--Depuis quand êtes-vous dans la paroisse de Lotbinière?
--Depuis un mois et demi environ.
--Vous avez été chez Madame Letellier, il y a quelques jours, pourquoi?
--Pour la consoler de ses peines....
--Vous avez regardé un châle assez joli et bien conservé que l'on vous a
montré alors?
--Oui....
--Et qu'avez-vous dit?
--Je ne me rappelle pas d'avoir fait des remarques.
--N'avez-vous pas dit que ce châle appartenait à madame Letellier?
--Oui, Monsieur.
--Comment saviez-vous cela?...
--Parce que... parce que... il sortait de sa commode.
--Mais quelqu'un vous affirmait que c'était le châle de la défunte,
quelle raison aviez-vous de dire que c'était celui de madame
Letellier... répondez! Est-ce parce que les deux étaient pareils?
--Probablement....
--Et qui vous a dit que les deux châles étaient pareils?
--Personne.
--Vous l'avez deviné?...
La vieille ne voulut plus ajouter un mot. De guerre lasse on dut
l'éloigner. Plusieurs témoins vinrent déclarer que Letellier s'était
presque tout à coup montré terriblement jaloux. Puis vint Angèle
Mercier, femme de Noé Delorme. Elle déclara que lorsqu'elle était
enfant, Picounoc la payait pour lui faire dire qu'elle portait des
billets doux de la part de madame Letellier au Docteur et de la part du
Docteur à madame Letellier, et pour lui faire dire aussi à Joseph
Letellier qu'il allait, lui Picounoc, en cachette voir Noémie; que tout
cela était faux....
La malice hypocrite de Picounoc se dessinait peu à peu, mais sûrement.
On voyait un rayon d'espoir briller sur le front du prisonnier. François
Bernier, de Ste. Croix, suivit. Il dit que le soir du meurtre de la
femme de Saint-Pierre, il avait ramassé un fanal, dans le jardin, et
qu'il l'avait donné à Geneviève, une espèce de folle qui demeurait la
plupart du temps dans le voisinage. C'est tout ce qu'il savait. Vint
ensuite le tour de la petite José Antoine--Héloïse Hamel--qui était
gardienne chez Letellier, le soir da meurtre, pendant l'absence de
Noémie.
--Vous étiez gardienne chez Letellier, le soir du meurtre?
--Oui, Monsieur.
--Quel âge aviez-vous alors?
--J'avais douze ans, Monsieur.
--Que s'est il passé alors?
--Madame Letellier m'avait demandé pour avoir soin de son enfant,
pendant qu'elle irait à confesse. Je berçais le petit sur mes
genoux--Plusieurs sourirent en regardant le petit qui était maintenant
le beau grand garçon qu'on appelait M. l'avocat Victor--Je berçais le
petit sur mes genoux, continua le témoin. Tout à coup, vers neuf heures
ou neuf heures et demie, M. Letellier entre. Il était affreusement
changé. Il s'approche de l'enfant, le regarde en pleurant, le prend dans
ses bras, l'embrasse plusieurs fois, et me le rend en disant: Aies-en
bien soin... car il n'a plus de mère!
--Sa mère est allée à confesse, que je réponds, il la verra demain.
--Elle ne reviendra plus, je l'ai tuée, qu'il dit d'une voix à faire
peur,... et moi, qu'il ajoute, vous ne me reverrez jamais.... Et il
sortit pour ne plus revenir. J'avais peur. J'ai couru avertir le monde.
Le témoignage naïf et concluant de la petite gardienne fut corroboré par
ceux à qui en effet, le soir du meurtre, elle alla annoncer la nouvelle
de la mort de Madame Letellier.
Le marchand bossu de Ste. Emmélie, prisonnier aussi lui, fut questionné
à son tour.
--Geneviève, la pauvre folle morte l'autre jour, vous a porté une lettre
le jour de sa mort, demanda le jeune avocat.
--Oui, Monsieur?
--De la part de qui?
--De la part de M. Letellier.
--Pouvez-vous dire à quel sujet cette lettre était écrite....
--Non, Monsieur....
--Pouvez-vous dire combien de pages d'écriture elle renfermait?
--Je n'ai pas remarqué ce détail.
--Vous l'avez lue cette lettre?
--Oui.
--Y avait-il plus d'une page d'écriture?
--Je ne puis le dire.
--Avez-vous cette lettre?
--Peut-être la retrouverai-je.
--Saint-Pierre l'a-t-il signée lui-même?
--Non, puisqu'il ne sait pas écrire.
--C'est une autre personne qui l'a signée pour lui?
--Apparemment.
--De son nom?
--Comme de raison.
--Voici, votre honneur, dit le jeune avocat, s'adressant au juge, la
déposition certifiée de Mademoiselle Marguerite Saint-Pierre au sujet de
cette lettre. Mademoiselle Saint-Pierre est malade et n'a pu venir à la
cour.
--Mon père m'a dit d'envoyer à M. Chèvrefils, par Geneviève, une lettre
qui se trouvait sur la table dans la salle. Comme j'éprouvais quelque
répugnance à obéir, mon père ouvrit la lettre et, me montrant les quatre
pages toutes blanches, il me dit: Tu vois que ce n'est pas
compromettant. Il n'y avait pas un mot d'écriture en effet. Je mis mon
nom, entrelacé avec celui, de Victor, sur le coin d'une page, et je
remis la lettre à Geneviève qui partit pour ne plus revenir....