Après l'audition de la cause Gagnon-Barabé, la cour s'ajourna. La foule
s'écoula lentement et à regret, tant elle était avide de voir se
dérouler l'affaire de Letellier, qui venait de se couvrir d'un voile
mystérieux, grâce aux témoignages de la servante et de l'ex-élève. Dans
toute la ville on ne s'entretint, ce soir-là, que de la femme Gagnon, si
malheureuse dans la revendication de son honneur, de Geneviève la folle,
et des rapports que pouvait avoir avec le procès du lendemain, la mort
subite de cette infortunée....
Victor et l'ex-élève, rendus confiants par le résultat de la cause qui
venait d'être jugée, augurant bien de cette première victoire, le coeur
ouvert à l'espérance, entrèrent dans la prison où le grand trappeur se
consumait depuis un mois dans l'inaction et l'ennui.
--Espérons! mon père, espérons plus que jamais! s'écria Victor en se
jetant dans les bras du grand-trappeur.
--Quoiqu'il arrive, mon fils, je resterai homme et chrétien... répondit
avec fermeté le prisonnier.
L'entretien fut long entre les trois amis.
Le lendemain matin, à l'ouverture de l'audience, il n'y avait pas plus
de monde que la veille, dans la vaste salle, car, la veille, elle
regorgeait, mais la foule anxieuse débordait jusque dans les corridors
et sous le vieux portique du vieil édifice. Quand le juge fut assis dans
son fauteuil surmonté, comme d'une égide, des armes royales sculptées et
dorées, les grands jurés rapportèrent «accusation fondée» contre Joseph
Letellier. Le greffier debout se tourna vers le fond de la salle.
--Geôlier, dit-il, faites mettre Joseph Letellier à la barre.
Un mouvement onduleux agita la salle, et tous les regards se tournèrent
vers le prisonnier qui parut entre deux sergents de police. Letellier
était ferme sans forfanterie et résigné sans faiblesse. Personne ne put
lire ce qui se passait dans son esprit; personne ne put voir sur son
front la pâleur de la crainte ni les défis de la jactance.... Le shérif
mit devant la cour la liste des jurés, et le greffier procéda à l'appel
en ces termes:
--Vous qui êtes sur la liste des jurés pour décider l'issue jointe entre
notre Souveraine Dame la Reine et le prisonnier à la barre, répondez à
vos noms, sous les peines de droit.
Ensuite il s'adressa à l'accusé et lui dit:
«Les personnes dont vous allez maintenant entendre appeler les noms,
sont celles qui vont décider entre Notre Souveraine Dame la Reine et
vous, de votre vie et de votre mort. Si donc vous voulez les récuser ou
aucune d'elles, vous devez les récuser lorsqu'elles s'avanceront pour
prendre le livre et être assermentées, et avant qu'elles soient
assermentées, et vous serez écouté.
Les jurés furent appelés. Le prisonnier pouvait en récuser trente-cinq,
attendu que l'accusation était capitale, il n'en récusa qu'un seul dont
l'intelligence lui parut réellement trop limitée. Alors le greffier leur
administra le serment suivant:
--«Vous examinerez bien et fidèlement et ferez un vrai rapport entre
notre Souveraine Dame la reine et le prisonnier à la barre que vous avez
maintenant sous votre charge, et donnerez un verdict exact suivant la
preuve; ainsi que Dieu vous aide.» Cela fait, et les douze jurés
assermentés, il dit à l'huissier de la cour: Comptez les jurés.
Celui-ci, après les avoir comptés leur dit:--«Vous, douze hommes,
demeurez ensemble et écoutez la preuve qui va vous être soumise.» Après
cela le crieur fit la proclamation suivante:
--«Si quelqu'un peut informer les juges de notre Dame la reine, le
procureur de la Reine, dans l'enquête qui va se faire entre notre
Souveraine Dame la reine et le prisonnier à la barre, de quelque
trahison, meurtre, félonie ou «_misdemeanor_» par lui commis, qu'il
s'avance, et il sera écouté: le prisonnier est à la barre pour subir son
procès: que toutes les personnes obligées par cautionnement ou
reconnaissance de donner leur témoignage contre le prisonnier à la
barre, s'avancent pour donner leur témoignage; sinon, elles forfairont
leurs dites reconnaissances.»
