jusque-là ma vue était restée imparfaite. C'était une foule d'âmes de
toute espèce, qui, comme moi, allaient chacune à sa destination. Et,
comme moi, chacune avait un guide.
Me trouvant au milieu de toutes ces âmes, et ne sachant ce qui allait
arriver, je me sentais en même temps et retenu par une vague frayeur,
et poussé par une espérance vague aussi.
«Petite âme qui me guidez, dis-je à la Colombe que je suivais, le
paradis des Tourterelles est-il bien loin encore?
--Vois, me répondit-elle, non sans sourire de mon trouble et aussi
de mon impatience, vois ce point qui brille là-haut au plus haut des
cieux; là seulement est le septième ciel, et c'est là aussi qu'on
t'attend.
--Ah! qui peut m'attendre là-haut? pensai-je, si elle vit encore;» et,
tout en montant, je ne pouvais m'empêcher de dire: «Pourquoi suis-je
mort, puisque la mort devait nous séparer?»
XIV
Et quand nous eûmes monté pendant longtemps encore à travers des mondes
et des sphères sans nombre, nous arrivâmes jusqu'à une porte d'où
s'échappaient des rayons plus éclatants mille fois que les rayons mêmes
du soleil, et sur cette porte on lisait ces mots écrits en caractères
de feu: «Ici l'on aime toujours.» Et plus bas: «Ici on ne change
jamais, ou, si l'on change, c'est pour mieux aimer encore.»
Et la porte s'ouvrit, et ce que je vis, je ne saurais le dire; car
comment parler de la toute lumière du ciel même, d'une lumière à la
fois si éblouissante et si douce, qu'elle rend clair ce qu'on croyait
obscur, sans qu'il en coûte ni une douleur, ni même un effort pour tout
voir et pour tout comprendre?
XV
«Et maintenant, c'est là! me dit la petite Colombe; et je te laisse,
puisque tu es arrivé.»
Et elle parlait encore, que mes yeux charmés avaient déjà aperçu, dans
un coin du ciel, dans un nuage d'air trois fois plus pur que les autres
nuages, une perle divine, une fleur perpétuelle, un trésor, mon trésor!
toi, enfin, ô ma Tourterelle chérie!
«Ah! m'écriai-je, âme de ma sœur, est-ce bien vous que je vois?» et
je t'abordai avec tant de joie, que toi: «Ah! que tu m'aimes bien!»
t'écrias-tu.
Tu n'étais pas changée, et cependant il y avait en toi quelque chose
de plus divin, et plus je te regardais, plus il me semblait que tu
devenais plus belle. Ce que je lus d'amour dans ton premier regard,
comment te le dire? Va, ma sœur, on guérit en un instant de tous ses
chagrins sur un cœur fidèle.
«Quand j'ai appris ta mort, me dis-tu, je ne songeai point à te
pleurer, mais à te suivre, et j'eus le bonheur de devenir si triste,
que je mourus presque en même temps que toi.»
Qui n'eût pas cru au bonheur? Nous étions si heureux! si heureux! que
toi: «Hélas! n'est-ce point un rêve?»
XVI
Hélas! c'était un rêve....
Mais, après un pareil rêve, pourquoi se réveiller? Ce rêve, mon
bonheur, avait été de si courte durée, que, quand je rouvris les yeux,
rien n'était changé sur cette terre que j'avais cru quitter avec toi.
La lune n'avait pas cessé de briller ni le ciel d'être pur. Et j'étais
seul encore, et loin de toi encore, dans ce monde où l'on ne sait que
faire de son cœur. Et rien ne troublait le repos de la nature endormie,
si ce n'est pourtant le cri terrible de l'Oiseau de proie qui cherchait
encore son butin de la nuit. C'était là la seule réalité de mon rêve.
Adieu, et à toi!
Notice biographique sur l'Auteur du fragment qu'on vient de lire.
Nous croyons qu'on nous saura gré de placer ici quelques détails
biographiques concernant l'auteur du fragment qu'on vient de lire. Ces
détails nous ayant été communiqués par le directeur de la maison des
fous de Darmstadt sont de la plus grande authenticité.
Le Tourtereau dans les papiers duquel ce fragment a été trouvé est
mort, il n'y a pas plus de quinze jours, à la maison des fous de la
ville de Darmstadt.
Quoiqu'il fût à la fleur de son âge, la nouvelle de cette mort
prématurée, et de la maladie qui la causa, n'étonnera aucun de ceux
qui avaient connu sa vie, et n'étonnera sans doute pas non plus nos
lecteurs.
