Mais ce qu'il ne savait pas, c'est que la princesse, informée par un de
ses gens de la présence de Galeotto dans le palais, en avait fait fermer
toutes les portes et garder toutes les issues. Elle n'avait pas voulu
faire procéder à une recherche qui eût jeté l'alarme; mais elle avait
recommandé qu'on s'emparât du rebelle à la moindre tentative qu'il
ferait pour sortir de sa retraite.
Saint-Julien, voyant donc à toutes les portes des hallebardes croisées
et des figures menaçantes, prit le parti d'aller se renfermer dans sa
chambre et d'y attendre son sort. En le voyant entrer pâle, effaré et la
poitrine tachée de sang, Galeotto, épouvanté, s'écria comme en délire:
«Monaldeschi! Monaldeschi!»
Il s'attendait à le voir tomber mort au bout d'un instant; mais
Saint-Julien, ayant essuyé sa poitrine et repris ses forces, lui raconta
d'une voix entrecoupée ce qui venait de se passer. Cette fois Galeotto
ne trouva pas à rire. Toutes ces précautions pour garder les portes et
cette fureur de Quintilia contre Julien ne lui faisaient rien présager
de bon pour lui-même.
«Mon avis, lui dit-il, est que nous mettions tout en œuvre pour nous
sauver d'ici. Sautons par la fenêtre; mieux vaut nous casser les deux
jambes que d'être inhumés dans des cercueils d'or comme Max.»
Saint-Julien ouvrit la fenêtre et vit quatre hommes armés de fusils au
bas du mur.
«Il n'y faut pas songer, dit-il; toute fuite, toute résistance est
inutile. Attendons, peut-être que cet orage se calmera. Je n'entends
plus aucun bruit.
--Quintilia se met rarement en fureur, dit le page; mais l'Italienne est
vindicative plus que vous ne pensez. Que le diable vous emporte! Vous me
mettez dans une belle position! Voici que je vais passer pour votre
complice, et que l'on m'égorgera incognito avec vous dans quelque cave
du palais. Tout cela est votre faute. Vous avez voulu faire le
vainqueur, et vous vous serez comporté comme un sot.
--Vous êtes un sot vous-même, répondit Julien. Pourquoi êtes-vous venu
vous cacher dans ma chambre? Ce n'est pas moi qui vous y ai engagé.»
Leur querelle fût devenue plus vive si un bruit de pas ne se fût fait
entendre. Les deux pauvres jeunes gens se regardèrent avec
consternation. Galeotto, pâle et à demi évanoui, se laissa tomber sur le
lit. Saint-Julien, plus courageux, attendit les assassins de pied ferme.
Ils entrèrent et prièrent poliment les deux victimes de se laisser
bander les yeux et attacher les mains. Saint-Julien voulut se révolter
contre ce traitement humiliant; mais le chef des hommes armés qui
remplissaient la chambre lui dit avec douceur:
«Monsieur, si vous faites la moindre résistance, j'emploierai la force,
ce qui vous rendra le traitement plus désagréable encore.»
Il n'y avait rien à répondre à cet argument; Saint-Julien se soumit.
Quant à Galeotto, le pauvre enfant était tellement glacé de peur, qu'il
fallut presque l'emporter.
Lorsqu'on délia leurs mains et qu'on ôta leurs bandeaux, ils se virent
dans un cachot étroit, et on les laissa dans les ténèbres.
«Malédiction! dit le page, voici notre dernier jour!
--Plaise au ciel que vous disiez vrai, répondit Julien, et qu'on ne nous
laisse pas mourir lentement de langueur et de froid!»
Ils s'assirent tous deux sur la paille, et, trop consternés pour se
communiquer leur terreur, ils restèrent dans un morne silence. La
jeunesse du page vint pourtant à son secours. Au bout de deux heures,
Saint-Julien l'entendit ronfler; pour lui, ses agitations cruelles ne
lui permirent pas de goûter le moindre repos.