Le greffier alors se leva et appelant le prisonnier lui dit:
--«Joseph Letellier, levez la main. Prisonnier, regardez les jurés,
jurés regardez, le prisonnier, vous qui êtes assermentés, et écoutez
l'accusation portée contre lui: Québec, à savoir: Les jurés de notre
Dame la reine déclarent, sur leur serment, que Joseph Letellier, de la
paroisse de Lotbinière, cultivateur, dans le comté de Lotbinière,
n'ayant point la crainte de Dieu, mais obéissant aux inspirations du
démon, a, le 24 septembre 1851, dans la quatorzième année du règne de
Notre Souveraine Dame Victoria, par violence et avec un bâton, dans la
paroisse susdite, dans le susdit comté, commis félonieusement avec
malice et préméditation, un meurtre sur la personne d'Aglaé Larose,
contre la paix de Dieu et de notre Dame la Reine, sa couronne et sa
dignité. A cette accusation il a plaidé non coupable et s'en est
rapporté à la décision de Dieu et de son pays que vous représentez.
Votre devoir est donc de vous enquérir s'il est coupable ou non du crime
de félonie dont il est accusé. Ecoutez maintenant les témoignages.
Pendant cette procédure empreinte d'une triste solennité, et presque
lugubre comme les préludes de l'échafaud, une sensation pénible oppressa
bien des âmes dans cette foule compacte qui voulait voir comment un
accusé arrive à être convaincu et un crime, puni, par la prudence et la
sagesse des lois. L'avocat de la Couronne s'adressant aux petits jurés,
leur fit avec un soin méticuleux le récit du meurtre commis il y avait
vingt ans, par le prisonnier à la barre, et l'audition des témoins
commença. Picounoc, c'est-à-dire Pierre-Enoch St-Pierre entra dans la
«boîte» et jura, sur les Saints-Evangiles, de dire la vérité, toute la
vérité et rien que la vérité. A sa vue, il y eut un long chuchotement
dans l'auditoire.
--Silence! cria l'huissier.
Picounoc fit un suprême effort pour retenir son audace qui tombait, et
paraître tout à fait rassuré. Les yeux de la foule qui venaient de se
fixer sur lui le brûlaient. Il courba la tête comme pour se recueillir.
Il déclina son nom et ses prénoms.
--Vous connaissez l'accusé à la barre? demanda l'avocat de la Couronne.
--Oui, monsieur, c'est Joseph Letellier.
--Vous connaissiez mieux encore Aglaé Larose sa victime?
--Aglaé Larose était ma femme bien-aimée, répondit le témoin, en
poussant un soupir.
--Voulez-vous raconter à la Cour ce qui s'est passé dans la soirée du 24
septembre 1851, en rapport avec la cause actuelle.
--Il y a déjà longtemps, reprit Picounoc en relevant hypocritement un
visage attristé, il y a déjà longtemps que cette soirée fatale est
passée, mais je m'en souviendrai toujours. On m'avait dit que Letellier
aimait ma femme; elle-même m'avoua qu'il la poursuivait de ses
assiduités, et la menaçait même de sa vengeance si elle demeurait
toujours aussi insensible. J'avertis Letellier, en ami--car nous étions
intimes--de respecter ma femme. Il me répliqua que ce qu'il avait dit à
Aglaé n'était que du badinage. La chose en demeura là pendant quelque
temps. Je surveillai les démarches et les regards de l'accusé, et je
m'aperçus bien qu'il n'avait pas renoncé à ses coupables espérances.
Mais j'étais sans inquiétude, car la vertu d'Aglaé m'était connue.
