On m'assure que bien des personnes de notre sexe se servent de leurs

plumes pour écrire, et je m'aperçois que vous vous laissez gagner par

la manie dont elles sont possédées. Je ne demande pas mieux que de

m'instruire, quoi que vous en disiez, et je voudrais savoir de quel

charme ou de quelle utilité il peut être de barbouiller du blanc, qui

est si joli, avec du noir, qui est si laid. Causons.

Ou vous avez un grand talent, ou vous en avez un petit, ou vous n'en

avez pas du tout. Il me semble difficile qu'il en soit autrement.

Si, par fatalité, vous êtes favorisée de ce grand talent, comme ce

sont les mâles qui font la loi et les réputations, ils ne laisseront

pas l'opinion vous élever au degré de supériorité que leur sexe peut

seul atteindre; mais vous serez placée un peu au-dessus du vôtre,

dans un milieu sans nom, qui, n'admettant ni les sentiments, ni les

occupations, ni les délassements auxquels vous étiez appelée par votre

nature, se refusera ainsi à vous donner les goûts, les travaux, les

préoccupations, les plaisirs de cette nature supérieure à laquelle

vous tendez; ou bien encore, vous mélangerez tout cela ensemble, et ce

sera un affreux chaos.

Puis, à côté de cette vie publique dont la renommée va s'emparer,

l'envie vous viendra peut-être de vous en faire une autre un peu

couverte, un peu paisible, dans laquelle vous puissiez vous reposer

quelquefois de vos triomphes. Mais où trouverez-vous un être assez vain

ou assez humble pour partager cette vie que vous vous serez faite? pour

endosser de gaieté de cœur cette livrée ridicule que lui infligeront

vos succès, votre réputation, vos détracteurs, vos admirateurs? le

malheur, enfin, d'être soutenu par ce qu'on devait défendre, et de

passer le second quand on a le droit de faire le chemin? Nulle part,

je l'espère, car, avec la meilleure volonté et le meilleur cœur du

monde, vous parviendriez à rendre celui auquel se serait attachée votre

redoutable tendresse souverainement malheureux. Vous resteriez donc

_puissante et solitaire_? C'est beau, mais c'est triste, et j'aimerais

mieux appliquer cette haute intelligence en question à augmenter mon

bonheur et à en donner à ceux qui m'entourent que de la faire servir à

m'isoler de toutes les joies de ce monde. Et plusieurs petites choses

dont je ne parle pas: la haine, l'envie, la calomnie! Tout cela n'est

guère à redouter dans un nid; mais sur une colonne, à la vue de tous,

il y a fort à réfléchir.

Descendons de cette colonne, et passons à ce joli petit esprit, qui

serait si agréable s'il voulait se tenir tranquille. Mais voilà

précisément la maladie. On fait très-bien son effet dans un cercle

d'amis indulgents, il ne faut pas frustrer le public, qui ne s'en

plaignait pourtant pas, de tant de grâce et de charmantes inspirations.

On commence par marcher d'un pas timide dans cette route où les épines

sont infiniment plus communes que les roses, puis, le pied s'enhardit,

on s'accoutume aux compliments, les compliments s'accoutument à vous,

et voilà une créature qui a perdu le charme réel qu'elle possédait

pour courir après une gloire qu'elle n'atteindra jamais. La critique,

patiente d'abord, finit par se lasser et mordre; elle signifie rudement

aux amis stupéfaits que le Colibri n'est point un Aigle, après quoi

elle se retire dans sa niche d'un air menaçant. Ce commencement

d'opposition irrite l'amour-propre exigeant de la jeune célébrité;

on se pose en victime, les consolations pleuvent, et cette tête fort

spirituelle, qui aurait pu être une tête fort raisonnable, est tournée

pour toujours. Et de deux. Si vous voulez bien, nous passerons

rapidement sur le troisième point de mon discours, et nous ne nous

arrêterons même pas, malgré l'abondance de la matière, à la variété

de l'écrivain, fille, épouse et mère, qui pratique la littérature en

même temps que les vertus les plus intérieures; aimable auteur qui

berce d'une main et qui écrit de l'autre, dont les enfants déchirent le

manuscrit pendant qu'elle tricote, et ajoutent à sa broderie un point

sur lequel elle ne comptait pas pendant l'inspiration; je vous fais

grâce de la description de cet être fantasque, moitié encre et moitié

bouillie.

