Vous me direz que pendant ce temps les Marmottes dorment. On n'en

est pas tout à fait sûr; mais croyez-vous que tous ces bons parents

enfermés ensemble pourraient dormir, eux? Je m'imagine que le jour où

on ouvrirait la porte on trouverait pas mal d'estropiés. N'êtes-vous

pas de cet avis-là?

Vous vantez la finesse de vos hommes d'affaires, l'astuce de vos filles

d'opéra. Vous ne pouvez pas parler de ces êtres vicieux sans sourire,

parce qu'au fond vous êtes émerveillés. Eh bien, mais, nos Rats, à

nous, ne sont-ils pas encore plus rongeurs que les vôtres, plus actifs,

plus infatigables? Non, cherchez bien, et vous verrez que même sur le

terrain des vices nous sommes encore supérieurs, parce que nos vices,

à nous, sont francs, complets, naturels, et que nous n'en tirons pas

vanité.

Le Paon lui-même, que je n'aime pas beaucoup, pourtant, est vaniteux

en être intelligent. Il jouit de son orgueil, il le déguste et s'en

fait vivre, tandis que vous, vous en mourez. Tenez-vous à ce que je

vous parle de votre courage? Je le ferai volontiers, car je ne l'estime

pas infiniment. Comparerai-je votre bravoure à celle du Lion? Je ne

le ferai pas, n'est-ce pas? ce serait une plaisanterie. Parlons donc

sérieusement et prenons pour point de comparaison le Lièvre, le pauvre

Lièvre, qui symbolise pour vous la lâcheté. Examinons un peu le pauvre

animal, et nous aurons bientôt constaté que vous êtes plus poltron que

lui.

Imaginez ce malheureux Lièvre à qui la nature a refusé des armes; il

a contre lui deux ou trois Chiens courants, quatre fois gros et forts

comme lui, armés de dents redoutables, et de plus ayant conscience

qu'en l'attaquant ils ne courent aucun danger. Il a en outre deux,

trois, quelquefois dix Bêtes énormes, vous, messieurs, défendues par

une puissante mousqueterie, furieuses, ardentes, et maladroites,

heureusement.

[Illustration: L'astuce de vos filles d'opéra.]

En face de cette armée, le Lièvre fuit, le lâche! et voilà sa

réputation faite. Mais, ventre de Biche! vous fuyez bien, gros Homme

que vous êtes, devant une abeille qui vous poursuit.

Vous l'appelez timide, le pauvre Animal qui, traqué, poursuivi par tout

un bataillon, trouve encore la force de lutter, invente des ruses, vous

met sur les dents et parfois vous échappe, à vous autres, géants, qui

restez là, le fusil déchargé et la sueur au front.

Si cet Animal-là n'a pas de sang-froid, en vérité, qui donc en a?

Mais vous, Homme courageux, le jour où vous avez parlé pour la

première fois à votre future femme, je vous vois d'ici, vous étiez

tremblant, les oreilles basses, les genoux en dedans, les jambes

fléchissantes, tenant piteusement votre chapeau!

[Illustration]

Ils se moquent de tes allures, mon pauvre Lièvre!

C'est que je ne vois pas, ô roi de la création, le moindre terrain où

tu retrouves ta supériorité. Tu nous méprises, parce que nous couchons

en plein air, et que, toi, tu bâtis des palais; mais, qu'est-ce

que cela prouve, si ce n'est que nous ne craignons pas les rhumes

de cerveau, et que tu les redoutes infiniment? J'ai vu tes villes,

très-rapidement, il est vrai, en passant au-dessus; mais je me suis

aperçu immédiatement qu'à côté des palais il y avait des ruelles

sombres encombrées de masures. A côté de gros bonshommes joufflus

et roses, j'en ai vu de pâles et de bien maigres, traînant la jambe

et tendant la main. Et tu appelles cela, roi de la création, une

organisation sociale? Mais ton beau corps, société humaine, est couvert

de plaies horribles.