[Illustration]
Son enfance avait été difficile et malheureuse. Tout jeune, il s'était
trouvé orphelin, son père et sa mère ayant disparu un jour, sans qu'on
pût savoir ce qu'ils étaient devenus. Pourtant, comme ces bons Oiseaux
étaient généralement, à cause de la simplicité de leurs mœurs, aimés et
honorés dans la forêt qu'ils habitaient, on s'accorda à penser que la
mort seule, ou tout au moins la violence, avait pu les séparer de leur
cher enfant; mais, depuis ce jour fatal, on n'avait plus entendu parler
d'eux.
Le pauvre petit vint à bout de vivre néanmoins, Dieu aidant, et aussi
quelques charitables voisines qui lui donnaient, en passant, quelques
rares becquées qu'elles économisaient sur la part de leurs propres
couvées.
Dès que l'orphelin eut à ses ailes assez de plumes pour voler, il
résolut, en bon fils, de se mettre à la recherche de ses parents, et
partit plein de courage, et aussi, hélas! plein d'illusions.
«Je les retrouverai, répondait-il obstinément à tous ceux qui lui
représentaient que, si louable qu'en fût le but, il userait ses forces
sans aucun résultat possible dans une pareille entreprise; je les
retrouverai, ou je mourrai à la peine.»
Longtemps il battit l'air et la terre de ses ailes, allant partout où
son espoir le poussait et demandant à chacun ce qu'il avait perdu, mais
en vain.
Dans l'une de ses courses, il lui était arrivé de rencontrer et d'aimer
une jeune Tourterelle qui était belle comme le jour; et la Tourterelle
l'avait aimé aussi: il était si malheureux!
Mais, dans les âmes honnêtes, l'amour ne fait pas oublier le devoir,
bien au contraire; et, loin d'abandonner sa pieuse entreprise, il se
sentit des forces nouvelles pour la poursuivre.
«Je reviendrai, dit-il en quittant celle qu'il aimait.
--Et moi, j'attendrai,» avait répondu la Tourterelle désolée.
Et ils s'étaient séparés, et lui s'était mis en route en se disant:
«Elle m'attendra.»
Elle l'attendit en effet.
Mais après l'avoir attendu bien longtemps, la pauvrette (il faut bien
le dire), la pauvrette, ne le voyant pas revenir, avait fini par
devenir la Tourterelle d'un autre Tourtereau. Les Tourterelles ont peur
de rester filles.
Quand, après bien des courses vaines, bien des peines perdues, le
Tourtereau, découragé, revint vers celle qu'il aimait,... il la trouva
entourée de toute une famille qui n'était pas sa famille, et de beaux
enfants dont il n'était pas le père. Sa douleur fut telle, qu'il en
perdit la raison. On la perdrait à moins. Sans doute, si la Tourterelle
eût été bien sûre qu'il reviendrait, elle n'eût jamais cessé de
l'attendre. Mais les vieux Tourtereaux disent tant de mal des amoureux
qui ne sont pas là pour se défendre aux jeunes Tourterelles à marier,
que l'innocente, les ayant crus sur parole, avait cédé, non sans regret
pourtant, car sa conscience et son cœur lui faisaient bien quelques
secrets reproches.
Aussi, lorsque reparut dans le pays son premier fiancé, et qu'elle le
vit plus malheureux que jamais, son désespoir et ses remords furent-ils
au comble.
Mais qu'y faire?
[Illustration]
En Tourterelle sensée, elle continua d'être une bonne mère de famille,
elle redoubla de soins pour ses enfants, et son mari ne cessa pas
d'être un heureux mari. Et puis elle garda sa peine, et personne n'en
vit rien, et, en la voyant dans son petit ménage, chacun disait d'elle:
«Regardez donc comme elle est heureuse!»
On en dit autant de beaucoup de gens qui n'ont jamais su ce que c'est
que le bonheur.
Quant au pauvre Tourtereau, comme il ne pouvait être dangereux pour
personne, sa folie étant de celles dont beaucoup de gens sensés
s'arrangeraient peut-être, on le laissa aller où il voulut, et il se
retira sur le riche sommet d'une belle montagne.
Là, nuit et jour, il rêvait.
Ce qu'il n'eût pas trouvé sur la terre solide, peut-être parfois le
rencontrait-il dans ce pays mouvant des rêves, où l'on aimerait tant
à voyager s'il ne fallait pas en revenir pour vivre et pour mourir.
