Ce fut là que je vis ce que je n'avais pu voir encore, parce que

jusque-là ma vue était restée imparfaite. C'était une foule d'âmes de

toute espèce, qui, comme moi, allaient chacune à sa destination. Et,

comme moi, chacune avait un guide.

Me trouvant au milieu de toutes ces âmes, et ne sachant ce qui allait

arriver, je me sentais en même temps et retenu par une vague frayeur,

et poussé par une espérance vague aussi.

«Petite âme qui me guidez, dis-je à la Colombe que je suivais, le

paradis des Tourterelles est-il bien loin encore?

--Vois, me répondit-elle, non sans sourire de mon trouble et aussi

de mon impatience, vois ce point qui brille là-haut au plus haut des

cieux; là seulement est le septième ciel, et c'est là aussi qu'on

t'attend.

--Ah! qui peut m'attendre là-haut? pensai-je, si elle vit encore;» et,

tout en montant, je ne pouvais m'empêcher de dire: «Pourquoi suis-je

mort, puisque la mort devait nous séparer?»

XIV

Et quand nous eûmes monté pendant longtemps encore à travers des mondes

et des sphères sans nombre, nous arrivâmes jusqu'à une porte d'où

s'échappaient des rayons plus éclatants mille fois que les rayons mêmes

du soleil, et sur cette porte on lisait ces mots écrits en caractères

de feu: «Ici l'on aime toujours.» Et plus bas: «Ici on ne change

jamais, ou, si l'on change, c'est pour mieux aimer encore.»

Et la porte s'ouvrit, et ce que je vis, je ne saurais le dire; car

comment parler de la toute lumière du ciel même, d'une lumière à la

fois si éblouissante et si douce, qu'elle rend clair ce qu'on croyait

obscur, sans qu'il en coûte ni une douleur, ni même un effort pour tout

voir et pour tout comprendre?

XV

«Et maintenant, c'est là! me dit la petite Colombe; et je te laisse,

puisque tu es arrivé.»

Et elle parlait encore, que mes yeux charmés avaient déjà aperçu, dans

un coin du ciel, dans un nuage d'air trois fois plus pur que les autres

nuages, une perle divine, une fleur perpétuelle, un trésor, mon trésor!

toi, enfin, ô ma Tourterelle chérie!

«Ah! m'écriai-je, âme de ma sœur, est-ce bien vous que je vois?» et

je t'abordai avec tant de joie, que toi: «Ah! que tu m'aimes bien!»

t'écrias-tu.

Tu n'étais pas changée, et cependant il y avait en toi quelque chose

de plus divin, et plus je te regardais, plus il me semblait que tu

devenais plus belle. Ce que je lus d'amour dans ton premier regard,

comment te le dire? Va, ma sœur, on guérit en un instant de tous ses

chagrins sur un cœur fidèle.

«Quand j'ai appris ta mort, me dis-tu, je ne songeai point à te

pleurer, mais à te suivre, et j'eus le bonheur de devenir si triste,

que je mourus presque en même temps que toi.»

Qui n'eût pas cru au bonheur? Nous étions si heureux! si heureux! que

toi: «Hélas! n'est-ce point un rêve?»

XVI

Hélas! c'était un rêve....

Mais, après un pareil rêve, pourquoi se réveiller? Ce rêve, mon

bonheur, avait été de si courte durée, que, quand je rouvris les yeux,

rien n'était changé sur cette terre que j'avais cru quitter avec toi.

La lune n'avait pas cessé de briller ni le ciel d'être pur. Et j'étais

seul encore, et loin de toi encore, dans ce monde où l'on ne sait que

faire de son cœur. Et rien ne troublait le repos de la nature endormie,

si ce n'est pourtant le cri terrible de l'Oiseau de proie qui cherchait

encore son butin de la nuit. C'était là la seule réalité de mon rêve.

Adieu, et à toi!

