et parlez plus bas! Si l'on savait seulement que je vous écoute, je
serais chassée, et peut-être mangée. Depuis qu'ils ont quitté la
fabrique où leur sont venues leurs premières plumes, mes maîtres ne
rêvent que grandeurs; ils meurent d'envie de s'anoblir. On parle de
recreuser les fossés et les grenouillères, de refaire les ponts-levis
et de redresser les tourelles, et ils espèrent devenir nobles pour de
bon au milieu de ces attributs de la noblesse. Mais, bah! l'habit ne
fait pas le moine, et le château ne fait pas le noble. Du reste, ma
bonne dame, volez là-bas, à droite, vous y trouverez les ruines du
vieux château, et vous y serez tout aussi bien qu'ici, je vous assure.
--Des ruines! m'écriai-je, il y a des ruines près d'ici, il reste
quelque chose du vieux château, et j'aurais pu passer la nuit sur
cette vilaine terrasse qui n'a ni style, ni grandeur, ni souvenirs!
Merci, ma belle, votre maîtresse fait bien d'être une sotte; à l'heure
qu'il est, je n'ai qu'à me louer d'elle.»
En vérité, rien n'est plus bouffon que les prétentions de ces nobles
de contrebande. Je laissai là ces Oiseaux ridicules, cette maison
badigeonnée, et bien m'en prit.
Sans doute, du vieux château il était resté peu de chose, mais j'aurais
donné vingt-cinq châteaux restaurés comme celui que je venais de
quitter, pour une seule des pierres du vénérable mur sur lequel j'eus
le bonheur de me poser.
L'admirable vieux mur!
Est-il au monde rien de plus touchant que ces débris immortels qui
témoignent si éloquemment du tort que ce qui est fait chaque jour à ce
qui a été? Comment peut-on hésiter entre les vieilles choses et les
nouvelles? Le présent est-il autre chose que _le Singe du passé_[13]?
[13] Jean Paul.
Un vieux Faucon.
Ce superbe vieux mur entourait une cour vieille aussi. Une vigne
vierge embrassait de ses vertes pousses tout un pan de la muraille.
Des scolopendres, des lis et des tulipes sauvages croissaient entre
les marches d'un perron délabré qu'un lierre recouvrait en partie. Les
humbles fleurs blanches de la bourse-à-pasteur, les boutons-d'or, les
giroflées jaunes, l'œillet rougeâtre, le pâle réséda, les vipérines
bleues et roses se faisaient jour entre les dalles et disputaient la
terre aux mousses, aux lichens, aux graminées, aux ronces et aux orties.
Des gueules-de-loup, des perce-pierres et les touffes hardies des
coquelicots couleur de feu vivaient au milieu des décombres qu'elles
semblaient enflammer.
Où l'Homme n'est plus, la nature reprend ses droits.
Cette vieille cour appartenait à un vieux Faucon qui n'avait pas
grand'chose, parce que les révolutions l'avaient ruiné, mais qui
donnait tout ce qu'il avait et vivait pauvrement, mais noblement,
faisant volontiers les honneurs de sa cour aux animaux égarés; aussi
était-elle toujours encombrée de bêtes à toutes pattes, à tout poil
et à toutes plumes, de Rats sans ressources, de Musaraignes et de
Taupes attardées, de Grillons, de Cigales et autres musiciens sans
asile; quelques-uns même s'y étaient fixés à demeure. Les Pierrots n'y
manquaient pas, et un Mulot très-entêté était parvenu, malgré toutes
les difficultés que lui avait présentées la nature calcaire d'un
terrain stratifié, à se creuser sous une dalle un trou fort profond.
[Illustration]
Le digne seigneur était allié aux espèces les plus nobles de France, et
comptait des Phénix, des Merlettes et des Hermines dans sa famille.
C'était un vieillard encore sec et vigoureux. Il y avait dans toute
sa personne cette grâce naturelle et imposante des Oiseaux de grande
race, cette simple majesté qui, dit-on, devient de jour en jour plus
rare; et quand la goutte (cette maladie des nobles, qui s'est fait
peuple comme le reste, et qui a eu tort) lui laissait quelque répit,
il fallait l'entendre raconter ses prouesses d'autrefois; alors sa
haute taille se redressait, son œil brillait comme l'œil de l'Aigle et
semblait défier le temps lui-même. «Un jour, (disait-il souvent), et
c'était là un de ses glorieux souvenirs, un jour j'échappai au page
qui me portait, et je chassai librement pendant toute une semaine. Ah!
j'étais le premier Faucon de France! Aussi, quand je reparus, ma belle
maîtresse fut-elle si aise de me revoir qu'elle me baisa de toute son
âme en me remerciant d'être revenu. Le pauvre page avait été grondé,
mon retour lui valut sa grâce.»
