était charmée d'être au monde, et combien étaient joyeux les petits
sifflements qui sortaient de sa poitrine délivrée? Elle se redressait
sur ses petits pieds, et elle faisait la fière, et elle était si
glorieuse, qu'elle avait tout oublié. Il était bien question vraiment
de ses peines passées! Le Lézard, content de voir cette joie qu'il
avait faite, trouva sa petite Lézarde charmante; il partagea aussitôt
avec elle une goutte de rosée qui s'était tenue fraîche dans la corolle
d'une fleurette (ce qui est la manière de se marier entre Lézards), et
ce fut une affaire terminée.
L'orage allait éclater et il fallait rentrer.
«J'ai un palais et tu n'as qu'une chaumière, lui dit-il; mais mon
palais est si petit, que ta chaumière vaut mieux que mon palais.
Puisque dans ta chaumière il y a place pour deux, veux-tu m'en céder la
moitié?
--Si je le veux!» répondit la bienheureuse Lézarde; et elle le
conduisit triomphante à sa grotte, dont l'entrée était cachée à dessein
par quelques feuilles d'alléluia, de bois gentil et de romarin.
L'emménagement fut bientôt fait, car il n'emporta rien que sa personne.
Quand il entra chez son amie, il trouva une petite demeure si bien
tenue et si parfaitement disposée, que c'était assurément la plus
agréable lézardière du monde. Mon Lézard, qui aimait les jolies
choses et les choses élégantes, admira le bon goût qui avait présidé
à l'ameublement de cette gentille caverne. Elle était divisée en deux
parties: l'une était plus grande que l'autre, et c'était là qu'on
allait et venait; l'autre était garnie de duvet de chardon bénit et de
fleur de peuplier, et c'était là qu'on dormait.
Il mit le comble à la joie de sa compagne en l'accablant de
compliments. Il est si bon d'être loué par ce qu'on aime!
Le bonheur ne tient guère de place, car ce jour-là il semblait s'être
réfugié tout entier dans ce charmant réduit. Où n'entrerait-il pas s'il
le voulait, puisqu'il est si petit?
Tout Lézard est un peu poëte; il fit quatre vers pour célébrer ce beau
jour, mais il les oublia aussitôt. Il était encore plus Lézard que
poëte.
Enfin ils étaient mariés, et ils entrevoyaient des millions de jours
fortunés.
VIII
Que ne puis-je laisser là ces jeunes époux, puisqu'ils sont heureux,
et croire à l'éternité de leur bonheur! Que les devoirs de l'historien
sont cruels, quand il veut accomplir sa tâche jusqu'au bout!
Une fois mariée (on serait si fâché d'être heureux!), la Lézarde devint
songeuse. Elle ne pouvait oublier que c'était au hasard, à un nuage,
à une goutte d'eau, qu'elle avait dû son mari. Sans doute quand il
l'aimait, il l'aimait bien, mais il ne l'aimait pas comme les Lézardes
veulent être aimées, c'est-à-dire à toute heure, et sans cesse et sans
partage. Tant que le soleil brillait, elle ne pouvait avoir raison de
son mari, car il appartenait au soleil, et quand il était une fois
couché sur l'herbe à demi tiède, soit seul, soit avec un Lézard de ses
amis, il ne se serait pas dérangé pour un empire.
La jalousie rend _féroce_, quand elle est impuissante.
«Que n'ai-je, avant de me marier, mangé seulement une demi-feuille
d'hellébore!» disait-elle souvent. Dois-je l'écrire? il lui arrivait
quelquefois de regarder d'un œil d'envie la scabieuse, cette fleur des
veuves, car elle ne pouvait s'empêcher de songer _à quoi tient le cœur
d'un Lézard_.
[Illustration]
Quant au Lézard, quand il n'était pas au soleil, il était à sa _femme_;
et il croyait si bien faire en faisant ce qu'il faisait, qu'il ne
s'aperçut jamais que sa Lézarde eût changé d'humeur.
[Illustration]
Suite de l'histoire des hôtes de la terrasse.--Faites-vous donc
Grand-Duc!
