IX

L'historien de Napoléon nous le représente ce jour-là, passant la

matinée à cheval, inspectant le terrain, discutant les différents plans

qui lui étaient soumis par ses maréchaux, et donnant ses ordres aux

généraux. La ligne primitive des troupes russes le long de la Kolotcha

avait été rompue, et une partie de cette ligne, notamment le flanc

gauche, avait été reculée par suite de la prise de la redoute de

Schevardino. Cette partie n'était plus ni fortifiée ni couverte par la

rivière, et devant elle s'étendait une plaine ouverte et unie. Il était

évident, aussi bien pour un civil que pour un militaire, que c'était là

que devait commencer l'attaque. Cela n'exigeait pas, du moins à ce qu'il

semblait, de grandes combinaisons, ni ces soins minutieux de l'Empereur

et de ses maréchaux, ni cette faculté supérieure, appelée le génie,

qu'on aime tant à prêter à Napoléon; mais ceux qui l'entouraient ne

furent pas de cet avis, et les historiens qui décrivirent après coup ces

événements firent chorus avec eux. Tout en parcourant le terrain et en

examinant d'un air méditatif et soucieux les moindres détails de la

localité, il secouait la tête, tantôt d'un air défiant, tantôt d'un air

approbateur, et, sans initier aucun des généraux aux pensées profondes

qui motivaient ses décisions, il se bornait à leur en donner la

conclusion sous forme d'ordres. Davout, le prince d'Eckmühl, ayant émis

l'opinion qu'il fallait tourner le flanc gauche des Russes, il lui

répondit, sans lui en expliquer la raison, que c'était inutile. En

revanche, il approuva le projet du général Compans, qui consistait à

attaquer les ouvrages avancés et à faire passer les divisions par le

bois, quoique Ney, duc d'Elchingen, se permît de faire observer qu'un

mouvement à travers la forêt pouvait être dangereux, et mettre le

désordre dans les rangs. En examinant l'endroit qui faisait face à la

redoute de Schevardino, il réfléchit quelques secondes en silence, et

indiqua les places où devaient s'élever pour le lendemain deux

batteries, destinées à contre-battre les redoutes des Russes, et aussi

la position que devait occuper l'artillerie de campagne. Après avoir

donné ses instructions, il retourna à son bivouac et dicta les

dispositions pour l'ordre de bataille.

Ces dispositions, qui ont provoqué un enthousiasme sans bornes chez les

historiens français et une approbation unanime chez les étrangers,

étaient conçues en ces termes:

«Deux nouvelles batteries, élevées pendant la nuit dans la plaine

occupée par le prince d'Eckmühl, ouvriront, au petit jour, le feu contre

les deux batteries ennemies leur faisant face.

«Le chef de l'artillerie du 1er corps, général Pernetti, se portera

alors en avant avec 30 canons de la division Compans et tous les

obusiers des divisions Dessaix et Friant; il ouvrira le feu, et lancera

ses obus sur la batterie ennemie, attaquée par:

Canons de l'artillerie de la garde: 24 pièces. Canons de la division

Compans: 30 Canons des divisions Dessaix et Friant: 8

Total: 62 pièces.

«Le chef de l'artillerie du 3ème corps, général Fouché, placera tous les

obusiers des 3ème et 8ème corps, 16 pièces en tout, sur les flancs de la

batterie destinée à canonner la fortification gauche, ce qui réunira

contre elle 40 bouches à feu.

«Le général Sorbier se tiendra prêt à se porter en avant au premier

signal avec tous les obusiers de l'artillerie de la garde, contre l'une

ou l'autre des fortifications.

«Pendant la canonnade, le prince Poniatowsky se dirigera vers le village

dans la forêt et tournera la position ennemie.

«Le général Compans traversera la forêt pour s'emparer du premier

retranchement.

«Une fois la bataille engagée sur ce plan, d'autres ordres seront donnés

conformément aux mouvements de l'ennemi.

«La canonnade sur l'aile gauche commencera aussitôt que se fera entendre

celle de l'aile droite. Les tirailleurs de la division Morand et de la

division du vice-roi ouvriront un feu violent, lorsque commencera

l'attaque de l'aile droite.

«Le vice-roi s'emparera du village[1], et en franchira les trois ponts,

en avançant sur la même ligne que les divisions Morand et Gérard, qui,

menées par lui, se dirigeront vers la redoute et rejoindront les autres

troupes.