Notice biographique sur l'Auteur du fragment qu'on vient de lire.

Nous croyons qu'on nous saura gré de placer ici quelques détails

biographiques concernant l'auteur du fragment qu'on vient de lire. Ces

détails nous ayant été communiqués par le directeur de la maison des

fous de Darmstadt sont de la plus grande authenticité.

Le Tourtereau dans les papiers duquel ce fragment a été trouvé est

mort, il n'y a pas plus de quinze jours, à la maison des fous de la

ville de Darmstadt.

Quoiqu'il fût à la fleur de son âge, la nouvelle de cette mort

prématurée, et de la maladie qui la causa, n'étonnera aucun de ceux

qui avaient connu sa vie, et n'étonnera sans doute pas non plus nos

lecteurs.

[Illustration]

Son enfance avait été difficile et malheureuse. Tout jeune, il s'était

trouvé orphelin, son père et sa mère ayant disparu un jour, sans qu'on

pût savoir ce qu'ils étaient devenus. Pourtant, comme ces bons Oiseaux

étaient généralement, à cause de la simplicité de leurs mœurs, aimés et

honorés dans la forêt qu'ils habitaient, on s'accorda à penser que la

mort seule, ou tout au moins la violence, avait pu les séparer de leur

cher enfant; mais, depuis ce jour fatal, on n'avait plus entendu parler

d'eux.

Le pauvre petit vint à bout de vivre néanmoins, Dieu aidant, et aussi

quelques charitables voisines qui lui donnaient, en passant, quelques

rares becquées qu'elles économisaient sur la part de leurs propres

couvées.

Dès que l'orphelin eut à ses ailes assez de plumes pour voler, il

résolut, en bon fils, de se mettre à la recherche de ses parents, et

partit plein de courage, et aussi, hélas! plein d'illusions.

«Je les retrouverai, répondait-il obstinément à tous ceux qui lui

représentaient que, si louable qu'en fût le but, il userait ses forces

sans aucun résultat possible dans une pareille entreprise; je les

retrouverai, ou je mourrai à la peine.»

Longtemps il battit l'air et la terre de ses ailes, allant partout où

son espoir le poussait et demandant à chacun ce qu'il avait perdu, mais

en vain.

Dans l'une de ses courses, il lui était arrivé de rencontrer et d'aimer

une jeune Tourterelle qui était belle comme le jour; et la Tourterelle

l'avait aimé aussi: il était si malheureux!

Mais, dans les âmes honnêtes, l'amour ne fait pas oublier le devoir,

bien au contraire; et, loin d'abandonner sa pieuse entreprise, il se

sentit des forces nouvelles pour la poursuivre.

«Je reviendrai, dit-il en quittant celle qu'il aimait.

--Et moi, j'attendrai,» avait répondu la Tourterelle désolée.

Et ils s'étaient séparés, et lui s'était mis en route en se disant:

«Elle m'attendra.»

Elle l'attendit en effet.

Mais après l'avoir attendu bien longtemps, la pauvrette (il faut bien

le dire), la pauvrette, ne le voyant pas revenir, avait fini par

devenir la Tourterelle d'un autre Tourtereau. Les Tourterelles ont peur

de rester filles.

Quand, après bien des courses vaines, bien des peines perdues, le

Tourtereau, découragé, revint vers celle qu'il aimait,... il la trouva

entourée de toute une famille qui n'était pas sa famille, et de beaux

enfants dont il n'était pas le père. Sa douleur fut telle, qu'il en

perdit la raison. On la perdrait à moins. Sans doute, si la Tourterelle

eût été bien sûre qu'il reviendrait, elle n'eût jamais cessé de

l'attendre. Mais les vieux Tourtereaux disent tant de mal des amoureux

qui ne sont pas là pour se défendre aux jeunes Tourterelles à marier,

que l'innocente, les ayant crus sur parole, avait cédé, non sans regret

pourtant, car sa conscience et son cœur lui faisaient bien quelques

secrets reproches.