Dans nos royaumes de Bêtes, nous ignorons la mendicité. Il n'est pas

un Corbeau qui ne mourût de honte s'il fallait se mettre des lunettes

vertes et jouer de la clarinette pour attendrir la sensibilité des

autres Corbeaux et se faire nourrir par eux. Et croyez-vous de bonne

foi que tous les mendiants qui nous promènent par les rues ne prouvent

pas, par cela même, qu'ils sont inférieurs de beaucoup aux Animaux

qu'ils exhibent?

[Illustration]

Quand nous ne gagnons plus notre vie nous-mêmes, nous autres Bêtes,

nous mourons. Je ne crois pas qu'on puisse rien trouver de plus beau

que ce genre d'organisation sociale.

Voyons, sur quel terrain maintenant porterons-nous la discussion? car,

si je n'ai pas tout dit, j'ai hâte d'en finir, n'ayant pas, grâce à

Dieu, l'habitude de me servir de mes plumes pour noircir du papier.

Ah! j'y suis; il vous reste le royaume des arts, ce sentiment

artistique dont vous prétendez avoir le monopole, et qui est comme un

des quatre pieds de votre trône. Et de quel droit prétendez-vous que

nous ne sommes ni artistes ni poëtes? Qui vous dit que le Bœuf, qui

s'arrête silencieux au milieu du sillon et regarde, ne jouit pas quand

le ciel est pur et que la prairie verdoie? Qui vous permet de juger des

sentiments intimes que nous éprouvons en présence de la belle nature,

dans l'intimité de laquelle nous vivons incessamment? Qui vous dit que

l'Insecte aux ailes d'or, qui se pose sur sa fleur, ne l'aime pas et ne

la trouve pas belle, n'en jouit pas en artiste, en amant? Qui vous dit

que l'Oiseau qui chante ne soit qu'une machine à rendre des sons, et

que votre âme humaine ait absorbé la nôtre tout entière?

[Illustration]

Vous ai-je raconté ce que j'éprouve, moi, Corbeau, lorsque le gros

nuage approche, que l'ouragan me pousse et que je lutte, que la tempête

me bat les flancs, que j'aperçois au loin le ciel qui se déchire,

les forêts qui plient et grincent, que tout ce qui vit au monde, à

commencer par vous, se cache, tremble, s'abrite, et que moi, les ailes

étendues, plus noir encore que l'orage, plus noir et plus entêté, je

plane et je jouis? Qui vous dit, morbleu! que je ne trouve pas cela

beau?

Ah! tenez, monsieur le roi, qui vous cachez sous vos culottes, vous

êtes un bien drôle de petit bonhomme.

Cela dit, je signe et appose mon cachet.

J'ai l'honneur de vous saluer,

GUSTAVE DROZ.

[Illustration]

SOUVENIRS

D'UNE

VIEILLE CORNEILLE

FRAGMENTS TIRES D'UN ALBUM DE VOYAGE

Non animum mutant qui trans mare currunt.

--HORACE, _Épîtres_.--

Venez à nous, nous savons tout.

--_Les Sirènes à Ulysse._--

SOMMAIRE.

..... Pourquoi voyage-t-on?--Un vieux Château.--Monsieur le

Duc et madame la Duchesse.--Une Terrasse.--Un vieux Faucon.--A

QUOI TIENT LE CŒUR D'UN LÉZARD.--Suite de l'histoire des

hôtes de la terrasse.--Faites-vous donc Grand-Duc!--Une Carpe

magicienne.--Comment un Hibou meurt d'amour.--Où madame la Corneille

reprend la parole pour son propre compte.--Conclusion.

[Illustration]

..... Et d'abord, pourquoi voyage-t-on? Le repos n'est-il pas ce

qu'il y a de meilleur au monde? Est-il rien qui vaille qu'on se dérange

pour l'aller chercher ou pour l'éviter? Ne dirait-on pas, à voir l'air

et la terre incessamment traversés, qu'on gagne quelque chose à se

déplacer?