«Le tout se fera avec ordre et méthode, en gardant autant que possible

des troupes en réserve.

«Au camp impérial près de Mojaïsk, 6 septembre 1812.»

S'il est permis de juger les combinaisons de Napoléon, en se dégageant

de l'influence presque superstitieuse qu'exerçait son génie, il est

évident, au contraire, que ces dispositions manquent de clarté et de

netteté. Ce document, en effet, contient quatre dispositions, dont

aucune ne pouvait être et ne fut exécutée. Il est dit en premier: que

les batteries élevées sur la place choisie par Napoléon, renforcées par

les bouches à feu de Pernetti et de Fouché, 102 pièces en tout, devaient

ouvrir le feu et couvrir de projectiles les ouvrages avancés de

l'ennemi. Or il était impossible d'exécuter cet ordre, parce que les

projectiles ne pouvaient atteindre les retranchements ennemis, et que

ces 102 bouches à feu les lancèrent dans le vide, jusqu'au moment où un

général prit sur lui, contre l'ordre de l'Empereur, de les faire

avancer.

La seconde disposition, qui enjoignait à Poniatowsky de se diriger sur

le village par la forêt, pour aller tourner l'aile gauche des Russes, ne

put également aboutir, car Poniatowsky rencontra, dans la forêt,

Toutchkow, qui lui barra le passage et l'empêcha de tourner la position

indiquée. La troisième ordonnait au général Compans de se porter sur la

forêt et de s'emparer du premier retranchement: or la division Compans

ne s'en empara pas, et fut repoussée, parce qu'en sortant de la forêt

elle fut forcée, par une circonstance ignorée de Napoléon, de s'aligner

sous le feu de la mitraille. Enfin, aux termes de la quatrième, le

vice-roi devait s'emparer du village de Borodino, traverser la rivière

sur ses trois ponts, sur la même ligne que les divisions Morand et

Friant (divisions dont les mouvements ne sont indiqués nulle part),

lesquelles, sous sa direction, devaient se diriger vers la redoute et se

placer sur la même ligne que les autres troupes. Autant qu'il est

possible de se rendre compte de cet ordre, en se reportant aux

tentatives faites par le vice-roi pour l'exécuter, on devine qu'il

devait se porter à gauche sur la redoute, en traversant Borodino, tandis

que les divisions Morand et Friant avançaient en même temps en deçà de

la ligne. Rien de tout cela n'était exécutable. Le vice-roi, ayant

traversé Borodino, fut battu sur la Kolotcha, et les divisions Morand et

Friant, qui subirent le même sort, n'enlevèrent pas la redoute, dont la

cavalerie ne s'empara qu'à la fin de la bataille. Ainsi aucune de ces

dispositions ne fut effectuée. Il était dit encore que «des ordres

ultérieurs seraient donnés conformément aux mouvements de l'ennemi». Il

était donc présumable que Napoléon prendrait les mesures nécessaires

durant le cours de la bataille, mais il n'en fit rien, car, comme on le

sut plus tard, il se trouva à une telle distance du centre des

opérations, qu'il n'en eut pas connaissance et qu'aucun des ordres

donnés par lui pendant ce temps ne put être exécuté.

