plumes pour écrire, et je m'aperçois que vous vous laissez gagner par
la manie dont elles sont possédées. Je ne demande pas mieux que de
m'instruire, quoi que vous en disiez, et je voudrais savoir de quel
charme ou de quelle utilité il peut être de barbouiller du blanc, qui
est si joli, avec du noir, qui est si laid. Causons.
Ou vous avez un grand talent, ou vous en avez un petit, ou vous n'en
avez pas du tout. Il me semble difficile qu'il en soit autrement.
Si, par fatalité, vous êtes favorisée de ce grand talent, comme ce
sont les mâles qui font la loi et les réputations, ils ne laisseront
pas l'opinion vous élever au degré de supériorité que leur sexe peut
seul atteindre; mais vous serez placée un peu au-dessus du vôtre,
dans un milieu sans nom, qui, n'admettant ni les sentiments, ni les
occupations, ni les délassements auxquels vous étiez appelée par votre
nature, se refusera ainsi à vous donner les goûts, les travaux, les
préoccupations, les plaisirs de cette nature supérieure à laquelle
vous tendez; ou bien encore, vous mélangerez tout cela ensemble, et ce
sera un affreux chaos.
Puis, à côté de cette vie publique dont la renommée va s'emparer,
l'envie vous viendra peut-être de vous en faire une autre un peu
couverte, un peu paisible, dans laquelle vous puissiez vous reposer
quelquefois de vos triomphes. Mais où trouverez-vous un être assez vain
ou assez humble pour partager cette vie que vous vous serez faite? pour
endosser de gaieté de cœur cette livrée ridicule que lui infligeront
vos succès, votre réputation, vos détracteurs, vos admirateurs? le
malheur, enfin, d'être soutenu par ce qu'on devait défendre, et de
passer le second quand on a le droit de faire le chemin? Nulle part,
je l'espère, car, avec la meilleure volonté et le meilleur cœur du
monde, vous parviendriez à rendre celui auquel se serait attachée votre
redoutable tendresse souverainement malheureux. Vous resteriez donc
_puissante et solitaire_? C'est beau, mais c'est triste, et j'aimerais
mieux appliquer cette haute intelligence en question à augmenter mon
bonheur et à en donner à ceux qui m'entourent que de la faire servir à
m'isoler de toutes les joies de ce monde. Et plusieurs petites choses
dont je ne parle pas: la haine, l'envie, la calomnie! Tout cela n'est
guère à redouter dans un nid; mais sur une colonne, à la vue de tous,
il y a fort à réfléchir.
Descendons de cette colonne, et passons à ce joli petit esprit, qui
serait si agréable s'il voulait se tenir tranquille. Mais voilà
précisément la maladie. On fait très-bien son effet dans un cercle
d'amis indulgents, il ne faut pas frustrer le public, qui ne s'en
plaignait pourtant pas, de tant de grâce et de charmantes inspirations.
On commence par marcher d'un pas timide dans cette route où les épines
sont infiniment plus communes que les roses, puis, le pied s'enhardit,
on s'accoutume aux compliments, les compliments s'accoutument à vous,
et voilà une créature qui a perdu le charme réel qu'elle possédait
pour courir après une gloire qu'elle n'atteindra jamais. La critique,
patiente d'abord, finit par se lasser et mordre; elle signifie rudement
aux amis stupéfaits que le Colibri n'est point un Aigle, après quoi
elle se retire dans sa niche d'un air menaçant. Ce commencement
d'opposition irrite l'amour-propre exigeant de la jeune célébrité;
on se pose en victime, les consolations pleuvent, et cette tête fort
spirituelle, qui aurait pu être une tête fort raisonnable, est tournée
pour toujours. Et de deux. Si vous voulez bien, nous passerons
rapidement sur le troisième point de mon discours, et nous ne nous
arrêterons même pas, malgré l'abondance de la matière, à la variété
de l'écrivain, fille, épouse et mère, qui pratique la littérature en
même temps que les vertus les plus intérieures; aimable auteur qui
berce d'une main et qui écrit de l'autre, dont les enfants déchirent le
manuscrit pendant qu'elle tricote, et ajoutent à sa broderie un point
sur lequel elle ne comptait pas pendant l'inspiration; je vous fais
grâce de la description de cet être fantasque, moitié encre et moitié
bouillie.
