MAX.»

* * *

«Ne connaissez-vous pas l'écriture de ce billet, monsieur le comte? dit

le professeur lorsque Saint-Julien eut fini.

--Je la connais en effet, répondit Julien. Si ce n'est point un rêve,

c'est celle d'un homme qui habite la ville depuis peu, et qui s'appelle

Spark.

--Je crois qu'il vous sera facile de vous en assurer en lisant les

lettres suivantes. Mais auparavant, il faut que je vous prie de

remarquer la date de celle-ci. Elle correspond, vous le voyez, au

lendemain du prétendu meurtre du chevalier Max, il y aura quinze ans

dans deux mois. Vous savez, m'a-t-on dit, les motifs de l'altercation

qui eut lieu dans la nuit entre la princesse et son jeune fiancé, après

un souper où celui-ci s'était comporté assez légèrement. Max et

Quintilia étaient alors deux enfants. La princesse avait seize ans, son

amant en avait quinze. Leur querelle eut toute l'importance qu'à cet âge

on donne aux petites choses. Son Altesse déclara au triste Max qu'elle

ne serait jamais à lui, et, dans un mouvement de colère, lui ordonna de

ne jamais reparaître devant elle. Il ne suivit que trop cet ordre

précipité. Amoureux et fier, le noble jeune homme fut révolté d'avoir

été soupçonné d'une basse ambition; il partit mystérieusement dans la

nuit, et alla vivre à Paris sous le nom de Rosenhaïm. Là, renonçant à

toute pensée de fortune, à tout espoir d'avenir, à toute vanité humaine,

il s'ensevelit, pour ainsi dire, et ne donna, pendant cinq ans, aucun

signe de son existence à qui que ce soit. La princesse, après avoir

pleuré son absence, reprit courage et gaieté; car elle se flatta qu'il

reviendrait. Résolue à lui pardonner, elle attendit qu'il fit les

premières tentatives pour obtenir sa grâce. Au bout de quelque temps,

n'entendant point parler de lui, elle crut qu'il s'était déjà consolé,

et, quoique dévorée de chagrin, elle affecta de ne plus penser à lui, et

souffrit les assiduités de ses nouveaux adorateurs; mais, fidèle en

dépit d'elle-même à l'unique amour de sa vie, elle ne put se résoudre à

faire un nouveau choix. On a beaucoup douté de la conduite de Quintilia,

Monsieur; vous aurez des preuves irrécusables de tout ce que je vous

dis...

--Eh quoi! Monsieur, dit Julien, est-ce donc une justification dont la

princesse vous charge? C'est me faire trop d'honneur et prendre trop de

peine. Je suis résigné à tous les châtiments.

--Je ne suis pas chargé de discuter avec vous, répondit le maître. Il

faut que vous ayez la bonté de m'écouter, puisque mon devoir est de

parler. J'en appelle à votre politesse.»

Ce ton froid et sec blessa profondément Julien. Il se tut, et écouta

d'un air morne, qu'il affectait de rendre indifférent.

Le professeur reprit:

«Une année s'était écoulée ainsi; la princesse, cédant à son inquiétude

et à sa douleur, fit faire des recherches dans tous les pays et prendre

secrètement des informations dans toutes les cours de l'Europe, sans

qu'il fût possible de retrouver les traces de l'infortuné Max. Alors,

convaincue qu'il s'était donné la mort et qu'elle avait blessé le cœur

le plus noble et le plus sincère, une passion plus vive s'alluma dans le

sien; elle nourrit sa douleur avec toute l'exaltation de son âge, mais

en secret et loin de tous les regards. Pour mieux s'y livrer, elle fit

creuser ce caveau et sculpter ce tombeau, où elle venait pleurer chaque

jour.

«Trois autres années s'écoulèrent, et je vins me fixer à Monteregale. La

princesse cherchait dans les sciences une distraction à ses ennuis et un

refuge contre les illusions de la vie auxquelles elle avait fait vœu de

résister désormais. Elle se plut à mes entretiens et m'appela auprès

d'elle jusqu'à ce que je fusse fixé dans son palais. Une affaire

d'intérêt l'ayant conduite à Paris, elle me permit de l'y accompagner.

Je n'avais jamais vu cette ville célèbre, et je désirais examiner les

précieuses collections scientifiques qu'elle possède.

«C'est en explorant les cabinets d'histoire naturelle et les

bibliothèques, que je fis par hasard la connaissance du prétendu

Rosenhaïm. Je n'avais jamais vu ce jeune homme, et je fus frappé de sa

beauté, de sa grâce, de son caractère noble et de ses manières

affectueuses. L'amour de la science nous rapprocha bien vite. Je fus

ébloui de ses connaissances et charmé de son aptitude. Mais en même

temps je m'affligeai de voir toujours ses traits empreints d'une

mélancolie profonde; et lorsque j'interrogeais ses pensées sur d'autres

sujets que la science et la philosophie, j'étais effrayé du

découragement dont cette âme si jeune et si pure était déjà flétrie. Je

cherchai à obtenir sa confiance. Il me répondit qu'un amour malheureux

l'avait pour jamais dégoûté de la société, que le seul lien qui

l'attachait au monde était rompu, et que, renonçant à toute carrière

d'ambition, il s'était fixé à Paris dans la condition la plus obscure,

et ne trouvait plus de bonheur que dans la science et les arts, qu'il

cultivait avec enthousiasme.

