à qui elle est adressée a cru pouvoir, sans indiscrétion, divulguer
les confidences de l'amitié. Il a pensé qu'après avoir profité pour
lui-même des conseils de son vieil ami, ces conseils pourraient
devenir utiles à d'autres aussi. D'ailleurs, à l'heure qu'il est,
l'auteur de cette lettre n'est plus, et a laissé des Mémoires qui
paraîtront sous peu et qui n'en sont que le développement.
NOTE DU RÉDACTEUR EN CHEF.
Ce n'était pas assez pour moi d'affliger mon père et ma mère par le
spectacle de ma monomanie, je formai le projet de les abandonner et de
chercher quelque retraite ignorée du monde, où je pusse me livrer en
liberté à mon goût pour la vie solitaire. Vainement ma conscience me
représenta la douleur que j'allais leur causer. Je confiai mon dessein
à un ami de ma famille, afin qu'on sût bien que j'avais volontairement
renoncé au monde, et qu'on ne crût pas que j'avais été la victime de
quelque accident.
Je n'oublierai jamais le jour où je quittai le toit qui m'avait vu
naître. C'était le matin: mon père était parti pour la chasse; ma mère
dormait encore. Je profitai de cet instant pour sortir sans être vu. La
neige couvrait la terre, et un vent glacé agitait tristement la cime
des sapins couverts de frimas. Tout autre que moi eût reculé devant
ce deuil de la nature; mais rien n'est plus fort qu'une résolution
absurde, et je partis d'un pas ferme et intrépide.
[Illustration]
Il serait difficile de trouver sur la terre un lieu moins fréquenté
que celui que je choisis pour ma retraite. Pendant l'espace de cinq
ans, à l'exception d'un Aigle qui vint se poser sur un arbre, à quelque
distance de ma caverne, aucun être vivant ne m'apparut de près ni de
loin. Les occupations de ma vie contemplative étaient fort simples.
A l'aube naissante, j'allais m'asseoir sur la pointe d'un rocher,
d'où j'assistais au lever du soleil. La fraîcheur du matin éveillait
mon imagination, et je consacrais les premières heures du jour à la
composition d'un poëme palingénésique, où je me proposais d'exprimer
toutes les douleurs de ces âmes errantes qui avaient approché leurs
lèvres de la coupe de la vie et détourné la tête. Vers le milieu de
la journée, j'étudiais les simples. Le soir, je regardais les étoiles
s'allumer une à une dans le ciel; j'élevais mon cœur vers la lune ou la
douce planète de Vénus, et quelquefois «il me semblait que j'aurais eu
la puissance de créer des mondes.» Cinq années s'écoulèrent dans cette
vie monotone; mais cette période de temps avait fini par oblitérer bien
des sensations, dissiper bien des rêves, hébéter l'enthousiasme; et
peu à peu je cessai de voir les choses comme je les avais vues d'abord.
J'étais arrivé à une de ces époques critiques de l'intelligence qui se
renouvellent souvent dans la vie, et qui sont ordinairement marquées
par un malaise insupportable. On veut sortir à tout prix de cet état
contentieux, et la mauvaise honte est d'autant moins forte pour nous
retenir, que, parmi les choses que l'on comprend le moins, il faut
ranger celles que l'on a cessé d'aimer. Aussi l'ennui triompha-t-il de
toutes les hésitations de l'amour-propre, forcé de se dédire; et je me
décidai à retourner parmi mes semblables, à me jeter dans le mouvement,
à partager les travaux et les dangers des autres Ours, en un mot, à
rentrer dans la vie sociale et à en accepter les conditions. Mais, soit
qu'une volonté supérieure ne permît pas que je rencontrasse, sans une
expiation préalable, un bonheur que j'avais d'abord méprisé, soit que
ma destinée le voulût ainsi, je tombai entre les mains des Hommes.
