une terre si différente de la nôtre, que tu auras quelque peine à t'y
accoutumer. Le soleil y est pâle, la lune blafarde, le ciel terne,
la poussière sale et détrempée, le vent humide et froid. Sur trois
cent soixante et quelques jours dont se compose l'année, il pleut
pendant trois cent quarante, et tous les chemins deviennent d'immondes
rivières, où une Girafe qui se respecte n'oserait poser une patte.
Seulement, pour changer un peu, pendant une partie de l'année, la pluie
devient blanche, et couvre au loin le sol d'un immense tapis dont
l'éblouissante monotonie blesse l'œil et contriste l'âme; l'eau devient
solide, et malheur aux oiseaux du ciel qui ont soif! ils meurent au
courant des ruisseaux sans pouvoir se désaltérer. A l'aspect de cette
région désastreuse, je restai un moment saisie d'effroi; je venais
d'arriver dans la BELLE FRANCE.
L'espèce d'Animal qui domine dans le triste pays dont je viens de te
faire la peinture est probablement la plus maltraitée de toutes les
créatures de Dieu. Le devant de sa tête, au lieu d'être élégamment
allongé en courbe gracieuse, est plat et vertical. Son cou, presque
tout à fait caché entre les épaules, n'a ni développement ni souplesse;
sa peau rase est d'une couleur terreuse et livide comme le sable, et,
pour comble de ridicule, il a pris la sotte habitude de marcher sur ses
pattes de derrière, en balançant burlesquement de côté et l'autre les
pattes de devant pour maintenir son équilibre. Il est difficile de rien
imaginer de plus absurde et de plus laid. Je suis portée à croire que
ce pauvre Animal a quelque sentiment naturel de sa difformité, car il
cache avec un grand soin tout ce qu'il peut en dérober aux regards sans
nuire à l'exercice de ses organes; et, pour y parvenir, il a réussi
à se fabriquer une sorte de peau factice avec l'écorce de certaines
plantes ou la toison de certains Animaux, ce qui ne l'empêche pas de
paraître presque aussi hideux que s'il était nu. Je te réponds, mon
bien-aimé, que, lorsqu'on a vu l'Homme d'un peu près, on est fière
d'être Girafe.
[Illustration]
Tu sais combien il nous est facile de nous communiquer toutes nos
émotions et tous nos besoins avec des cris, des gloussements, des
murmures, et surtout avec le regard, où tout sentiment vient se
peindre. La race misérable dont je te parle a, selon toute apparence,
joui du même privilége autrefois; mais, entraînée par un fatal
instinct, ou, s'il faut en croire les plus sages, soumise par sa
destinée à un implacable châtiment, elle s'est avisée de substituer au
simple langage de la nature un grommellement articulé presque continu,
de la monotonie la plus importune, dont l'objet principal est de ne pas
se faire comprendre, et qu'on appelle la parole. Cet artifice bizarre
sert seulement à énoncer de la manière la plus obscure possible, car
c'est toujours la moins nette et la moins significative qui est la
meilleure, quelque chose de vague, de confus, d'indéfinissable, qui
prend le nom d'_idées_, quand on veut lui donner un nom. Comme ce mot
ne signifie absolument rien, c'est celui dont on est convenu. L'échange
défiant, hargneux, quelquefois tumultueux et hostile, de ces vains
bruits de la voix, est ce qu'on appelle une _conversation_. Lorsque
deux Hommes se séparent après avoir conversé pendant trois ou quatre
heures, on peut être assuré que chacun des deux ignore profondément ce
que pense l'autre, et le hait plus cordialement qu'auparavant.
Ce qu'il faut bien que je t'apprenne encore, c'est que ce vilain
Animal est essentiellement féroce, et se nourrit de chair et de
sang; mais ne t'épouvante pas, je t'en prie. Soit par un effet de sa
lâcheté naturelle, soit par un horrible raffinement d'ingratitude et
de cruauté, il ne mange que de pauvres Bêtes sans défense, timides,
faciles à tuer par surprise, et qui le plus souvent l'ont habillé de
leur laine ou enrichi de leurs services. Encore est-il d'usage qu'il
les prenne exclusivement dans le pays; un Animal venu de l'étranger
lui inspire d'ordinaire un religieux respect, qu'il manifeste par
toute sorte de soins et d'hommages; ce qui paraît du moins prouver, à
son honneur, qu'il ne se dissimule pas l'infériorité relative de sa
misérable condition. Il trace des parcs pour la Gazelle, il décore
des antres pour le Lion; il a planté pour moi des arbres à la feuille
nourrissante, dont je peux atteindre aisément la cime; il a jeté devant
mes pas une pelouse fraîche comme celle qui croît au bord des puits, ou
un sable roulant et poli comme celui que mon pied fait voler dans le
désert; il entretient dans ma demeure une température toujours égale,
et ses semblables seraient trop heureux s'il avait pour eux les mêmes
égards et les mêmes attentions; mais il ne s'en soucie guère. Toujours
il les dédaigne quand il n'en a pas besoin; souvent il les tue, et
quelquefois même il les mange dans certains jours de grande solennité.
