«Non, ma bien-aimée, non, jamais! La nature humaine est fragile et
pleine de misérables passions. Une seule est grande et belle, c'est
l'amour. Mais c'est une flamme divine qu'il faut garder comme on gardait
jadis le feu sacré dans des cassolettes fermées sur un autel d'or; c'est
un parfum qu'il faut envelopper et sceller, de peur qu'il ne s'évapore;
une empreinte précieuse qu'il ne faut pas exposer au frottement de la
circulation, de peur qu'on ne l'efface. Que notre cœur soit un
tabernacle mystérieux et sacré où reposera le dieu. Vivons l'un pour
l'autre, et que le monde n'en sache rien. Ne me contraignez pas à porter
au travers des envieux ou des indifférents un visage radieux de bonheur,
qui serait une insulte pour eux tous, et qu'ils s'efforceraient de
ternir à vos yeux. Non, non; j'ai trop souffert du contact empoisonné de
votre cour, et je sais trop peu comment il faudrait s'y conduire pour ne
pas s'y perdre. Mon caractère fut de tout temps opposé à la contrainte
et à la méfiance; et, malgré une enfance passée tout entière dans cette
atmosphère mortelle, je n'avais pu corriger mon imprudente vivacité. Je
ne puis jamais oublier ce qu'il m'en a coûté et par quelles années de
désespoir j'ai expié un instant d'étourderie. Si nous eussions été alors
de pauvres bourgeois allemands au milieu d'une honnête famille, et ne
craignant rien les uns des autres, j'aurais pu être bien plus expansif,
Quintilia, et vous voir sourire à ma joie candide. Mais, hélas! j'étais
un aventurier, un bâtard; vous étiez une princesse, et notre hymen
devait être un mystère. Je n'avais pas le droit de parler de mon bonheur
et ne pouvais pas me réjouir sans avoir l'air insolent et vain.
Aujourd'hui votre générosité m'accorde un dédommagement dont je sens
toute la grandeur; mais je n'en ai pas besoin. Être aimé de vous, vous
presser dans mes bras et vous appeler ma femme; vous voir moins souvent,
mais sans témoins importuns, sans ennemis de mon bonheur toujours placés
entre vous et moi; pouvoir me livrer à mes transports, à ma
reconnaissance, sans jamais être soupçonné d'aucun vil motif d'intérêt;
être aux pieds de ma maîtresse et de ma femme sans avoir l'air de ramper
devant ma souveraine ou de solliciter ma bienfaitrice, n'est-ce pas là
un bonheur plus sûr et plus vrai? D'ailleurs j'ai contracté dans la
solitude et dans le travail des goûts et des habitudes si différents de
ce qui se fait autour de vous, que j'y serais perpétuellement déplacé et
malheureux. Laissez-moi dans ma chère obscurité. J'ai trouvé dans mon
malheur une amie généreuse qui m'a sauvé de moi-même, qui m'a préservé
du suicide, et qui pendant cinq ans m'a aidé à vivre sans chercher à
vous arracher de mon cœur ni à ternir la pureté de votre image dans ma
mémoire. Cette amie, c'est l'étude. Je serais un ingrat si je
l'abandonnais à présent que j'ai retrouvé l'objet de tous mes vœux.
Laissez-moi dans ma mansarde; c'est le temple où je l'ai servie, le
sanctuaire où elle s'est révélée à moi, où elle a fait descendre du ciel
la science vêtue de sa robe étoilée. Ma vocation est là, j'en suis bien
convaincu. Permettez-moi d'aller tous les ans passer quelque temps
auprès de vous; mais que personne ne le sache, et que mon nom s'efface
de la mémoire des hommes. Que votre cœur soit l'unique page où je le
retrouve inscrit quand j'irai vous offrir le mien, toujours embrasé
d'une flamme nouvelle,» etc.
[Illustration: Ils virent glisser devant eux une petite barque... (Page
40.)]