[Illustration]
Madame la Duchesse, qui était venue au monde pour être une bonne
grosse personne, bien portante, mangeant bien, buvant bien et vivant
au mieux, qui était tout cela, mais qui se donnait toutes sortes de
peines pour le cacher et pour extravaguer, avait cru de bon ton de
devenir très-sensible. Tout l'émouvait; elle faisait volontiers de rien
quelque chose, d'une taupinière une montagne, et tressaillait à tout
propos: la chute d'une feuille, le vol d'un insecte étourdi, la vue
de son ombre, le moindre bruit, ou pas le moindre bruit, tout était
pour elle prétexte à émotion. Elle ne poussait plus que de petits cris,
faibles, mal articulés, inintelligibles. Tout cela, selon elle, c'était
la distinction. Les yeux sans cesse fixés sur la pâle lune, ce soleil
des cœurs sensibles, comme elle disait; sur les étoiles, ces doux yeux
de la nuit, si chères aux âmes méconnues, elle s'écriait, avec un
philosophe chrétien: Qu'on ne saurait être bien où l'on est, quand on
pourrait être mieux ailleurs. Aussi, pour cette Chouette éthérée, l'air
le plus pur était trop lourd encore; elle détestait le soleil, ce Dieu
des pauvres, disait-elle, et ne voulait du Ciel que ses plus belles
étoiles; c'était à grand'peine qu'elle daignait marcher elle-même,
respirer elle-même, vivre elle-même et manger elle-même. Pourtant
elle mangeait bien, pesait beaucoup, et dans le même temps qu'elle
affectait une sensiblerie ridicule, au point qu'elle ne pouvait,
disait-elle, voir la vigne pleurer sans pleurer avec elle, on aurait
pu la surprendre déchirant sans pitié, de son bec crochu, les chairs
saignantes des petites Souris, des petites Taupes et des petits Oiseaux
en bas âge. Elle se posait en Chouette supérieure, et n'était qu'une
Chouette ridicule.
Son mari, émerveillé des grandes manières de sa Chouette adorée,
s'épuisait en efforts pour s'égaler à elle. Mais dans une voie
pareille, quel Hibou, quel mari ne resterait en chemin? Aussi, malgré
son envie, fut-il toujours loin de son modèle; si loin, ma foi, que
madame la Duchesse, qui était parvenue à oublier l'humilité de sa
propre origine, en vint à reprocher à son pauvre mari de n'être, après
tout, qu'un Hibou. «Quel sort! quel triste sort! s'écriait-elle. Être
obligée de passer sa vie dans la société d'un Oiseau vulgaire et
bourgeois, dont les seuls mérites, sa bonté et son attachement pour
moi, sont gâtés par leur excès même! Malheureuse Chouette!»
Plus malheureux Hibou!
Joies modestes de la fabrique, qu'êtes-vous devenues? Plaisirs menteurs
de la terrasse, où êtes-vous? Tout d'un coup madame la Duchesse cessa
de chanter des nocturnes avec son mari; et un beau jour, s'étant laissé
toucher par les discours audacieux d'un Milan qui avait été reçu par
M. le Duc, à cause de son nom, elle partit avec lui. Le perfide avait
séduit la _Femme_ de son ami en employant avec elle les mots les plus
longs de la langue des Milans amoureux.
Cet événement prêta, comme on peut le croire, aux caquets. Les Pies,
les Geais, notre vieux Sansonnet lui-même, le commentèrent de mille
façons. Il y a des malheurs qui manquent de dignité. Tout le monde
blâma la coupable, mais personne ne plaignit le pauvre mari. La pitié
qu'on accorde aux plus grands criminels, pourquoi la refuse-t-on à ceux
qu'un sot orgueil a perdus? Faites-vous donc Grand-Duc!
Pour être sûre qu'elle ne tarderait pas à lui parvenir, madame la
Duchesse laissa dans la partie de la terrasse où son mari avait coutume
de prendre ses repas, la lettre que voici. Cette lettre était, comme
dernier trait de caractère, écrite sur du papier à vignette et parfumé.