[Illustration: Et un Mulot très-entêté était parvenu à se creuser,
malgré toutes les difficultés, etc.]
Hélas! plus de chasses, plus de fêtes brillantes, plus de fanfares,
plus de triomphes, plus de ces grandes dames si regrettées aujourd'hui,
de ceux même qui n'ont jamais pu savoir de combien elles l'emportaient
sur celles d'à présent, ni par conséquent pourquoi elles sont si
regrettables.
[Illustration]
Au lieu de tout cela, des chasses sans pompe, des chasseurs en
lunettes, les chasseurs du jour enfin, qui vont à la chasse sur les
grandes routes et jettent leur poudre aux moineaux; et enfin, au lieu
de ces pages dorés qui le portaient au poing, pour tout serviteur,
dois-je le dire? un pauvre Sansonnet!
Après tout, mieux vaut peut-être pour page un Sansonnet que pas de
page du tout. Ce Sansonnet était bien le plus drôle d'Oiseau qui se
puisse voir; vieux, cassé, bavard, fantasque, mais bon, mais dévoué
et domestique par tempérament. Il avait appartenu au sacristain d'une
petite église voisine, et, en vertu sans doute de ce proverbe, qui dit
tel maître tel valet, il avait fini par ressembler à son maître, et
avait pris des airs d'église, qui donnaient à sa figure et à son accent
je ne sais quoi d'humain et de béni, dont l'effet provoquait, quoi
qu'on en eût, un fou rire.
[Illustration]
Devenu libre à la mort de son premier maître, il était resté tristement
perché sur sa cage pendant quatre grands jours, se contentant de gober
tristement quelques mouches au passage, et ne s'était envolé qu'après
avoir eu le temps de se convaincre que les morts ne reviennent pas.
Ne sachant que faire de sa personne, il était venu, rien que pour
l'amour de la domesticité, offrir ses services et le respectueux
_servage_ de son cœur au vieux Faucon qui les agréa. Dès les premiers
jours, il s'était pris d'une affection sérieuse pour ce vieillard
qu'on aimait rien qu'à le voir. L'excellent serviteur, qui savait bien
que _noblesse oblige_, faisait de son mieux pour tenir _sa cour_ sur
un grand pied. S'il est triste d'être pauvre, il l'est encore plus
de le paraître. Nouveau Caleb, il se multipliait, parlait à tous et
volait partout à la fois. «Je suis le seul domestique de mon maître,
disait-il à tous les nouveaux venus; à quoi bon s'embarrasser de tant
de gens? notre maison en est-elle moins noble?» Il était notoire qu'il
servait son maître pour rien; mais quelques méchantes langues disaient
que le vieux noble avait sans doute enfoui quelque part un trésor, et
confié son secret à son domestique, qui s'en emparerait à sa mort. Rien
n'était plus faux; mais le désintéressement est si rare qu'on n'y croit
pas.
Le vieux serviteur vivait avec une économie extrême: il apportait à
son maître la nourriture qu'il allait chercher au loin, il ne mangeait
qu'après lui, et disait qu'il avait mangé auparavant quand il ne
restait rien. Il avait eu le bonheur de trouver sous la marche du
perron une espèce de grillage à la vue duquel, en Oiseau qui a aimé sa
cage, le pauvre Sansonnet avait bondi de joie; et tous les soirs, sans
y manquer, notre vieux serviteur s'allait percher derrière ce bien-aimé
grillage, heureux de se croire protégé par ce simulacre de prison.
Quand j'arrivai, le serviteur dormait, le maître dormait, tout le monde
dormait. J'en fis autant.
Le lendemain, je fus reçue par mon hôte avec une si exquise politesse,
que je crus un instant avoir retrouvé ce bon vieux temps où les Oiseaux
étaient si polis et les Corneilles si fêtées.
«Vous êtes chez vous,» me dit-il. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Cette ruine et moi nous nous allions si bien, il y avait entre nous des
rapports si sympathiques, que j'acceptai l'offre de l'aimable vieillard
et que je pris à l'instant même la résolution de rester chez lui
pendant quelque temps.