Les uns courent après le mieux que personne n'atteint, les autres

fuient le mal auquel personne n'échappe. Les Hirondelles voyagent avec

le soleil et le suivent partout où il lui plaît d'aller; les Marmottes

le laissent partir et s'endorment en attendant son retour, sur la foi

de cet adage que le soleil, ce qui pour elles est la fortune, vient

en dormant. Mais des unes, beaucoup partent, et bien peu reviennent:

l'espace est si vaste et la mer si avide! Et des autres, beaucoup

s'endorment et peu se réveillent: on est si près de la mort, qui

toujours veille, quand on dort! Le Papillon voyage pour cette seule

raison qu'il a des ailes; l'Escargot traîne avec lui sa maison plutôt

que de rester en place. L'inconnu est si beau! La faim chasse ceux-ci,

l'amour pousse ceux-là. Pour les premiers, la patrie et le bonheur,

c'est le lieu où l'on mange; pour les seconds, c'est le lieu où l'on

aime. La satiété poursuit ceux qui ne marchent pas avec le désir. Enfin

le monde entier s'agite; dans les chaînes ou dans la liberté, chacun

précipite sa vie. Mais pour le monde tout entier comme pour l'Écureuil

dans sa cage, le mouvement ce n'est pas le progrès: _s'agiter n'est pas

avancer_[11]. Malheureusement on s'agite plus qu'on n'avance.

[11] S. La Valette (Fables).

Aussi dit-on que les plus sages, pensant que mieux vaut un paisible

malheur qu'un bonheur agité, vivent aux lieux qui les ont vus naître,

sans souci de ce qui se passe plus loin que leur horizon, et meurent,

sinon heureux, du moins tranquilles. Mais qui sait si cette sagesse ne

vient pas de la sécheresse de leur cœur ou de l'impuissance de leurs

ailes?

Personne n'a mieux répondu à cette question: «Pourquoi voyage-t-on?»

qu'un grand écrivain de notre sexe. «On voyage, a dit George Sand,

parce qu'on n'est bien nulle part ici-bas.» Il est donc juste que rien

ne s'arrête, car rien n'est parfait, et l'immobilité ne conviendrait

qu'à la perfection.

Pour moi, j'ai voyagé. Non pas que je fusse née d'humeur inquiète

et voyageuse; bien au contraire, j'aimais mon nid et les courtes

promenades.

«A quoi bon ces interminables considérations au début de votre récit?