«_Monsieur le Duc_,
«_Il est dans ma destinée d'être incomprise. Je n'essayerai donc pas
de vous expliquer les motifs de mon départ._
«Signé: _Duchesse de la Terrasse_.»
M. le Duc lut, relut, et relut cent fois, sans pouvoir les comprendre,
ces lignes écrites pourtant d'une griffe et d'un style assez ferme, et
sembla justifier ainsi le laconisme de l'auteur.
Mais ce que l'esprit ne s'explique pas toujours, le cœur parvient
souvent à le comprendre, et il sentait bien qu'un grand malheur venait
de le frapper. Ce ne pouvait pas être pour rien que tout son sang
avait ainsi reflué vers son cœur... Ses plumes se hérissèrent, ses
yeux se fermèrent, et il fut, pendant un instant, comme atteint de
vertige. Lorsqu'il put enfin mesurer toute l'étendue de son malheur, il
laissa tomber sa tête sur sa poitrine oppressée, et demeura longtemps
immobile, comme s'il eût été privé de tout sentiment.
Quand on est ainsi frappé tout d'un coup, on se sent si faible, qu'on
voudrait ne l'avoir été que petit à petit et comme insensiblement. Il
lui sembla d'abord que quelque chose d'aussi essentiel que l'air, la
terre et la nuit, venait de lui manquer. Il avait tout perdu en perdant
la compagne de sa vie; et quand il sortit de sa stupeur, ce fut pour
appeler à grands cris l'ingrate qui le fuyait, quoiqu'il la sût déjà
bien loin; puis, bien qu'il n'eût été que trompé, il se crut déshonoré,
et s'en alla au bord de l'eau comme doit le faire tout Hibou désespéré,
pour voir si l'envie ne lui viendrait pas de se noyer avec son chagrin.
Arrivé là, il regarda d'un air sombre l'eau profonde, et y trempa son
bec... pour la goûter d'abord. La lune s'étant alors dégagée d'un nuage
qui avait caché son croissant, il se vit dans l'eau comme en un miroir
magique, et fut effrayé du désordre de sa toilette. Machinalement,
et pour obéir à une habitude de recherche que lui avait fait prendre
l'ingrate pour laquelle il allait mourir, il rajusta avec soin celles
de ses plumes qui s'étaient le plus ébouriffées, et trouva quelque
charme dans cette occupation. Il lui semblait doux de mourir paré comme
aux jours de son bonheur, paré de la parure qu'elle aimait.
Il songea aussi un instant à faire, avant de quitter la vie, une
ballade à la lune, qu'il prit à témoin de ses infortunes; à la lune,
l'astre favori de son infidèle, et aux nuées, vers lesquelles l'esprit
de sa femme s'était si souvent envolé. Mais tous ses efforts furent
inutiles, et il comprit qu'on ne saurait pleurer en vers que les peines
qu'on commence à oublier.
Voyant bien qu'il n'avait plus qu'à mourir, il s'était déjà penché sur
l'abîme, quand il fut arrêté par une réflexion. Lorsqu'il s'agit de
la mort, il est permis d'y regarder à deux fois, et il faut être bien
certain, quand on se noie, qu'on a de bonnes raisons pour le faire.
Il relut, pour la cent et unième fois, la lettre de madame la Duchesse;
et cette lettre, à sa grande satisfaction, lui parut moins claire
que jamais. «Diable! se dit-il, ce qu'il y a de plus clair dans tout
ceci, c'est que madame la Duchesse a quitté la terrasse. Mais qui me
dit qu'elle n'y reviendra pas, et qu'elle a cessé d'être digne d'y
revenir? Rien, absolument rien. Elle-même refuse de s'expliquer. Ce
voyage ne peut-il être un voyage d'agrément, et avoir pour but une
visite à une autre Chouette de génie comme elle; ou une retraite de
quelques jours dans quelque coin poétique, pour s'y livrer complétement
à la méditation qu'affectionnent les âmes d'élite comme la sienne? Et
encore, ne peut-elle être morte?»