Cependant Aglaé paraissait triste depuis quelques jours. A la remarque
que je lui fis à ce sujet, elle se mit à pleurer, se jeta dans mes bras
et me dit: j'ai peur de Djos--c'est ainsi qu'on appelait Joseph
Letellier--il a juré qu'il me tuerait.... Je la consolai de mon mieux et
lui répondis que ses craintes étaient vaines... que Djos n'était ni si
méchant, ni si amoureux d'elle qu'elle le pensait.... Cela se passait
sept ou huit jours avant la fête de l'église. La veille de la fête de
l'église, au soir, ma femme me demanda d'aller avec elle au jardin pour
cueillir des pommes. Nous partîmes tous les deux, laissant, pour cinq
minutes, notre petite fille seule dans son berceau. Rendus au jardin,
nous nous dirigeâmes vers le meilleur pommier, et j'en secouai les
branches pour faire tomber les pommes les plus mûres. Ma femme se mit à
genoux à terre pour les ramasser à mesure que j'agitais l'arbre. Pendant
qu'elle était ainsi penchée, et que j'étais occupé à secouer le pommier,
l'accusé s'avança, un rondin à la main. Je ne le vis qu'au moment où, le
bras levé, il abattait son bâton sur la tête de ma pauvre femme.... Je
poussai un cri, mais il était trop tard. Je reconnus bien Letellier; je
l'appelai par son nom, mais il était loin déjà. Je me précipitai au
secours de ma femme; elle n'avait plus besoin de secours, elle était
morte. Le bâton lui avait fracassé le crâne.
Ce récit court, succinct et net, gagna à Picounoc les sympathies
générales de l'assemblée, et des regards de haine se dirigèrent dès lors
vers l'accusé. Mais ce n'était pas tout, il fallait répondre aux
transquestions, et les transquestions sont des écueils où viennent
souvent faire naufrage la fourberie et la mauvaise foi.
--Vous avez dit, commença Victor, qu'on vous avait informé des
empressements de l'accusé auprès de la défunte, nommez donc quelqu'un de
ceux qui alors vous ont donné ces renseignements.
--Plusieurs le disaient; mais je ne me souviens pas des noms de ces
personnes.
--Comment avez-vous pu oublier leurs noms vous qui vous souvenez si bien
de ce qu'elles vous ont dit alors?...
--Ce n'est pas de ma faute, si je n'ai pas la mémoire des noms....
--Quelle heure était-il quand vous êtes allés au jardin, vous et la
défunte?
--Environ neuf heures du soir.
--Et quand le meurtre a eu lieu?
--Environ une vingtaine de minutes plus tard.
--Faisait-il noir?
--Oui, passablement.
--S'il faisait noir, comment avez vous pu reconnaître l'accusé?
--Nous avions un fanal.
--Comment était ce fanal?
--De fer-blanc percé à jour.
--Qu'est-il devenu?
--Il m'a été volé ce soir-là, car je ne l'ai jamais revu depuis.
--Le reconnaîtriez-vous si vous le voyiez?
--Je le pense.
--Est-ce lui, ce fanal? Et l'avocat montra au témoin le fanal trouvé par
l'ex-élève....
--Picounoc le prit, l'examina attentivement comme on fait d'une
connaissance, et répondit:
--C'est lui, on c'en est un pareil: mais il n'était pas attaché comme ça
par une lisière de papier.
--A-t-il été longtemps allumé?
--Pas bien longtemps, dix ou quinze minutes peut-être, je ne me rappelle
pas au juste.
--L'aviez-vous allumé avant de sortir de la maison?
--Oui, du moins je le crois.
--Maintenant dites à la cour, s'il vous plaît, comment était habillée
votre femme ce soir-là.
--Je ne m'en souviens plus.
--Avait-elle un châle sur ses épaules?
--Non.
--Vous veniez de lui acheter un châle de soie?
--Je ne me souviens pas de cela.
--Comment pouvez-vous dire qu'elle apportait pas un châle, si vous ne
vous souvenez plus comment elle était habillée?
--Je ne me souviens plus quelle robe elle portait.