Autour de moi tout était vieux, j'étais heureuse ou peu s'en faut. Je
passai mes jours à parcourir les environs, à en rechercher les beautés
et à questionner les habitants de ces campagnes. Ces Oiseaux des champs
savent souvent, sans s'en douter, beaucoup de choses qu'on demanderait
en vain aux Oiseaux des villes. Il semble que la nature livre plus
volontiers à leur foi naïve ses sublimes secrets. N'est-il pas vrai de
dire que ce que nous savons le mieux, c'est ce que nous n'avons pas
appris?
C'est pendant ce séjour que j'eus l'occasion d'étudier les mœurs d'un
Lézard, dont le bon naturel m'avait vivement intéressé. Ces individus
étant, selon le mot de Figaro, paresseux avec délices, j'ai pensé que
si quelqu'un ne se chargeait pas de parler pour eux, leur monographie
manquerait à notre histoire, et peut-être eût-ce été dommage.
A QUOI TIENT LE CŒUR D'UN LÉZARD.
I
[Illustration]
DANS une des pierres les plus pittoresques du mur qui m'avait séduite,
vivait un Lézard, le plus beau, le plus distingué, le plus aimable de
tous les Lézards. Pour peu qu'on eût du goût, il fallait admirer la
taille svelte, la queue déliée, les jolis ongles crochus, les dents
fines et blanches, les yeux vifs et animés de cette charmante créature.
Rien n'était plus séduisant que sa gracieuse personne. Il n'était
aucune de ses changeantes couleurs dont le reflet ne fût agréable. Tout
enfin était délicat et doux dans l'aspect de ce fortuné Lézard.
Quand il grimpait au mur en frétillant de mille façons élégantes et
coquettes, ou qu'il courait en se faufilant dans l'herbe fleurie sans
seulement laisser de traces de son joli petit corps sur les fleurs, on
ne pouvait se lasser de le regarder, et toutes les Lézardes en avaient
la tête tournée.
Du reste, on ne saurait être plus simple et plus naïf que ne l'était ce
roi des Lézards. Comme un Kardouon célèbre[14], il aurait été de force
à prendre des louis d'or pour des ronds de carotte. Ceci prouve qu'il
avait toujours vécu loin du monde.
[14] Le Kardouon de Charles Nodier.
Je me trompe, une fois, mais une fois seulement, il avait eu l'occasion
d'aller dans le monde, dans le monde des Lézards bien entendu, et
quoique ce monde soit cent fois moins corrompu que le monde perfide
des Serpents, des Couleuvres et des Hommes, il jura qu'on ne l'y
reprendrait plus, et n'y resta qu'un jour qui lui parut un siècle.
Après quoi il revint dans sa chère solitude, bien résolu de ne plus la
quitter, et sans avoir rien perdu, heureusement, de cette candeur et de
ce bon naturel qui ne se peut guère garder qu'aux champs, et dans la
vie qu'un Animal dont le cœur est bien placé peut mener au milieu des
fleurs et en plein air, devant cette bonne nature qui nous caresse de
tant de façons. C'est le privilége des âmes candides d'approcher le mal
impunément. Il demeurait au midi dans ce superbe vieux mur, et avait
eu le bon esprit, ayant trouvé au beau milieu d'une pierre un brillant
petit palais, d'y vivre sans faste, plus heureux qu'un prince, et de
n'en être pas plus fier pour cela.
C'était en vain qu'un Geai huppé lui avait assuré qu'il descendait de
Crocodiles fameux, et que ses ancêtres avaient trente-cinq pieds de
longueur. Se voyant si petit, et voyant aussi que le plus grand de ses
ancêtres ne l'aurait pu grandir d'une ligne ni ajouter seulement un
anneau aux anneaux de sa queue, il se souciait fort peu de son origine
et ne s'inquiétait guère d'être né d'un œuf imperceptible ou d'un gros
œuf, pourvu qu'il fût né de manière à être heureux; et il l'était. Il
ne se serait pas dérangé d'un pas pour aller contempler ce qui restait
de ses pères, dont il ne restait que des os, si honorable qu'il fût
pour ces restes illustres d'être conservés à Paris dans le Jardin des
Plantes, ce tombeau de sa noble famille, comme disait le Geai huppé.
Enfin, sans avoir les faiblesses contraires, il n'avait point de
faiblesses aristocratiques, et n'aurait pas refait la Genèse pour s'y
donner une plus belle place. Il était content de son sort, et du moment
où le soleil brillait pour tout le monde, peu lui importait le reste.