me dit un de mes vieux amis, mon voisin, auquel il m'arrive parfois

de demander conseil, en me réservant toutefois de ne faire que ce que

je veux. Ce n'est pas parce que vous vous occupez de philosophie,

d'archéologie, d'histoire, de physiologie, etc., etc., qu'il vous

faut donner de tout cela à vos lecteurs autant qu'il vous convient

d'en prendre pour vous-même. Vous passerez pour une pédante, pour un

philosophe emplumé; on vous renverra en Sorbonne, et, qui pis est, on

ne vous lira pas. N'allez-vous pas faire un résumé scrupuleux de tout

ce que vous avez vu et pensé depuis tantôt cent ans que vous êtes au

monde, justifier votre titre enfin, et joindre au tort d'avoir usé

vos ailes sur toutes les grandes routes le tort bien plus grand de

voyager sérieusement sur le papier? Croyez-moi, si vous voulez plaire,

ayez de la raison, de l'esprit, du sentiment, de la passion, comme

par hasard; mais _gardez-vous d'oublier la folie_[12]. Le siècle des

Colomb est passé: on n'a pas besoin de découvrir un nouveau monde pour

s'intituler voyageur, on l'est à moins de frais. On découvre le lieu

où l'on est né, on découvre son voisin, on se découvre soi-même, ou

l'on ne découvre rien du tout; cela vaut bien mieux, cela mène moins

loin, et, Dieu nous le pardonne! cela plaît autant. Contez donc,

contez. Qu'importe comment vous contiez, pourvu que vous contiez? le

temps est aux historiettes. Imitez vos contemporains, ces illustres

voyageurs, qui datent des quatre coins du globe leurs impressions

écrites bravement sur la paille ou sur le duvet du nid paternel; faites

comme eux. A propos de voyages, parlez de tout, et de vous-même, et de

vos amis, si bon vous semble; puis mentez un peu, et je vous promets un

honnête succès; de grandes erreurs et d'imperceptibles vérités, c'est

ainsi qu'on bâtit les meilleurs ouvrages. On ne vous admirera pas, on

ne vous croira pas, mais on vous lira. Vous êtes modeste; que vous

faut-il de plus?»

[12] Gœthe.

Ces réflexions m'arrêtèrent un instant. Le conseil pouvait être bon et

semblait, en tout cas, facile à suivre; mais ma conscience l'emporta.

«On ne fait pas ce qu'on veut, on fait ce qu'on peut et ce qu'on doit

surtout, répondis-je; je suis une Corneille d'honneur, je ferai de mon

mieux. Si vous n'avez à me donner que des conseils comme ceux-là, je

serai heureuse qu'il vous plaise de les garder pour vous.

--Soit, je me tais,» me dit en s'inclinant profondément mon

interlocuteur un peu piqué.

Je lui rendis sa révérence, et je repris la plume.

On le sait, je suis une vieille Corneille. Si vieille que je sois, et

je le suis assez pour ne plus songer à cacher mon âge, je me souviens

d'avoir été jeune, oui jeune, quoi qu'en disent les Étourneaux mes

voisins, aussi jeune qu'eux assurément, mais moins étourdie peut-être

et moins oublieuse de ce qu'on doit de respect à la vieillesse qu'on

honorerait davantage, si l'on songeait un peu qu'être vieux c'est être

en train de mourir; la mort arrive à la fin de la vieillesse pour la

relever et l'ennoblir.

J'ai donc été jeune; jeune, heureuse et mariée. Jeunesse et bonheur,

je perdis tout le même jour, il y a cinquante ans, en perdant un mari

adoré.

Jour affreux! que je n'oublierai de ma vie. Le vent soufflait avec

violence dans les dentelles du vieux clocher. Le tonnerre roulait avec

fureur sous le ciel obscur. La sombre cathédrale tremblait sur ses

fondements, comme si elle eût été animée par l'épouvante. La pluie

froide tombait par torrents, et, pour la première fois, menaçait de

gagner notre nid, si bien caché qu'il fût dans un des plis du manteau

de la cathédrale de Strasbourg. «Je vais mourir, me dit d'une voix

affaiblie, mais résolue pourtant, l'époux que je pleure, je vais

mourir! adieu! Si ces pauvres petits pouvaient se passer de toi, je te

dirais de mourir avec moi, et nous nous en irions ensemble là-haut,

plus haut que le soleil! La mort n'est rien pour celui qui compte

sur l'éternité; mais il faut vivre quand on peut être bon à quelque

chose sur la terre. Vis donc, et prends courage. Garde de moi un bon

souvenir. Pauvres petits! ajouta-t-il; cela te fera plaisir de voir

pousser leurs plumes.»

Ce fut son dernier mot. J'étais veuve!

On ne voit jamais le bout du malheur, le mien pouvait grandir encore.

Huit jours après, je n'avais plus d'enfants: ma nichée tout entière

périssait sous mes yeux.

Ce qu'il y a d'affreux dans ces maux sans remède, c'est qu'on n'en

meurt pas et qu'on s'en console.

[Illustration: J'étais veuve...]

Je faillis devenir folle. On craignit pour mes jours. Mais on

m'entoura, mais on m'obséda, et j'eus la lâcheté de consentir à vivre.