--Et vous jurez qu'elle n'avait pas de châle?
--Je le jure.
--Avait-elle un chapeau?
--Non.
--Ne lui avez-vous pas recommandé de se couvrir la tête de son châle, à
cause du serein?
--Non, puisqu'elle n'avait point de châle.
--Vous deviez épouser prochainement Madame Letellier qui se croyait
veuve?
--Oui.
--Vous l'aimiez depuis longtemps?
--C'est possible.
--Vous avez voulu lui faire la cour moins d'un an après la mort de votre
femme?
--Je ne me rappelle pas au juste....
--Vous l'aimiez avant qu'elle fut... ou se crut libre?
--Comme on en aime bien d'autres?
--Vous l'aimiez quand vous vous êtes marie avec Aglaé Larose?
--Qui vous l'a dit?
--Je vous le demande.
--Je n'ai pas remarqué le jour où j'ai commencé à l'aimer.
--N'avez-vous pas souvent dit à l'accusé... Djos, ta femme est légère...
ou Djos, défie toi de ta femme? ou quelque chose comme cela?
--Je ne pense pas....
--Ne lui avez-vous pas dit que vous vous feriez aimer de sa femme, si
vous le vouliez?
--Je ne lui ai jamais parlé de cela.
--Vous le jurez?
--Oui.
--Savez-vous où l'accusé avait pris le bâton dont il s'est servi?
--Je n'en sais rien.
--N'y avait-il pas des rondins près de la clôture de votre jardin?
--C'est possible.
--Pourquoi ces rondins se trouvaient-ils là?
--Je ne m'en souviens pas, assurément.
--Aviez-vous coutume de corder du bois en cet endroit?
--J'en ai mis quelquefois....
--Vous avez écrit à M. Chèvrefils le jour de la mort de Geneviève?
--C'est possible.
--Et vous avez envoyé Geneviève porter votre lettre?
--Oui.
--Au nom de qui écriviez-vous?
--En mon nom, je suppose.... C'est-à-dire, c'est ma fille....
--Entendons-nous. Est-ce vous ou votre fille qui avez écrit?
--C'est ma fille....
--Alors, ce n'est pas vous?
--Elle écrivait en mon nom.
--Pourquoi?
--Par rapport à son prochain mariage... de sorte que je puis dire aussi
bien que c'est elle qui envoyait cette lettre.
--Combien de pages a-t-elle écrites?
--Je ne saurais le dire, je ne les ai pas comptées.
--Deux, trois, quatre?
--Pas si vite....
--Une page?
--Plus ou moins.
--A-t-elle signé son nom ou le vôtre?
--Le mien... le sien!... Je n'en sais rien, je ne sais pas lire.
--Et vous savez mentir! grommela Victor. C'est bien; vous pouvez vous
retirer.
Picounoc poussa un soupir de soulagement. Il promena son regard dans la
salle et toutes les figures parurent lui sourire. Charlot Grismouche fut
appelé et assermenté.
--Vous connaissez le prisonnier à la barre? demanda l'avocat de la
couronne.
--Oui, répondit-il, je l'ai vu à Montréal, il y a un mois à peu près.
Nous avons soupé et passé une partie de la nuit ensemble à l'hôtel.
--Vous a-t-il parlé de l'affaire du 24 septembre 1851?
--Nous avions sablé quelques coups ensemble et nous avions la langue
déliée; nous nous vantâmes d'avoir fait quelques bons coups dans notre
vie. Il dit, lui, qu'il en avait fait un, il y a une vingtaine d'années,
et qu'il l'avait bien regretté, parce que cela l'avait obligé de fuir et
de se faire passer pour mort. Sollicité par nos questions il avoua qu'il
avait tué une femme qu'il aimait beaucoup: Ne parlez de rien,
ajouta-t-il, j'espère que l'affaire est oubliée et qu'on me laissera en
paix.
_Transquestionné_, il dit que la femme à laquelle l'accusé avait fait
allusion se nommait Aglaé. La _transquestion_ tournait contre l'accusé.