Le cœur d'un Hibou a d'étranges mystères. Cette dernière hypothèse lui
souriait presque: il l'eût voulue morte, plutôt que parjure.
«Parbleu! dit-il, voyez où nous entraîne l'exagération!» Et il fit
gravement quelques tours sur la rive, en s'applaudissant de n'avoir pas
cédé à un premier mouvement.
Mais, au bout de quelques moments, il sentit bien que la consolation
qu'il avait essayé de se donner n'était pas de bon aloi. Son cœur
n'avait pas cessé d'être serré; et, voulant mettre fin à ses
incertitudes, il résolut de consulter une vieille Carpe qui passait,
dans le pays, pour savoir le passé, le présent, l'avenir, et beaucoup
d'autres choses encore. Ce qui fait le succès des devins et des
diseurs de bonne aventure, c'est qu'il y a beaucoup de malheureux. Il
faut être désespéré pour demander un miracle. La sorcière avait la
réputation d'être capricieuse. «Voudra-t-elle me répondre?» se dit-il;
et il s'avança, non sans un trouble involontaire, vers une partie de
la rivière, très-éloignée des deux châteaux, où la vieille Carpe se
livrait à ses sorcelleries.
Une Carpe magicienne.
«Puissante Carpe, dit-il, d'une voix mêlée de respect et de crainte, ô
toi qui sais tout, fais-moi connaître mon sort. Mon épouse bien-aimée a
disparu: est-elle morte, ou est-elle infidèle?»
Pour une magicienne, la vieille Carpe ne se fit pas trop prier; et sa
grosse tête bombée ne tarda pas à se montrer. Elle remua trois fois
ses lèvres épaisses avec beaucoup de majesté, prit lentement trois
aspirations d'air en regardant du côté de la source du fleuve, puis:
«Attends,» lui dit-elle.
Et, ayant tourné trois fois sur elle-même, elle sortit de l'eau à
mi-corps, et se mit à chanter, d'une voix étrange, les paroles que
voici:
CHANT DE LA CARPE.
«Accourez, accourez, vous qui aimez les nuits noires et les eaux
limpides, innombrables tribus aux nageoires rapides et aux gosiers
affamés; vous qui aimez les rivages paisibles et déserts, les eaux
sans pêcheurs et sans filets, venez ici, Animaux à sang rouge, Carpes
dorées, Truites azurées, Brochets avides; déployez vos nageoires,
Mulets, Argus, Chirurgiens, Horribles, troupe soumise à mes lois;
venez aussi, souples Anguilles, brunes Écrevisses, et vous, reines des
Ovipares, Grenouilles enrouées. Quoiqu'il ne s'agisse ni de boire ni de
manger, et qu'on ne vous ait pas même offert en sacrifice... un Ciron!
rendez vos oracles! Montrez que vous savez parler, quoi qu'on dise, et
donnez votre avis à cet époux malheureux.
«Est-il ou n'est-il pas trompé? Sa Chouette est-elle morte ou infidèle?
Sachez d'abord que si elle est morte, l'infortuné se résignera à vivre
pour la pleurer; mais qu'il se précipitera dans les eaux, si elle est
infidèle.»
Le monde des esprits est facile à éveiller.
[Illustration]
Bientôt le Hibou tremblant vit ce qu'il n'avait jamais vu. A la voix
de la Carpe, les têtes de tous ceux qu'elle avait évoqués sortirent
successivement des eaux, et formèrent bientôt une ronde fantastique,
au-dessus de laquelle d'autres rondes, composées d'innombrables
Insectes, et montant en spirale jusqu'au ciel, apparurent tout à coup.
Par un prodige inouï, des nymphéas, bravant les ténèbres, élevèrent
leurs tiges hardies jusqu'à la surface de l'eau, et beaucoup de fleurs,
qui s'étaient fermées pour ne se rouvrir qu'au matin, furent tirées,
contre l'ordre de la nature, de leur profond sommeil. Des nuages épais
pesaient sur l'atmosphère; le ciel semblait comprimer la terre; l'air
était lourd, et le silence si grand, que M. le Duc pouvait entendre
distinctement les battements de son cœur.