Aussi, lorsque reparut dans le pays son premier fiancé, et qu'elle le

vit plus malheureux que jamais, son désespoir et ses remords furent-ils

au comble.

Mais qu'y faire?

[Illustration]

En Tourterelle sensée, elle continua d'être une bonne mère de famille,

elle redoubla de soins pour ses enfants, et son mari ne cessa pas

d'être un heureux mari. Et puis elle garda sa peine, et personne n'en

vit rien, et, en la voyant dans son petit ménage, chacun disait d'elle:

«Regardez donc comme elle est heureuse!»

On en dit autant de beaucoup de gens qui n'ont jamais su ce que c'est

que le bonheur.

Quant au pauvre Tourtereau, comme il ne pouvait être dangereux pour

personne, sa folie étant de celles dont beaucoup de gens sensés

s'arrangeraient peut-être, on le laissa aller où il voulut, et il se

retira sur le riche sommet d'une belle montagne.

Là, nuit et jour, il rêvait.

Ce qu'il n'eût pas trouvé sur la terre solide, peut-être parfois le

rencontrait-il dans ce pays mouvant des rêves, où l'on aimerait tant

à voyager s'il ne fallait pas en revenir pour vivre et pour mourir.

Ce qui le prouverait, c'est qu'après sa mort on trouva, caché sous

un monceau de feuilles mortes, un manuscrit qu'il avait intitulé:

_Mémoires d'un fou_, avec cette épigraphe: _Le bonheur se fait avec

des rêves!_ Ce manuscrit était presque entièrement écrit en prose; la

poésie qui sort du cœur sans rimes pouvant convenir, bien plus que

la poésie rimée et mesurée, à ce que sa pensée avait de libre et de

spontané.

Il va sans dire que le passage que nous avons cité, c'est à sa

Tourterelle qu'il l'adressait: car pour lui il n'y avait jamais eu

qu'une Tourterelle dans le monde.

Quelques Oiseaux rieurs pourront être disposés à se moquer du pauvre

Tourtereau et de ses malheurs, et surtout de ses écrits; mais ce ne

seront point les Tourterelles. C'est à elles que je le demande: en

est-il une seule au monde qui n'eût voulu rencontrer sur sa route un

Tourtereau aussi fidèle?

_P. S._--Il faut dire, pour ceux qui tiennent à ce que rien ne reste

obscur dans un récit, que, pour ce qui est de la Tourterelle, quand

elle eut appris la mort de son Tourtereau, elle n'y put résister; ses

enfants d'ailleurs, ayant toutes leurs plumes, n'avaient plus besoin

d'elle, et on la vit s'éteindre à son tour, sans que rien au monde pût

la rattacher à la vie. Fasse le Ciel que les bons rêves ne mentent pas,

et, qu'ainsi que l'avait rêvé notre Tourtereau, son amie l'ait retrouvé

là-haut, là-haut, où nous persistons à croire qu'il doit y avoir place

pour tous les bons sentiments!

[Illustration: Là, nuit et jour, il rêvait.]

On dira et on écrira peut-être que, du moment où cette Tourterelle

devait mourir pour son Tourtereau, elle eût mieux fait de l'attendre

et de vivre pour lui. Mais cela est bien aisé à dire. Pour nous, ce

que nous devons constater, c'est avant tout la vérité. L'histoire ne

s'écrit pas comme un roman; et quand on a affaire à des personnages qui

ont existé, il ne s'agit pas d'arranger sur le papier des événements

que la moindre information pourrait contredire.

P. J. STAHL.

LETTRES

D'UNE HIRONDELLE

A UNE SERINE

ÉLEVÉE AU COUVENT DES OISEAUX

PREMIÈRE LETTRE DE L'HIRONDELLE.

ENFIN, me voilà libre, chère amie, et je vole de mes propres ailes.