Les jours de carnage sans appétit et sans but sont infiniment plus
communs, et ils arrivent au moment où l'on y pense le moins. L'occasion
de ces massacres est ordinairement ce rien sonore qu'on appelle un
mot, ou ce rien indéfinissable qu'on appelle une idée. Au défaut des
armes naturelles que la sage prévision de la Providence a refusées à
l'Homme, il a inventé, pour ces horribles collisions, des instruments
de mort qui détruisent infailliblement tout ce qu'ils touchent, et qui
sont en général copiés sur ceux dont la nature a muni les Animaux pour
leur défense; on le voit porter à côté de sa cuisse, avec une sorte
d'orgueil, une épée longue et pointue comme celle de la Licorne, ou un
sabre recourbé et tranchant comme celui de la Sauterelle. Il n'est pas
jusqu'au tonnerre du Tout-Puissant dont il n'ait dérobé le secret à
la création, en modifiant ses formes et son usage avec une exécrable
variété. Il en a de portatifs qui s'appuient à l'épaule sur une de ses
pattes de devant; il en a d'énormes qui sont cependant mobiles, qui
courent au-devant de lui sur quatre roues, et qui portent dans leurs
entrailles de fer mille morts à la fois. Quand on n'est pas d'accord
sur le mot ou sur l'idée, et Dieu sait si cela arrive souvent! on met
ces épouvantables machines en campagne, et celui des deux partis qui
tue le plus de monde à son adversaire a raison jusqu'à nouvel ordre.
Cette manière d'avoir raison, qui te fait sans doute horreur, a même un
nom particulier: c'est de la gloire.
[Illustration]
L'Homme n'est pas le seul Animal parlant que l'on remarque ici. J'en
vois souvent un autre que l'on appelle le Savant, et qui fait tout
ce qu'il peut pour se distinguer de l'espèce commune, à laquelle
il appartient cependant beaucoup plus qu'il n'en a l'air. Ce qui
le caractérise du premier abord, c'est son pelage d'un vert foncé
qu'il aime à chamarrer de broderies et de rubans; mais je t'ai déjà
dit que c'était un pur artifice, et il n'y a communément là-dessous
qu'une espèce d'Animal comme le premier Homme venu. Il en diffère
plus essentiellement par son langage, qui est la chose la plus
extraordinaire du monde. Il n'y a aucun égard à cette fiction de
l'idée qui occasionne tant de tribulations au reste de l'espèce,
mais seulement au mot qui la représente bien ou mal pour les autres,
et qu'il se ferait scrupule d'employer, si on pouvait lui reprocher
d'avoir égard à l'autorité de l'usage. L'état de Savant consiste à se
servir de mots si rarement prononcés, qu'il vaudrait autant qu'ils ne
l'eussent pas été du tout, et le principal mérite du Savant est de
faire tous les jours des mots nouveaux que personne ne puisse entendre,
pour exprimer des faits vulgaires que tout le monde peut connaître.
Aussi le Savant ne se fait-il pas faute de ces inventions barbares
dont il a seul le secret; mais il le faut bien! un Savant intelligible
ne serait plus un Savant, et c'est en vain qu'il aspirerait au pelage
vert; car le Savant se produit par métamorphose comme le Papillon. Tout
Homme qui baragouine intrépidément un langage inconnu est la Chenille
d'un Savant; il n'a plus qu'à filer son cocon et à s'enterrer dans un
livre qui lui sert de Chrysalide. La plupart y meurent tout de bon.
[Illustration: S'enterrer dans un livre qui lui sert de Chrysalide.]