Le témoignage de Robert Picouille fut le même que celui de son ami. Les
deux rusés compères s'étaient fort bien entendus. La Couronne fit
entendre plusieurs autres témoins pour faire éclater les vertus civiques
et les qualités du citoyen Picounoc. L'un d'eux poussa la bonne volonté
jusqu'à déclarer qu'il était grandement question de l'élire marguillier
à la Noël prochaine. D'autres vinrent déclarer qu'ils avaient entendu
dire que l'accusé aimait Aglaé la femme de Picounoc; mais aucun ne put,
toutefois, citer un seul fait à l'appui de ces on-dit. D'après tous ces
témoignages explicites et formels, il était difficile de croire à
l'innocence de l'accusé. Aussi, malgré son apparence honnête et
paisible, commença-t-il à perdre les sympathies du publique. Pendant les
dépositions des témoins il fronça souvent les sourcils, comme un homme
qui sent la colère bouillonner au fond de son âme: il sourit aussi par
fois, mais avec amertume. La défense fit comparaître ses témoins à son
tour.
L'ex-élève fut entendu le premier.
--L'accusateur et l'accusé sont mes amis du jeune âge, dit-il.
--Il n'y a pas d'accusateur, reprit le juge, M. St. Pierre n'est que
témoin, et la cause est celle de la Couronne.
--Monsieur Pierre-Enoch Saint-Pierre, répliqua l'ex-élève, a été maudit
de son père, qui avait été maudit du sien aussi lui.
--On ne vous demande pas de faire la biographie de M. Saint-Pierre ou de
ses aïeux, observa l'avocat de la couronne, parlez de la cause....
--Pardon, mon savant confrère, reprit Victor, mais il est nécessaire de
bien connaître un homme pour bien comprendre ce qu'il peut faire....
L'ex-élève continua:
--C'est en ma présence que Picounoc--pardon! que M. Saint-Pierre....
On se mit à rire, mais le formidable "Silence!" éclata derechef.
--C'est en ma présence, reprit l'ex-élève, que Saint-Pierre a été maudit
de son père, il y a vingt-deux ans de cela. Plus tard un peu je le
rencontrai; il me dit qu'il se mariait et qu'il n'aimait pas sa fiancée,
mais qu'il se laissait faire parce qu'elle possédait une belle
propriété. Je le blâmai. Il répliqua: Tiens! je n'ai pas de secret pour
toi! j'ai aimé, j'aime et j'aimerai toujours. Celle que j'aime, tu la
connais, c'est Noémie. Elle est la femme d'un autre. Eh bien! puisque de
ce côté le bonheur m'est ravi, je n'estime plus les femmes que d'après
leur dot, et je voudrais devenir veuf tous les ans pour me remarier
toujours avec des filles avantageuses.
--Si tu parlais sérieusement, que je lui répliquai, j'irais de ce pas
avertir ta fiancée: Je suis sérieux, qu'il me répond, je suis un maudit
et le fils d'un maudit, donc il faut que je fasse mon oeuvre.
Ces premières paroles du témoin à décharge bouleversèrent profondément
la salle toute entière, et les idées les plus opposées jaillirent tout à
coup de partout: Quel est le monstre? quel est le martyre? est-ce
l'accusé? est-ce l'accusateur? se demandait-on avec effroi. Et l'on
cherchait à deviner, sur les traits impassibles de Letellier et sur la
figure hypocrite de Picounoc, le secret de ce mystère.