[Illustration]

Ce n'est pas là d'ailleurs le genre de ridicule dans lequel je crains

de vous voir tomber. Je sais trop combien vos goûts vous éloignent d'un

tel genre de vie pour le redouter et vous mettre en garde contre sa

séduction.

Ce qui me fait peur, c'est cette disposition qui vous entraîne à

adopter d'autant plus vite et d'autant plus fermement une idée

qu'elle est plus généralement blâmée et repoussée; c'est cette vanité

incommensurable que vous voudriez prendre pour de la générosité, et

qui vous arme toujours pour le parti le plus faible, même quand vous

soupçonnez que le parti le plus faible n'a pas le sens commun. C'est

enfin cette étourderie réfléchie et préméditée qui donne gain de cause

à vos rêves les plus absurdes, en sa qualité d'étourderie, et dont vous

ne vous défiez pas le moins du monde, en sa qualité de réflexion.

Je voulais vous écrire une lettre courte, tendre et amicale, et

voilà que je vous adresse des duretés interminables. Pourrai-je vous

persuader, chère enfant? Ce qui est cependant bien vrai, c'est que

ces paroles si sévères me sont dictées par une tendresse sans bornes,

et que si je vous aimais moins, je ne prendrais pas la peine de vous

gronder si fort.

Au reste, j'aurais tort de m'inquiéter; je sais par expérience que vous

ne vous offensez pas de mes conseils. Hélas! c'est peut-être parce

qu'ils glissent sur votre cœur sans y pénétrer? Oh! que je serais

malheureuse et effrayée, s'il en était ainsi!

TROISIÈME LETTRE DE L'HIRONDELLE.

HISTOIRE D'UN NID DE ROUGES-GORGES.

Le hasard le plus heureux vient de me faire rencontrer, ma bonne

amie, un Pigeon rempli de complaisance, qui a bien voulu retarder un

moment son départ, afin de se charger de ma lettre. Il est porteur

de dépêches importantes, et me semble mériter la confiance qu'on lui

accorde. Tandis qu'il explore les environs charmants du gîte où je me

suis arrêtée cette nuit, et où je reste ce matin pour vous écrire,

je m'empresse de vous mettre un peu au courant de ma vie, de mes

sensations et des événements, heureusement fort rares, de mon voyage.

Je garde cependant en moi, pour un autre temps, la poésie qui voudrait

déborder, et qui s'inspire de cette belle nature qui m'entoure, de

cette indépendance dont je jouis; si je me laissais entraîner par le

charme de ce que j'éprouve, je sens que je n'en finirais pas. Je

préfère ne vous donner cela qu'avec le volume que je prépare, et que je

puis composer, à tête reposée, pendant mes longues heures de solitude

et de méditation.

Si je n'y avais pas été forcée par la circonstance, j'aurais

certainement attendu un autre jour pour me rappeler à votre souvenir.

J'ai commencé ma journée sous de tristes auspices, et je crains que

ma lettre ne se ressente de cette pénible disposition. J'avais fait

connaissance, en arrivant hier au soir, avec une aimable famille du

voisinage. Le père, la mère, cinq petits enfants encore sous l'aile

maternelle. Comme ils avaient accueilli mon arrivée avec beaucoup de

grâce et de bonhomie obligeante, j'ai cru devoir aller, ce matin en me

réveillant, m'informer de leurs nouvelles. J'ai été reçue de la manière

la plus cordiale, et cette seconde entrevue n'avait fait qu'ajouter à

mon estime et à ma reconnaissance, lorsqu'au moment où je venais de

les quitter pour rentrer chez moi je fus rappelée sur le seuil par

des cris de douleur et d'effroi, partis du nid de mes bons voisins.

Effectivement, la situation était affreuse: un des petits était tombé

par terre en essayant imprudemment ses ailes, et quoique la chute par

elle-même n'eût rien de grave, le danger n'en était pas moins imminent.

Un énorme Oiseau de proie descendait en tournoyant, et c'était son

approche qui causait la détresse des pauvres parents. La résolution

de la mère fut bientôt prise. Elle adressa quelques mots à son mari,

quelques recommandations sans doute pour les quatre petites créatures

qu'elle lui abandonnait, puis, après un dernier baiser, tristement mêlé

à un dernier adieu, elle s'élança sur le petit, qui gisait encore à

l'endroit où il était tombé, et le recouvrit tout entier de son corps

et de ses ailes. L'horrible Animal, auquel elle venait se livrer,

continuait à s'approcher, et en s'approchant redoublait de vitesse;

depuis longtemps déjà il avait deviné une victime, et l'immobilité dans

laquelle il la voyait lui assurait une victoire facile.

