bataille de Borodino était une victoire. Le commandant en chef l'annonça

à l'Empereur et donna l'ordre de se préparer à une autre bataille pour

écraser définitivement l'ennemi, mais dans la soirée et le lendemain les

nouvelles de pertes jusque-là inconnues arrivèrent de tous côtés.

L'armée se trouvait diminuée de moitié, et un second engagement devenait

impossible. Comment, en effet, pouvait-on songer à se battre de nouveau

sans avoir rassemblé des renseignements précis, relevé les blessés,

emporté les morts, nommé d'autres commandants, et sans donner aux hommes

le temps de se reposer et de manger? Cependant, les Français, entraînés

en avant par la loi de la force de projection, les forçaient à reculer.

Koutouzow et l'armée désiraient que l'attaque eût lieu le lendemain,

mais pour attaquer il fallait plus qu'un simple désir: il fallait que ce

fût possible, et cette possibilité n'existait pas! Il était nécessaire

au contraire qu'on se repliât à une journée de marche, et d'étape en

étape, lorsque l'armée russe arriva sous les murs de Moscou, les

circonstances l'obligèrent, malgré la violence du sentiment qui s'était

élevé dans tous ses rangs, de reculer encore au delà. C'est ainsi que

Moscou fut livré à l'ennemi.

Ceux qui se figurent que les plans de campagne et de bataille sont

élaborés par les généraux dans le silence du cabinet, oublient ou

méconnaissent les conditions inévitables au milieu desquelles se

déploie l'activité d'un commandant en chef. Cette activité n'a rien de

commun avec celle que nous nous représentons en étudiant sur une carte

telle ou telle campagne, avec un certain nombre de troupes des deux

côtés, un terrain connu, et en combinant à loisir les mouvements. Le

commandant en chef n'est jamais dans de telles conditions. Au milieu des

intrigues, des soucis, des commandements, des menaces, des projets, des

conseils, qui bourdonnent autour de lui, il lui est impossible, bien

qu'il se rende compte de la gravité des événements, de les faire servir

à l'accomplissement de ses desseins.

Les écrivains militaires nous disent très sérieusement que Koutouzow

aurait dû faire passer ses troupes sur la route de Kalouga avant

d'arriver au village de Fili, et que ce projet lui aurait même été

présenté; mais ils oublient qu'un commandant en chef a toujours, dans

des moments aussi critiques, dix projets pour un devant les yeux, tous

fondés sur la stratégie et la tactique, et cependant se contrecarrant

l'un l'autre. Sans doute, il semblerait que son devoir consisterait à

choisir l'un d'entre eux, mais cela même est impossible, car le temps et

les événements n'attendent pas. Supposons, en effet, qu'on lui ait

proposé, le 9, de passer sur la grand'route de Kalouga, et qu'à ce même

moment arrive un aide de camp de Miloradovitch pour lui demander s'il

faut attaquer les Français ou se retirer: il doit immédiatement

répondre, et l'ordre d'attaque qu'il vient de donner suffit pour

l'éloigner de la grand'route de Kalouga. L'intendant militaire lui

demande également sur quel endroit il doit diriger les

approvisionnements, et le chef des ambulances, vers quel point évacuer

les blessés, tandis qu'un courrier arrivant de Pétersbourg lui remet

une lettre de l'Empereur qui n'admet pas qu'on puisse abandonner Moscou,

et qu'un rival, car il en a toujours plusieurs, lui présente un projet

diamétralement opposé à celui qu'il vient d'adopter. Ajoutez ceci à

toutes ces complications: le commandant en chef a besoin de repos et de

sommeil pour réparer ses forces épuisées, il est obligé d'écouter un

général qui se plaint d'un passe-droit, les prières d'habitants effarés

qui craignent de se voir abandonnés, le rapport d'un officier envoyé

pour faire la reconnaissance du terrain, en contradiction complète avec

le précédent rapport, tandis que l'espion, le prisonnier et un autre

général viennent lui décrire la position de l'ennemi; et l'on comprendra

dès lors que ceux qui s'imaginent aujourd'hui que Koutouzow avait à

Fili, à cinq verstes de la capitale, toute la liberté d'esprit

nécessaire pour décider la question de l'abandon ou de la défense de

Moscou, sont dans la plus complète erreur. Quand donc cette question

fut-elle résolue? Elle le fut à Drissa et à Smolensk, et, d'une façon

irrévocable, le 5 à Schevardino, le 7 à Borodino, et plus tard chaque

jour, à chaque heure, à chaque minute de la retraite.

La guerre et la paix, Tome III · 第 24 / 127 题