Ce qui le prouverait, c'est qu'après sa mort on trouva, caché sous
un monceau de feuilles mortes, un manuscrit qu'il avait intitulé:
_Mémoires d'un fou_, avec cette épigraphe: _Le bonheur se fait avec
des rêves!_ Ce manuscrit était presque entièrement écrit en prose; la
poésie qui sort du cœur sans rimes pouvant convenir, bien plus que
la poésie rimée et mesurée, à ce que sa pensée avait de libre et de
spontané.
Il va sans dire que le passage que nous avons cité, c'est à sa
Tourterelle qu'il l'adressait: car pour lui il n'y avait jamais eu
qu'une Tourterelle dans le monde.
Quelques Oiseaux rieurs pourront être disposés à se moquer du pauvre
Tourtereau et de ses malheurs, et surtout de ses écrits; mais ce ne
seront point les Tourterelles. C'est à elles que je le demande: en
est-il une seule au monde qui n'eût voulu rencontrer sur sa route un
Tourtereau aussi fidèle?
_P. S._--Il faut dire, pour ceux qui tiennent à ce que rien ne reste
obscur dans un récit, que, pour ce qui est de la Tourterelle, quand
elle eut appris la mort de son Tourtereau, elle n'y put résister; ses
enfants d'ailleurs, ayant toutes leurs plumes, n'avaient plus besoin
d'elle, et on la vit s'éteindre à son tour, sans que rien au monde pût
la rattacher à la vie. Fasse le Ciel que les bons rêves ne mentent pas,
et, qu'ainsi que l'avait rêvé notre Tourtereau, son amie l'ait retrouvé
là-haut, là-haut, où nous persistons à croire qu'il doit y avoir place
pour tous les bons sentiments!
[Illustration: Là, nuit et jour, il rêvait.]
On dira et on écrira peut-être que, du moment où cette Tourterelle
devait mourir pour son Tourtereau, elle eût mieux fait de l'attendre
et de vivre pour lui. Mais cela est bien aisé à dire. Pour nous, ce
que nous devons constater, c'est avant tout la vérité. L'histoire ne
s'écrit pas comme un roman; et quand on a affaire à des personnages qui
ont existé, il ne s'agit pas d'arranger sur le papier des événements
que la moindre information pourrait contredire.
P. J. STAHL.
LETTRES
D'UNE HIRONDELLE
A UNE SERINE
ÉLEVÉE AU COUVENT DES OISEAUX
PREMIÈRE LETTRE DE L'HIRONDELLE.
ENFIN, me voilà libre, chère amie, et je vole de mes propres ailes.
J'ai laissé bien loin derrière moi, avec cette horrible barrière
du Mont-Parnasse, la barrière non moins difficile à franchir des
convenances et des idées sociales. Il y a dans cet air que je respire,
dans ce vol sans entraves auquel je me livre pour la première fois,
quelque chose d'enivrant dont je suis toute charmée. Je n'ai pu
m'empêcher de jeter en partant un regard de mépris sur les Hirondelles,
mes compagnes, qui préfèrent au bonheur dont je vais jouir une
existence obscure et vraiment déplorable. Je crois, sans vanité,
n'avoir pas été créée et mise au monde pour faire le métier de maçon,
pour lequel toutes les malheureuses femelles de notre espèce abâtardie
semblent décidément avoir une vocation marquée. Qu'elles usent leur
jeunesse et leur intelligence à bâtir, à polir des ailes et du bec,
à cimenter, comme s'il devait durer toujours, le frêle édifice où
reposera une postérité vouée d'avance aux mêmes fatigues, à la même
ignorance; je renonce à éclairer leur entêtement, et je les quitte, ne
comptant plus que sur l'effet produit au milieu d'elles par la relation
de mon voyage, pour décider les Hirondelles de quelque espérance à
suivre mon exemple.
En attendant, je me félicite de ne m'être attaché aucun compagnon de
route; la société la plus aimable ne vaut pas l'indépendance. Et puis,
d'ailleurs, je le sais, et votre sévère amitié me l'a souvent répété,
mon caractère se plierait malaisément à subir la supériorité d'une
autre volonté, et je sens cependant que je suis beaucoup trop jeune
pour imposer la mienne. Il faut donc vivre seule, et je m'applaudis
tous les jours d'avoir bravement embrassé ce parti, quoiqu'il n'ait pas
reçu votre approbation.