«Voyagez, me dit alors une vieille Cigogne qui avait soigné mon mari et

mes enfants pendant leur maladie; voyagez. Vous partirez inconsolable,

vous reviendrez calme, sinon consolée. Combien de douleurs sont restées

sur les grands chemins!»

Cette Cigogne était connue pour sa fidélité à tous les bons sentiments,

mais la pratique du monde l'avait endurcie. Cette parole me parut

impie, et je la laissai sans réponse.

Quelques Corbeaux, de ceux que mon mari avait le plus aimés, joignirent

alors leur voix à celle de l'impassible Cigogne, et pendant quelques

jours je n'entendis rien autre chose que ceci: «Partez, partez,» me

disait-on de tous côtés.

Mon cœur se brisait à la pensée d'abandonner ces pierres vénérées où je

les avais tous vus vivre, m'aimer et mourir; où, en dépit de ma raison,

j'espérais toujours les voir reparaître, car il faut des années pour

croire à la mort de ceux qu'on aime... O terre! où vont les morts, et

que fais-tu d'eux? Mais le moyen de souffrir à sa guise au milieu de

gens qui se croient tenus de vous consoler?

Je partis donc, je partis pour être seule, pour pleurer à mon aise.

Pendant cinquante ans, je dois le dire, je ne me suis ni arrêtée ni

consolée. Mais, hélas! faibles que nous sommes! nous ne savons même pas

pleurer éternellement. La sceptique Cigogne avait dit vrai. Et après

avoir pleuré, pleuré longtemps, ma chère douleur m'échappa peu à peu. A

quoi sommes-nous fidèles?

Vie errante

Est chose enivrante.

Du moment où je ne voyageais plus que pour voyager, et qu'en haine

du moindre repos, pour ainsi dire, je pensai à cette maxime d'un

grand moraliste: «On ne voyage que pour raconter;» «Pourquoi ne

raconterais-je pas?» me dis-je aussitôt.

Ce fut ainsi que je pris d'abord une note, puis deux, puis trois,

puis mille. A mesure que l'occasion s'en présentait, et j'avais soin

qu'elle se présentât souvent, je racontais mes voyages aux Oiseaux

qu'un peu de curiosité rassemblait autour de moi. Je m'efforçais de

parler clairement et de dire honnêtement à chacun ce qui pouvait lui

être utile et agréable; je voyais bien qu'on m'écoutait, mais on ne

me louait pas encore, et chacun semblait craindre de hasarder son

suffrage. A la fin, un Oiseau (qui, à la vérité, n'était pas de mes

amis) se risqua et dit tout haut, avec une grande assurance, que mes

contes étaient bons. C'en fut assez, leur fortune était faite; bientôt

mes récits passèrent, volèrent de bec en bec, et je les retrouvai

partout. J'en fus flattée.

[Illustration: Je pris d'abord une note, puis deux, puis trois, puis

mille...]

Quand on a une fois goûté de la louange, on en vient à l'aimer, si

peu qu'on la mérite, ou si peu qu'elle vaille et qu'on l'estime. Je

continuai donc.

Un vieux Château.

Il était une fois un vieux château...

(J'entre en matière comme les vieux conteurs, mais pourquoi non? Ne

suis-je pas contemporaine des histoires qui commencent comme celle-ci?)

Il était donc une fois un vieux château, le château de ***, dont je ne

puis dire le nom, pour des raisons que je dois taire aussi.

Dans le temps où il y avait en France ce qu'on appelait des châteaux

forts, ce château avait été un château fort; c'est-à-dire qu'il avait

vu pendant sa longue vie tout ce que les châteaux avaient coutume

de voir dans ces temps-là. Il avait souvent été attaqué et souvent

défendu, souvent pris et souvent repris.