La chose se passa comme elle avait été prévue: la mère fut emportée,

l'enfant resta; après un instant de silence, que la prudence

commandait, le père vint chercher à cette triste place ce que la serre

cruelle du vainqueur lui avait laissé. Il recoucha son Oisillon au fond

du nid, reprit la tâche vacante de la mère absente, et tout fut dit.

[Illustration]

Je n'avais pas encore osé me mêler à cette triste scène, et je

contemplais, sans la distraire, la douleur muette de mon pauvre

solitaire, naguère si heureux et chantant de si bon cœur, lorsqu'un

bruit retentissant, effroyable, se fit entendre à peu de distance de

nous. Nos regards se portèrent en même temps dans la direction d'où

semblait nous venir un nouveau danger, et nous découvrîmes, avec un

bonheur que je n'essayerai pas de vous peindre, mais que vous êtes

bien faite pour comprendre, le ravisseur de notre pauvre amie tombé

mort sous le coup qui venait de le frapper, et elle-même revenant à

tire-d'aile vers son nid, qu'elle n'espérait certainement plus revoir.

L'ivresse de ce moment, mon cœur la partagea profondément; leur bonheur

était si complet, qu'il avait besoin de s'épancher: on m'appela, on me

caressa; nos douleurs et nos joies communes avaient fait de nous une

même fortune.

[Illustration]

Cependant, je craignais d'être indiscrète en demeurant plus longtemps

auprès d'eux; je me retirais, lorsqu'un Animal fort grand, de l'espèce

de ceux qui habitent les villes, un braconnier s'approcha en sifflant

de l'arbuste touffu qui dérobait à la vue le nid des Rouges-Gorges;

il portait sur son dos une espèce de sac, duquel on voyait sortir

la tête de leur ennemi, et sur son épaule l'instrument qui les en

avait délivrés. La pauvre mère ne put retenir un cri de joie en le

reconnaissant, un de ces cris du cœur qui devraient attendrir les cœurs

les plus farouches. Mais je crois que les êtres dont je parle n'en ont

point.

«Oui-da! dit celui-là d'une voix terrible, vous chantez, la

belle! Votre chanson est agréable, mais vous serez encore plus à

votre avantage à la brochette. Les petits ne vaudront pas encore

grand'chose, mais il ne faut pas séparer ce que Dieu a réuni.»

Ayant achevé ces paroles, il saisit les Oiseaux stupéfaits, les

emprisonna dans son sac, et repartit en sifflant. Voilà pourquoi je

suis triste aujourd'hui.

QUATRIÈME LETTRE DE L'HIRONDELLE.

Je suis fort souffrante depuis quelques jours, ma très-chère amie. Il

m'est arrivé un petit accident qui m'a obligée de m'arrêter en chemin,

et qui me retiendra probablement longtemps encore, malgré mes regrets

et mon impatience, dans le séjour étroit et incommode où je dois

cependant m'estimer heureuse d'avoir trouvé un refuge.

J'ai été surprise, à quelque distance d'ici, par un affreux orage, et

le vent m'a poussée avec une telle violence contre le toit qui m'abrite

aujourd'hui, que j'ai fait une terrible chute, et que je me suis démis

la patte en tombant. Fort étonnée d'en être quitte à si bon marché.

Plusieurs Moineaux francs et empressés, qui avaient eu l'heureuse

précaution de s'établir là avant le mauvais temps, m'ont prodigué les

secours les plus tendres; mais, malheureusement pour moi, le soleil n'a

pas tardé à reparaître, et son premier rayon m'a enlevé mes charitables

hôtes. Ma pénible situation n'a pas eu le pouvoir de les retenir, et

je souffre d'autant plus de leur abandon, qu'il ne m'est pas encore

possible d'aller chercher au dehors la nourriture, qui va cependant

bientôt me manquer au dedans, les provisions de mes prédécesseurs étant

fort réduites par mon long séjour ici.