II
Qui le croira? Au dire de toutes les Lézardes des environs, il manquait
quelque chose à un Lézard si bien doué, puisque aucune d'elles n'avait
encore trouvé le chemin de son cœur. Ce n'était pas que beaucoup ne
l'eussent cherché. Mais hélas! le plus beau des Lézards était aussi
le plus indifférent de tous, et il ne s'était même pas aperçu du bien
qu'on lui voulait.
C'était vraiment dommage, car il ne s'était peut-être jamais vu de
Lézard de meilleure mine. Mais qu'y faire, et comment épouser un Lézard
qui ne veut pas qu'on l'épouse? La plupart avaient porté leur cœur
ailleurs.
III
Le plus beau Lézard du monde ne peut donner que ce qu'il a, et ce qu'on
a donné une fois on ne l'a plus. Or, le plus beau Lézard du monde avait
donné son cœur, et donné sans réserve. Voilà ce que personne ne savait,
et lui-même n'en savait pas plus que les autres. Cet amour lui était
venu sans qu'il s'en aperçût: c'est ainsi que l'amour vient quand il
doit rester; et il était entré si avant dans ce cœur bien épris, que,
l'eût-il voulu, il n'y aurait pas eu moyen de l'en faire sortir. Voilà
comme on aime quand on aime bien, et quand on a raison d'aimer ce qu'on
aime.
Vous lui eussiez dit qu'il était amoureux que vous l'eussiez blessé
et qu'il ne vous eût pas cru. Amoureux, lui! dites dévoué, dites
reconnaissant, dites respectueux, dites religieux, dites pieux,
ou plutôt faites un mot tout à la fois plus grand et plus simple,
plus chaste et plus pur que tous ces mots, un mot tout exprès. Mais
amoureux? il ne l'était pas; il n'aurait osé, ni voulu, ni daigné, ni
su l'être.
Aimer et rien qu'aimer, c'est bien peu dire! Peut-être si ce mot n'eût
été, comme tant d'autres mots de notre langue, gâté et profané, eût-il
laissé dire qu'il adorait ce qu'il aimait; mais à coup sûr le plus
humble silence pouvait seul exprimer convenablement ce qu'il sentait.
Telle était son innocence, qu'il ne s'était jamais rendu compte de
l'état de son cœur.
Sans doute il lui plaisait de ne rien faire et de vivre au printemps,
et de regarder fleurir les fleurs nouvelles par un beau jour, ou bien
d'aller, de venir et de revenir, et de courir en liberté au milieu de
l'herbe embaumée après les fils de la bonne Vierge, ces blanches toiles
d'Araignée que le ciel envoie toutes garnies de Mouches excellentes à
ses Lézards privilégiés. Il aimait aussi la chasse aux Sauterelles,
et écoutait volontiers la vieille chanson des Cigales, quand il ne
préférait pas les manger, dans l'intérêt des fleurs ses amies.
Mais ce qu'il aimait par-dessus tout et de toutes ses forces, et
autant que Lézard peut aimer, c'était le soleil. Le soleil! dont Satan
lui-même devint amoureux et jaloux. Quand le soleil était là, il était
tout entier au soleil et ne pouvait songer à autre chose. Dès le matin,
vous l'eussiez vu paraître sans bruit sur le seuil de sa demeure, se
tourner doucement, ainsi que l'héliotrope, son frère en amour, vers ce
roi des astres et des cœurs que les poëtes, et, parmi les poëtes, les
aveugles eux-mêmes ont chanté; et là, couché sur la pierre brûlante,
son âme ravie se fondait sous les rayons d'or de son bien-aimé.
Heureux, trois fois heureux! Il dormait tout éveillé et réalisait ainsi
les doux mensonges des rêves.
IV
Partout où il y a des Lézards, il y a des Lézardes. Or, non loin de la
pierre dans laquelle demeurait mon Lézard, il y avait une autre pierre
au fond de laquelle logeait un cœur qui ne battait que pour lui et que
rien n'avait pu décourager. Ce petit cœur tout entier appartenait à
l'ingrat qui ne s'en doutait seulement pas. La pauvre petite amoureuse
passait des journées entières à la fenêtre de sa crevasse à contempler
son cher Lézard, qu'elle trouvait le plus parfait du monde; mais
c'était peine perdue. Et elle le voyait bien. Mais que voulez-vous?
elle aimait son mal et ne désirait point en guérir. Elle savait que le
plus grand bonheur de l'amour, c'est d'aimer. Pourtant quelquefois sa
petite demeure lui paraissait immense. Il eût été si bon d'y vivre à
deux. Quand cette pensée lui venait, ses petits yeux ne manquaient pas
de se remplir de larmes. Que n'eût-elle pas donné pour essayer de cet
autre bonheur qu'elle ne connaissait pas, celui d'être aimée à son tour.
