Le 6 septembre, la veille de la bataille de Borodino, le préfet du
palais de l'Empereur des Français, Monsieur de Beausset, et le colonel
Fabvier arrivèrent, l'un de Paris, l'autre de Madrid, et trouvèrent
Napoléon à son bivouac de Valouïew. Monsieur de Beausset, revêtu de son
uniforme de cour, se fit précéder d'un paquet à l'adresse de l'Empereur,
qu'il avait été chargé de lui remettre. Pénétrant dans le premier
compartiment de la tente, il défit l'enveloppe, tout en s'entretenant
avec les aides de camp qui l'entouraient. Fabvier s'était arrêté à
l'entrée, et causait au dehors. L'Empereur Napoléon achevait sa toilette
dans sa chambre à coucher, et présentait à la brosse du valet de
chambre, tantôt ses larges épaules, tantôt sa forte poitrine, avec le
frémissement de satisfaction d'un cheval qu'on étrille. Un autre valet
de chambre, le doigt sur le goulot d'un flacon d'eau de Cologne, en
aspergeait le corps bien nourri de son maître, persuadé que lui seul
savait combien il fallait de gouttes et comment il fallait les répandre.
Les cheveux courts de l'Empereur se plaquaient mouillés sur son front,
et sa figure, quoique jaune et bouffie, exprimait un bien-être physique.
«Allez ferme, allez toujours!» disait-il au valet de chambre, qui
redoublait d'efforts.
L'aide de camp qui venait d'entrer pour faire son rapport sur
l'engagement de la veille et le nombre des prisonniers, attendait à la
porte l'autorisation de se retirer. Napoléon lui jeta un regard en
dessous.
«Pas de prisonniers? répéta-t-il: ils aiment donc mieux se faire
écharper?... Tant pis pour l'armée russe!--et continuant à faire le gros
dos et à présenter ses épaules aux frictions de son valet de
chambre:--C'est bien, faites entrer Monsieur de Beausset, ainsi que
Fabvier, dit-il à l'aide de camp.
--Oui, Sire,» répondit ce dernier en s'empressant de sortir.
Les deux valets de chambre habillèrent leur maître, en un tour de main,
de l'uniforme gros-bleu de la garde, et il se dirigea vers le salon d'un
pas ferme et précipité. Pendant ce temps, Beausset avait rapidement
déballé le cadeau de l'Impératrice, et l'avait placé sur deux chaises,
en face de la porte par laquelle l'Empereur devait entrer; mais ce
dernier avait mis une telle hâte à sa toilette, qu'il n'avait pas eu le
temps de disposer convenablement la surprise destinée à Sa Majesté.
Napoléon remarqua son embarras, et, feignant de ne pas s'en apercevoir,
fit signe à Fabvier d'approcher. Il écouta, les sourcils froncés et sans
dire un mot, les éloges que le colonel faisait de ses troupes qui se
battaient à Salamanque, à l'autre bout du monde, et qui n'avaient,
selon lui, qu'une seule et même pensée: se montrer dignes de leur
Empereur, et une seule crainte: celle de lui déplaire! Cependant le
résultat de la bataille n'avait pas été heureux, et Napoléon se
consolait en interrompant Fabvier par des questions ironiques, qui
prouvaient qu'il ne s'était attendu à rien de mieux en son absence.
«Il faut que je répare cela à Moscou, dit Napoléon... À tantôt, au
revoir!...» Et, se retournant vers Beausset, qui avait eu le temps de
recouvrir l'envoi de l'Impératrice d'une draperie, il l'appela.
Beausset fit un profond salut à la française, comme seuls savaient les
faire les vieux serviteurs des Bourbons, et lui remit un pli cacheté.
Napoléon lui tira gaiement l'oreille.
«Vous vous êtes dépêché, j'en suis bien aise.... Eh bien, que dit Paris?
ajouta-t-il en prenant subitement un air sérieux.
--Sire, tout Paris regrette votre absence,» répondit le préfet.
Napoléon savait parfaitement que ce n'était là qu'une adroite flatterie:
dans ses moments lucides, il comprenait aussi que c'était faux; mais
cette phrase lui fut agréable, et il lui effleura de nouveau l'oreille.
«Je suis fâché, dit-il, de vous avoir fait faire tant de chemin.
--Sire, je ne m'attendais à rien moins qu'à vous trouver aux portes de
Moscou.»
Napoléon sourit et jeta un regard distrait à sa droite. Un aide de camp,
s'inclinant avec grâce, lui présenta aussitôt une tabatière en or.