Ces choses-là n'arrivent pas à un château, si fort qu'il soit,

sans qu'il en résulte pour lui de notables altérations; aussi

n'assurerais-je pas qu'à l'époque dont je parle il eût rien conservé de

sa première architecture.

Il me suffira de dire qu'après avoir été pris et saccagé pour la

dernière fois à la révolution de 93, qui épargna peu les châteaux,

il fut bien près d'être restauré après celle de 1815, qui leur fut

meilleure, à ce qu'il paraît. Malheureusement pour ce château, ce fut

au moment où sa fortune commençait à se refaire qu'arriva cette fameuse

révolution de 1830, qui vous a été si longuement racontée par l'honnête

Lièvre dont les touchantes aventures ouvrent ce livre.

Le vieux manoir dut alors sortir de noblesse. Il dérogea et fut vendu à

un banquier. Un banquier est un Homme qui est tenu d'avoir de l'argent,

mais qui peut à toute force manquer de connaissances archéologiques.

Aussi l'acheteur financier, tout en voulant du bien à sa nouvelle

propriété, lui porta-t-il le dernier coup.

Il y mit les maçons!

En moins de rien les trous furent bouchés, les murs blanchis, et au

moyen d'une terrasse (renaissance!) qu'on crut mettre en rapport avec

ce qui restait, la chapelle elle-même fut utilisée, et profanée! On

en fit une de ces cages à compartiments dans lesquelles les hommes

emprisonnent volontairement les trois quarts de leur existence, en

haine sans doute de ce que Dieu a fait pour ses créatures: le ciel,

l'air et la liberté.

[Illustration: Un banquier.]

Pourtant l'antique castel ne fut pas rebâti dans son entier. Le

banquier s'était contenté, en Homme qui sait le prix de l'argent, d'en

relever une partie seulement. Tous les styles d'ailleurs furent mêlés

selon l'usage: les étages supérieurs étaient d'architecture romane,

et les étages inférieurs d'architecture gothique; ce qui pouvait

donner à entendre qu'on avait bâti les toits d'abord et les fondements

tout à la fin. Ces barbarismes feront, je l'espère, frémir tous les

architectes, et aussi les Castors, auxquels les Hommes ont volé les

éléments de leur sévère architecture byzantine.

Ceci n'empêcha pas que cette restauration bourgeoise fît grand bruit

dans le pays, et beaucoup d'honneur au maçon qui avait si intrépidement

mené à fin cette œuvre d'artiste.

Le reste fut heureusement abandonné, ou, pour mieux dire, sauvé.

Ce fut ainsi que ce pauvre vieux château perdit son caractère de vieux

château, et qu'après avoir été habité autrefois par des comtes, par des

princes, et peut-être bien par des rois, il était devenu une sorte de

maison de campagne que ses nouveaux propriétaires daignaient à peine

visiter.

Je l'ai dit, je suis née dans le grand portail de la cathédrale de

Strasbourg, ce diamant de l'Alsace, entre les flammes de pierre qui

soutiennent de leurs robustes étreintes l'image du Père éternel. Quand

on a eu un pareil berceau, quand on a été élevée dans le respect des

vieilles choses, on ne peut voir, sans crier au blasphème, l'impiété de

ces Hommes qui détruisent effrontément le peu de bien que leurs pères

avaient su faire.

Du reste, la partie restaurée avait trouvé des hôtes dignes d'elle.

Elle était habitée par des Chouettes et par des Hiboux, qui, se

voyant sur une terrasse toute neuve, se donnaient des airs de grands

seigneurs, les plus risibles du monde, et se faisaient appeler sans

pudeur monsieur le Grand-Duc et madame la Grande-Duchesse par les

pauvres Chauves-Souris qui les servaient.