«Une jolie crevasse et un cœur dévoué, c'est pourtant une belle dot,»
pensait-elle.
Ou ce Lézard était aveugle, ou il était de pierre.
L'espérance la soutint aussi longtemps qu'elle crut que son Lézard
n'aimait rien.
Mais que devint-elle, grand Dieu! quand elle s'aperçut qu'elle avait
pour rival, elle petite Lézarde, humble Lézarde, le soleil, et que
l'ingrat n'avait d'yeux que pour lui!
Aimer le soleil! Sans le profond respect que lui inspirait son
étrange rival, elle eût cru que son Lézard avait perdu la tête; car,
à vrai dire, elle ne se rendait pas bien compte d'une passion aussi
singulière, et, pour sa part, elle ne comprenait pas bien qu'un Lézard
intelligent ne pût s'arranger de façon à aimer à la fois et le soleil
et une Lézarde.
C'était une bonne âme, mais elle n'était nullement artiste, et
n'entendait rien aux sublimes extravagances de la poésie.
A la fin, le désespoir s'empara d'elle, et, sans en rien dire à
personne, elle se prit d'un si grand dégoût de la vie, qu'elle résolut
d'y mettre fin. A la voir, on ne l'eût jamais soupçonnée d'avoir cette
folle envie de mourir à la fleur de son âge et dans tout l'éclat de
sa beauté. Mais telle était sa fantaisie, et rien ne pouvait l'en
détourner.
Poursuivie par ses sombres pensées, elle courait, au péril de ses
jours, à travers les fossés profonds et les échaliers serrés, et la
lisière des bois verdoyants, et les semailles, et les moissons, et les
vergers, et les routes poudreuses, sans craindre ni le pied de l'Homme,
ni la serre de l'Oiseau de proie. Que lui servait de vivre et d'être
jolie, d'avoir une belle robe bien ajustée, et d'en pouvoir changer
tous les huit jours, et de porter à son cou un collier d'or qui eût
fait envie à une princesse, du moment où elle ne savait que faire de
tout cela?
Vous tous, qui avez souffert comme elle, vous comprenez qu'elle songeât
à la mort.
V
«Vivre ou mourir, disait-elle, lequel des deux vaut le mieux?»
Un vieux Rat, à moitié aveugle, passait en ce moment au bas de la ruine.
«Mieux vaut mourir que rester misérable,» murmurait le vieux Rat
qui marchait avec peine, et qui pensait tout haut comme beaucoup
de vieilles gens. Ceux de messieurs les Animaux domestiques qui
s'étonnent de tout s'étonneront peut-être de voir ces paroles dans
la bouche d'un Rat des champs. Mais y a-t-il donc deux manières de
formuler une même vérité? Seulement à la ville et chez les Hommes la
vérité se chante, ailleurs on la crie ou on l'étouffe.
La pauvre Lézarde était superstitieuse; elle vit dans ces paroles que
le hasard seul lui apportait, dans cette vieille rengaîne de tous les
vieux Rats, une réponse directe à sa question et un avertissement du
ciel.
Elle pouvait encore apercevoir la queue pelée de son oracle qui
traînait après lui dans la poussière, que déjà son parti était pris.
«Je mourrai, s'écria-t-elle; mais il saura que je meurs pour lui.»
VI
Tel est l'empire d'une grande résolution, que cette Lézarde, qui
jusque-là n'avait jamais osé regarder en face celui qu'elle aimait, se
trouva, comme par miracle, à côté de lui.
Quand le Lézard vit cette jolie Lézarde venir à lui d'un air si
déterminé, il se retira de quelques pas en arrière parce qu'il était
timide.
Quand, de son côté, la Lézarde vit qu'il allait s'en aller, elle
faillit s'en aller comme lui, parce qu'elle était timide aussi. Timide?
direz-vous. Soyez moins sévère, chère lectrice, pour une Lézarde qui
va mourir. D'ailleurs, il lui en avait tant coûté d'avoir du courage,
qu'elle ne voulut pas avoir fait un effort inutile.
«Reste, lui dit-elle, écoute-moi, et laisse-moi parler.»
Le Lézard vit bien que la pauvre Lézarde était émue, mais il était à
cent lieues de croire qu'il fût pour quelque chose dans cette émotion,
car il ne se rappelait pas l'avoir jamais vue. Pourtant, comme il avait
de la bonté, il resta et la laissa parler.