[Illustration]
Ce n'est pas là d'ailleurs le genre de ridicule dans lequel je crains
de vous voir tomber. Je sais trop combien vos goûts vous éloignent d'un
tel genre de vie pour le redouter et vous mettre en garde contre sa
séduction.
Ce qui me fait peur, c'est cette disposition qui vous entraîne à
adopter d'autant plus vite et d'autant plus fermement une idée
qu'elle est plus généralement blâmée et repoussée; c'est cette vanité
incommensurable que vous voudriez prendre pour de la générosité, et
qui vous arme toujours pour le parti le plus faible, même quand vous
soupçonnez que le parti le plus faible n'a pas le sens commun. C'est
enfin cette étourderie réfléchie et préméditée qui donne gain de cause
à vos rêves les plus absurdes, en sa qualité d'étourderie, et dont vous
ne vous défiez pas le moins du monde, en sa qualité de réflexion.
Je voulais vous écrire une lettre courte, tendre et amicale, et
voilà que je vous adresse des duretés interminables. Pourrai-je vous
persuader, chère enfant? Ce qui est cependant bien vrai, c'est que
ces paroles si sévères me sont dictées par une tendresse sans bornes,
et que si je vous aimais moins, je ne prendrais pas la peine de vous
gronder si fort.
Au reste, j'aurais tort de m'inquiéter; je sais par expérience que vous
ne vous offensez pas de mes conseils. Hélas! c'est peut-être parce
qu'ils glissent sur votre cœur sans y pénétrer? Oh! que je serais
malheureuse et effrayée, s'il en était ainsi!
TROISIÈME LETTRE DE L'HIRONDELLE.
HISTOIRE D'UN NID DE ROUGES-GORGES.
Le hasard le plus heureux vient de me faire rencontrer, ma bonne
amie, un Pigeon rempli de complaisance, qui a bien voulu retarder un
moment son départ, afin de se charger de ma lettre. Il est porteur
de dépêches importantes, et me semble mériter la confiance qu'on lui
accorde. Tandis qu'il explore les environs charmants du gîte où je me
suis arrêtée cette nuit, et où je reste ce matin pour vous écrire,
je m'empresse de vous mettre un peu au courant de ma vie, de mes
sensations et des événements, heureusement fort rares, de mon voyage.
Je garde cependant en moi, pour un autre temps, la poésie qui voudrait
déborder, et qui s'inspire de cette belle nature qui m'entoure, de
cette indépendance dont je jouis; si je me laissais entraîner par le
charme de ce que j'éprouve, je sens que je n'en finirais pas. Je
préfère ne vous donner cela qu'avec le volume que je prépare, et que je
puis composer, à tête reposée, pendant mes longues heures de solitude
et de méditation.
Si je n'y avais pas été forcée par la circonstance, j'aurais
certainement attendu un autre jour pour me rappeler à votre souvenir.
J'ai commencé ma journée sous de tristes auspices, et je crains que
ma lettre ne se ressente de cette pénible disposition. J'avais fait
connaissance, en arrivant hier au soir, avec une aimable famille du
voisinage. Le père, la mère, cinq petits enfants encore sous l'aile
maternelle. Comme ils avaient accueilli mon arrivée avec beaucoup de
grâce et de bonhomie obligeante, j'ai cru devoir aller, ce matin en me
réveillant, m'informer de leurs nouvelles. J'ai été reçue de la manière
la plus cordiale, et cette seconde entrevue n'avait fait qu'ajouter à
mon estime et à ma reconnaissance, lorsqu'au moment où je venais de
les quitter pour rentrer chez moi je fus rappelée sur le seuil par
des cris de douleur et d'effroi, partis du nid de mes bons voisins.
Effectivement, la situation était affreuse: un des petits était tombé
par terre en essayant imprudemment ses ailes, et quoique la chute par
elle-même n'eût rien de grave, le danger n'en était pas moins imminent.
Un énorme Oiseau de proie descendait en tournoyant, et c'était son
approche qui causait la détresse des pauvres parents. La résolution
de la mère fut bientôt prise. Elle adressa quelques mots à son mari,
quelques recommandations sans doute pour les quatre petites créatures
qu'elle lui abandonnait, puis, après un dernier baiser, tristement mêlé
à un dernier adieu, elle s'élança sur le petit, qui gisait encore à
l'endroit où il était tombé, et le recouvrit tout entier de son corps
et de ses ailes. L'horrible Animal, auquel elle venait se livrer,
continuait à s'approcher, et en s'approchant redoublait de vitesse;
depuis longtemps déjà il avait deviné une victime, et l'immobilité dans
laquelle il la voyait lui assurait une victoire facile.