Une autre espèce beaucoup plus intéressante, c'est la Femme, pauvre
Animal doux, élégant, délicat, timide, que l'Homme a conquis je ne
sais où, je ne sais quand, et qu'il s'est soumis comme le Cheval, par
la ruse ou par la force. Je te déclare ici, et je n'y mets pas de
fausse modestie, que c'est la Bête la plus gracieuse de la nature.
Cependant l'Homme déteint un peu sur elle, il lui fait tort; elle
gagnerait à être vue à part. On sent trop qu'elle est tourmentée par
la douloureuse conscience de sa destinée faussée, de son avenir trahi.
Comme le besoin d'aimer est à peu près le seul de ses sentiments; comme
il faut absolument qu'elle aime quelque chose ou quelqu'un, elle se
persuade quelquefois qu'elle aime un Homme et qu'elle va retrouver en
lui le type de cet amant d'autrefois dont son indigne ravisseur l'a
séparée; mais l'illusion ne dure pas longtemps. A peine s'est-elle
donné un maître, que le type s'efface et va se loger dans un autre.
Ne crois pas que l'expérience d'une seconde, d'une troisième, d'une
dixième erreur la désabuse enfin de ce fantôme qui l'appelle partout
et la fuit toujours. Elle n'existe que pour aspirer à l'être inconnu
qui compléterait sa vie, et je n'ai pas besoin de te dire qu'elle ne
le trouvera jamais. L'inconstance est donc un de ses défauts ou plutôt
un de ses malheurs, car on ne jouit pas du bonheur d'aimer quand on
conçoit la possibilité future de ne plus aimer ce qu'on aime. Les
Hommes lui reprochent aussi un peu de vanité; mais, suivant leur usage,
les Hommes ne savent ce qu'ils disent. La vanité consiste dans un
jugement exagéré qu'on porte de soi, et la Femme s'estime tout au plus
ce qu'elle vaut. Si elle savait mieux se connaître, elle se soumettrait
avec moins de déférence aux pratiques ridicules que ses tyrans lui
imposent et qui lui répugnent visiblement. Le pelage artificiel, par
exemple, convient peut-être à l'Homme qui est épouvantablement laid;
mais à la Femme, c'est un hors-d'œuvre de mauvais goût. Il est vrai
de dire qu'elle le rend aussi exigu, aussi léger, aussi transparent
que possible, qu'elle s'arrange de manière à laisser deviner tout ce
qu'elle n'ose pas laisser voir.
Si le bruit des étranges manies qui tourmentent le monde où je vis
est parvenu jusqu'au désert, tu t'étonneras que je te donne tant de
détails sur le pays où l'on m'a fâcheusement naturalisée, en dépit de
mes inclinations, et que je ne t'aie rien dit encore de _la politique_
de ces gens-ci ou de leur manière de se gouverner. C'est que, de toutes
les choses dont on parle en France sans les entendre, la politique
est la chose sur laquelle on s'entend le moins. Si tu écoutes une
personne à ce sujet, c'est grand embarras; si tu en écoutes deux,
c'est confusion; si tu en écoutes trois, c'est chaos. Quand ils sont
quatre ou cinq, ils s'égorgent. A en juger par les honneurs unanimes
qu'ils m'ont rendus, au milieu des sentiments de haine réciproque,
et certainement bien fondée, qui les animent les uns contre les
autres, j'ai pensé quelquefois qu'ils s'étaient arrêtés à l'idée de me
reconnaître pour souveraine, et je suis réellement, à ma connaissance,
le seul être un peu haut placé pour lequel ils témoignent quelques
égards. Il ne serait pas surprenant, d'ailleurs, que les plus habiles
d'entre eux, justement effrayés des inconvénients et des malheurs d'une
lutte éternelle sur l'origine et le caractère des pouvoirs sociaux (tu
ne sais pas ce que c'est), se fussent réunis à l'amiable dans le sage
projet de choisir leurs maîtres à la taille, ce qui réduirait toutes
les difficultés du système électoral et du système monarchique à une
opération de toisé. Rien ne paraît plus raisonnable.
Il y a quelques jours que je me crus sur le point de pénétrer tout à
fait dans ces mystères. J'avais entendu dire que les Hommes d'élection,
entre les mains desquels reposent toutes les destinées du pays,
s'assemblaient publiquement dans un lieu plus rapproché des rives du
fleuve que celui qui m'est désigné pour séjour, et j'y dirigeai ma
promenade. J'arrivai, en effet, à un vaste palais, dont un peuple
innombrable occupait toutes les avenues, et qui me parut habité par
une multitude de personnages affairés, tumultueux, bruyants, qui
ne diffèrent, au premier abord, du reste des Hommes que par une
laideur plus caractéristique, plus maussade et plus rechignée, ce que
j'attribuai sans peine à l'habitude des méditations graves et des
affaires sérieuses. Ce qui me surprit davantage, c'est leur extrême
pétulance qui ne leur permet pas de rester un seul instant en place,
car j'assistais par hasard à une des séances orageuses de la session.