Lorsque Galeotto s'éveilla et qu'il vit, au faible jour qui éclairait le
cachot, Saint-Julien triste, mais en apparence, calme, à ses côtés, il
retrouva sa fierté, et, craignant de s'être montré pusillanime, il
affecta une insouciance qu'il était loin d'avoir. Son esprit facétieux
vint à son secours, et il exhorta son compagnon à braver gaiement
l'adversité. Saint-Julien sourit en songeant à la grande vaillance de
Panurge après la tempête. Néanmoins, comme le danger pouvait bien n'être
pas passé, et que, dans tous les cas, il avait entraîné le pauvre page
dans une aventure peu agréable, Saint-Julien eut assez d'égards pour lui
et feignit de croire à son courage. Ils passèrent une assez maussade
journée et prirent le plus maigre des repas. La résolution de Galeotto
faillit s'évanouir en cette circonstance; mais le sang-froid de Julien
le piqua d'honneur; et, chacun jouant de son mieux un rôle héroïque
vis-à-vis de l'autre, ils arrivèrent bravement jusqu'à la nuit. Alors
Julien, accablé de fatigue, s'étendit sur la paille et s'endormit. Mais,
au bout de quelques heures, ils furent éveillés par le bruit des verrous
et des clefs tournant dans la serrure; la lueur sinistre d'une torche
pénétra dans le cachot, et lui montra la sombre figure du geôlier
conduisant quatre hommes masqués. À cette vue, Galeotto jeta un cri
d'épouvante, et Julien jugea que sa dernière heure était sonnée. Alors
s'armant de toute la fermeté d'âme dont il était capable, il s'avança
gravement au-devant de ses bourreaux et leur dit:
«Je sais ce que vous voulez faire de moi. Ne me faites pas languir.»
Mais on ne lui répondit pas un mot, et on lui attacha les mains comme la
veille. Au moment où on lui remettait un bandeau sur les yeux, il
demanda si on allait le séparer de son compagnon d'infortune.
«Vous pouvez lui faire vos adieux, répondit une voix creuse et lugubre
qui partait de dessous un des masques.»
Les deux jeunes gens s'embrassèrent. On emmena Julien en silence, et
Galeotto navré resta seul dans la prison.
Saint-Julien, après avoir marché longtemps, s'aperçut qu'on lui faisait
descendre un escalier, et tout à coup il se trouva les mains libres. Son
premier mouvement fut d'arracher son bandeau; il se vit seul dans un
caveau de marbre magnifiquement sculpté selon le goût sarrasin. Quatre
lampes de bronze fumaient aux angles d'un tombeau de marbre noir sur
lequel une figure d'albâtre était couchée dans l'attitude du sommeil.
Saint-Julien resta frappé de terreur en reconnaissant le caveau et le
monument dont Galeotto lui avait parlé, et lisant sur la face principale
du cénotaphe les trois lettres d'argent qui formaient le nom de Max.
«Dieu juste! s'écria-t-il en s'agenouillant sur le tapis de velours noir
qui revêtait les marches du mausolée, si vous laissez consommer de tels
actes d'iniquité, donnez-nous au moins la force de franchir ce rude
passage. À genoux sur le seuil d'une autre vie, je vous demande pardon
des fautes que j'ai commises en celle-ci...»
En parlant ainsi, il se pencha, et ses yeux s'étant attachés sur la
figure d'albâtre, il fut frappé de la ressemblance qu'elle présentait.
C'était la tête et le corps d'un jeune homme de quinze ans enveloppé
dans une légère draperie semblable à un linceul. Mais dans le calme de
cette charmante figure et dans tous les linéaments du visage Julien
trouva une similitude extraordinaire avec les traits de Spark, quoique
ceux-ci fussent virils et plus développés.
Un léger bruit le tira de sa rêverie. Il se retourna et vit une grande
figure vêtue de noir et armée d'un instrument singulier ressemblant à
une large et brillante épée; Julien fut frappé de terreur.
«Exécuteur de meurtres infâmes, s'écria-t-il, toi qui as versé sans
doute le sang de celui qui repose ici, spectre de la vengeance! puisque
je dois être ta victime...