La chose se passa comme elle avait été prévue: la mère fut emportée,
l'enfant resta; après un instant de silence, que la prudence
commandait, le père vint chercher à cette triste place ce que la serre
cruelle du vainqueur lui avait laissé. Il recoucha son Oisillon au fond
du nid, reprit la tâche vacante de la mère absente, et tout fut dit.
[Illustration]
Je n'avais pas encore osé me mêler à cette triste scène, et je
contemplais, sans la distraire, la douleur muette de mon pauvre
solitaire, naguère si heureux et chantant de si bon cœur, lorsqu'un
bruit retentissant, effroyable, se fit entendre à peu de distance de
nous. Nos regards se portèrent en même temps dans la direction d'où
semblait nous venir un nouveau danger, et nous découvrîmes, avec un
bonheur que je n'essayerai pas de vous peindre, mais que vous êtes
bien faite pour comprendre, le ravisseur de notre pauvre amie tombé
mort sous le coup qui venait de le frapper, et elle-même revenant à
tire-d'aile vers son nid, qu'elle n'espérait certainement plus revoir.
L'ivresse de ce moment, mon cœur la partagea profondément; leur bonheur
était si complet, qu'il avait besoin de s'épancher: on m'appela, on me
caressa; nos douleurs et nos joies communes avaient fait de nous une
même fortune.
[Illustration]
Cependant, je craignais d'être indiscrète en demeurant plus longtemps
auprès d'eux; je me retirais, lorsqu'un Animal fort grand, de l'espèce
de ceux qui habitent les villes, un braconnier s'approcha en sifflant
de l'arbuste touffu qui dérobait à la vue le nid des Rouges-Gorges;
il portait sur son dos une espèce de sac, duquel on voyait sortir
la tête de leur ennemi, et sur son épaule l'instrument qui les en
avait délivrés. La pauvre mère ne put retenir un cri de joie en le
reconnaissant, un de ces cris du cœur qui devraient attendrir les cœurs
les plus farouches. Mais je crois que les êtres dont je parle n'en ont
point.
«Oui-da! dit celui-là d'une voix terrible, vous chantez, la
belle! Votre chanson est agréable, mais vous serez encore plus à
votre avantage à la brochette. Les petits ne vaudront pas encore
grand'chose, mais il ne faut pas séparer ce que Dieu a réuni.»
Ayant achevé ces paroles, il saisit les Oiseaux stupéfaits, les
emprisonna dans son sac, et repartit en sifflant. Voilà pourquoi je
suis triste aujourd'hui.
QUATRIÈME LETTRE DE L'HIRONDELLE.
Je suis fort souffrante depuis quelques jours, ma très-chère amie. Il
m'est arrivé un petit accident qui m'a obligée de m'arrêter en chemin,
et qui me retiendra probablement longtemps encore, malgré mes regrets
et mon impatience, dans le séjour étroit et incommode où je dois
cependant m'estimer heureuse d'avoir trouvé un refuge.
J'ai été surprise, à quelque distance d'ici, par un affreux orage, et
le vent m'a poussée avec une telle violence contre le toit qui m'abrite
aujourd'hui, que j'ai fait une terrible chute, et que je me suis démis
la patte en tombant. Fort étonnée d'en être quitte à si bon marché.
Plusieurs Moineaux francs et empressés, qui avaient eu l'heureuse
précaution de s'établir là avant le mauvais temps, m'ont prodigué les
secours les plus tendres; mais, malheureusement pour moi, le soleil n'a
pas tardé à reparaître, et son premier rayon m'a enlevé mes charitables
hôtes. Ma pénible situation n'a pas eu le pouvoir de les retenir, et
je souffre d'autant plus de leur abandon, qu'il ne m'est pas encore
possible d'aller chercher au dehors la nourriture, qui va cependant
bientôt me manquer au dedans, les provisions de mes prédécesseurs étant
fort réduites par mon long séjour ici.