Je m'étais donc mis en route un matin pour exécuter mon dessein. Je
n'avais point fait une demi-lieue, lorsqu'au fond d'une gorge étroite
j'entendis plusieurs voix s'écrier: «Un Ours! un Ours!» Au moment où je
m'arrêtais pour distinguer d'où venaient ces accents inconnus, je tombe
frappé par une main invisible. Pendant que je me roulais sur la terre,
quatre énormes Chiens, suivis de trois Hommes, se précipitèrent sur
moi. Malgré la douleur que me causait ma blessure, je luttai longtemps
contre les Chiens, mais à la fin je tombai sans connaissance sous la
dent de ces cruels Animaux.
Quand je revins de mon évanouissement, je me trouvai attaché à un
arbre, avec une corde passée dans un anneau dont on m'avait orné le
bout du nez. Cet arbre ombrageait la porte d'une maison située sur
une grande route, mais toujours au milieu des montagnes. Tout ce qui
m'était arrivé me semblait un songe, songe, hélas! de courte durée! Mon
malheur ne tarda pas alors de m'apparaître dans sa triste réalité. Je
ne compris que trop que, si j'avais conservé la vie, c'en était fait de
ma liberté, et qu'au moyen de l'anneau fatal qu'on m'avait, je ne sais
comment, passé dans la narine, l'être le plus faible de la création
pouvait m'asservir à ses volontés et à ses caprices. Oh! qu'Homère a
bien raison de dire que celui qui perd sa liberté perd la moitié de son
âme! Le retour que je faisais sur moi-même redoublait l'humiliation que
me causait ma servitude. C'est alors que je reconnus, mieux que jamais,
jusqu'à quel point j'avais été la dupe de mon orgueil, en me supposant
la force de vivre indifférent à toutes les choses extérieures. Qu'y
avait-il, en effet, de changé dans ma position? La vaste étendue du
ciel, l'aspect imposant des montagnes, l'éclat radieux du soleil, la
clarté de la lune et son brillant cortége d'étoiles, tout cela était
encore à moi. D'où venait donc que je ne voyais plus du même œil ces
beautés naturelles qui naguère semblaient suffire à mes désirs? Je fus
forcé de m'avouer qu'au fond du cœur je n'avais jamais renoncé à ce
monde que j'avais boudé, et que, si j'avais pu en vivre éloigné pendant
quelques années, c'est que je n'avais jamais cessé de me sentir libre
d'y retourner quand je voudrais.
Je passai plusieurs jours dans la stupeur et dans l'abattement du
désespoir. Cependant l'aveu que je m'étais fait intérieurement de ma
faiblesse contribua à ouvrir mon âme à la résignation. La résignation
à son tour ramena l'espérance, et peu à peu j'éprouvai un calme que je
n'avais jamais connu. D'ailleurs, si quelque chose pouvait consoler
de la perte de la liberté, j'aurais presque oublié ma servitude dans
les douceurs de ma vie nouvelle; car mon maître me traitait avec
toutes sortes d'égards. J'étais le commensal du logis; je passais la
nuit dans une étable auprès de quelques autres Animaux d'un caractère
pacifique et très-sociable. Le jour, assis sous un platane, à la porte
de la maison, je voyais aller et venir les enfants de mon maître, qui
me témoignaient beaucoup d'affection, et le passage assez fréquent
des voitures publiques me procurait de nombreuses distractions. Le
dimanche, les villageois et les villageoises des hameaux voisins
venaient danser sous mon platane au son de la cornemuse: car mon maître
était aubergiste, et c'était chez lui que les montagnards célébraient
les jours de fête. Là résonnaient le bruit des verres entrechoqués et
les gais refrains des convives. J'étais toujours invité aux danses
qui suivaient le repas et se prolongeaient bien avant dans la nuit.
J'ouvrais ordinairement le bal avec la plus jolie villageoise, par une
danse semblable à celle qu'autrefois, dans la Crète, Dédale inventa
pour l'aimable Ariane. Depuis, je fus à même d'étudier la vie intime
d'Hommes placés à l'autre extrémité de l'échelle sociale, et, en
comparant leur sort à celui de ces montagnards, il me parut que ces
derniers étaient plus près du bonheur que ceux que l'on regarde comme
les heureux du siècle; mais je tirai en même temps cette conclusion sur
l'homme en général: c'est qu'il ne peut être heureux qu'à la condition
d'être ignorant. Triste alternative, qui le met sans doute au-dessous
de tous les Animaux, et à laquelle l'Ours échappe complétement par la
simplicité de ses mœurs et de son caractère.