--Mon cher monsieur de Saint-Julien, répondit le sombre personnage avec
civilité, vous vous trompez absolument. Je ne suis ni un exécuteur de
meurtres infâmes ni le spectre de la vengeance. Je suis un professeur
d'histoire naturelle fort paisible et incapable d'aucun mauvais
dessein.
En parlant ainsi, maître Cantharide, car c'était lui dans son docte
habit de drap noir et dans ses véritables culottes de satin, souleva sa
grande épée et la dirigea vers Julien.
«Je serais bien sot, pensa rapidement le jeune homme, de me laisser
égorger par ce facétieux bourreau lorsque je suis seul avec lui et que
je puis lui sauter à la gorge.»
Il allait le faire en effet lorsque maître Cantharide, toujours plein de
courtoisie, le pria de prendre une des extrémités de l'instrument et de
l'aider à soulever le couvercle du sépulcre.
Cette nouvelle facétie parut si horrible à Saint-Julien, qu'il recula en
pâlissant, et regarda autour de lui, s'attendant à voir paraître ses
meurtriers au premier signe de résistance.
«Ne soyez pas effrayé, lui dit le professeur, vous ne courez aucun
danger, à moins que vous ne cherchiez à vous enfuir ou à me maltraiter,
et je vous crois trop bien élevé pour cela. Veuillez m'aider, vous
dis-je; c'est la volonté de Son Altesse, notre très-gracieuse
souveraine, Quintilia première, et je suppose que vous n'êtes pas
accessible à des frayeurs d'enfant.»
Saint-Julien, toujours plein de méfiance, mais résolu à montrer du cœur,
aida maître Cantharide à soulever le couvercle du sarcophage. Le
professeur enleva un grand crêpe noir, et pria Saint-Julien de prendre
la boîte d'or en forme de cœur qui était dessous. Saint-Julien
frissonna; mais pensant qu'on voulait peut-être l'effrayer seulement par
le spectacle du châtiment d'un autre, il prit la boîte et la présenta
d'une main tremblante au professeur, qui l'ouvrit en pressant un
ressort, et la lui rendit en disant: «Regardez ce qu'il y a dedans.»
Un nuage passa sur les yeux du jeune homme, et pendant quelques secondes
il lui sembla voir un objet hideux, sans forme et sans nom, au fond du
terrible coffret. Enfin sa vue s'éclaircit, son cœur reprit le
mouvement, et il ne vit dans le velours blanc dont la boîte était
doublée qu'un paquet de lettres attachées par un ruban noir.
--Lisez ces papiers, Monsieur, dit le professeur, c'est la volonté de
Son Altesse. Je vais rester auprès de vous pour suppléer par mes
explications aux lacunes qui vous en rendraient le sens difficile.»
Saint-Julien, ne pouvant plus se soutenir, s'assit sur les marches du
tombeau. Le professeur posa une des lampes à côté de lui et déplia le
premier papier.
C'était un acte de mariage contracté légalement et religieusement, mais
secrètement, entre la princesse Quintilia et le chevalier Max. Ce
contrat avait plus de dix ans de date.
Le second papier était un billet ainsi conçu:
* * *
«J'ai eu le malheur de vous déplaire, et je l'ai mérité. L'orgueil a
enflé mon cœur un instant, et vous m'avez rigoureusement puni. Cependant
vous avez été trop sévère. C'était un doux et noble orgueil que le mien;
la joie d'être aimé de vous, l'espoir de posséder bientôt la plus noble
femme de l'univers, ont pu m'enivrer, et, dans un moment d'exaltation,
me faire oublier la prudence. Vous m'avez pris pour un lâche courtisan,
avide de monter sur un trône et de couvrir d'un titre de duc son titre
de bâtard. Oh! vous vous êtes trompée, Quintilia, j'en prends le ciel à
témoin. Vous avez été cruelle, et pourtant je ne vous maudis pas; je
vais mourir loin de vous. Puissent ma conduite et ma fin vous prouver
que je n'aimais en vous que vous-même. Puissiez-vous me plaindre, me
pardonner, pleurer un peu sur moi, et trouver dans un autre cœur l'amour
qui était dans le mien, et que vous avez méconnu!