«Ce récit me toucha vivement, et je lui demandai la permission de le

voir plus intimement. Il me conduisit dans sa mansarde; elle était bien

pauvre, mais charmante de propreté et toute brillante de fleurs et

d'oiseaux. Comme j'examinais avec délices une aéride d'Afrique, il

m'arriva de m'écrier: «Que vous êtes heureux de posséder une plante

aussi rare! j'en ai fait souvent la description à Son Altesse Quintilia,

et jamais je n'ai pu me procurer...» Mais je m'arrêtai, effrayé de

l'impression que ce nom lui avait faite. Il devint pâle comme un

camélia, et se laissa tomber sur une chaise. Ensuite il devint rouge

comme une pivoine, et me fit les questions les plus empressées et les

plus singulières. À toutes mes réponses, il tombait dans une sorte de

délire, et, quand il apprit que Son Altesse était à Paris, il s'élança

vers la porte comme un fou; puis il s'arrêta, et tomba évanoui sur le

seuil.

«Je m'empressai de le secourir, mais en revenant à lui il s'entoura de

réserve et de défaites. Je ne pus jamais en tirer que des explications

vagues et sans vraisemblance; il me conjura surtout de ne pas parler de

lui à la princesse, mais de lui fournir le moyen de la voir sans en être

vu. Je lui dis qu'elle devait assister le lendemain à une séance de

botanique chez un de mes amis, professeur distingué. Il s'y glissa, mais

se tint tellement caché, je ne sais dans quel coin, que je ne pus le

joindre et lui parler.

«Je savais très-vaguement l'histoire de Max, et j'ignorais à cette

époque la secrète douleur de la princesse. Je ne pensais donc point à

l'avertir de la rencontre que j'avais faite, et j'étais loin d'établir

dans ma pensée aucun rapprochement entre Max et Rosenhaïm. Cependant je

fus tellement frappé du changement qui s'opérait dans les traits et les

manières de mon jeune ami au seul nom de Quintilia, que je crus pouvoir

me permettre d'en parler à la signora Ginetta. Cette jeune personne, un

peu légère, dit-on, pour son compte, mais pleine de franchise et de

dévouement pour sa maîtresse, fit de grandes exclamations de joie en

m'écoutant, et s'écria: «Oh! c'est lui, ce doit être lui. Je n'ai jamais

cru à sa mort...» Elle voulait courir vers sa maîtresse; et puis elle

s'arrêta en pensant que, si elle se trompait dans ses conjectures, ce

serait faire saigner le cœur de la princesse d'une fausse joie et d'une

affreuse déception. Elle m'engagea à mettre Quintilia et Rosenhaïm en

présence comme par hasard, m'assurant que si c'était Max en effet, la

princesse se jetterait dans ses bras. «Cette rencontre a eu lieu déjà

plusieurs fois, lui dis-je. Depuis que Rosenhaïm sait que la princesse

est ici, il n'y a pas de jour qu'il ne se repaisse du douloureux plaisir

de la suivre et de la contempler. Il est vrai qu'il se cache tellement,

qu'il a dû être impossible à Son Altesse de le remarquer. En outre, il

m'a recommandé le secret en termes si positifs, que je crains de

l'offenser en le trahissant.

--C'est pour cela, reprit la Ginetta, que mon moyen est bon et

nécessaire.»

«Nous nous concertâmes ensemble, et le lendemain j'engageai Rosenhaïm à

venir voir une collection de médailles antiques dont je venais de faire

emplette pour le cabinet de la princesse. Je lui jurai (et j'avoue que,

pour la seule fois de ma vie, je fis un faux serment; mais ce fut à

bonne intention), que la princesse ne venait jamais chez moi, quoique

j'occupasse une maison voisine de la sienne. Rosenhaïm se laissa

entraîner, et de son côté la Ginetta eut l'esprit d'amener la princesse

dans mon appartement pour voir mes médailles. J'ai trop peu d'éloquence

pour vous faire la description de la scène dont je fus témoin.

D'ailleurs, elle se termina d'une manière qui faillit me rendre fou; les

deux amants furent près de mourir, et la princesse surtout, que la

surprise avait suffoquée, retrouva avec peine l'usage de ses sens.

«Cette touchante réconciliation fut suivie promptement d'un mariage dont

vous venez de lire l'acte authentique.

«La princesse voulait se déclarer et ramener son époux avec éclat à

Monteregale; mais rien au monde ne put déterminer Max à partager son

rang. Et vous pouvez lire à ce sujet la seconde lettre que vous avez là

sous la main.»

Saint-Julien, entraîné par l'intérêt romanesque de ce récit, lut ce qui

suit.

Le secrétaire intime · 第 29 / 37 题