Le souvenir de mes pauvres voisins, les Rouges-Gorges, à la vie si

patriarcale, à la table si hospitalière, celui de votre amitié, de

votre calme intérieur, dont si souvent je suis venue partager les

douceurs, me reviennent naturellement, parés de couleurs plus riantes,

depuis que j'éprouve les ennuis de la maladie et de la pauvreté.

La solitude, qui a tant de charmes, a bien aussi quelques

inconvénients, et je ne veux pas vous faire tort de cet aveu, car je

suis sûre qu'il vous fera plaisir. Ainsi, je reconnais que j'aurais

grand besoin dans ce moment de ce que je redoutais si fort naguère, et

qu'un ami qui me donnerait ses soins et son affection ne me nuirait

pas du tout aujourd'hui. Mais demain?

Quoique j'eusse pesé d'avance les chances fâcheuses d'un aussi

long voyage, et que cette première et légère contrariété ne soit

de nature ni à me décourager ni à m'étonner, je ne puis pas me

dissimuler que vous, la personne paisible, et ennemie de tout ce qui

menace l'uniformité de votre existence, vous supporteriez avec moins

d'impatience que moi ma toute petite blessure. Cela vient, je crois, de

ce que vous avez contracté l'habitude de vous occuper sur place, et que

ce repos obligé ne troublerait en rien le calme accoutumé de votre tête

et de votre cœur. Pour moi, c'est tout différent.

Cette agitation, ordinairement si nécessaire au bonheur de ma vie, a

passé dans mon esprit, et je sens que je deviendrais folle s'il me

fallait rester longtemps dans cette inaction physique.

J'entends beaucoup et très-mal chanter autour de moi; je suis, pour

mon malheur, assez proche voisine d'une méchante Pie-Grièche qui est

devenue, on ne sait comment, la belle-mère de deux pauvres petites

Fauvettes qu'elle tient dans un esclavage complet et dont il semble

qu'elle prenne plaisir à gâter le goût naturel en leur faisant chanter,

tant que dure le jour, des airs de contralto qui n'ont certainement pas

été écrits pour ces jeunes voix; bien entendu, je ne trouve là aucune

ressource de société. Cette Pie-Grièche est veuve, ne reçoit personne,

et passe la plus grande partie du temps à gronder ces malheureux

enfants et à épier leurs démarches les plus innocentes. C'est un tyran

femelle, et ses principes sont si loin d'être d'accord avec les miens

que j'ai refusé net la proposition qu'elle m'avait fait faire par

un vieux Geai, son unique ami et mon ancienne connaissance, de lui

servir de remplaçante, quand, par grand miracle, elle est obligée de

s'éloigner un instant de chez elle. Je sais bien que les conditions

étaient avantageuses, et que, dans la situation incertaine où me voilà,

il n'est peut-être pas très-prudent de dédaigner un emploi qui me

mettrait au-dessus du besoin; mais je n'ai pu vaincre ma répugnance,

le métier de guichetière me semble odieux, et pour moi, comme pour les

tristes victimes que je serais chargée d'empêcher de respirer, de vivre

et d'aimer en liberté, je sens que je suis incapable de m'y soumettre.

Mais j'ai offensé cette vieille Pie-Grièche acariâtre, et je ne dois

pas compter sur son aide. Il faut donc que je m'arme de courage, et

que, si ma guérison se fait trop attendre, j'essaye de vaincre le mal

et d'aller, clopin-clopant, chercher des âmes plus compatissantes, et

surtout des esprits plus éclairés.

[Illustration]

Vous, dont la touchante bonté m'a recueillie dans une circonstance

analogue à celle dans laquelle je me trouve, vous prendrez part à mes

peines, et vous gémirez sur moi, plus que je ne le mérite, sans doute.

Mais la pensée de votre affectueux intérêt me donnera presque autant de

forces que votre intelligente pitié m'en rendit autrefois; étendez-le

donc sur moi tout entier, qu'il plane sur ma tête, qu'il me conduise où

le bonheur m'attend, et que je sente de loin, comme tant de fois je

l'ai éprouvée de près, votre salutaire influence.

Ma tête est si troublée par les tristes idées qui m'assiégent, qu'il

m'a été impossible de profiter de ce temps de loisir forcé pour

rassembler les premiers matériaux de l'ouvrage que je médite; je suis

triste, je suis malade, et mon cœur seul est en état de se faire

entendre. Ne vous étonnez donc pas de recevoir des lettres si longues,

et pourtant si peu remplies. Je vous adresse tout mon cœur, et mon cœur

est vide loin de vous.