Ils s'élançaient, bondissaient, se mêlaient en cent groupes confus,
apostrophaient leurs adversaires de cris et de gestes menaçants, ou
leur montraient les dents avec d'effrayantes grimaces. La plupart
semblaient avoir pour objet de s'élever le plus possible au-dessus
des autres, et certains ne dédaignaient pas, pour y parvenir, de se
jucher habilement sur les épaules de leurs voisins. Malheureusement,
quoique placée d'une manière fort commode par le bénéfice de ma haute
stature, pour ne pas perdre un des mouvements de l'assemblée, il me fut
impossible de saisir une parole dans cet immense brouhaha, et je me
retirai de guerre lasse, horriblement assourdie de vociférations, de
grincements, de sifflements, de huées, sans pouvoir établir l'apparence
d'une conjecture sur l'objet et les résultats de sa délibération. Il
y a des gens qui assurent que toutes les séances ressemblent plus ou
moins à celle-là, ce qui me dispense d'assister à une autre[10].
[10] Il est évident que la Girafe tombe ici dans une méprise qui
serait peu respectueuse, si elle n'était parfaitement innocente.
Confinée dans le _Jardin du Roi_, elle n'a pu visiter la _Chambre des
Députés_ qu'elle croit décrire. Ce qu'elle a vu, c'est le _Palais des
Singes_.
--NOTE DE L'ÉDITEUR.--
[Illustration: Toutes les séances ressemblent plus ou moins à celle-là.]
Je me proposais de te donner quelques échantillons du langage dont
on se sert maintenant à Paris, avant de livrer cette lettre à mon
interprète, mais il prétend que cela lui gâterait la main; et puis,
pour dire vrai, j'ai trop de peine à fixer ce jargon dans ma mémoire.
Tu en jugeras suffisamment par deux périodes que viennent d'échanger,
sur mes gazons fleuris, un grand jeune Homme à barbe de Bison et une
charmante Femme aux yeux de Gazelle, envers laquelle il cherchait à se
justifier d'une absence prolongée.
[Illustration]
«J'étais préoccupé, belle Isoline, lui disait-il, de puissantes
idées dont le cœur qui bat dans votre poitrine de Femme a la noble
intuition. Placé, par les capacités qu'on veut bien m'accorder, au plus
haut degré des adeptes de la perfectibilisation, et absorbé depuis
longtemps dans les spéculations philanthropiques de la philosophie
humanitaire, je traçais le plan d'un encyclisme politique où viendront
se moraliser tous les peuples, s'harmoniser toutes les institutions,
s'utiliser toutes les facultés et progresser toutes les sciences; mais
je n'en étais pas moins entraîné vers vous par l'attraction la plus
passionnelle, et je...
--N'achevez pas! interrompait Isoline avec solennité; ne me croyez pas
étrangère à ces hautes méditations et ne soupçonnez pas mon âme de se
laisser séduire aux appâts d'un naturalisme grossier. Fière de votre
destinée, cher Adhémar, je ne vois dans le sentiment qui nous unit
qu'un dualisme d'affinités que l'instinct respectif de cohésion a fini
par confondre dans un individualisme sympathique, ou, pour m'exprimer
plus clairement, que la fusion de deux idiosyncrasies isogènes qui
sentent le besoin de se simultanéiser.»