La vieille Carpe se plaça au milieu, et les rondes se mirent à tourner
autour d'elle, chacune dans son sens, les unes vivement, les autres
lentement. Au troisième tour, la vieille Carpe fit un plongeon, resta
sous l'eau pendant quelques minutes, et du fond de l'abîme rapporta
cette réponse au Hibou épouvanté:
«Ton épouse bien-aimée n'est pas morte!»
Cela dit, la tête et la queue de la sorcière se rapprochèrent, par un
mouvement bizarre, comme les deux extrémités d'un arc; elle fit un bond
prodigieux, s'éleva de six pieds dans les airs, et disparut.
«Elle n'est pas morte! elle n'est pas morte!» répéta le chœur infernal;
«elle n'est pas morte! La Chouette est l'oiseau de Minerve; la fille de
la Sagesse t'aurait-elle quitté si tu ne l'avais pas mérité? A l'eau! à
l'eau! à l'eau! Hibou, tu l'as promis, il faut mourir!
«Chantons, chantons gaiement!» criaient les Écrevisses et les
Grenouilles; «peu nous importe pourquoi tu meurs, pourvu que tu meures
et que nous puissions souper avec Ta Seigneurie. Chantons, dansons et
mangeons! peut-être demain serons-nous sous la dent des Hommes!»
Une petite Ablette aux sept nageoires, qui n'était encore qu'une
demi-sorcière, s'approcha tout au bord de l'eau: «Ton malheur nous
remplirait de tristesse et de pitié, lui dit-elle d'un air moitié naïf
et moitié railleur, si notre tristesse et notre pitié pouvaient le
faire cesser.»
«Elle n'est pas morte, disait le pauvre Hibou à moitié fou; elle n'est
pas morte... je ne comprends pas.» Et l'eau avait repris son cours;
magiciennes et magiciens, voyant qu'il ne se pressait pas de mourir,
étaient rentrés, ceux-ci dans leur bourbe, ceux-là dans leurs roseaux
et sous leurs pierres, qu'il disait encore, en agitant ses ailes avec
désespoir: «Je ne comprends pas.»
Le hasard et un peu d'insomnie m'avaient conduite, cette nuit-là, de
ce côté. J'avais été spectatrice muette de la scène que je viens de
raconter. J'eus pitié de lui, et je l'abordai.
«Cela veut dire, lui dis-je, si cela veut dire quelque chose, qu'elle
est infidèle, oui, infidèle. Cela veut dire aussi que la plupart de
ces Poissons ne seraient pas fâchés de te voir mourir, et qu'ils te
trouveraient bon à manger. Mais pourquoi mourir? en seras-tu moins
trompé?» Et je le remis dans son chemin et dans son bon sens, après
avoir employé, pour le décider à vivre, toutes les formules au moyen
desquelles on console les gens qui ont envie d'être consolés.
J'eus le plaisir de l'entendre envoyer au diable les Carpes magiciennes
et leurs oracles intéressés.
Comment un Hibou meurt d'amour.
J'ai su plus tard que ce pauvre Oiseau, dont la tête n'avait jamais été
bien forte, s'était jeté, pour se distraire, disait-il, dans ce qu'il
appelait les plaisirs. Il est rare qu'un esprit médiocre se résigne au
malheur. Il s'abandonna à toutes sortes d'excès, et surtout à des excès
de table, ainsi qu'il l'avait vu pratiquer, en pareille occasion, à
quelques héros de roman. Comme il avait beaucoup d'appétit et peu de
goût, il mangeait souvent des choses malsaines, et mourut bientôt, les
uns disent d'amour, les autres d'indigestion. Le fait n'est pas encore
éclairci.