J'ai laissé bien loin derrière moi, avec cette horrible barrière

du Mont-Parnasse, la barrière non moins difficile à franchir des

convenances et des idées sociales. Il y a dans cet air que je respire,

dans ce vol sans entraves auquel je me livre pour la première fois,

quelque chose d'enivrant dont je suis toute charmée. Je n'ai pu

m'empêcher de jeter en partant un regard de mépris sur les Hirondelles,

mes compagnes, qui préfèrent au bonheur dont je vais jouir une

existence obscure et vraiment déplorable. Je crois, sans vanité,

n'avoir pas été créée et mise au monde pour faire le métier de maçon,

pour lequel toutes les malheureuses femelles de notre espèce abâtardie

semblent décidément avoir une vocation marquée. Qu'elles usent leur

jeunesse et leur intelligence à bâtir, à polir des ailes et du bec,

à cimenter, comme s'il devait durer toujours, le frêle édifice où

reposera une postérité vouée d'avance aux mêmes fatigues, à la même

ignorance; je renonce à éclairer leur entêtement, et je les quitte, ne

comptant plus que sur l'effet produit au milieu d'elles par la relation

de mon voyage, pour décider les Hirondelles de quelque espérance à

suivre mon exemple.

En attendant, je me félicite de ne m'être attaché aucun compagnon de

route; la société la plus aimable ne vaut pas l'indépendance. Et puis,

d'ailleurs, je le sais, et votre sévère amitié me l'a souvent répété,

mon caractère se plierait malaisément à subir la supériorité d'une

autre volonté, et je sens cependant que je suis beaucoup trop jeune

pour imposer la mienne. Il faut donc vivre seule, et je m'applaudis

tous les jours d'avoir bravement embrassé ce parti, quoiqu'il n'ait pas

reçu votre approbation.

Vous n'avez pu vous empêcher de blâmer hautement ce désir extrême de

voir et de connaître le monde, qui m'entraîne loin de vous, ma tendre

amie, loin de vos conseils, que je ne suis pas souvent, il est vrai,

mais que je respecte toujours, loin de votre secourable attachement,

qui est venu bien des fois alléger les peines de mon cœur.

J'ai compris votre effroi, mais il ne pouvait pas me convaincre. Nos

vies et nos caractères, qui se sont accidentellement rapprochés, n'ont

d'autre sympathie que la sympathie de l'amitié; du reste, nos pensées

ne sont pas en harmonie, nos espérances ne tendent pas au même but.

Vous avez vu le jour dans la cage où tout annonce que vous devez

mourir, et l'idée qu'au delà de ses barreaux s'ouvraient un horizon

et une liberté sans bornes ne vous est jamais venue. Sans doute, vous

l'eussiez repoussée comme une mauvaise pensée.

Moi, je suis née sous le toit d'une vieille masure inhabitée, au coin

d'un bois: le premier bruit qui ait frappé mon oreille, c'est celui du

vent dans les arbres; il faut que j'entende encore ce bruit. Le premier

souvenir de mes yeux est d'avoir vu mes frères, après s'être longtemps

balancés sur le bord du nid, aux cris de notre mère inquiète qui les

encourageait pourtant, prendre enfin hardiment leur vol pour ne plus

revenir. Il faut que je m'envole comme eux.

Tandis que je faisais ainsi une rude connaissance avec la vie, vous

avez grandi et chanté. Ceux qui vous emprisonnaient vous nourrissaient

en même temps, vous les bénissiez; moi, je les aurais maudits. Puis,

quand le jour était beau, on mettait votre cage à la fenêtre, sans

se soucier et sans craindre que ce rayon de soleil, qui y entrait

péniblement, n'exaltât votre tête et ne vous fît rêver. Tout était

pour le mieux, car l'âme n'était pas moins prisonnière que le corps.