J'arrivai un soir à ce château, très-fatiguée, après toute une journée

de vol forcé. J'étais de la plus mauvaise humeur, de celle que l'on

a contre soi-même autant que contre les autres, ce qu'il y a de pis

enfin. J'avais été tout à la fois poursuivie par l'ennui, qui n'est

autre, je crois, que le vide du cœur, et inquiétée par un de ces

chasseurs novices qui ne respectent ni l'âge, ni l'espèce, et pour

lesquels rien n'est sacré. Le hasard voulut que je m'abattisse sur la

balustrade de la terrasse dont je viens de parler, derrière une rangée

de vases Louis XV, du sein desquels s'élevaient les tristes rameaux de

quelques cyprès à moitié morts.

Minuit sonnait!

[Illustration: Un de ces chasseurs novices pour lesquels rien n'est

sacré.]

Minuit! Dans les romans il est rare que minuit sonne impunément;

mais dans un récit véridique, comme celui-ci, les choses se passent

d'ordinaire plus simplement. Et les douze coups me rappelèrent

seulement que je ferais bien de me coucher, si je voulais repartir de

bonne heure.--Je me couchai donc.

Monsieur le Duc et madame la Duchesse.--Une Terrasse.

J'allais m'endormir, quand je crus m'apercevoir que je n'étais pas

seule sur la terrasse: j'entrevis en effet, à la faible clarté des

étoiles, un Hibou qui enveloppait galamment dans l'une de ses ailes une

Chouette d'assez bonne apparence, tandis qu'il se drapait avec l'autre

comme un héros d'opéra dans son manteau.

En prêtant un peu l'oreille, j'entendis qu'il s'agissait de la lune,

de la nuit brune, etc.; tout cela se disait ou se chantait sur un air

passablement lamentable.

Pauvre lune! s'il fallait en croire les amoureux, tu n'aurais été faite

que pour eux.

Pour rien au monde je n'aurais voulu être indiscrète ni prendre une

hospitalité qui ne pouvait guère, d'ailleurs, m'être refusée. Je

m'adressai donc poliment à une Chauve-Souris de service qui vint à

passer. «Ma bonne, lui dis-je, veuillez faire savoir à vos maîtres

qu'une Corneille de cent ans leur demande l'hospitalité pour une nuit.

--Qu'appelez-vous votre bonne? me répondit la Chauve-Souris d'un air

piqué; apprenez que je ne suis la bonne de personne. Je suis au service

de madame la Duchesse, et j'ai l'honneur d'être sa première camériste.

Mais qui êtes-vous, madame la Corneille de cent ans? de quelle part

venez-vous? comment vous annoncerai-je? quel est votre titre?

--Mon titre? repris-je. Mais je suis très-fatiguée, j'ai besoin de

repos, et je ne sache pas qu'on en puisse trouver un meilleur pour

demander ce que je demande, le droit de dormir sans aller plus loin.

--Voilà un beau titre en effet, me répliqua la sotte pécore tout en

s'en allant. Croyez-vous que les grands personnages, comme il en vient

au château, soient jamais fatigués? Ils n'ont rien à faire et volent

tout doucement.»

Au bout d'un instant, je vis arriver une autre Chauve-Souris. Celle-ci,

n'étant encore que la troisième des Chauves-Souris de service de madame

la Duchesse, était moins impertinente que la première. «Bon Dieu! me

dit-elle, la première camériste vient d'être grondée à cause de vous.

Madame chantait un nocturne avec monsieur, et dans ces moments-là elle

n'entend pas qu'on la dérange: madame vous fait dire qu'elle n'est pas

visible. D'ailleurs, madame ne reçoit que des personnes titrées, et

vous n'avez point de titres.

--Que me contez-vous là? lui dis-je; n'ai-je pas des yeux pour voir que

votre Grand-Duc n'est qu'un Hibou, et que votre Grande-Duchesse n'est

qu'une Chouette, à laquelle ces hautes mines vont fort mal?

[Illustration: Madame la Duchesse chante un nocturne avec monsieur le

Duc, et, dans ces moments-là, elle n'entend pas qu'on la dérange.]

Vie privée et publique des animaux · 第 38 / 41 段