Vous n'avez pu vous empêcher de blâmer hautement ce désir extrême de
voir et de connaître le monde, qui m'entraîne loin de vous, ma tendre
amie, loin de vos conseils, que je ne suis pas souvent, il est vrai,
mais que je respecte toujours, loin de votre secourable attachement,
qui est venu bien des fois alléger les peines de mon cœur.
J'ai compris votre effroi, mais il ne pouvait pas me convaincre. Nos
vies et nos caractères, qui se sont accidentellement rapprochés, n'ont
d'autre sympathie que la sympathie de l'amitié; du reste, nos pensées
ne sont pas en harmonie, nos espérances ne tendent pas au même but.
Vous avez vu le jour dans la cage où tout annonce que vous devez
mourir, et l'idée qu'au delà de ses barreaux s'ouvraient un horizon
et une liberté sans bornes ne vous est jamais venue. Sans doute, vous
l'eussiez repoussée comme une mauvaise pensée.
Moi, je suis née sous le toit d'une vieille masure inhabitée, au coin
d'un bois: le premier bruit qui ait frappé mon oreille, c'est celui du
vent dans les arbres; il faut que j'entende encore ce bruit. Le premier
souvenir de mes yeux est d'avoir vu mes frères, après s'être longtemps
balancés sur le bord du nid, aux cris de notre mère inquiète qui les
encourageait pourtant, prendre enfin hardiment leur vol pour ne plus
revenir. Il faut que je m'envole comme eux.
Tandis que je faisais ainsi une rude connaissance avec la vie, vous
avez grandi et chanté. Ceux qui vous emprisonnaient vous nourrissaient
en même temps, vous les bénissiez; moi, je les aurais maudits. Puis,
quand le jour était beau, on mettait votre cage à la fenêtre, sans
se soucier et sans craindre que ce rayon de soleil, qui y entrait
péniblement, n'exaltât votre tête et ne vous fît rêver. Tout était
pour le mieux, car l'âme n'était pas moins prisonnière que le corps.
Le froid venu, vous ne voyiez plus rien que les jeux de votre petite
geôlière, qui grandissait près de vous, esclave comme vous.
Et moi, je vivais de la même vie que ce peuple nomade, qui est le mien;
je partageais ses dangers et ses fatigues, je subissais avec courage
les privations de tout genre qui accompagnaient souvent nos voyages, je
devenais forte à tout souffrir, et, pourvu que l'air ne me manquât pas,
j'oubliais volontiers que je manquais de toute autre chose.
Enfin, vous avez accepté avec soumission et même avec reconnaissance
l'époux qu'on vous a choisi, vous vous prêtez à ses moindres volontés,
et vous vous trouvez heureuse de lui obéir, car il faut nécessairement
que vous obéissiez à quelqu'un.
Vous êtes entourée d'enfants que vous aimez jusqu'à l'adoration; en un
mot, vous êtes le modèle des épouses et des mères; mon ambition ne va
pas si loin. S'il me fallait avoir autour de moi ces insupportables
petits criards qui demandent toujours quelque chose, et ordinairement
tous la même chose, je sens que je mourrais à la peine. Ce mari, qui
vous charme, m'ennuierait profondément aussi. Hélas! l'amour a trop
déchiré mon pauvre cœur, pendant le court séjour qu'il y a fait, pour
que je n'aie pas pris la résolution de ne l'y laisser entrer jamais.
Je sais bien que vous avez toujours opposé au récit de mes douleurs
la légèreté avec laquelle s'était conclu notre engagement; vous avez
attribué l'indigne abandon de mon séducteur au peu d'importance que
j'avais semblé attacher moi-même à la durée d'une liaison qui, dans vos
idées, doit être éternelle. Mais vous avez beau dire, ce n'est pas là
qu'il faut chercher la source des malheurs dont nous sommes victimes.
La société tout entière repose sur de mauvais fondements, et tant qu'on
n'aura pas démoli, depuis le sommet jusqu'à la base, il n'y aura ni
paix ni bonheur durables pour les intelligences supérieures et pour les
âmes aimantes.
Je confie ma lettre à un Oiseau de passage, que son itinéraire conduit
à travers vos parages. Il est si impatient de continuer sa course, que
je suis obligée de remettre à une autre occasion les détails que je
vous ai promis sur mon voyage. Aujourd'hui je ne puis que vous adresser
les vœux et les compliments les plus tendres.
[Illustration]
DEUXIÈME LETTRE DE L'HIRONDELLE.