Le souvenir de mes pauvres voisins, les Rouges-Gorges, à la vie si
patriarcale, à la table si hospitalière, celui de votre amitié, de
votre calme intérieur, dont si souvent je suis venue partager les
douceurs, me reviennent naturellement, parés de couleurs plus riantes,
depuis que j'éprouve les ennuis de la maladie et de la pauvreté.
La solitude, qui a tant de charmes, a bien aussi quelques
inconvénients, et je ne veux pas vous faire tort de cet aveu, car je
suis sûre qu'il vous fera plaisir. Ainsi, je reconnais que j'aurais
grand besoin dans ce moment de ce que je redoutais si fort naguère, et
qu'un ami qui me donnerait ses soins et son affection ne me nuirait
pas du tout aujourd'hui. Mais demain?
Quoique j'eusse pesé d'avance les chances fâcheuses d'un aussi
long voyage, et que cette première et légère contrariété ne soit
de nature ni à me décourager ni à m'étonner, je ne puis pas me
dissimuler que vous, la personne paisible, et ennemie de tout ce qui
menace l'uniformité de votre existence, vous supporteriez avec moins
d'impatience que moi ma toute petite blessure. Cela vient, je crois, de
ce que vous avez contracté l'habitude de vous occuper sur place, et que
ce repos obligé ne troublerait en rien le calme accoutumé de votre tête
et de votre cœur. Pour moi, c'est tout différent.
Cette agitation, ordinairement si nécessaire au bonheur de ma vie, a
passé dans mon esprit, et je sens que je deviendrais folle s'il me
fallait rester longtemps dans cette inaction physique.
J'entends beaucoup et très-mal chanter autour de moi; je suis, pour
mon malheur, assez proche voisine d'une méchante Pie-Grièche qui est
devenue, on ne sait comment, la belle-mère de deux pauvres petites
Fauvettes qu'elle tient dans un esclavage complet et dont il semble
qu'elle prenne plaisir à gâter le goût naturel en leur faisant chanter,
tant que dure le jour, des airs de contralto qui n'ont certainement pas
été écrits pour ces jeunes voix; bien entendu, je ne trouve là aucune
ressource de société. Cette Pie-Grièche est veuve, ne reçoit personne,
et passe la plus grande partie du temps à gronder ces malheureux
enfants et à épier leurs démarches les plus innocentes. C'est un tyran
femelle, et ses principes sont si loin d'être d'accord avec les miens
que j'ai refusé net la proposition qu'elle m'avait fait faire par
un vieux Geai, son unique ami et mon ancienne connaissance, de lui
servir de remplaçante, quand, par grand miracle, elle est obligée de
s'éloigner un instant de chez elle. Je sais bien que les conditions
étaient avantageuses, et que, dans la situation incertaine où me voilà,
il n'est peut-être pas très-prudent de dédaigner un emploi qui me
mettrait au-dessus du besoin; mais je n'ai pu vaincre ma répugnance,
le métier de guichetière me semble odieux, et pour moi, comme pour les
tristes victimes que je serais chargée d'empêcher de respirer, de vivre
et d'aimer en liberté, je sens que je suis incapable de m'y soumettre.
Mais j'ai offensé cette vieille Pie-Grièche acariâtre, et je ne dois
pas compter sur son aide. Il faut donc que je m'arme de courage, et
que, si ma guérison se fait trop attendre, j'essaye de vaincre le mal
et d'aller, clopin-clopant, chercher des âmes plus compatissantes, et
surtout des esprits plus éclairés.
[Illustration]
Vous, dont la touchante bonté m'a recueillie dans une circonstance
analogue à celle dans laquelle je me trouve, vous prendrez part à mes
peines, et vous gémirez sur moi, plus que je ne le mérite, sans doute.
Mais la pensée de votre affectueux intérêt me donnera presque autant de
forces que votre intelligente pitié m'en rendit autrefois; étendez-le
donc sur moi tout entier, qu'il plane sur ma tête, qu'il me conduise où
le bonheur m'attend, et que je sente de loin, comme tant de fois je
l'ai éprouvée de près, votre salutaire influence.
Ma tête est si troublée par les tristes idées qui m'assiégent, qu'il
m'a été impossible de profiter de ce temps de loisir forcé pour
rassembler les premiers matériaux de l'ouvrage que je médite; je suis
triste, je suis malade, et mon cœur seul est en état de se faire
entendre. Ne vous étonnez donc pas de recevoir des lettres si longues,
et pourtant si peu remplies. Je vous adresse tout mon cœur, et mon cœur
est vide loin de vous.
