MARGUERITE SAINT-PIERRE.

Assermentée devant moi

le 25 octobre 1871.

OVIDE FRENETTE

Juge de paix.

Pendant la lecture de ce témoignage le bossu et Picounoc passèrent par

toutes les teintes, depuis la pourpre jusqu'à la lividité, et par toutes

les sensations, depuis la honte jusqu'à la rage.

--C'est tout, dit Victor au bossu, vous pouvez sortir.

Eusèbe Asselin fut appelé. Le vieillard que nous connaissons bien entra

dans la boîte des témoins.

--Vous teniez hôtel à Montréal dernièrement?

--Oui.

--Avez-vous vu le prisonnier chez vous?

--Non, jamais à ma connaissance.

--Connaissez-vous Charlot Grismouche et Robert Picouille, deux des

témoins entendus en cette cause?

--Je les ai bien connus autrefois.

--Sont-ils parmi les personnes que vous voyez ici dans ce groupe?

--Il y a deux hommes qui leur ressemblent, mais ils n'ont pas les

cheveux de la même couleur.

--Allez toucher ces deux hommes que vous croyez reconnaître.

--Les voici, dit le vieillard en montrant Charlot et Robert; mais je

jure que si ces deux hommes sont Robert Picouille et Charlot Grismouche,

ils étaient déguisés quand je les ai connus ou ils le sont aujourd'hui.

--Les croiriez-vous sous serment?

--Non.

Les deux compères gagnèrent la porte instinctivement. Le jeune avocat

fit remarquer au juge que ces hommes étaient peut-être venus ici

déguisés pour tromper le tribunal, et qu'il était expédient de vérifier

la chose. Alors un huissier s'approcha d'eux et s'aperçut qu'on effet

ils étaient affublés de perruques et de fausses barbes.... Ils furent

sommés d'enlever ces masques. Le vieux Asselin les regarda fixement

pendant quelques minutes:

--Oh! oh! je vous reconnais, dit-il... Charlot Grismouche et Robert

Picouille! deux voleurs de profession!... Vous n'étiez pas comme cela,

non plus, cependant, quand vous êtes venus à Montréal....

Les vieux scélérats voulurent s'échapper, mais ils s'aperçurent que

certains hommes de police ont le poignet fort. Alors se voyant perdus,

ils se prirent à rire:

--N'importe, dit Robert, on a passé une longue jeunesse....

--Oui, Seigneur! et un beau brin de vieillesse aussi, répondit

Charlot....

--Vous n'avez pas besoin d'en demander davantage au bonhomme Asselin,

reprit Robert, tout ce que nous avons dit, c'est de la blague.

--Et de la belle encore! ajouta Charlot....

--Pourquoi agissiez-vous ainsi demanda le juge sévèrement?

--Charlot se frotta le pouce et l'index comme un homme qui fait glisser

des pièces blanches.

Le juge se leva plein d'indignation....

--Et qui vous a payés? demanda-t-il.

--Personne encore, dit Robert et c'est perdu à ce que je vois....

--Mais qui vous a engagés à venir rendre de faux témoignages?

--Le bossu! dit Robert.

--Tais-toi donc, repartit Charlot, pourquoi le dire?

--Faut qu'il y passe lui aussi. On a été pincé, tant pis!

--Quel est ce bossu, demanda le juge?

--Un bossu riche et laid qui travaille, paraît-il, pour le compte de M.

Saint-Pierre dont il veut épouser la jolie fille, continua Robert.

--C'est le même qui vient de comparaître, reprit Victor, et qui a été

arrêté en même temps que Mme. Gagnon, soupçonné comme elle d'avoir

empoisonné Geneviève la folle.

--Monsieur Chèvrefils? dit le juge.

--Chèvrefils, c'est un nom de guerre répondit Victor, ou plutôt c'est un

masque.

Charlot poussa Robert du coude:

Le jeune avocat a éventé la mèche, mon vieux... je gage qu'il a eu un

tête à tête avec Paméla....

--Fini le bossu! fini! répondit Robert. Il va danser au bout de la

corde....

--Quel est le nom de M. Chèvrefils? demanda le juge.

--Son vrai nom? se hâta, de dire Robert, car il en a pour tous les

besoins....

--Pour la semaine et les dimanches, ajouta Charlot.

--Respectez la Cour! cria l'huissier, ou vous allez sortir.

--C'est ce que nous voudrions, répliqua Charlot. Et tout le monde éclata

de rire.

--Quel est le véritable nom de cet homme, M. Letellier? demanda de

nouveau le juge au jeune avocat.

--Clodomir Ferron, votre honneur, voleur, échappé du pénitencier et

assassin.

Deux voix crièrent à la fois: Ferron! c'étaient Picounoc et l'accusé.

Quand l'émoi fut un peu apaisé, l'interrogatoire continua.

--Connaissez-vous la femme Gagnon qui vient de donner son témoignage

devant l'honorable cour? demanda Victor à Asselin.

--Oui.

--Est-elle digne de foi?

--Non.

--Pourquoi?

--Parce que c'est une femme d'une conduite scandaleuse et... qui vient

de se parjurer.

--Comment pouvez-vous dire cela?

--Parce qu'elle a juré se nommer Eugénie Laroche, femme Gagnon, et

qu'elle se nomme Ombéline Racette, et... qu'elle est ma femme?

Le vieillard, honteux, et chagrin d'avoir à révéler de pareilles

turpitudes, courba la tête, et un grand murmure remplit la salle. Le

juge ordonna d'amener cette femme et de la mettre en présence du témoin.

Quand elle aperçut le vieillard elle recula en faisant un geste de

menace ou d'effroi:

--Toi ici! dit-elle.

--Pour te confondre, misérable! répondit le vieillard d'une voix sourde

et terrible.

--Reconduisez cette femme en prison! ordonna le juge.

--Il reste un dernier témoignage, reprit Victor, qui sait si la pauvre

folle lâchement assassinée ne parlera pas du fond de sa tombe. Voici le

document qu'elle nous a laissé. Il est scellé, et il ne doit pas l'être

par un simple caprice d'une imagination malade. Si votre honneur le

permet, je romps l'enveloppe.

Sur un signe du juge, le papier fut coupé et la petite porte du fanal

s'ouvrit. Il n'y avait rien dedans qu'un petit bout de chandelle. Le

fanal passa de main en main. Personne n'y trouva rien d'extraordinaire

d'abord. Tout à coup le jeune avocat s'écria d'un air de triomphe en

levant les mains au ciel:

--A quoi tient donc l'intelligence, la science et l'esprit, si une

pauvre folle trouve d'un coup ce que nous cherchons, si longtemps! La

chandelle de ce fanal n'a jamais été allumée!...

Pendant une minute l'huissier fut impuissant à contenir l'émotion de la

foule. Ce simple oubli du meurtrier allait le confondre à jamais. En

examinant le revers de papier qui entourait le fanal, on aperçut

quelques lignes d'écriture, et voici ce qu'on lut:

--Picounoc ment quand il dit qu'il s'est servi de son fanal pour

s'éclairer; il doit mentir aussi quand il accuse Djos du meurtre

d'Aglaé. Si Djos revient cela pourra le sauver.

Picounoc le maudit · 第 91 / 98 题