Là-dessus la conversation s'est continuée à basse voix, et je crois
pouvoir supposer qu'elle est devenue plus intelligible, car le jeune
philosophe rayonnait d'orgueil et de joie quand il a quitté Isoline
pour ne pas être surpris par le cornac de sa maîtresse. Te serais-tu
jamais imaginé que cet abominable galimatias pût signifier _je vous
aime_ dans une langue quelconque? Si ce n'est là, cependant, la manière
la plus commode de parler, c'est assurément la plus distinguée, et il
y a même des beaux esprits très-vantés qui font profession de ne pas
s'exprimer autrement. Oh! qu'il me tarde, mon ami, d'entendre parler
_girafe_...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_P. S._--Quoique l'enseignement élémentaire ne soit pas établi en
_Girafie_, et peut-être même parce qu'on n'y pensera jamais dans nos
solitudes, les caractères de cette lettre s'expliqueront d'eux-mêmes à
tes yeux et à ta pensée. Ils sont tracés sous mon inspiration par un
bonhomme de mes amis qui entend la langue des Animaux beaucoup mieux
que la sienne propre, ce qui n'est réellement pas trop dire, et que je
recommanderai un jour à ta douce indulgence. Le pauvre diable m'est
assez connu pour que j'ose affirmer qu'il s'est laissé faire Homme
parce qu'il n'a pu faire autrement, et qu'il aurait abdiqué volontiers,
si cela eût dépendu de lui, les priviléges de sa sotte espèce, pour
prendre la peau de tout autre Animal, grand ou petit, pourvu qu'il fût
honnête.
LA GIRAFE.
_Pour traduction conforme_:
CHARLES NODIER.
PROPOS AIGRES
D'UN CORBEAU
Ce qui est hors de doute pour moi, c'est l'infériorité évidente de
l'Homme sur tous les autres Animaux. Ne voyez, je vous en prie, dans
cette déclaration, aucune animosité mesquine et étroite.
Je suis un des rares Animaux contre lesquels l'Homme ne peut rien. Il
ne peut ni m'asservir ni m'atteindre; ma viande elle-même est trop
dure pour qu'il en puisse faire du bouillon... Cela dit tout, je suis
Corbeau.
C'est vous avouer que je vois les choses de haut. L'Homme m'est
indifférent et je ne le crains pas; je parle donc sans fiel et sous
l'empire d'une conviction profonde. J'aurais le désagrément de porter
des moustaches, une culotte et des bottes, que je n'en déclarerais pas
moins l'infériorité humaine, parce que cela est juste et vrai.
Et les Hommes eux-mêmes n'en ont-ils pas conscience, de l'état
déplorable de leur situation? ces pauvres êtres inachevés, mal conçus,
dont l'activité du cerveau n'est point en équilibre avec leurs
ressources matérielles, dont les nerfs et les muscles ne sont point en
harmonie. Pauvres architectes sans maçons, qui s'usent à créer dans la
fièvre des plans impossibles que leur faiblesse leur défend d'exécuter.
Pitoyable! pitoyable! Croyez-vous, disais-je, qu'ils n'aient pas
conscience de leur infériorité? A quoi attribuer sans cela leurs
plaintes éternelles, leurs réclamations incessantes qui font ressembler
le monde à une boutique de juge de paix?
Moquez-vous, écrivez, inventez des fables, ô gens à moustaches! vous
n'arriverez à nous rendre, nous autres Bêtes, comiques et ridicules
qu'en nous prêtant vos vices et vos passions.
[Illustration]
Mais vous me faites pitié, pauvres parias du monde, qui ne pourriez
vivre sans nous. Que feriez-vous, je vous le demande, si vous n'aviez
pas la laine de mon confrère le Mouton pour vous fabriquer des habits,
la soie d'un autre de mes petits amis pour vous tisser des doublures
chaudes, imperméables, et vous construire des parapluies, car vous ne
pouvez même pas supporter la pluie sans tousser, cracher, éternuer,
être malades? Au moindre vent qui, moi, m'anime et me vivifie, votre
pauvre corps rose et dénudé frissonne et tremble.
Tandis que je parcours l'espace, escalade les montagnes et franchis
les villes en deux volées, vous piétinez dans la boue des routes ou
dans la fange des rues. Je vous regarde souvent de là-haut: vous êtes
jolis à voir, je vous jure! A cheval vous avez encore un semblant de
dignité, car le Cheval, qui est bonne Bête, vous prête un peu de la
sienne, et vous n'êtes Hommes qu'à moitié.
Savez-vous, cependant, l'idée qui me passe par la tête lorsque je vois
un cavalier galoper par les chemins? Je me dis: Est-ce étrange! voilà
un imbécile en culotte qui se croit certainement supérieur au Cheval
qui veut bien l'emporter, et cela uniquement parce qu'il est monté
dessus.