[Illustration]
Cette vie pastorale dura six mois, pendant lesquels je suivis l'exemple
d'Apollon dépouillé de ses rayons et gardant les troupeaux du roi
Admète. Un jour, que j'étais assis, selon ma coutume, à l'ombre de mon
arbre, une chaise de poste s'arrêta devant notre auberge. La chaise
était attelée de quatre Chevaux et contenait un voyageur qui me parut
appartenir à la haute société. En effet, comme je l'appris bientôt, ce
voyageur était un poëte anglais, nommé lord B****, célèbre alors dans
toute l'Europe. Il revenait de l'Orient, où il avait fait un voyage
d'artiste. Il descendit pour prendre quelque nourriture. Pendant son
repas, il me sembla que j'étais le sujet de sa conversation avec mon
maître. Je ne m'étais pas trompé. Lord B**** donna quelques pièces
d'or à l'aubergiste, qui vint à moi, me détacha de l'arbre, et, avec
l'assistance du postillon, me fit monter dans la chaise de poste. Je
n'étais pas encore revenu de ma surprise, que nous étions loin de la
vallée où j'avais passé des jours si heureux et si utiles.
J'ai remarqué que tout changement dans ma manière de vivre me
remplissait d'un trouble pénible, et l'expérience m'a convaincu que le
fond du bonheur consiste dans la monotonie et dans les habitudes qui
ramènent les mêmes sentiments. Je ne saurais peindre la détresse de
cœur que j'éprouvais en voyant disparaître derrière moi les lieux qui
m'avaient vu naître. Adieu, disais-je en moi-même, adieu, ô mes chères
montagnes!
Que n'ai-je, en vous perdant, perdu le souvenir!
Je sentis que l'instinct de la patrie est immortel, que les voyages,
qu'un chansonnier contemporain appelle une _vie enivrante_, ne sont le
plus souvent qu'une continuelle fatigue d'esprit et de corps, et je
compris pourquoi les charmes de la déesse Calypso n'avaient pu empêcher
Ulysse de retourner dans sa pauvre et chère Ithaque et de revoir la
fumée du toit de son palais.
Vivite felices, quibus est fortuna peracta!
Vobis parta quies, nobis maris æquor arandum.
Nous nous embarquâmes à Bayonne, sur un navire qui faisait voile pour
les Iles-Britanniques. Je passai deux ans avec lord B****, dans un
château qu'il possédait en Écosse. Les réflexions que je fus à même
de faire dans la société d'un Homme à la fois misanthrope et poëte
achevèrent de déterminer dans ma tête le plan de vie dont je ne me suis
jamais écarté depuis que j'ai recouvré ma liberté. Je m'étais déjà
guéri de la maladie d'esprit qui m'avait jeté dans la vie solitaire;
mais il m'en restait une autre qui n'était pas moins dangereuse, et qui
aurait pu me faire perdre tôt ou tard tout le fruit de mes malheurs
et de mon expérience. Entraîné par ce besoin d'épanchement qui nous
porte à communiquer aux autres nos ennuis et nos inquiétudes, j'avais
conservé la manie de composer des vers. Mais, hélas! il n'a été donné
qu'à un petit nombre d'âmes de réunir l'enthousiasme et le calme,
de n'arrêter leurs regards que sur de belles proportions et de les
transporter dans leurs écrits. Je souffrais, comme disent les âmes
méconnues et les mauvais poëtes, et je voulais exprimer en vers mes
chimériques souffrances. Ajoutez à cela que je n'ai jamais eu
L'heureux don de ces esprits faciles,
Pour qui les doctes sœurs, caressantes, dociles,
Ouvrent tous leurs trésors.
Je me couchais tantôt sur le ventre, tantôt sur le dos, pour exciter
ma verve; quelquefois je me promenais à grands pas, à la manière de
Pope, dans les sombres allées du jardin qui environnait le château, et
j'effrayais les Oiseaux par le grognement sourd qui s'échappait de mon
sein. Qui le croirait? le secret dépit que me causait mon impuissance
me remplissait de passions mauvaises: haine de ceux qui se portent
bien, haine des institutions sociales, haine du passé, du présent et de
l'avenir, haine de tous et de tout. On a écrit bien des livres depuis
Salomon; mais il en manque un, un livre inestimable: c'est celui qui
renfermerait le tableau de toutes les misères de la vie littéraire.