Je crois pouvoir affirmer, à sa louange, que, s'il ne fût pas mort de
la maladie que nous venons d'être forcée de nommer, il aurait pu mourir
d'amour; car il aimait passionnément sa pauvre Chouette, qui, avant
d'être une grande dame, avait été une simple Chouette fort bonne et
très-attachée à ses devoirs.
Il en est des plaies du cœur comme de celles du corps: quand elles ont
été profondes, elles se ferment quelquefois; mais elles se rouvrent
toujours, et on finit par mourir, en pleine santé, de celles dont on a
été le mieux guéri.
Faites-vous donc Grande-Duchesse!
Et madame la Duchesse? Au bout de quinze jours, son séducteur
l'abandonna pour une vraie Duchesse qu'il emmena en Grèce, où ses
ancêtres avaient été rois. Elle en fut si humiliée, qu'elle maigrit
à vue d'œil, et mourut, seule, dans le tronc d'un vieux saule, de
honte, de misère et presque de faim, bien coupable, mais aussi bien
malheureuse.
Faites-vous donc Grand Duc et Grande Duchesse!
Où l'auteur reprend la parole pour son propre compte.--Conclusion.
On voyagerait pendant une éternité, on ne s'arrêterait pas plus que
le temps, que cette agitation sans fin ne suffirait pas à rendre le
mouvement à un cœur fatigué. Après avoir été partout, ou peu s'en faut,
je me demandai à quoi avait abouti cette course d'âme en peine, et si
les Corneilles étaient faites pour courir le monde ou pour vivre en
société. N'y avait-il pas eu dans cette soumission aux exigences de
mon chagrin, si légitime qu'il fût, plus d'égoïsme que de raison? la
lutte n'eût-elle pas été plus glorieuse que la fuite? et si triste
qu'eût pu être mon existence, n'eût-il pas mieux valu la consacrer à
mes pareilles, que de l'user sans profit pour personne dans de stériles
voyages? Le résultat de ces réflexions tardives, comme toutes les
réflexions, fut que je ferais bien de retourner parmi les miens.
Mais où me fixer?
Les vieilles cathédrales sont les hôtelleries naturelles des voyageurs
de notre espèce. J'avais visité, pendant le cours de mes voyages,
presque toutes les églises de France. A laquelle devais-je donner la
préférence?
J'hésitais entre trois surtout.
Retournerais-je à Strasbourg, ma patrie? Reverrais-je ma chère
cathédrale avec sa flèche élégante, ses fines ciselures et sa pierre
inattaquable? Mais non! tout m'y rappellerait le passé, et rien n'est
plus triste que de se souvenir qu'on a été heureux, quand on ne l'est
plus.
Irais-je à Reims et chercherais-je un refuge dans les broderies de son
splendide portail? Mais pourquoi à Reims plutôt qu'ailleurs?
J'allais me décider pour la noble cathédrale de Chartres, le plus
sévère, le plus digne et le plus sacré des monuments gothiques de notre
pays, quand j'appris qu'une grande quantité de Corneilles venaient
de fonder une colonie dans une des tours de Notre-Dame de Paris; de
Notre-Dame de Paris dont j'avais tant entendu parler et que je ne
connaissais pas encore. Ma foi, par un reste d'habitude de voyageuse,
je me décidai pour cette illustre inconnue. Notre-Dame avec sa mâle
architecture, ses fortes tours, sa façade un peu massive, me parut
plutôt puissante qu'imposante, mais ses bas côtés me ravirent. J'y
fus saluée dès mon arrivée par un très-vieux Corbeau, que je reconnus
tout d'abord pour un de mes compatriotes, à son accent qu'un véritable
Alsacien ne perd jamais.
Puisque l'occasion s'en présente, je ne suis pas fâchée d'avoir à dire
quelques mots de ce personnage.
«Écrivez de ce personnage tout ce que vous voudrez, me dit en
m'interrompant pour la seconde fois le malencontreux conseiller que
j'ai déjà cité au commencement de ce récit, et qui s'étant, depuis ma
réponse, tenu derrière moi sans mot dire, lisait sans façon par-dessus
mon aile, à mesure que j'écrivais; ne vous gênez pas; son tour est
venu, vengez-vous.
