L'historien de Napoléon nous le représente ce jour-là, passant la
matinée à cheval, inspectant le terrain, discutant les différents plans
qui lui étaient soumis par ses maréchaux, et donnant ses ordres aux
généraux. La ligne primitive des troupes russes le long de la Kolotcha
avait été rompue, et une partie de cette ligne, notamment le flanc
gauche, avait été reculée par suite de la prise de la redoute de
Schevardino. Cette partie n'était plus ni fortifiée ni couverte par la
rivière, et devant elle s'étendait une plaine ouverte et unie. Il était
évident, aussi bien pour un civil que pour un militaire, que c'était là
que devait commencer l'attaque. Cela n'exigeait pas, du moins à ce qu'il
semblait, de grandes combinaisons, ni ces soins minutieux de l'Empereur
et de ses maréchaux, ni cette faculté supérieure, appelée le génie,
qu'on aime tant à prêter à Napoléon; mais ceux qui l'entouraient ne
furent pas de cet avis, et les historiens qui décrivirent après coup ces
événements firent chorus avec eux. Tout en parcourant le terrain et en
examinant d'un air méditatif et soucieux les moindres détails de la
localité, il secouait la tête, tantôt d'un air défiant, tantôt d'un air
approbateur, et, sans initier aucun des généraux aux pensées profondes
qui motivaient ses décisions, il se bornait à leur en donner la
conclusion sous forme d'ordres. Davout, le prince d'Eckmühl, ayant émis
l'opinion qu'il fallait tourner le flanc gauche des Russes, il lui
répondit, sans lui en expliquer la raison, que c'était inutile. En
revanche, il approuva le projet du général Compans, qui consistait à
attaquer les ouvrages avancés et à faire passer les divisions par le
bois, quoique Ney, duc d'Elchingen, se permît de faire observer qu'un
mouvement à travers la forêt pouvait être dangereux, et mettre le
désordre dans les rangs. En examinant l'endroit qui faisait face à la
redoute de Schevardino, il réfléchit quelques secondes en silence, et
indiqua les places où devaient s'élever pour le lendemain deux
batteries, destinées à contre-battre les redoutes des Russes, et aussi
la position que devait occuper l'artillerie de campagne. Après avoir
donné ses instructions, il retourna à son bivouac et dicta les
dispositions pour l'ordre de bataille.
Ces dispositions, qui ont provoqué un enthousiasme sans bornes chez les
historiens français et une approbation unanime chez les étrangers,
étaient conçues en ces termes:
«Deux nouvelles batteries, élevées pendant la nuit dans la plaine
occupée par le prince d'Eckmühl, ouvriront, au petit jour, le feu contre
les deux batteries ennemies leur faisant face.
«Le chef de l'artillerie du 1er corps, général Pernetti, se portera
alors en avant avec 30 canons de la division Compans et tous les
obusiers des divisions Dessaix et Friant; il ouvrira le feu, et lancera
ses obus sur la batterie ennemie, attaquée par:
Canons de l'artillerie de la garde: 24 pièces. Canons de la division
Compans: 30 Canons des divisions Dessaix et Friant: 8
Total: 62 pièces.
«Le chef de l'artillerie du 3ème corps, général Fouché, placera tous les
obusiers des 3ème et 8ème corps, 16 pièces en tout, sur les flancs de la
batterie destinée à canonner la fortification gauche, ce qui réunira
contre elle 40 bouches à feu.
«Le général Sorbier se tiendra prêt à se porter en avant au premier
signal avec tous les obusiers de l'artillerie de la garde, contre l'une
ou l'autre des fortifications.
«Pendant la canonnade, le prince Poniatowsky se dirigera vers le village
dans la forêt et tournera la position ennemie.
«Le général Compans traversera la forêt pour s'emparer du premier
retranchement.
«Une fois la bataille engagée sur ce plan, d'autres ordres seront donnés
conformément aux mouvements de l'ennemi.
«La canonnade sur l'aile gauche commencera aussitôt que se fera entendre
celle de l'aile droite. Les tirailleurs de la division Morand et de la
division du vice-roi ouvriront un feu violent, lorsque commencera
l'attaque de l'aile droite.
«Le vice-roi s'emparera du village[1], et en franchira les trois ponts,
en avançant sur la même ligne que les divisions Morand et Gérard, qui,
menées par lui, se dirigeront vers la redoute et rejoindront les autres
troupes.