_Exoriare aliquis!_... Lord B**** lui-même, avec tout son génie... Mais
je me tais par respect et par reconnaissance. Je vous dirai seulement
que, las de la vie poétique, il voulut rentrer dans la vie commune et
reposer sur le sein d'une épouse les orages de son cœur. Mais il était
trop tard: son mariage acheva de briser son existence. L'infortuné
B**** ne vit plus d'autre ressource que d'aller mourir sur une terre
étrangère. Quelle haute leçon pour moi, pauvre poëte mal léché! Aussi,
je ne souhaitai plus qu'une chose: c'était d'être enfin rendu à la
liberté, et de pouvoir mettre à profit ce que j'avais vu parmi les
Hommes.
Le temps de ma délivrance arriva plus tôt que je n'avais osé l'espérer.
Au premier bruit de l'insurrection de la Grèce, lord B**** résolut
d'aller chercher un brillant tombeau sur la terre des Hellènes.
Quelques jours avant son départ, il voulut faire une dernière
apparition à Londres. Il profita de la représentation d'une tragédie
de Shakspeare, intitulée _Hamlet_, sa pièce favorite, pour se montrer
encore au public anglais. Le jour de la représentation, nous nous
rendîmes au théâtre en calèche découverte. La salle était pleine au
moment où nous parûmes dans une loge qui faisait face à la scène. En
un instant, tous les regards, tous les lorgnons furent fixés sur nous.
Les dames se penchaient sur le devant des loges, comme des fleurs
suspendues aux fentes des rochers. Même après le lever de la toile,
l'attention fut longtemps partagée entre Shakspeare et nous. Ce ne fut
qu'à l'apparition d'un fantôme, qui joue un grand rôle dans la tragédie
d'_Hamlet_, que les regards se reportèrent vers la scène. Cette
tragédie, en effet, était de nature à familiariser les spectateurs avec
notre présence. Tout le monde y devient fou ou à peu près. Le résultat
de cette représentation extraordinaire fut de fournir le sujet d'un
feuilleton à tous les journalistes de la capitale. Car c'est là le
terme où depuis vingt ans viennent aboutir tous les grands événements
politiques, religieux, philosophiques et littéraires de la savante
Europe.
Le lendemain nous nous embarquâmes pour la France. Mon étoile voulut
que lord B**** fît un détour pour aller visiter les ruines de Nîmes.
Un soir qu'il était assis, près de cette ville, au pied d'une vieille
tour, je profitai de la rêverie où il était plongé pour m'élancer
avec la rapidité d'une avalanche au fond de la vallée. Pendant quatre
jours et quatre nuits je bondis de montagne en montagne, sans regarder
une seule fois derrière moi. Enfin, le quatrième jour au matin, je me
retrouvai dans les Pyrénées. Dans l'excès de ma joie, je baisai la
terre de la patrie; puis je m'acheminai vers la caverne _où j'avais
commencé de respirer le jour_. Elle était habitée par un ancien ami de
ma famille. Je lui demandai des nouvelles de mon père et de ma mère.
«Ils sont morts, me dit-il.--Et Karpolin?--Il est mort.--Et Lamarre, et
Sans-Quartier?--Ils sont morts[9].» Après avoir donné quelques larmes à
leur mémoire, j'allai me fixer sur le Mont-Perdu. Vous savez le reste.
[9] C'est une erreur. Karpolin, Lamarre et Sans-Quartier vivent
encore. Ils font partie de la troupe du théâtre de la barrière du
Combat, et jouent tous les dimanches dans l'emploi des gladiateurs.
NOTE DU RÉDACTEUR EN CHEF.