--Avez-vous déjà peur? lui dis-je; attendez donc, et en attendant,
taisez-vous.»
Pourquoi ne le dirais-je pas? Dans ce vieillard je retrouvai un
ancien ami d'enfance; il y avait bientôt un siècle que nous ne nous
étions vus.
Ce qui nous avait séparés, c'est qu'il avait été fou de tout dans sa
jeunesse, de tout, et de moi un peu, s'il m'est permis de le dire. Or,
mon cœur n'étant déjà plus libre (j'étais à la veille de me marier), il
avait quitté le pays, désespéré, jurant et criant qu'il en mourrait. Il
n'en était pas mort, on le voit. Que mes lectrices veuillent bien faire
comme moi, qu'elles lui pardonnent d'avoir survécu.
«Quoi! me dit-il en m'abordant avec une émotion qui me toucha plus
qu'il ne m'aurait convenu de le laisser voir, ne daignerez-vous pas
reconnaître votre ancien amoureux? Il y a tantôt cent ans que je vous
aime, et que je vous aime en vain. Que n'ai-je pas fait, grand Dieu,
pour vous oublier[16]! Me punirez-vous de n'y avoir pas réussi? Je vous
en prie, ajouta-t-il, restez avec nous.
[16] J'ai su plus tard que ce cœur obstiné n'avait en effet rien
négligé pour en arriver à se débarrasser complétement de mon
souvenir. Il s'était marié jusqu'à trois fois, sans rien obtenir d'un
remède aussi violent et aussi opiniâtrément appliqué... O Corneilles,
_Ab uno disce omnes!_
--Ceci, lui répondis-je, m'a tout l'air d'une déclaration en bonnes
formes; mais un amour de cent ans ressemble, à s'y tromper, à une
belle et bonne amitié: je l'accepte comme tel. Allons, consolez-vous,
ajoutai-je. L'amour est un enfant, il veut des cœurs jeunes comme lui;
ne sommes-nous pas trop vieux? Me voici à Paris, j'y resterai, mais à
une condition: c'est que vous me chercherez un logement.
--N'est-ce que cela? me dit-il en me montrant un Dragon volant; je
demeure sous l'aile gauche de ce Dragon, l'aile droite est libre; si
l'appartement vous convient, refuserez-vous d'être ma voisine?» Et il
me vanta les charmes de sa résidence. A l'en croire, été comme hiver,
c'était un lieu de délices.
Ce jour-là, mon excellent ami me parlait de sa voix la plus douce,
son air était si bon et son accent si pénétré, que je n'aurais osé le
refuser. Je retirai pourtant d'entre les siennes une de mes pattes
qu'il serrait avec un peu plus de tendresse que n'en comportait une
simple amitié.
«Quel bonheur! et qu'il fait bon vieillir!» s'écria mon heureux voisin,
quand il me vit installée.
Quel bonheur, en effet! Nos caractères étaient tels, qu'il suffisait
que l'un dît oui pour que l'autre dît non. Chose bizarre, l'harmonie
naissait de ce désordre même; nous n'étions jamais d'accord, mais en
revanche nous étions les meilleurs amis du monde. Mon vieil ami avait
pour système de n'en point avoir, et je prétendais, moi, qu'on ne
vient à bout de la plus petite comme de la plus grande chose du monde
qu'à l'aide d'un système. Je me rappelle que nous débutâmes par une
discussion sur ce sujet:
«Qui peut avoir une idée ou stupide ou sage, me disait mon obstiné
contradicteur, que le passé n'ait eue avant lui? On se suit à la piste,
et on fait bien; les Moutons de Panurge étaient des sages, et vos
philosophes sont des fous. Moins on sait, moins on se soucie de savoir:
et voilà le bonheur! Il y a deux mille ans que vos Savants se battent
pour savoir lequel de tous leurs systèmes est le meilleur; dites-leur
de ma part que le meilleur n'existe pas, mais que le moins mauvais
serait celui qui les empêcherait de se battre.»