Le froid venu, vous ne voyiez plus rien que les jeux de votre petite

geôlière, qui grandissait près de vous, esclave comme vous.

Et moi, je vivais de la même vie que ce peuple nomade, qui est le mien;

je partageais ses dangers et ses fatigues, je subissais avec courage

les privations de tout genre qui accompagnaient souvent nos voyages, je

devenais forte à tout souffrir, et, pourvu que l'air ne me manquât pas,

j'oubliais volontiers que je manquais de toute autre chose.

Enfin, vous avez accepté avec soumission et même avec reconnaissance

l'époux qu'on vous a choisi, vous vous prêtez à ses moindres volontés,

et vous vous trouvez heureuse de lui obéir, car il faut nécessairement

que vous obéissiez à quelqu'un.

Vous êtes entourée d'enfants que vous aimez jusqu'à l'adoration; en un

mot, vous êtes le modèle des épouses et des mères; mon ambition ne va

pas si loin. S'il me fallait avoir autour de moi ces insupportables

petits criards qui demandent toujours quelque chose, et ordinairement

tous la même chose, je sens que je mourrais à la peine. Ce mari, qui

vous charme, m'ennuierait profondément aussi. Hélas! l'amour a trop

déchiré mon pauvre cœur, pendant le court séjour qu'il y a fait, pour

que je n'aie pas pris la résolution de ne l'y laisser entrer jamais.

Je sais bien que vous avez toujours opposé au récit de mes douleurs

la légèreté avec laquelle s'était conclu notre engagement; vous avez

attribué l'indigne abandon de mon séducteur au peu d'importance que

j'avais semblé attacher moi-même à la durée d'une liaison qui, dans vos

idées, doit être éternelle. Mais vous avez beau dire, ce n'est pas là

qu'il faut chercher la source des malheurs dont nous sommes victimes.

La société tout entière repose sur de mauvais fondements, et tant qu'on

n'aura pas démoli, depuis le sommet jusqu'à la base, il n'y aura ni

paix ni bonheur durables pour les intelligences supérieures et pour les

âmes aimantes.

Je confie ma lettre à un Oiseau de passage, que son itinéraire conduit

à travers vos parages. Il est si impatient de continuer sa course, que

je suis obligée de remettre à une autre occasion les détails que je

vous ai promis sur mon voyage. Aujourd'hui je ne puis que vous adresser

les vœux et les compliments les plus tendres.

[Illustration]

DEUXIÈME LETTRE DE L'HIRONDELLE.

Je cherche à rendre les jours de l'absence moins longs pour vous, moins

isolés pour moi, en vous racontant, à mesure qu'elles m'arrivent, les

sensations de la route. Deux cœurs qui s'aiment trouvent du charme dans

la circonstance la plus indifférente aux indifférents.

Je suis favorisée par le temps; tout resplendit autour de moi, et il me

semble que le soleil prend plaisir à voir mon bonheur.

J'ai fait une multitude de connaissances, mais que votre tendresse

n'en soit ni jalouse ni inquiète: je n'ai pas le temps, et encore

moins la volonté, de faire des amis. Je suis quelquefois forcée de

m'arrêter pour répondre à une politesse, car ma qualité d'étrangère

est une recommandation suffisante auprès des tribus hospitalières que

je visite; mais, en général, je ne séjourne nulle part. Je préfère ma

vie errante, avec tout ce qu'elle a d'inattendu et de capricieux, aux

somptueux banquets qui me sont offerts. Vous m'aviez prédit l'ennui

et le désenchantement, je suis heureusement encore à les attendre. Il

est vrai de dire que je prends les distractions quand et comme elles

se présentent, et que jusqu'à présent elles viennent sans que je les

appelle.

[Illustration]

Ce matin, j'ai déjeuné en tête-à-tête avec le plus aimable chanteur que

j'aie jamais entendu. C'est un Rossignol.