Depuis quatre ans, plus heureux que lord B****, peut-être, parce que je
suis moins poëte, j'ai trouvé le repos dans les joies de la famille. Ma
_femme_ est très-bonne, et je trouve mes enfants charmants. Nous vivons
entre nous, nous détestons les importuns et les visites. _Heureux qui
vit chez soi!_ J'ajouterai: _Et qui ne fait point de vers!_
Vous m'opposerez, sans doute, l'opinion de quelques philosophes. Je
vous répondrai que les philosophes n'ont jamais fait autorité pour moi.
«_Je sens mon cœur_, a dit l'un d'eux, _et je connais les Ours_. Quant
aux saints, je les respecte, et je me garderai bien de les confondre
avec les philosophes; cependant ils ont, comme les autres, montré
quelquefois le bout de l'oreille, et le Chien de saint Roch me paraît
une protestation vivante contre la vie solitaire.»
[Illustration]
Quant à moi, je prie les Dieux et les Déesses de me conserver, jusqu'à
mon heure dernière, le calme de l'âme et la pleine intelligence des
lois de la nature. Que pourrais-je, en effet, leur demander de plus?
la Naïade du rocher n'épanche-t-elle pas de son urne intarissable et
bienfaisante l'eau pure qui sert à me désaltérer? L'arbre aimé de
Cybèle n'ombrage-t-il pas ma demeure de ses rameaux toujours verts? Les
Dryades ne dansent-elles pas toujours sous l'ombrage de ces forêts
aussi vieilles que le monde? N'ai-je pas enfin tout ce qui peut suffire
aux besoins d'un ours sans ambition? Le reste dépend de moi. Mais,
grâces aux Dieux, je sens que je suis à présent maître de ma voie: je
vis tranquille sur ma montagne, au-dessus des orages! Semblable au
roseau, je n'envie pas le sort de la vague errante qui vient se briser
en gémissant sur le rivage. C'est dans ces sentiments que j'espère
achever ma course, jusqu'au moment où mon âme remontera vers la
brillante constellation dont le nom, écrit dans les cieux, atteste la
noblesse de notre origine.
_Ainsi soit-il!_
L. BAUDE.
LE
SEPTIÈME CIEL
VOYAGE AU DELA DES NUAGES
LE BONHEUR SE FAIT AVEC DES RÊVES!
(Extrait des Mémoires inédits d'un Tourtereau allemand, mort à la
maison des fous de Darmstadt, le 1er... 184. )
--CHAPITRE DES RÊVES.--
I
J'ÉTAIS donc mort..........
Mort, comme on meurt peut-être quand on ne sait pas bien lequel vaut
le mieux, de vivre ou de mourir; mort sans savoir comment ni à quelle
occasion, sans secousse, et le plus facilement du monde.
Si facilement, que mon âme, tant elle avait peu souffert pour en
sortir, ne s'aperçut pas d'abord qu'elle était séparée de mon corps.
Qu'est-ce que vivre, si mourir n'est rien?
Du moment précis qui d'un Tourtereau vivant fit de moi un Tourtereau
mort je n'ai gardé aucun souvenir, sinon qu'avant que je fusse mort
la lune brillait doucement au milieu d'un ciel sans nuages, et que,
lorsque mon âme étonnée s'aperçut qu'elle n'appartenait plus à la
terre, la douce lune n'avait pas cessé de briller, ni le ciel d'être
pur; sinon encore que j'avais pu mourir sans que rien fût changé aux
lieux mêmes que je venais de quitter.
Mais qu'importe à la nature féconde qu'une pauvre créature comme moi
vive ou meure?
II
J'ai pensé que cette séparation de mon âme et de mon corps n'avait été
si facile qu'en raison de l'habitude qu'avait prise mon âme de ne se
guère inquiéter de mon corps, se fiant, sans doute, pour sa conduite
ici-bas, aux instincts honnêtes de ce serviteur dévoué.
Combien de fois, en effet, aux jours de leur union, ne l'avait-elle
pas, en quelque sorte, laissé seul déjà, et presque oublié, afin
de pouvoir rêver plus à son aise à cette autre vie, dont les âmes
auxquelles la terre ne suffit pas ont, dès ce monde, ou comme un
pressentiment ou comme un souvenir! Et n'est-il pas possible que des
rêves de ce genre conduisent d'une vie à l'autre sans qu'on s'en
aperçoive?
