XI

Napoléon revint pensif de sa tournée d'inspection, en se disant: «Les

pièces sont sur l'échiquier, à demain le jeu!» S'étant fait donner un

verre de punch, il manda de Beausset pour lui parler des changements à

introduire dans la maison de l'Impératrice, et étonna le préfet par la

façon dont les moindres détails des choses de la cour étaient présents à

sa mémoire.

S'intéressant à des niaiseries, il plaisantait Beausset sur son amour

des voyages, et causait avec insouciance, comme aurait pu le faire un

grand opérateur qui retrousse tranquillement ses manches et met son

tablier, pendant qu'on attache le patient sur son lit de souffrance:

«L'affaire est à moi, semblait-il se dire, et j'en tiens tous les fils

entre mes mains: quand il faudra agir, je m'en tirerai mieux que

personne.... Quant à présent, je puis plaisanter: plus je plaisante,

plus je suis calme, plus vous devez être rassurés et confiants, et plus

vous devez être étonnés de mon génie!»

Après un second verre de punch, il alla prendre quelques instants de

repos; il était trop préoccupé de la journée du lendemain pour pouvoir

dormir, et, quoique l'humidité du soir eût augmenté son rhume, il passa,

en se mouchant bruyamment, à trois heures du matin, dans la partie de la

tente qui formait son salon, et demanda si les Russes étaient toujours

là. On lui répondit que les feux ennemis apparaissaient toujours sur les

mêmes points. L'aide de camp de service entra.

«Eh bien, Rapp, croyez-vous que nous ferons de la bonne besogne

aujourd'hui?

--Sans aucun doute, Sire...»

L'Empereur le regarda.

«Rappelez-vous, Sire, ce que vous m'avez fait l'honneur de me dire à

Smolensk: «Le vin est tiré, il faut le boire!»

Napoléon fronça le sourcil et garda longtemps le silence.

«Cette pauvre armée, dit-il tout à coup, elle est bien diminuée depuis

Smolensk. La fortune est une franche courtisane, Rapp, je le disais

toujours et je commence à l'éprouver; mais la garde, la garde est

intacte? demanda-t-il.

--Oui, Sire.»

Napoléon glissa une pastille dans sa bouche, et regarda à sa montre; il

n'avait pas envie de dormir, il y avait loin jusqu'au matin, et pour

tuer le temps, il n'y avait plus d'ordres à donner. Tout était prêt.

«A-t-on distribué les biscuits aux régiments de la garde? demanda-t-il

sévèrement.

--Oui, Sire.

--Et le riz?»

Rapp répondit qu'il avait pris lui-même les mesures nécessaires à cet

effet, mais Napoléon secoua la tête d'un air mécontent: il semblait

douter que ce dernier ordre eût été exécuté. Un valet de chambre apporta

du punch, Napoléon en fit donner un verre à son aide de camp; tout en le

dégustant à petites gorgées:

«Je n'ai ni goût ni odorat, dit-il; ce rhume est insupportable, et l'on

me vante la médecine et les médecins, lorsqu'ils ne peuvent pas même me

guérir d'un rhume!... Corvisart m'a donné ces pastilles, et elles ne me

font aucun bien! Ils ne savent rien traiter et ne le sauront jamais....

Notre corps est une machine à vivre. Il est organisé pour cela, c'est sa

nature; laissez-y la vie à son aise, qu'elle s'y défende elle-même: elle

fera plus que si vous la paralysez en l'encombrant de remèdes. Notre

corps est comme une montre parfaite, qui doit aller un certain temps:

l'horloger n'a pas la faculté de l'ouvrir; il ne peut la manier qu'à

tâtons et les yeux bandés.... Notre corps est une machine à vivre, voilà

tout!» Une fois entré dans la voie des définitions qu'il aimait tant, il

en émit tout à coup une autre[2]: «Savez-vous ce que c'est que l'art

militaire? C'est le talent, à un moment donné, d'être plus fort que son

ennemi!»

Rapp ne répondit rien.

«Demain nous aurons affaire à Koutouzow. C'est lui qui commandait à

Braunau, vous en souvient-il? et il n'est pas monté à cheval une seule

fois pendant trois semaines pour examiner les fortifications.... Nous

verrons bien!»

Il regarda encore une fois à sa montre; il n'était que quatre heures. Il

se leva, fit quelques pas, passa une redingote sur son uniforme, et

sortit de la tente. La nuit était sombre, et un léger brouillard

flottait dans l'air. On distinguait à peine les feux de bivouac de la

garde; à travers la fumée, on entrevoyait dans le lointain ceux des

avant-postes russes. Tout était calme; on n'entendait que le bruit sourd

et le piétinement des troupes françaises qui s'apprêtaient à aller

occuper les positions désignées. Napoléon s'avança, examina les feux,

prêta l'oreille au bruit toujours croissant, et, passant près d'un

grenadier de haute taille, qui montait la garde devant sa tente et qui

se tenait immobile et droit comme un pilier à l'apparition de

l'Empereur, il s'arrêta devant lui.

«Combien d'années de service? lui demanda-t-il avec cette brusquerie

affectueuse et militaire dont il faisait volontiers parade avec les

soldats.--Ah! un des vieux! Et le riz?... l'a-t-on reçu au régiment?

--Oui, Sire.»

Napoléon fit un signe de tête et le quitta. À cinq heures et demie, il

se dirigea à cheval vers le village de Schevardino; l'aube blanchissait,

le ciel s'éclaircissait de plus en plus, un seul nuage flottait à

l'orient. Les feux abandonnés se mouraient à la pâle lumière du petit

jour; à droite retentit un coup de canon, sourd et solitaire, dont le

son franchit l'espace et s'éteignit dans le silence général. Un second,

un troisième ébranlèrent bientôt l'air, puis un quatrième et un

cinquième résonnèrent avec solennité, quelque part à droite dans le

voisinage. Ils retentissaient encore, que d'autres coups leur

succédèrent aussitôt en se confondant. Napoléon atteignit, avec sa

suite, Schevardino, et descendit de cheval: la partie était engagée.

La guerre et la paix, Tome III · 第 12 / 127 题