Le professeur, continuant son récit, apprit à Saint-Julien qu'après de
vains efforts pour arracher Rosenhaïm à sa retraite, Quintilia avait
fini par consentir à l'épouser secrètement et à retourner sans lui dans
ses États. Mais depuis lors elle avait été passer tous les hivers un
certain temps à Paris, et tous les étés Max était venu habiter pendant
plusieurs semaines le pavillon du parc. Son séjour à Monteregale avait
toujours été enveloppé du plus profond mystère, et toujours il était
venu à l'improviste, procurant ainsi à sa femme la plus douce surprise
et lui prouvant qu'il comptait sur elle au point de ne jamais craindre
d'arriver mal à propos. «Cette union a toujours été si belle et si pure,
continua le professeur, qu'elle prouve l'excellence des lois de
Lycurgue, qui enjoignaient aux maris de n'aller trouver leurs femmes
qu'avec toutes les précautions que prennent les amants pour n'être pas
observés.»
Saint-Julien, à l'invitation du professeur, ouvrit au hasard plusieurs
lettres de Max et de la princesse, et y trouva partout les expressions
d'une tendresse exaltée jointe à la confiance la plus absolue et à
l'amitié la plus douce et la plus sainte. En voici quelques-unes que
Saint-Julien lut au hasard par fragments:
«...Autrefois, Max, je fis un beau rêve: je m'imaginai qu'il suffisait
d'être sans détour pour être sainement jugé, et que la bouche qui ne
mentait pas devait être écoutée avec confiance. Je me persuadais que la
vertu était un vêtement d'or éclatant qui devait faire remarquer les
justes au milieu de la foule; je croyais que nul ne pouvait feindre la
sérénité d'une âme pure, et que le calme n'habitait point les fronts
souillés. Je me trompais, puisque je fus cent fois la dupe des traîtres;
et alors je cessai de me révolter contre les injustices d'autrui à mon
égard. Tous ces hommes qui me jugent et me condamnent ont sans doute été
trompés aussi souvent que moi. Toutes ces convictions, qui composent la
voix de l'opinion, ont sans doute été troublées et abusées par les
méchants comme le fut la mienne. Si l'on me confond avec ceux qui
mentent, c'est la faute de ceux-ci, et non celle du monde, qui craint et
qui se méfie avec raison de ce qu'il ne comprend pas. Je ne méprise donc
pas le monde, je ne le hais pas; mais je ne veux jamais l'aduler ni le
craindre. C'est un géant aveugle, qui va fauchant indistinctement le
froment et l'ivraie. Haïssons les fourbes qui ont crevé l'œil du
cyclope, et laissons-le passer sans lui nuire et sans souffrir qu'il
nous nuise. Laissons-le passer comme une montagne qui croule, comme un
torrent qui suit son cours. Il est au sein des plaines des oasis où l'on
peut aller vivre ignoré, loin des vains bruits de l'orage. C'est dans
ton cœur, Max, que je me suis retirée et que je vis au milieu des
vivants sans avoir rien de commun avec eux...
* * *
* * *
[Illustration: Saint-Julien s'assit sur les marches du tombeau. (Page
46.)]
* * *
«Je suis décidée à laisser dire. Je ne me baisserai pas pour regarder si
l'on a mis de la boue sur le chemin où je dois passer. Je passerai, et
j'essuierai mes pieds au seuil de ta maison; et tu me recevras dans tes
bras, car toi, tu sais bien que je suis pure.»