CINQUIÈME LETTRE DE L'HIRONDELLE.
Depuis un mois déjà, je suis sortie du gîte d'où je vous ai écrit pour
la dernière fois. Une Linotte, qui s'en allait un peu sans savoir où,
m'a promis de me servir d'appui, et j'ai saisi avec empressement cette
occasion de quitter mon ennuyeuse voisine, et le trou plus maussade
encore au fond duquel j'enrageais depuis si longtemps. Ma patte est
pourtant loin d'être revenue à son état naturel, et, malgré l'espoir
dont ma compagne voudrait me bercer, je crains bien d'être boiteuse
pour le reste de mes jours. Ceci est un bon moment, n'est-ce pas? pour
se souvenir de cette fable des _Deux Pigeons_, qui est une de vos
citations favorites, et que vous avez bien souvent opposée à mon humeur
vagabonde.
C'est là une grande peine à ajouter à mes autres inquiétudes, et j'ai
souvent besoin que la gaieté de ma jeune conductrice vienne faire
diversion à mes tristes pensées.
Au milieu de ces étrangers, l'avenir, sur lequel je comptais si
fermement, s'assombrit chaque jour davantage; mes idées, mes plans,
ne peuvent réussir à se faire jour; ici comme ailleurs, l'espèce mâle
a envahi toute autorité; ici comme ailleurs, ils sont nos maîtres;
il faut se l'avouer et essayer d'en prendre son parti. Jusqu'à ce
qu'on ait trouvé un quinquina ou une vaccine pour guérir la maladie
dont notre sexe est possédé, cette maladie épidémique et contagieuse
à la fois, qu'on se transmet de mère en fille depuis le commencement
des siècles, et qui exige impérieusement que nous soyons gouvernées
et battues, il faut que l'intelligence cède à la force, et que nous
portions nos chaînes sans murmure.
Pour moi, qui n'ai pas voulu m'assujettir à ce honteux esclavage,
et qui consacrerais volontiers ma vie à l'affranchissement de mes
malheureuses compagnes, je sens que cette persévérance que vous avez
toutes à suivre les routes battues doit nous retarder peut-être
indéfiniment dans la nôtre; que cette force d'inertie à laquelle la
force agissante ne peut rien opposer demeurera sans doute victorieuse
de tous nos efforts: je sens cela, et j'en gémis, mais que faire?
persister, travailler, souffrir, pour que mon nom seul recueille un
jour les bénédictions des races futures? Cette ambition est noble
et belle, mais j'avoue qu'elle ne suffit pas à me donner le courage
nécessaire pour lutter contre les déceptions qui m'attendent, contre
les chagrins dont la vie que je mène depuis près de deux mois m'a donné
déjà de si pénibles échantillons.
Je suis donc plongée dans l'incertitude, et vivant au jour le jour, en
attendant que ma bonne étoile m'inspire une décision quelconque qui me
fasse sortir de l'état d'angoisse où je suis.
Ma Linotte, qui n'a pas l'habitude des réflexions, se lassera bientôt,
je le crains, de la lourde tâche que son bon cœur lui a fait accepter;
je ne compose pas une société fort agréable, et je vois qu'elle
cherche, autant que faire se peut, à rompre le tête-à-tête.
Quoique je ne fusse guère en humeur de voir du monde, elle m'a
entraînée hier au milieu d'une nombreuse réunion, qui, en tout autre
temps, m'eût remis le cœur en joie et en espérance. Notre sexe seul
y était admis, et le but vers lequel tendent tous mes vœux était
aussi celui que ces jeunes cœurs appellent avec une noble impatience.
Plusieurs points de notre législation future y ont été discutés avec
tout le charme de la plus haute éloquence. Je ne sais pas ce que les
opposants craignent de perdre au changement que nous demandons, car
nos parlementeurs d'aujourd'hui seraient immédiatement remplacés par
d'autres aussi abondants, aussi longs, aussi larges qu'eux-mêmes. C'est
à notre tour de parler, il y a assez longtemps que nous n'écoutons pas.