«Le tout se fera avec ordre et méthode, en gardant autant que possible
des troupes en réserve.
«Au camp impérial près de Mojaïsk, 6 septembre 1812.»
S'il est permis de juger les combinaisons de Napoléon, en se dégageant
de l'influence presque superstitieuse qu'exerçait son génie, il est
évident, au contraire, que ces dispositions manquent de clarté et de
netteté. Ce document, en effet, contient quatre dispositions, dont
aucune ne pouvait être et ne fut exécutée. Il est dit en premier: que
les batteries élevées sur la place choisie par Napoléon, renforcées par
les bouches à feu de Pernetti et de Fouché, 102 pièces en tout, devaient
ouvrir le feu et couvrir de projectiles les ouvrages avancés de
l'ennemi. Or il était impossible d'exécuter cet ordre, parce que les
projectiles ne pouvaient atteindre les retranchements ennemis, et que
ces 102 bouches à feu les lancèrent dans le vide, jusqu'au moment où un
général prit sur lui, contre l'ordre de l'Empereur, de les faire
avancer.
La seconde disposition, qui enjoignait à Poniatowsky de se diriger sur
le village par la forêt, pour aller tourner l'aile gauche des Russes, ne
put également aboutir, car Poniatowsky rencontra, dans la forêt,
Toutchkow, qui lui barra le passage et l'empêcha de tourner la position
indiquée. La troisième ordonnait au général Compans de se porter sur la
forêt et de s'emparer du premier retranchement: or la division Compans
ne s'en empara pas, et fut repoussée, parce qu'en sortant de la forêt
elle fut forcée, par une circonstance ignorée de Napoléon, de s'aligner
sous le feu de la mitraille. Enfin, aux termes de la quatrième, le
vice-roi devait s'emparer du village de Borodino, traverser la rivière
sur ses trois ponts, sur la même ligne que les divisions Morand et
Friant (divisions dont les mouvements ne sont indiqués nulle part),
lesquelles, sous sa direction, devaient se diriger vers la redoute et se
placer sur la même ligne que les autres troupes. Autant qu'il est
possible de se rendre compte de cet ordre, en se reportant aux
tentatives faites par le vice-roi pour l'exécuter, on devine qu'il
devait se porter à gauche sur la redoute, en traversant Borodino, tandis
que les divisions Morand et Friant avançaient en même temps en deçà de
la ligne. Rien de tout cela n'était exécutable. Le vice-roi, ayant
traversé Borodino, fut battu sur la Kolotcha, et les divisions Morand et
Friant, qui subirent le même sort, n'enlevèrent pas la redoute, dont la
cavalerie ne s'empara qu'à la fin de la bataille. Ainsi aucune de ces
dispositions ne fut effectuée. Il était dit encore que «des ordres
ultérieurs seraient donnés conformément aux mouvements de l'ennemi». Il
était donc présumable que Napoléon prendrait les mesures nécessaires
durant le cours de la bataille, mais il n'en fit rien, car, comme on le
sut plus tard, il se trouva à une telle distance du centre des
opérations, qu'il n'en eut pas connaissance et qu'aucun des ordres
donnés par lui pendant ce temps ne put être exécuté.
X
Plusieurs historiens assurent que si les Français ont été battus à
Borodino, c'est parce que Napoléon souffrait ce jour-là d'un gros
rhume. Sans ce rhume, ses combinaisons eussent été marquées au sceau du
génie pendant la bataille, la Russie eût été perdue, et la face du monde
changée! Cette conclusion est d'une logique incontestable pour les
écrivains qui soutiennent que la Russie s'est transformée par la seule
volonté de Pierre le Grand; que la république française s'est
métamorphosée en Empire, et que les armées françaises sont entrées en
Russie, également par la seule volonté de Napoléon. S'il avait dépendu
de lui de livrer ou de ne pas livrer la bataille de Borodino, de prendre
ou de ne pas prendre telle décision, il serait évident en ce cas que le
rhume, qui aurait paralysé son action, eût été la cause du salut de la
Russie, et que le valet de chambre qui oublia, le 28, de lui donner une
chaussure imperméable, eût été notre sauveur! Dans cet ordre d'idées,
cette conclusion est aussi plausible que celle qu'en manière de
plaisanterie Voltaire tire de la Saint-Barthélemy, due, dit-il, à un
dérangement d'estomac de Charles IX. Mais, pour ceux qui n'admettent pas
cette manière de raisonner, cette réflexion est tout bonnement absurde,
et contraire en tous points à toute logique humaine. À la question de
savoir quelle est la raison d'être des faits historiques, il nous paraît
bien plus simple de répondre que la marche des événements de ce monde
est arrêtée d'avance, et dépend de la coïncidence de toutes les volontés
de ceux qui participent aux événements, et que celle des Napoléons n'y a
qu'une influence extérieure et apparente.