Voici la réponse de Max:
«Tu as raison, mon amie. Tu es ma femme et ma sœur, tu es ma maîtresse,
mon bonheur et ma gloire. Que m'importe le reste? Je sais qui tu es et
ce que tu as été pour moi depuis vingt ans; car il y a vingt ans que
nous nous aimons, Quintilia! Je n'étais qu'un enfant lorsqu'on m'envoya
représenter un vieillard à la cérémonie de tes noces. Tu avais douze
ans, et nous étions trop petits pour monter sur le grand trône ducal
qu'on avait élevé pour nous. Il fallut que le digne abbé Scipione te
prît dans ses bras pour t'asseoir sur le siège de brocart; et, sans
l'aimable duc de Gurck, qui était plus grand que moi, et qui dans ce
temps-là ne songeait guère à être mon rival, je n'aurais pu m'asseoir à
tes côtés. C'est moi qui te mis au doigt l'anneau nuptial. Ô le premier
beau jour de ma vie! je ne t'oublierai jamais, et jamais je ne me
lasserai de te repasser joyeusement dans ma mémoire. Que vous étiez déjà
belle, ô ma petite princesse, avec vos grands yeux noirs, vos joues
vermeilles et veloutées, vos cheveux bouclés sur vos épaules, et cette
grande robe de drap d'argent dont vous ne pouviez traîner la queue
longue, et cette immense fraise de dentelle où votre petite tête
prenait des attitudes royales, tandis que votre sourire espiègle
démentait toute cette gravité affectée! Savez-vous que j'étais déjà
amoureux comme un fou? Ne vous souvenez-vous pas de la déclaration que
je vous fis après la cérémonie, en jouant aux jonchets avec vous dans la
chambre de votre gouvernante? La chère mistress White voulut m'imposer
silence; mais vous prîtes un air majestueux pour lui dire: «À présent,
White, je suis mariée, et personne n'a le droit de se mêler de ma
conduite. Monsieur le chevalier, vous êtes mon époux, le seul que je
connaisse, le seul que j'accepte et que j'aime. Si M. le duc de
Monteregale s'imagine que je suis sa femme, il se trompe. On dit qu'il
est vieux et laid: je le déteste. S'il vient me menacer, je lui ferai la
guerre, et vous le tuerez, n'est-ce pas, chevalier?» Alors, comme
mistress White, malgré l'inconvenance de ces propos, ne pouvait
s'empêcher de sourire, vous lui dîtes d'un ton imposant: «De quoi
riez-vous, White? N'avons-nous pas lu ensemble l'histoire de David
combattant Goliath?»
«Oh! que vous étiez gentille, ma chère femme! quelle singulière petite
fille vous faisiez! Sensible et mutine, caressante et irritable, bonne
et colère, jouant toujours un grand rôle de reine qui semblait aller
tout naturellement à votre petite personne, récitant des vers latins,
improvisant des discours de réception, condamnant à mort votre perruche
et lui faisant grâce avec gravité, demandant pardon à votre bonne quand
vous l'aviez affligée, et l'embrassant avec les grâces insinuantes d'une
petite femme....... Je n'oublierai jamais rien de tout cela, chère amie,
quoique ce soit déjà si loin, si loin!
«Évidemment on pensait dès ce temps-là à nous marier tout de bon,
aussitôt que le duc de Monteregale, qu'on savait bien dès lors atteint
d'une maladie mortelle, vous aurait laissée libre. Le souverain qui vous
persécute, et qui, je crois, m'a fait l'honneur de me mettre au monde,
voulait absolument que vos biens fussent l'apanage d'un de ses protégés.
Mais qu'il est heureux pour nous que la destinée ait déjoué ses projets!
Si j'étais maintenant ton mari publiquement, je serais peut-être ton
maître, peut-être ton esclave. Qui sait? Que seraient devenus nos
caractères dans ce conflit de volontés étrangères occupées à nous
façonner selon leurs intérêts, sans se soucier de notre affection et de
notre bonheur? Vois comme nous avons raison de croire à la Providence!
c'est elle qui nous a séparés pour nous réunir ensuite avec toutes les
conditions d'indépendance et de confiance mutuelle qui devaient assurer
la durée de notre union: c'est à toi seule que je t'ai due; ou plutôt
c'est à Dieu, qui, touché de mon désespoir, te gardait à moi, fidèle et
sainte femme, en qui je me repose comme en lui.
«Laisse donc dire, et crois en moi! Quand l'univers se lèverait en masse
pour te lapider, je saurais bien encore te défendre et te faire un
rempart de mon corps. Laisse dire. N'aie jamais l'air de savoir si on
dit du mal de toi. Lis les pamphlets des beaux esprits de ta cour si
cela t'amuse; mais ne t'en fâche jamais, car tu aurais l'air de les
avoir lus, et c'est un honneur qu'il ne faut leur faire qu'à leur insu.
Agis toujours comme si tu comptais sur la justice de l'opinion; c'est la
seule prudence que je t'enseignerai. Pour le reste, fais ce que tu
voudras, et ne crois jamais que tu aies des explications à me donner sur
quoi que ce soit. Que peut le monde sur notre bonheur? Penses-tu
qu'entre ses paroles et la tienne j'hésite un instant? Qu'ai-je besoin
de savoir comment tu agis avec les autres? Ne sais-je pas comment tu as
agi envers moi? Depuis vingt ans que nous nous connaissons, m'as-tu dit
un mot qui s'écartât de la vérité? m'as-tu fait une promesse que tu
n'aies pas religieusement accomplie?