On a passé après cela à des exercices purement littéraires. La
maîtresse du lieu, Tourterelle, qui est un peu sur le retour, nous
a beaucoup entretenues de sa jeunesse dont elle paraît se souvenir
très-bien, et de ses amours sur lesquels elle a composé une grande
quantité de pièces de vers. Après elle, une jeune Bécasse fort timide a
chanté sur un air de sa composition des paroles dont je n'ai pas bien
saisi le sens, car l'excessif embarras de cette aimable artiste la
privait d'une partie de ses moyens. Sa mère, au reste, s'empressait de
communiquer à l'assemblée, à mesure qu'ils étaient chantés, les vers
que le trouble empêchait de sortir du gosier de cette chère enfant, ce
qui fait que nous avons joui doublement.
[Illustration]
Plusieurs autres personnes, prises dans les différentes classes de la
société, et que le seul désir d'entendre les talents dont je viens de
vous parler avait amenées à cette réunion, après s'être longtemps fait
prier, par modestie, ont fini par céder aux demandes réitérées qui leur
étaient adressées de toutes parts, et leur mémoire leur a fourni tant
de vers, de prose et de musique, qu'on n'a pu les décider à se taire
que fort avant dans la soirée. En sortant, chacun félicitait l'aimable
hôtesse, et la remerciait du plaisir qu'elle avait procuré à chacun
par sa grâce et par son talent fécond et varié, qui sait se prêter aux
combinaisons les plus hardies, comme aux sujets les plus tendres et
les plus touchants.
Et moi, qui m'étais laissé distraire à ce tourbillon qui enveloppait ma
pensée, je n'ai pas tardé à retrouver au fond de mon âme la tristesse
que j'avais oubliée un instant, et je me suis couchée fatiguée,
inquiète, en songeant qu'il faudrait recommencer aujourd'hui à attendre
je ne sais quoi, à aller je ne sais où.
SIXIÈME LETTRE DE L'HIRONDELLE.
Il ne me manquait plus, n'est-il pas vrai, mon amie, après tant
d'espoirs déçus, après tant de démarches vaines, que de terminer enfin
mon long pèlerinage en compagnie d'une Linotte? Si vous n'étiez pas si
bonne, vous ririez bien; mais vous n'êtes pas Serine à abuser de vos
avantages. D'ailleurs, le côté ridicule que votre douce malice trouvera
sans le chercher n'est pas celui qui domine dans mon équipée. Je
reviens vers vous, affligée, découragée, mais non convertie. Seulement,
j'en suis venue à regretter que mon organisation me défende le bonheur
que la vôtre vous donne; je voudrais pouvoir me changer, puisqu'il me
faut renoncer à changer les autres.
Je ne crois pas avoir tort, mais je me crois impuissante à avoir
raison; ce qui, pour le résultat, revient absolument au même. J'ai vu,
j'ai sollicité, j'ai prêché; je n'ai eu affaire qu'à des sourds: les
mâles écoutent et haussent les épaules, les femelles n'écoutent pas et
haussent les épaules aussi. Il faudrait, pour continuer la lutte, une
patience que je ne me connais pas, ni vous non plus, j'en suis sûre.
Et puis, me voilà estropiée; et pour entreprendre quelque chose que ce
soit dans ce monde, même de faire le bien, il faut d'abord être belle.
Une Hirondelle qui boite n'a pas de grandes chances de popularité dans
un siècle qui marche si vite et au milieu de gens qui se heurtent sans
cesse. C'est à dater de ce moment-là que le découragement m'est venu,
et j'ai toujours cru aux pressentiments.
Je m'arrête donc, et même je retourne sur mes pas; le printemps va nous
arriver à Paris, et comme, sous ce beau ciel dont on parle tant, il n'a
pas de beaucoup meilleures jambes que moi, j'espère revenir en même
temps que lui.
Je vous présenterai ma petite compagne qui vous plaira, malgré sa
folie. C'est un charmant cœur de Linotte; quant à la tête, il n'y faut
pas penser.
Les étourdis sont bons en général, et je viens d'éprouver que ma
prédilection pour eux ne m'avait point abusée. Je ne pourrai jamais
reconnaître les soins dont j'ai été l'objet de la part de cet aimable
Oiseau, et je crois qu'il ne s'en soucie guère. C'est encore vous qui
vous chargerez de m'acquitter envers lui, en lui donnant quelques
règles de conduite dont on a vraiment besoin; vous ne sauriez croire
combien cette petite tête-là est en continuelle disposition de faire
des sottises.