Je cherche à rendre les jours de l'absence moins longs pour vous, moins
isolés pour moi, en vous racontant, à mesure qu'elles m'arrivent, les
sensations de la route. Deux cœurs qui s'aiment trouvent du charme dans
la circonstance la plus indifférente aux indifférents.
Je suis favorisée par le temps; tout resplendit autour de moi, et il me
semble que le soleil prend plaisir à voir mon bonheur.
J'ai fait une multitude de connaissances, mais que votre tendresse
n'en soit ni jalouse ni inquiète: je n'ai pas le temps, et encore
moins la volonté, de faire des amis. Je suis quelquefois forcée de
m'arrêter pour répondre à une politesse, car ma qualité d'étrangère
est une recommandation suffisante auprès des tribus hospitalières que
je visite; mais, en général, je ne séjourne nulle part. Je préfère ma
vie errante, avec tout ce qu'elle a d'inattendu et de capricieux, aux
somptueux banquets qui me sont offerts. Vous m'aviez prédit l'ennui
et le désenchantement, je suis heureusement encore à les attendre. Il
est vrai de dire que je prends les distractions quand et comme elles
se présentent, et que jusqu'à présent elles viennent sans que je les
appelle.
[Illustration]
Ce matin, j'ai déjeuné en tête-à-tête avec le plus aimable chanteur que
j'aie jamais entendu. C'est un Rossignol.
Il a bien voulu céder à mes sollicitations, et à la fin du repas il m'a
dit quelques-uns de ses morceaux de prédilection. Ce n'est pas sans
un vif sentiment d'orgueil que je songeais intérieurement au grand
nombre de gens qui auraient voulu se trouver à ma place. Toutes les
distinctions sont flatteuses, et celle qui me rendait alors le seul
auditeur d'une harmonie si divine me rehaussait à mes propres yeux.
Au reste, cet artiste est fort simple, et l'on ne croirait jamais, en
le voyant si négligé dans sa mise, si abandonné dans ses poses et dans
toutes ses manières, que c'est une personne d'un rare mérite. Au moins,
j'ai encore cette illusion, et je m'obstine à ne chercher le talent
que sous une enveloppe de dignité et de gravité. Vous voyez cependant
que j'ai déjà fait un grand pas; je sais que c'est une illusion. Après
cette admirable musique, mon hôte et moi nous nous sommes livrés
aux épanchements de la confiance la plus intime. On lui a proposé
d'immenses avantages pour venir se fixer à Paris; mais sa liberté
serait enchaînée, et, comme il la préfère à tout, il a refusé.
Ce ténor si remarquable dit qu'il vit pour son plaisir, et que c'est
la meilleure manière de vivre qu'on puisse adopter. Quoique ce système
présente certainement beaucoup de chances de succès, et qu'il puisse
séduire au premier abord, j'étais sûre de ne pas m'y laisser entraîner.
Une existence heureuse et inutile n'est pas celle que je rêve depuis
que j'ai la faculté de sentir et de comprendre; je veux apporter une
pierre à cette vaste construction qui s'élève dans l'ombre, sur les
débris d'une civilisation mourante.
Depuis longtemps je songe à la carrière littéraire. Tous mes goûts
m'y portent, et je dois peut-être à la grande pensée de régénération
de l'espèce femelle qui m'a absorbée dès ma plus tendre jeunesse, de
me livrer entièrement à des études graves et consciencieuses, à des
travaux qui m'aideront à accomplir l'œuvre que je me suis imposée.
Je vous vois d'ici sourire de ce que vous nommez ma folie. Mais c'est
que, je vous le répète, vous ne pouvez pas plus concevoir le bonheur
auquel j'aspire, que je ne puis accepter la vie comme vous l'entendez.
Mais qu'importe, puisque, malgré ses dissonances, notre intimité
est devenue parfaite, et durera, je l'espère, autant que nous? Car
la charmante douceur de votre caractère vous fait excuser l'extrême
vivacité du mien, et je veux penser que cette tendre amitié que je vous
ai vouée a peut-être contribué à rendre votre retraite moins triste et
moins monotone.
Je viens de quitter mon aimable chanteur, et je l'ai quitté sans
regret. Ma curiosité et mon désir de m'instruire s'accroissent depuis
que j'ai commencé à voir et à apprendre. Un Geai, avec lequel je
me suis trouvée dans les environs, me précède et m'a promis de me
recommander chaudement. En somme, je n'ai qu'à me louer des personnes
avec lesquelles mon voyage me met en relation, et j'ai rencontré
partout des cœurs dévoués et un accueil fraternel.