L'ex-élève continua: Je prévins la défunte, et j'avertis aussi l'accusé,
car de ce moment je perdis toute confiance en Picounoc,--pardon! en
Saint-Pierre--mais ni Aglaé Larose, ni Joseph Letellier ne s'occupèrent
de mes avis. Je partis pour l'ouest quelque temps après le meurtre
d'Aglaé. Je savais bien que Letellier était accusé de ce meurtre; mais
j'ai toujours pensé qu'il y avait une ruse en cette affaire, et quoique
ne m'expliquant pas la fuite ou la mort de Djos Letellier je ne le
croyais pas coupable. Un jour, il y a trois mois de cela environ, nous
étions réunis, sauvages et trappeurs, dans une petite chapelle, au fort
Providence, sur le lac des Esclaves. Le grand-trappeur arriva. Nous le
connaissions tous comme chasseur et l'aimions beaucoup, mais nous ne
savions ni son nom véritable, ni d'où il venait. Jamais il n'avait voulu
desserrer les dents à ce sujet. Ce grand-trappeur d'alors, c'est
l'accusé d'aujourd'hui. Moi je me mets à parler de Lotbinière, à propos
du vieux chef des Couteaux-jaunes, le Hibou-blanc, qui venait de se
trahir et de s'avouer Canadien renégat, autrefois instituteur. Ce
misérable s'appelait Racette de son vrai nom, et il avait bien
maltraité, quand il faisait l'école, mon ami Djos Letellier. Là dessus
je chante pouille au vieux renégat, et je ne sais comment, mais j'arrive
à dire: Pauvre Djos! s'il n'avait pas eu tant d'ennemis, il serait
encore heureux, son enfant ne serait pas orphelin--tous les yeux se
braquèrent sur le jeune avocat--et sa femme ne serait pas veuve, sa
femme ne serait pas veuve, remarquez bien cela!
--Sa femme veuve? me dit le grand-trappeur qui pleurait.
--Et oui, depuis vingt ans.
--Tu te trompes! qu'il ajoute en secouant la tête, Djos a tué sa femme
dans un moment de folle jalousie.
--Il ne l'a pas tuée puisque je l'ai vue il y a cinq ans, que je
riposte; c'est la femme de Picounoc qu'il a tuée!...
--Mon Dieu! mon Dieu! s'écrie le grand-trappeur en tombant à genoux.
--Le missionnaire lui demande ce qu'il a. Il pleurait comme une
Madelaine, et criait: Noémie! Noémie, pardon!... ah! je n'ai pas tué ma
femme!... mon Dieu, soyez béni!...
--Toutes ces choses me sont bien restées dans la tête, allez! ça m'a
fait assez d'impression. Et tout le monde pleurait dans la chapelle....
Et dans la cour aussi, pendant cette rapide et pittoresque esquisse du
témoin, bien des gens s'essuyaient furtivement les yeux.
--Voilà, votre honneur, une lettre du missionnaire du fort Providence
qui confirme le récit du témoin, dit le jeune avocat, et il déposa sur
la table, parmi d'autres documents, la lettre que le juge fit lire de
suite.
--Alors poursuivit l'ex-élève, je revins de suite au pays avec le
grand-trappeur, pour éclaircir cette triste et inexplicable affaire.
Comme je l'ai dit, dans mon témoignage, hier, j'ai fait croire à
Picounoc que Geneviève la folle pourrait peut-être nous être plus utile
qu'il ne le croyait. Et Geneviève a été empoisonnée quelques jours
après. Dans son délire elle a parlé de fanal, de chandelle et de
cheminée.... J'ai compris que cela avait rapport au meurtre d'Aglaé, et
je me suis mis à chercher. J'ai fouillé partout. A la fin, derrière la
cheminée du hangar de Picou... pardon! de M. Saint-Pierre, j'ai trouvé
le fanal que voici. Je ne sais pas ce qu'il va dire, par exemple, ce
fanal....
La cour éclata de rire malgré la solennité de la circonstance.
_Transquestionné._--L'accusé a avoué, en votre présence, qu'il a tué
Aglaé Larose, la femme de Saint-Pierre?
--Pour ça, oui! mais il croyait avoir tué sa propre femme,
comprenons-nous. Il pensait l'avoir surprise dans les bras de
Picounoc....
--Qui a conseillé à l'accusé de revenir au pays?
--Personne. Il s'est dit comme ça: Puisque c'est la femme de Picounoc
que j'ai tuée, j'ai été le jouet et l'instrument d'un grand scélérat;
allons à la grâce de Dieu: il faut que la clarté se fasse.... Et nous
sommes partis tous deux.