«Oui, vous avez de la chance, dit-il en aspirant une prise: vous qui
aimez les voyages, vous verrez Moscou dans trois jours; vous ne vous
attendiez certes pas à visiter la capitale asiatique?»
Beausset s'inclina en signe de reconnaissance pour la délicate attention
de son souverain, qui lui prêtait un goût dont il ne soupçonnait pas
lui-même l'existence.
«Ah! qu'est-ce donc?» dit Napoléon en remarquant que l'attention de sa
suite était concentrée sur la draperie.
Beausset, avec l'habileté d'un courtisan accompli, fit un demi-tour et
souleva adroitement le voile, en disant:
«C'est un présent que l'Impératrice envoie à Votre Majesté.»
C'était le portrait de l'enfant né du mariage de Napoléon avec la fille
de l'Empereur d'Autriche, peint par Gérard. Le ravissant petit garçon,
avec ses cheveux bouclés, et un regard semblable à celui du Christ de la
Madone Sixtine, était représenté jouant au bilboquet: la boule figurait
le globe terrestre, et le manche qu'il tenait de l'autre main simulait
un sceptre. Quoiqu'il fût difficile de s'expliquer pourquoi l'artiste
avait peint le roi de Rome perçant le globe avec un bâton, cette
allégorie avait été trouvée, par tous ceux qui l'avaient vue à Paris,
aussi claire et aussi délicate qu'elle le parut à Napoléon en ce moment.
«Le roi de Rome! dit-il avec un geste gracieux... admirable!...» Et
avec cette faculté tout italienne de changer instantanément l'expression
de son visage, il s'approcha du portrait d'un air pensif et tendre.
Il savait qu'à cette heure chacune de ses paroles et chacun de ses
gestes seraient burinés dans l'histoire. Aussi, comme contraste à cette
grandeur qui lui permettait de faire représenter son fils jouant au
bilboquet avec le globe du monde, crut-il avoir trouvé une heureuse
inspiration en lui opposant le simple sentiment de la tendresse
paternelle. Ses yeux se voilèrent, il fit un pas en avant, et sembla
chercher une chaise; la chaise fut vivement avancée, et il s'assit en
face du portrait. Il fit un geste, et tout le monde se retira sur la
pointe du pied, en laissant le grand homme se livrer à son émotion.
Après quelques instants de muette contemplation, il se leva et rappela
Beausset et l'aide de camp; il ordonna de placer le tableau devant la
tente, pour ne pas priver sa vieille garde du bonheur de voir le roi de
Rome, le fils et l'héritier de leur Souverain adoré! Ce qu'il avait
prévu arriva: pendant qu'il déjeunait avec Monsieur de Beausset, auquel
il avait fait l'honneur de l'inviter, on entendit devant la tente une
explosion de cris enthousiastes, poussés par les officiers et les
soldats de la vieille garde.
«Vive l'Empereur! Vive le roi de Rome!»
Le déjeuner fini, Napoléon dicta devant Beausset son ordre du jour à
l'armée.
«Courte et énergique,» dit-il après avoir lu cette proclamation qu'il
avait dictée d'un jet.
«Soldats!
«Voilà la bataille que vous avez tant désirée! Désormais la victoire
dépend de vous; elle nous est nécessaire, elle nous donnera l'abondance,
de bons quartiers d'hiver et un prompt retour dans la patrie.
Conduisez-vous comme à Austerlitz, à Friedland, à Vitebsk, à Smolensk,
et que la postérité la plus reculée cite avec orgueil votre conduite
dans cette journée; que l'on dise de chacun de vous: «Il était à cette
grande bataille!
«Napoléon.»
Après avoir invité Monsieur de Beausset, qui aimait tant les voyages, à
l'accompagner dans sa promenade, il sortit avec lui de sa tente, et se
dirigea vers les chevaux qu'on venait de seller.
«Votre Majesté est trop bonne,» dit de Beausset, quoiqu'il eût fort
envie de dormir et qu'il ne sût pas monter à cheval: mais, du moment que
Napoléon avait incliné la tête, force fut à Beausset de le suivre.
À la vue de l'Empereur, les cris des vieux grognards qui entouraient le
tableau devinrent frénétiques. Napoléon fronça les sourcils.
«Enlevez-le, dit-il en indiquant le portrait: il est encore trop jeune
pour voir un champ de bataille!»
Beausset ferma les yeux, baissa la tête, soupira profondément, et
témoigna, par un geste plein de déférence, qu'il savait apprécier les
paroles de l'Empereur.