Si j'en avais cru les avis de votre craintive prudence, je me serais
constamment tenue en garde contre les témoignages d'affection que je
reçois, et je vous demande un peu à quoi cela m'eût servi? Tenez, je
pense, et je n'en suis pas étonnée quand je songe au genre de vie que
vous menez, que le monde vous est apparu sous un mauvais jour, et que
vous ne jugez pas toujours sainement des choses pour ne les avoir vues
que de trop loin, et d'une manière confuse. Quand on n'est jamais sorti
de sa retraite, et qu'on a vécu uniquement pour cinq ou six êtres qu'on
aime, et qui tiennent lieu de tout, il est difficile de se rendre un
compte exact de ce qu'on ne connaît pas, et d'apprécier sans erreur ce
qu'on n'a pas vu.
Il est vrai que votre jeunesse s'est écoulée dans une spacieuse
volière, où vous avez recueilli avec respect les leçons et les conseils
de plusieurs vieillards réputés pour leur haute sagesse; mais ces
vieillards eux-mêmes n'avaient jamais respiré l'air de la liberté, et
cette espèce d'expérience dont ils étaient si fiers, ils la devaient
à leur grand âge, et non aux recherches et aux découvertes de la
science. Cette expérience, que je crois pouvoir refuser sans injustice
à la vieillesse de vos premiers amis, j'espère que mon voyage seul
suffira à me la donner. Avant tout, j'ai besoin, pour travailler avec
fruit à la réforme que toutes les têtes bien organisées de notre
espèce réclament avec moi, de beaucoup savoir, de beaucoup étudier. La
situation intolérable dans laquelle sont tombées les femelles de tant
de pays prétendus civilisés sera le sujet principal de ma sollicitude
et de ma sympathie. Mais c'est là une grande tâche que je ne puis
pas entreprendre sans secours. Je cherche donc à réveiller le zèle
de quelques créatures qui souffrent, en leur révélant les motifs de
leur souffrance, et j'espère réussir à me faire mieux écouter ici
qu'à Paris, où la nonchalance est telle, que les Animaux aiment mieux
languir dans leur mauvaise organisation que de prendre la peine d'en
changer.
[Illustration]
Enfin, j'ai d'immenses projets, et je ne me dissimule pas que je
vous ai peut-être dit adieu pour bien longtemps. Cette douloureuse
séparation est la plus pénible partie de mon entreprise; la difficulté
presque invincible de recevoir de vos nouvelles augmente mes regrets.
Mais que voulez-vous? j'obéis à une voix impérieuse devant laquelle
toutes les affections doivent se taire.
Adieu pour aujourd'hui; l'heure s'avance, je continue ma route.
Toujours au midi, vous le savez.
LA SERINE A L'HIRONDELLE.
Cette lettre vous parviendra-t-elle jamais, mon enfant? Je n'en sais
rien. Dans l'ignorance où je suis de la direction que vous suivez, je
ne puis guère espérer que vous lirez un jour ces mots de tendresse
maternelle que mon cœur vous envoie. Cependant, si je suis assez
favorisée pour qu'ils vous arrivent, vous y retrouverez ce que vous
avez laissé, l'affection profonde qui vous accompagne dès longtemps, et
la sollicitude un peu grondeuse qui contrarie parfois votre témérité.
Ce n'est pas sans un sentiment de chagrin bien réel que je vous ai
vue entreprendre ce dangereux voyage, et je n'ai pas cherché à vous
dissimuler mon appréhension et ma peine. Mais, malheureusement, l'union
de nos cœurs ne s'étend pas jusqu'à nos idées, et je n'ai pu réussir
à changer votre détermination. Je suis loin de me regarder comme
infaillible, mais convenez que si je me trompe, mon erreur, qui ne
demande que ce qu'on lui donne, est moins périlleuse que la vôtre, qui
veut tout ce qu'on ne lui donne pas.
Vous avez puisé dans des livres remplis d'une fausse exaltation une
exaltation vraie, et vous courez de très-bonne foi dans un chemin
perdu, où ceux qui vous ont entraînée ne vous suivront pas, croyez-le
bien.
Alors, plus l'illusion aura été complète, plus le désenchantement sera
terrible; et c'est cette heure inévitable que mon cœur redoute pour
vous, presque autant que ma raison la désire.
Je sais que je suis une radoteuse, et que vous êtes en droit de
vous plaindre de ma persistance à vous accabler des mêmes sermons;
plaignez-vous donc, si vous voulez, mais laissez-moi sermonner.