N'êtes-vous pas moins fort que le Bœuf, que l'Éléphant, que... que les
Insectes eux-mêmes, qui emportent dans leurs pattes des fardeaux deux
fois gros comme eux? N'avez-vous pas toutes les infériorités, toutes
les misères physiques? Une petite Mouche qui vous entre dans le nez
va vous rendre fou, un petit Cousin de rien du tout qui vous pique le
front vous défigure et vous fait gonfler. La piqûre d'une petite Bête
deux cents fois moins grosse que votre personne vous tue plus sûrement
que vous ne tuez une puce. Vous n'ignorez pas qu'il vous faut toute
une nuit, parfois, pour exterminer une puce, et bien souvent vous n'y
parvenez pas, ô roi de la création!
Vous êtes pâles derrière la grille d'un Lion, et vous avez raison, car
la moindre de ses caresses vous aplatirait comme une pomme.
Eh bien, oui, dites-vous; nous avouons notre infériorité physique, peu
nous importe: nous sommes rois par l'intelligence, et sur ce terrain-là
nous vous défions, Corbeau...
Votre orgueil m'amuse, messieurs! Vous trouvez-vous donc plus adroits,
plus ingénieux que l'Araignée, par exemple, qui à elle seule tend des
fils, tisse des toiles merveilleuses dont vous ne seriez pas même
capables de faire de la charpie, qui à force d'adresse, de force,
de ruse et de volonté vient à bout d'ennemis trois fois gros comme
elle, qui sait prévoir l'avenir, profiter des vents pour franchir les
espaces, fait des provisions, sait se choisir un gîte, attendre?...
Mais, sac à papier! qui de vous en ferait autant? Êtes-vous plus rusés
que le Renard, plus prudents que le Serpent?
[Illustration]
Si l'on voulait poursuivre, on vous aplatirait de la belle façon!
Vous parlez de votre cœur, et quand vous voulez trouver un symbole du
dévouement et de la fraternité, c'est encore parmi nous que vous allez
les chercher. Quelle est dans votre espèce la mère qui se percerait
le flanc comme le fait quotidiennement le Pélican blanc? Quelle est
la mère qui accepterait, comme la maman Kanguroo, le fardeau incessant
de ses petits? Persuadez donc à vos épouses, messieurs les Hommes, de
faire ménager dans leurs jupes, qui sont pourtant assez amples pour
cela, un petit réduit bien chaud, doublé en futaine, où leurs bébés
puissent se réfugier et éviter les refroidissements! Quelle est donc
chez nous la mère qui ne nourrit pas ses petits? Quelle est parmi vous
celle qui y consente? Pitoyable, messieurs, pitoyable! Vous parlez de
votre tendresse paternelle, des sacrifices que vous faites pour élever
vos enfants. En effet, vous ne négligez rien de ce qui peut mettre
en évidence votre générosité, rien de ce que les autres peuvent voir
n'est oublié par vous; mais les petits dévouements ignorés qui sont
la vraie tendresse, prétendez-vous que vous les possédiez? Le moindre
Moineau vous en remontrerait sur ce sujet-là. N'est-ce pas lui, en
effet, tandis que la femelle couve, qui va au marché, se charge de
la cuisine et de tous les soins du ménage dont vous auriez honte?
N'est-ce pas lui qui simplement, sans affectation, sans respect humain,
remplace au nid la femelle si cette dernière a besoin de sortir? Que de
tendresse dans tout cela!
[Illustration]
Y a-t-il un père dans l'espèce humaine qui voudrait faire la bouillie
de son marmot et le bercer pendant deux heures par jour? Vous croyez
avoir tout dit lorsque vous vous êtes écrié: Les Bêtes font tout cela
par instinct. Eh! par Dieu, oui, nos instincts sont supérieurs aux
vôtres, voilà bien ce que je prétends. Nous faisons tout naturellement
ce qui vous demande mille efforts. Nos Rossignols chantent sans avoir
été au Conservatoire; est-ce à dire qu'ils soient inférieurs à vos
chanteuses? Mais chez nous, dites-vous, la musique est un art; nous
avons le contre-point!...
Et qui vous dit que chez les Rossignols et les Fauvettes la musique ne
soit point un art dont ils jouissent tout autant que vous, quoiqu'ils
ne crient jamais bravo et ne fassent pas payer les places? Vous
possédez le sentiment de l'association, de la famille, de la vie en
commun! Pas avec excès, ce me semble. Je voudrais qu'à l'exemple des
Marmottes on mît sous clef la plus unie de vos familles et qu'on
l'obligeât à passer dans le silence et l'ombre tout un hiver, nez à
nez, côte à côte.