Quelque étrange que paraisse à première vue de supposer que la
Saint-Barthélemy, voulue et commandée par Charles IX, n'ait pas été le
fait de sa volonté, et que le carnage de Borodino, qui a coûté 80 000
hommes, n'ait pas été réellement ordonné par Napoléon, bien qu'il eût
pris toutes les dispositions à cet effet, la dignité humaine, en me
démontrant que chacun de noms est homme au même degré que Napoléon,
autorise cette solution, confirmée à plusieurs reprises par les
recherches des historiens. Le jour de la bataille de Borodino, Napoléon
n'a ni visé ni tué personne: tout fut fait par ses soldats, qui tuèrent
leurs ennemis, non en conséquence de ses ordres, mais en obéissant à
leur propre impulsion. Toute l'armée, Français, Allemands, Italiens,
Polonais, affamés, déguenillés, fatigués par les marches qu'ils venaient
de faire, sentait, en face de cette autre armée qui lui barrait le
passage, que le vin était tiré et qu'il fallait le boire! Si Napoléon
leur avait défendu de se battre contre les Russes, ils l'auraient
égorgé, et se seraient battus quand même, parce que c'était devenu
inévitable!
À la lecture de la proclamation de Napoléon, qui leur promettait, comme
compensation aux souffrances et à la mort, que la postérité dirait
d'eux: «qu'eux aussi avaient pris part à la grande bataille de la
Moskwa», ils avaient répondu par le cri de: «Vive l'Empereur!» comme ils
l'avaient déjà fait devant le portrait de l'enfant qui jouait au
bilboquet avec la boule du monde, comme ils l'avaient acclamé à chaque
non-sens qu'il avait dit. Ils n'avaient donc plus qu'une chose à faire,
répéter: «Vive l'Empereur!» et aller se battre pour gagner la nourriture
et le repos qui, une fois vainqueurs, les attendaient à Moscou. Ils ne
tuaient donc pas leurs semblables en vertu des ordres de leur maître;
Napoléon lui-même n'était pour rien dans la direction de la bataille,
puisque aucune de ses dispositions n'a été exécutée et qu'il ignorait ce
qui se passait. Ainsi donc la question de savoir d'une manière précise
si Napoléon avait ou non un rhume à ce moment-là, n'a pas plus
d'importance dans l'histoire que le rhume du dernier soldat du train.
Les historiens attribuent encore à ce rhume légendaire la faiblesse de
ses dispositions, qui, selon nous, étaient au contraire mieux prises que
celles qui lui avaient fait gagner d'autres batailles; elles paraissent
inférieures aujourd'hui, parce que la bataille de Borodino fut la
première que perdit Napoléon. Les combinaisons les plus profondes et les
plus ingénieuses semblent toujours mauvaises, et donnent prise aux
critiques savantes des tacticiens, lorsqu'elles n'ont pas amené la
victoire; et vice versa. Les dispositions de Weirother, à la bataille
d'Austerlitz, étaient le modèle de la perfection en ce genre, et
cependant on les a désapprouvées, à cause même de cette perfection et de
leur minutie.
Napoléon à Borodino avait joué son rôle de représentant du pouvoir aussi
bien et même mieux que dans ses autres batailles. Il s'en était tenu aux
mesures les plus sages. Aucune confusion, aucune contradiction ne peut
lui être imputée; il n'a pas perdu la tête, il n'a pas fui du champ de
bataille, et son tact et sa grande expérience contribuèrent au contraire
à lui faire remplir, avec calme et dignité, le personnage de chef
suprême, qui semblait lui être attribué dans cette sanglante tragédie.