CINQUIÈME LETTRE DE L'HIRONDELLE.

Depuis un mois déjà, je suis sortie du gîte d'où je vous ai écrit pour

la dernière fois. Une Linotte, qui s'en allait un peu sans savoir où,

m'a promis de me servir d'appui, et j'ai saisi avec empressement cette

occasion de quitter mon ennuyeuse voisine, et le trou plus maussade

encore au fond duquel j'enrageais depuis si longtemps. Ma patte est

pourtant loin d'être revenue à son état naturel, et, malgré l'espoir

dont ma compagne voudrait me bercer, je crains bien d'être boiteuse

pour le reste de mes jours. Ceci est un bon moment, n'est-ce pas? pour

se souvenir de cette fable des _Deux Pigeons_, qui est une de vos

citations favorites, et que vous avez bien souvent opposée à mon humeur

vagabonde.

C'est là une grande peine à ajouter à mes autres inquiétudes, et j'ai

souvent besoin que la gaieté de ma jeune conductrice vienne faire

diversion à mes tristes pensées.

Au milieu de ces étrangers, l'avenir, sur lequel je comptais si

fermement, s'assombrit chaque jour davantage; mes idées, mes plans,

ne peuvent réussir à se faire jour; ici comme ailleurs, l'espèce mâle

a envahi toute autorité; ici comme ailleurs, ils sont nos maîtres;

il faut se l'avouer et essayer d'en prendre son parti. Jusqu'à ce

qu'on ait trouvé un quinquina ou une vaccine pour guérir la maladie

dont notre sexe est possédé, cette maladie épidémique et contagieuse

à la fois, qu'on se transmet de mère en fille depuis le commencement

des siècles, et qui exige impérieusement que nous soyons gouvernées

et battues, il faut que l'intelligence cède à la force, et que nous

portions nos chaînes sans murmure.

Pour moi, qui n'ai pas voulu m'assujettir à ce honteux esclavage,

et qui consacrerais volontiers ma vie à l'affranchissement de mes

malheureuses compagnes, je sens que cette persévérance que vous avez

toutes à suivre les routes battues doit nous retarder peut-être

indéfiniment dans la nôtre; que cette force d'inertie à laquelle la

force agissante ne peut rien opposer demeurera sans doute victorieuse

de tous nos efforts: je sens cela, et j'en gémis, mais que faire?

persister, travailler, souffrir, pour que mon nom seul recueille un

jour les bénédictions des races futures? Cette ambition est noble

et belle, mais j'avoue qu'elle ne suffit pas à me donner le courage

nécessaire pour lutter contre les déceptions qui m'attendent, contre

les chagrins dont la vie que je mène depuis près de deux mois m'a donné

déjà de si pénibles échantillons.

Je suis donc plongée dans l'incertitude, et vivant au jour le jour, en

attendant que ma bonne étoile m'inspire une décision quelconque qui me

fasse sortir de l'état d'angoisse où je suis.

Ma Linotte, qui n'a pas l'habitude des réflexions, se lassera bientôt,

je le crains, de la lourde tâche que son bon cœur lui a fait accepter;

je ne compose pas une société fort agréable, et je vois qu'elle

cherche, autant que faire se peut, à rompre le tête-à-tête.

Quoique je ne fusse guère en humeur de voir du monde, elle m'a

entraînée hier au milieu d'une nombreuse réunion, qui, en tout autre

temps, m'eût remis le cœur en joie et en espérance. Notre sexe seul

y était admis, et le but vers lequel tendent tous mes vœux était

aussi celui que ces jeunes cœurs appellent avec une noble impatience.

Plusieurs points de notre législation future y ont été discutés avec

tout le charme de la plus haute éloquence. Je ne sais pas ce que les

opposants craignent de perdre au changement que nous demandons, car

nos parlementeurs d'aujourd'hui seraient immédiatement remplacés par

d'autres aussi abondants, aussi longs, aussi larges qu'eux-mêmes. C'est

à notre tour de parler, il y a assez longtemps que nous n'écoutons pas.