X

Plusieurs historiens assurent que si les Français ont été battus à

Borodino, c'est parce que Napoléon souffrait ce jour-là d'un gros

rhume. Sans ce rhume, ses combinaisons eussent été marquées au sceau du

génie pendant la bataille, la Russie eût été perdue, et la face du monde

changée! Cette conclusion est d'une logique incontestable pour les

écrivains qui soutiennent que la Russie s'est transformée par la seule

volonté de Pierre le Grand; que la république française s'est

métamorphosée en Empire, et que les armées françaises sont entrées en

Russie, également par la seule volonté de Napoléon. S'il avait dépendu

de lui de livrer ou de ne pas livrer la bataille de Borodino, de prendre

ou de ne pas prendre telle décision, il serait évident en ce cas que le

rhume, qui aurait paralysé son action, eût été la cause du salut de la

Russie, et que le valet de chambre qui oublia, le 28, de lui donner une

chaussure imperméable, eût été notre sauveur! Dans cet ordre d'idées,

cette conclusion est aussi plausible que celle qu'en manière de

plaisanterie Voltaire tire de la Saint-Barthélemy, due, dit-il, à un

dérangement d'estomac de Charles IX. Mais, pour ceux qui n'admettent pas

cette manière de raisonner, cette réflexion est tout bonnement absurde,

et contraire en tous points à toute logique humaine. À la question de

savoir quelle est la raison d'être des faits historiques, il nous paraît

bien plus simple de répondre que la marche des événements de ce monde

est arrêtée d'avance, et dépend de la coïncidence de toutes les volontés

de ceux qui participent aux événements, et que celle des Napoléons n'y a

qu'une influence extérieure et apparente.

Quelque étrange que paraisse à première vue de supposer que la

Saint-Barthélemy, voulue et commandée par Charles IX, n'ait pas été le

fait de sa volonté, et que le carnage de Borodino, qui a coûté 80 000

hommes, n'ait pas été réellement ordonné par Napoléon, bien qu'il eût

pris toutes les dispositions à cet effet, la dignité humaine, en me

démontrant que chacun de noms est homme au même degré que Napoléon,

autorise cette solution, confirmée à plusieurs reprises par les

recherches des historiens. Le jour de la bataille de Borodino, Napoléon

n'a ni visé ni tué personne: tout fut fait par ses soldats, qui tuèrent

leurs ennemis, non en conséquence de ses ordres, mais en obéissant à

leur propre impulsion. Toute l'armée, Français, Allemands, Italiens,

Polonais, affamés, déguenillés, fatigués par les marches qu'ils venaient

de faire, sentait, en face de cette autre armée qui lui barrait le

passage, que le vin était tiré et qu'il fallait le boire! Si Napoléon

leur avait défendu de se battre contre les Russes, ils l'auraient

égorgé, et se seraient battus quand même, parce que c'était devenu

inévitable!

À la lecture de la proclamation de Napoléon, qui leur promettait, comme

compensation aux souffrances et à la mort, que la postérité dirait

d'eux: «qu'eux aussi avaient pris part à la grande bataille de la

Moskwa», ils avaient répondu par le cri de: «Vive l'Empereur!» comme ils

l'avaient déjà fait devant le portrait de l'enfant qui jouait au

bilboquet avec la boule du monde, comme ils l'avaient acclamé à chaque

non-sens qu'il avait dit. Ils n'avaient donc plus qu'une chose à faire,

répéter: «Vive l'Empereur!» et aller se battre pour gagner la nourriture

et le repos qui, une fois vainqueurs, les attendaient à Moscou. Ils ne

tuaient donc pas leurs semblables en vertu des ordres de leur maître;

Napoléon lui-même n'était pour rien dans la direction de la bataille,

puisque aucune de ses dispositions n'a été exécutée et qu'il ignorait ce

qui se passait. Ainsi donc la question de savoir d'une manière précise

si Napoléon avait ou non un rhume à ce moment-là, n'a pas plus

d'importance dans l'histoire que le rhume du dernier soldat du train.

Les historiens attribuent encore à ce rhume légendaire la faiblesse de

ses dispositions, qui, selon nous, étaient au contraire mieux prises que

celles qui lui avaient fait gagner d'autres batailles; elles paraissent

inférieures aujourd'hui, parce que la bataille de Borodino fut la

première que perdit Napoléon. Les combinaisons les plus profondes et les

plus ingénieuses semblent toujours mauvaises, et donnent prise aux

critiques savantes des tacticiens, lorsqu'elles n'ont pas amené la

victoire; et vice versa. Les dispositions de Weirother, à la bataille

d'Austerlitz, étaient le modèle de la perfection en ce genre, et

cependant on les a désapprouvées, à cause même de cette perfection et de

leur minutie.

Napoléon à Borodino avait joué son rôle de représentant du pouvoir aussi

bien et même mieux que dans ses autres batailles. Il s'en était tenu aux

mesures les plus sages. Aucune confusion, aucune contradiction ne peut

lui être imputée; il n'a pas perdu la tête, il n'a pas fui du champ de

bataille, et son tact et sa grande expérience contribuèrent au contraire

à lui faire remplir, avec calme et dignité, le personnage de chef

suprême, qui semblait lui être attribué dans cette sanglante tragédie.

La guerre et la paix, Tome III · 第 11 / 127 题