«Je t'aime! lui dit alors la Lézarde, d'une voix dans laquelle il y
avait autant de désespoir que d'amour, et tu ne sais pas seulement que
j'existe. Il faut que je meure.»
Un Lézard de mauvaises mœurs aurait fait bon marché de la douleur et
de l'amour de la pauvrette; mais notre Lézard, qui était honnête, ne
songea pas un instant à nier cette douleur parce qu'il ne l'avait
jamais ressentie; il songea encore moins à en abuser. Il fut si étourdi
de ce qu'il venait d'entendre, qu'il ne sut d'abord que répondre, car
il sentait bien que de sa réponse dépendait la vie ou la mort de la
Lézarde.
Il réfléchit un instant.
«Je ne veux pas te tromper, lui dit-il, et pourtant je voudrais te
consoler. Je ne t'aime pas, puisque je ne te connais pas, et je ne sais
pas si je t'aimerai quand je te connaîtrai, car je n'ai jamais pensé à
aimer une Lézarde. Mais je ne veux pas que tu meures.»
La Lézarde avait l'esprit juste; si dure que fût cette réponse, elle
trouva qu'une si grande sincérité faisait honneur à celui qu'elle
aimait. Je ne sais ce qu'elle lui répondit. Peu à peu le Lézard s'était
rapproché d'elle, et ils s'étaient mis à causer si bas, si bas, et leur
voix était si faible, que c'était à grand'peine que je pouvais saisir
de loin en loin quelques mots de leur conversation: tout ce que je puis
dire, c'est qu'ils parlèrent longtemps, et que, contre son ordinaire,
le Lézard parla beaucoup. Il était facile de voir à ses gestes qu'il se
défendait, comme il pouvait, d'aimer la pauvre Lézarde, et qu'il était
souvent question du soleil qui, en ce moment, brillait au ciel d'un
éclat sans pareil.
D'abord la Lézarde ne disait presque rien; c'est aimer peu que de
pouvoir dire combien l'on aime, et, pendant que son Lézard parlait,
elle se contentait de le regarder de toutes les façons qui veulent dire
qu'on aime et qu'on est encore au désespoir; plus d'une fois je crus
que tout était perdu pour elle. Mais, un poëte l'a dit[15] (un poëte
doit s'y connaître): «Le hasard sert toujours les amoureux quand il le
peut sans se compromettre,» et le hasard voulut qu'un gros nuage vînt
à passer sur le soleil, juste au moment où son petit adorateur lui
chantait son plus bel hymne.
[15] Alfred de Musset, _Contes et Nouvelles_.
«Tu le vois! s'écria la petite Lézarde bien inspirée, ton soleil te
quitte, te quitterai-je, moi?» Son rival n'était plus là et le courage
lui était revenu. «Il faut qu'on aime, dit-elle au Lézard devenu
attentif, en lui montrant des fleurs l'une vers l'autre penchées,
et tout auprès un œillet-poëte qui faisait les yeux doux à une rose
sauvage; les fleurs aux fleurs se marient, et les Lézardes sont faites
pour être les compagnes des Lézards: le ciel le veut ainsi.»
Le hasard eut le bon cœur de se mettre décidément du côté du plus
faible; le nuage qui avait passé sur le soleil fut suivi de beaucoup
d'autres nuages qui s'étendirent en un instant sur tout l'horizon. Un
grand vent parti du nord essaya, mais en vain, de disputer l'espace à
l'orage, les trèfles redressaient leurs tiges altérées, les Hirondelles
rasaient la terre, et les Moucherons éperdus cherchaient partout un
refuge; tout leur était bon, et l'herbe la plus menue leur paraissait
un sûr asile. Le Lézard se taisait et la Lézarde se serait bien gardée
de parler, l'orage parlait mieux qu'elle. Le Lézard inquiet tournait la
tête de côté et d'autre, et se demandait si c'en était fait de la pompe
de ce beau jour; un grand combat se livrait dans son âme, et pour la
première fois il se disait que les jours sans soleil devaient être bien
longs.
Un coup de tonnerre annonça que le soleil était vaincu et que les
nuages allaient s'ouvrir.
La Lézarde attendait toujours, et Dieu sait avec quelle mortelle
impatience son cœur battait dans sa petite poitrine.
«Tu es une bonne Lézarde, lui dit enfin le Lézard vaincu à son tour, tu
ne mourras pas.»
VII