La fortune inconstante allait tourner encore, et l'accusé apparaissait
déjà, aux yeux de plusieurs, avec l'auréole du martyre. Madame Letellier
fut appelée. Elle parut vêtue de noir et voilée; mais, pour rendre
témoignage, elle rejeta en arrière les replis de deuil de son grand
voile, et sa douce figure fit entrer la compassion dans les coeurs.
Victor laissa à son adjoint la tâche délicate d'interroger Noémie.
--Je suis la femme de l'accusée, dit-elle d'une voix émue.
--Après une année de bonheur, Madame, votre mari ne vous a-t-il pas
rendue malheureuse en se laissant aller à la jalousie.
--Oui, monsieur... sans que je puisse deviner pourquoi, il est devenu
jaloux....
--Et il se montrait violent, n'est-ce pas?
--Que mon savant confrère veuille bien donner une autre tournure à ses
questions, et ne pas provoquer ainsi la réponse qu'il désire, observa
l'avocat de la couronne.
--Se montrait-il violent? repartit l'avocat de l'accusé.
--Très-violent.
--Sortait-il souvent?
--Pour ses travaux seulement.
--Avait-il des amis bien intimes?
--M. Saint-Pierre était son plus intime ami.
--Avez-vous connaissance qu'on l'ait averti de se défier de son ami?
--M. Paul Hamel l'en a averti en ma présence....
--Et votre mari a-t-il profité de cet avertissement?
--Il a répondu à Paul Hamel que c'était probablement le dépit qui le
faisait parler ainsi, parce qu'il ne pouvait pas avoir en mariage
Emmélie la soeur de Saint-Pierre.
--Vous aperceviez-vous alors que M. Saint-Pierre vous aimait?
--Cela ne me venait pas à l'idée: mais plus tard, lorsqu'il me demanda
en mariage, il m'avoua qu'il m'aimait depuis le jour où il m'avait vue
pour la première fois.
--Depuis combien de temps sa femme était-elle morte quand il vous
rechercha en mariage?
--Depuis six mois.
--Et combien de temps avez-vous pris à vous décider à l'épouser?
--Vingt ans.
Il y eut un murmure approbateur dans la salle.
--Où étiez-vous le soir du meurtre?
--A l'église.
--Savez-vous comment le meurtre a eu lieu?
--Oui... mon mari m'a tout expliqué.
--Racontez fidèlement, s'il vous plaît?
Le silence, déjà profond, se fit encore plus absolu; chacun retenait son
souffle pour ne rien perdre de ce récit nouveau.
--Ce fut Saint-Pierre qui alluma la jalousie dans le coeur de mon mari,
en lui disant, à chaque instant, que j'étais légère et oublieuse de mes
devoirs. D'abord, mon mari n'en crut rien; mais il m'observa davantage
et interpréta mal mes actions les plus innocentes. Il devint
véritablement jaloux sans que j'eusse la plus légère faute à me
reprocher, Dieu le sait. Quand Saint-Pierre le jugea assez prévenu, il
lui jura que je serais à lui-même Saint-Pierre quand il le voudrait, et,
la veille de la fête de l'église, quand je fus partie pour aller à
confesse, il vint de nouveau trouver mon mari et lui dit: Rends-toi ce
soir, vers neuf heures, dans mon jardin, et cache-toi bien, tu verras si
je suis un menteur. Mon mari répliqua: Ma femme est à l'église.--C'est
pour mieux te tromper, répondit Saint Pierre.--Elle n'aurait pas mis,
pour aller courir dans les jardins, le beau châle que je lui ai acheté
dernièrement, observa mon mari.--Pour aller au rendez-vous, on ne se
fait jamais trop belle, reprit Saint-Pierre. Mon mari, tout bouleversé,
se rendit dans le jardin, il prit un rondin sur un tas de bois que
Saint-Pierre lui avait montré, comme par hasard, un peu auparavant, et
se cacha sous les arbres. L'obscurité se répandit. Alors il entendit
venir quelqu'un, et vit deux personnes s'avancer vers la barrière. Quand
elles furent entrées, il entendit Saint-Pierre s'écrier: je t'aime!...