On a passé après cela à des exercices purement littéraires. La

maîtresse du lieu, Tourterelle, qui est un peu sur le retour, nous

a beaucoup entretenues de sa jeunesse dont elle paraît se souvenir

très-bien, et de ses amours sur lesquels elle a composé une grande

quantité de pièces de vers. Après elle, une jeune Bécasse fort timide a

chanté sur un air de sa composition des paroles dont je n'ai pas bien

saisi le sens, car l'excessif embarras de cette aimable artiste la

privait d'une partie de ses moyens. Sa mère, au reste, s'empressait de

communiquer à l'assemblée, à mesure qu'ils étaient chantés, les vers

que le trouble empêchait de sortir du gosier de cette chère enfant, ce

qui fait que nous avons joui doublement.

[Illustration]

Plusieurs autres personnes, prises dans les différentes classes de la

société, et que le seul désir d'entendre les talents dont je viens de

vous parler avait amenées à cette réunion, après s'être longtemps fait

prier, par modestie, ont fini par céder aux demandes réitérées qui leur

étaient adressées de toutes parts, et leur mémoire leur a fourni tant

de vers, de prose et de musique, qu'on n'a pu les décider à se taire

que fort avant dans la soirée. En sortant, chacun félicitait l'aimable

hôtesse, et la remerciait du plaisir qu'elle avait procuré à chacun

par sa grâce et par son talent fécond et varié, qui sait se prêter aux

combinaisons les plus hardies, comme aux sujets les plus tendres et

les plus touchants.

Et moi, qui m'étais laissé distraire à ce tourbillon qui enveloppait ma

pensée, je n'ai pas tardé à retrouver au fond de mon âme la tristesse

que j'avais oubliée un instant, et je me suis couchée fatiguée,

inquiète, en songeant qu'il faudrait recommencer aujourd'hui à attendre

je ne sais quoi, à aller je ne sais où.

SIXIÈME LETTRE DE L'HIRONDELLE.

Il ne me manquait plus, n'est-il pas vrai, mon amie, après tant

d'espoirs déçus, après tant de démarches vaines, que de terminer enfin

mon long pèlerinage en compagnie d'une Linotte? Si vous n'étiez pas si

bonne, vous ririez bien; mais vous n'êtes pas Serine à abuser de vos

avantages. D'ailleurs, le côté ridicule que votre douce malice trouvera

sans le chercher n'est pas celui qui domine dans mon équipée. Je

reviens vers vous, affligée, découragée, mais non convertie. Seulement,

j'en suis venue à regretter que mon organisation me défende le bonheur

que la vôtre vous donne; je voudrais pouvoir me changer, puisqu'il me

faut renoncer à changer les autres.

Je ne crois pas avoir tort, mais je me crois impuissante à avoir

raison; ce qui, pour le résultat, revient absolument au même. J'ai vu,

j'ai sollicité, j'ai prêché; je n'ai eu affaire qu'à des sourds: les

mâles écoutent et haussent les épaules, les femelles n'écoutent pas et

haussent les épaules aussi. Il faudrait, pour continuer la lutte, une

patience que je ne me connais pas, ni vous non plus, j'en suis sûre.

Et puis, me voilà estropiée; et pour entreprendre quelque chose que ce

soit dans ce monde, même de faire le bien, il faut d'abord être belle.

Une Hirondelle qui boite n'a pas de grandes chances de popularité dans

un siècle qui marche si vite et au milieu de gens qui se heurtent sans

cesse. C'est à dater de ce moment-là que le découragement m'est venu,

et j'ai toujours cru aux pressentiments.

Je m'arrête donc, et même je retourne sur mes pas; le printemps va nous

arriver à Paris, et comme, sous ce beau ciel dont on parle tant, il n'a

pas de beaucoup meilleures jambes que moi, j'espère revenir en même

temps que lui.

Je vous présenterai ma petite compagne qui vous plaira, malgré sa

folie. C'est un charmant cœur de Linotte; quant à la tête, il n'y faut

pas penser.

Les étourdis sont bons en général, et je viens d'éprouver que ma

prédilection pour eux ne m'avait point abusée. Je ne pourrai jamais

reconnaître les soins dont j'ai été l'objet de la part de cet aimable

Oiseau, et je crois qu'il ne s'en soucie guère. C'est encore vous qui

vous chargerez de m'acquitter envers lui, en lui donnant quelques

règles de conduite dont on a vraiment besoin; vous ne sauriez croire

combien cette petite tête-là est en continuelle disposition de faire

des sottises.

Vie privée et publique des animaux · 第 35 / 41 段