Il a bien voulu céder à mes sollicitations, et à la fin du repas il m'a

dit quelques-uns de ses morceaux de prédilection. Ce n'est pas sans

un vif sentiment d'orgueil que je songeais intérieurement au grand

nombre de gens qui auraient voulu se trouver à ma place. Toutes les

distinctions sont flatteuses, et celle qui me rendait alors le seul

auditeur d'une harmonie si divine me rehaussait à mes propres yeux.

Au reste, cet artiste est fort simple, et l'on ne croirait jamais, en

le voyant si négligé dans sa mise, si abandonné dans ses poses et dans

toutes ses manières, que c'est une personne d'un rare mérite. Au moins,

j'ai encore cette illusion, et je m'obstine à ne chercher le talent

que sous une enveloppe de dignité et de gravité. Vous voyez cependant

que j'ai déjà fait un grand pas; je sais que c'est une illusion. Après

cette admirable musique, mon hôte et moi nous nous sommes livrés

aux épanchements de la confiance la plus intime. On lui a proposé

d'immenses avantages pour venir se fixer à Paris; mais sa liberté

serait enchaînée, et, comme il la préfère à tout, il a refusé.

Ce ténor si remarquable dit qu'il vit pour son plaisir, et que c'est

la meilleure manière de vivre qu'on puisse adopter. Quoique ce système

présente certainement beaucoup de chances de succès, et qu'il puisse

séduire au premier abord, j'étais sûre de ne pas m'y laisser entraîner.

Une existence heureuse et inutile n'est pas celle que je rêve depuis

que j'ai la faculté de sentir et de comprendre; je veux apporter une

pierre à cette vaste construction qui s'élève dans l'ombre, sur les

débris d'une civilisation mourante.

Depuis longtemps je songe à la carrière littéraire. Tous mes goûts

m'y portent, et je dois peut-être à la grande pensée de régénération

de l'espèce femelle qui m'a absorbée dès ma plus tendre jeunesse, de

me livrer entièrement à des études graves et consciencieuses, à des

travaux qui m'aideront à accomplir l'œuvre que je me suis imposée.

Je vous vois d'ici sourire de ce que vous nommez ma folie. Mais c'est

que, je vous le répète, vous ne pouvez pas plus concevoir le bonheur

auquel j'aspire, que je ne puis accepter la vie comme vous l'entendez.

Mais qu'importe, puisque, malgré ses dissonances, notre intimité

est devenue parfaite, et durera, je l'espère, autant que nous? Car

la charmante douceur de votre caractère vous fait excuser l'extrême

vivacité du mien, et je veux penser que cette tendre amitié que je vous

ai vouée a peut-être contribué à rendre votre retraite moins triste et

moins monotone.

Je viens de quitter mon aimable chanteur, et je l'ai quitté sans

regret. Ma curiosité et mon désir de m'instruire s'accroissent depuis

que j'ai commencé à voir et à apprendre. Un Geai, avec lequel je

me suis trouvée dans les environs, me précède et m'a promis de me

recommander chaudement. En somme, je n'ai qu'à me louer des personnes

avec lesquelles mon voyage me met en relation, et j'ai rencontré

partout des cœurs dévoués et un accueil fraternel.

Si j'en avais cru les avis de votre craintive prudence, je me serais

constamment tenue en garde contre les témoignages d'affection que je

reçois, et je vous demande un peu à quoi cela m'eût servi? Tenez, je

pense, et je n'en suis pas étonnée quand je songe au genre de vie que

vous menez, que le monde vous est apparu sous un mauvais jour, et que

vous ne jugez pas toujours sainement des choses pour ne les avoir vues

que de trop loin, et d'une manière confuse. Quand on n'est jamais sorti

de sa retraite, et qu'on a vécu uniquement pour cinq ou six êtres qu'on

aime, et qui tiennent lieu de tout, il est difficile de se rendre un

compte exact de ce qu'on ne connaît pas, et d'apprécier sans erreur ce

qu'on n'a pas vu.