et la femme qui l'accompagnait poussa un soupir. Au bout d'un instant
Saint-Pierre dit: Asseyons-nous ici, ma douce Noémie--comme s'il m'eut
parlé--puis, il ajouta d'autres paroles encore... et embrassa sa
femme.... Il fit brûler une allumette exprès pour se faire voir. Alors
mon mari qui se tenait tout près, un bâton à la main, aperçut une femme,
la tête penchée sur l'épaule de Saint Pierre, et enveloppée
presqu'entièrement dans un châle absolument pareil au mien. Il fut
trompé par ce vêtement; il crut que j'étais infidèle, et il voulut me
tuer... et il aurait eu raison, si.... Mais, épuisée par ce long effort,
Madame Letellier s'affaissa tout à coup et fondit en larmes. On lui
apporta un peu de vin et d'eau, et, quand elle se fut remise, on
continua à recevoir son témoignage. Picounoc apparaissait déjà comme le
plus rusé des monstres.
--Vous avez eu dernièrement la visite d'une dame Gagnon?
--Oui, monsieur.
--Voulez-vous raconter à la cour ce qui s'est dit alors au sujet du
châle de la défunte?
--Mon fils disait: Il y a quelque chose cependant qui va embarrasser
Picounoc, et qu'il expliquera difficilement: c'est le châle.
--Madame Gagnon parut surprise un peu: Est-ce qu'il l'a détruit ce
châle? demanda mon fils.--Je n'en sais rien, répondit-elle.--Ensuite
elle se reprit: Il ne m'en a jamais parlé, ajouta-t-elle: Mon fils se
leva vivement, ouvrit ma commode:--Il ne l'a pas détruit, Madame, le
voici, dit-il, et il déplia le châle que j'avais pris pour aller à
l'église, le soir du meurtre.... Madame Gagnon demeura un instant sans
parler, puis elle dit en balbutiant: N'est-ce pas celui de votre mère?
--Etiez-vous l'amie de la défunte Aglaé?
--Oui.
--Vous a-t-elle jamais dit que votre mari l'importunait de ses
assiduités?
--Jamais. Elle m'a dit que c'était une fausse rumeur que des méchantes
langues faisaient courir.
_Transquestionnée._--Savez-vous, madame, si la défunte avait un châle
semblable au vôtre?
--Je ne lui en ai jamais vu.
--Avez-vous entendu dire qu'elle en eut un?
--Jamais....
--Si elle en avait eu un, croyez-vous que vous ou les voisines en
eussiez pris connaissance de quelque façon?
--Si ce châle devait servir à induire mon mari en erreur, il a dû être
tenu caché.
--C'est tout, Madame, vous pouvez vous retirer.
Le médecin Noël Dubois fut cité à son tour. Il dit qu'un jour, pendant
que penché sur le berceau de l'enfant du prisonnier, il regardait, en
causant avec la mère, la petite créature, le prisonnier entra
subitement, et, se montrant animé de la plus sotte jalousie, l'accabla
d'injures et l'appela séducteur de femme. Il dit aussi que l'accusé
passait pour bien jaloux....
Madame Gagnon comparut. Elle arriva escortée de deux hommes de police,
car elle était prisonnière depuis la veille. Elle regarda l'assistance
d'une façon suppliante, car elle n'avait encore rien perdu de son
hypocrisie. Vieille, laide, rousse et l'air bégueule, elle ne pouvait
compter que sur son mérite pour s'attirer les coeurs.
--Votre nom, madame? demanda Victor.
--Eugénie Laroche, femme Gagnon, monsieur.
--Eugénie Laroche? répéta Victor en la regardant fixement.
--Oui, monsieur, reprit la vieille, est-ce que mon nom ne vous va pas?