«Oh! qu'il est beau le monde que nous habitons à nous deux! nous y
sommes seuls, aucune voix fâcheuse du dehors n'en trouble la délicieuse
harmonie. Les flèches que d'impuissants ennemis nous lancent viennent
mourir à nos pieds, et tu les regardes tomber en souriant. L'orage
gronde là-bas, mais nous, retirés sur les cimes élevées, près des cieux,
nous voyons les anges nous appeler au travers d'un voile d'azur, et nous
entendons leurs divins concerts, auxquels nos âmes ardentes mêlent leurs
pieuses inspirations, etc.»
À cette lettre, Quintilia répondait ainsi:
«Que je t'aime, mon Allemand, avec ta bonté naïve et ta poésie
enthousiaste! toujours le même depuis tant d'années! Nous avons donc
trouvé le secret d'être toujours amants, quoique mariés? car nous sommes
mariés, sais-tu cela? moi, je n'y pense jamais, excepté quand on
m'engage de la part de mes chers cousins, les princes voisins, à prendre
un époux de leur choix. Alors, en songeant à l'opportunité de leurs
instances et au succès probable de leurs intrigues, il me prend des
accès d'une gaieté persifleuse dont plus d'un bel esprit d'ambassade
s'est mordu la lèvre en temps et lieu. Oui, oui, mon enfant, nous avons
bien fait de cacher notre bonheur et d'interdire l'accès de notre Eden
aux profanes dont le souffle en aurait terni l'éclat. Le mariage, tel
que le monde l'a fait, est le plus amer et le plus dérisoire des
parjures de l'homme envers Dieu. À présent, je vois comme dans les cours
et autour des princes les plus religieux serments servent aux plus viles
intrigues, et je m'applaudis de ne t'avoir pas jeté au milieu de ces
hommes et de ces choses-là. Tu sais à peine que tout cela existe; tu es
plus heureux que moi, Max! tu ne vois pas ces turpitudes; quand tu
quittes ta chère retraite, c'est pour être plus heureux encore auprès de
ta femme. Moi, je les traverse, et au sein de ce monde bruyant je suis
seule et triste. Mais souvent au milieu de la foule ton image
m'apparaît, et, comme une céleste révélation, me remplit de force et
d'espérance. Alors je songe aux jours de bonheur qui nous réunissent, et
je les vois si purs, si enivrants, que je me soumets à les acheter au
prix des peines et des fatigues de ma vie présente. Oh! je les
achèterais au prix de mon sang, et je ne croirais pas les avoir trop
payés!
«Parfois, au milieu d'un bal splendide, abrutie en quelque sorte par
l'ennui de la représentation, une circonstance légère, un son, le parfum
d'une fleur, me réveille et me ranime tout à coup; frappée d'une émotion
inexplicable, il me semble que je viens d'entendre ta voix ou de
respirer tes cheveux; je tressaille, mon cœur bat avec violence, c'est
comme si j'allais mourir. Alors je m'enfuis, je m'enfonce dans l'ombre
des jardins, et je vais pleurer de souffrance et de bonheur dans notre
cher pavillon. Quelquefois par de violentes aspirations je voudrais
franchir l'espace et suivre ma pensée qui s'élance vers toi; mon désir
devient un feu qui consume ma poitrine, la force me manque. J'accuse le
destin qui nous sépare; prête à renier mon bonheur, je pleure et je
perds courage. Mais alors je descends dans le caveau, et, sur la tombe
qu'autrefois je te fis élever, je pleure de joie et je remercie Dieu qui
t'a rendu à moi. J'aime à ouvrir cette tombe vide où nous serons à
jamais réunis un jour; j'aime à contempler cette boîte où j'enferme
aujourd'hui nos lettres, et où je fis vœu autrefois d'enfermer mon cœur
afin qu'il te restât fidèle et que mon amour fût enseveli vivant avec
toi, etc.»