Il est vrai que votre jeunesse s'est écoulée dans une spacieuse

volière, où vous avez recueilli avec respect les leçons et les conseils

de plusieurs vieillards réputés pour leur haute sagesse; mais ces

vieillards eux-mêmes n'avaient jamais respiré l'air de la liberté, et

cette espèce d'expérience dont ils étaient si fiers, ils la devaient

à leur grand âge, et non aux recherches et aux découvertes de la

science. Cette expérience, que je crois pouvoir refuser sans injustice

à la vieillesse de vos premiers amis, j'espère que mon voyage seul

suffira à me la donner. Avant tout, j'ai besoin, pour travailler avec

fruit à la réforme que toutes les têtes bien organisées de notre

espèce réclament avec moi, de beaucoup savoir, de beaucoup étudier. La

situation intolérable dans laquelle sont tombées les femelles de tant

de pays prétendus civilisés sera le sujet principal de ma sollicitude

et de ma sympathie. Mais c'est là une grande tâche que je ne puis

pas entreprendre sans secours. Je cherche donc à réveiller le zèle

de quelques créatures qui souffrent, en leur révélant les motifs de

leur souffrance, et j'espère réussir à me faire mieux écouter ici

qu'à Paris, où la nonchalance est telle, que les Animaux aiment mieux

languir dans leur mauvaise organisation que de prendre la peine d'en

changer.

[Illustration]

Enfin, j'ai d'immenses projets, et je ne me dissimule pas que je

vous ai peut-être dit adieu pour bien longtemps. Cette douloureuse

séparation est la plus pénible partie de mon entreprise; la difficulté

presque invincible de recevoir de vos nouvelles augmente mes regrets.

Mais que voulez-vous? j'obéis à une voix impérieuse devant laquelle

toutes les affections doivent se taire.

Adieu pour aujourd'hui; l'heure s'avance, je continue ma route.

Toujours au midi, vous le savez.

LA SERINE A L'HIRONDELLE.

Cette lettre vous parviendra-t-elle jamais, mon enfant? Je n'en sais

rien. Dans l'ignorance où je suis de la direction que vous suivez, je

ne puis guère espérer que vous lirez un jour ces mots de tendresse

maternelle que mon cœur vous envoie. Cependant, si je suis assez

favorisée pour qu'ils vous arrivent, vous y retrouverez ce que vous

avez laissé, l'affection profonde qui vous accompagne dès longtemps, et

la sollicitude un peu grondeuse qui contrarie parfois votre témérité.

Ce n'est pas sans un sentiment de chagrin bien réel que je vous ai

vue entreprendre ce dangereux voyage, et je n'ai pas cherché à vous

dissimuler mon appréhension et ma peine. Mais, malheureusement, l'union

de nos cœurs ne s'étend pas jusqu'à nos idées, et je n'ai pu réussir

à changer votre détermination. Je suis loin de me regarder comme

infaillible, mais convenez que si je me trompe, mon erreur, qui ne

demande que ce qu'on lui donne, est moins périlleuse que la vôtre, qui

veut tout ce qu'on ne lui donne pas.

Vous avez puisé dans des livres remplis d'une fausse exaltation une

exaltation vraie, et vous courez de très-bonne foi dans un chemin

perdu, où ceux qui vous ont entraînée ne vous suivront pas, croyez-le

bien.

Alors, plus l'illusion aura été complète, plus le désenchantement sera

terrible; et c'est cette heure inévitable que mon cœur redoute pour

vous, presque autant que ma raison la désire.

Je sais que je suis une radoteuse, et que vous êtes en droit de

vous plaindre de ma persistance à vous accabler des mêmes sermons;

plaignez-vous donc, si vous voulez, mais laissez-moi sermonner.

Vie privée et publique des animaux · 第 34 / 41 段