III
Pourtant, voyant sans vie cet ami fidèle, ce corps qui tout à l'heure
encore lui était soumis, et pensant qu'il allait falloir l'abandonner,
l'abandonner à la mort, c'est-à-dire à la destruction et presque au
néant, c'est-à-dire à cette implacable solitude qui s'établit autour
des morts et qui s'empare d'eux, et qui fait que les morts sont
toujours seuls, quoi que ce soit qui s'agite autour d'eux, mon âme le
regarda, non sans tristesse.
«Que n'es-tu mort d'une mort moins prompte? lui dit-elle; que n'ai-je
pu te sentir mourir, et partager ton mal, et souffrir avec toi, si tu
as souffert? Je t'aurais assisté à tes derniers moments, et nous nous
serions du moins quittés après un adieu fraternel.
«Pauvre corps muet! ajouta-t-elle, entends-moi et réveille-toi, et
jette un dernier regard sur ces riches campagnes que tu aimais tant, et
qu'un mouvement, qu'un seul mouvement de toi me convainque que toute
cette vie que nous venons de passer ensemble n'est point un songe, et
que tu as vécu en effet.»
IV
Pour la première fois, cet appel de mon âme resta sans réponse.
«Pourquoi aimer ce qui doit mourir? s'écria-t-elle attristée. Quand on
n'a pas devant soi l'éternité, pourquoi agir? pourquoi s'unir?
«Puisqu'il le faut, quittons-nous donc, dit-elle enfin; mais de même
qu'il a été dans notre destinée que nous fussions séparés, de même
il est écrit qu'à l'heure où les âmes iront rejoindre leurs corps je
saurai reconnaître entre toutes les poussières ta poussière, et te
rendre cette vie que tu viens de perdre. Adieu donc, compte sur moi, et
n'aie pas peur que je me trompe; car à toi seul je reviendrai, et cette
fois ce sera pour toujours.»
V
Le silence de la nuit paisible n'était interrompu que par le faible
bruit que font en se détachant des arbres qui les portent les feuilles
qui meurent aussi.
Tout à coup, on entendit au loin un cri lugubre de l'Oiseau de proie.
«Tombez sur ce corps sans défense, petites fleurs des arbres!» s'écria
mon âme épouvantée; «et vous, vert feuillage qu'il chérissait,
couvrez-le de votre ombre protectrice, et dérobez-le aux regards du
Vautour impie.»
Mais, hélas! le cri funèbre se fit de nouveau entendre, et cette fois
ce n'était plus au loin.
[Illustration]
Et en cet instant la dernière goutte du sang qui avait animé mon corps
s'arrêta dans ses veines et s'y glaça.
VI
Et une voix à laquelle il fallait obéir ayant dit à mon âme de quitter
cette terre, où sa mission était accomplie, pour retourner au ciel, la
patrie des âmes, je sentis en moi un désir si doux d'aller où la voix
me disait d'aller, que je m'élevai aussitôt dans les airs, comme si
j'eusse été ravie sur les ailes invisibles de ce pur désir.
VII
Et en cet instant aussi j'oubliai que j'avais eu un corps, et ce fut
pour moi comme si je n'avais jamais été qu'un pur esprit.
Et je montais immobile, dans l'air immobile comme moi-même, sans le
secours d'aucun mouvement, et par cela seulement que j'étais une âme
immortelle, faite pour monter de la terre au ciel. J'obéissais ainsi à
ma nouvelle condition, à peu près comme on aime sur terre et comme on
pense, sans s'expliquer comment on aime ni comment on pense.
VIII
Je fus bientôt loin de la terre, si loin, que je l'apercevais à peine
comme un point perdu dans l'immensité, et je volai ainsi longtemps; et
puis enfin, ayant cessé de la voir, je me souvins tout à coup, par un
retour soudain, que je l'avais quittée seule. «Hélas!» s'écria mon âme,
«ce qui m'attend au ciel doit-il me faire oublier ce que je perds? Qui
me rendra celle qui m'aimait dans ce monde que j'abandonne? O douleur!
tu es donc immortelle, toi aussi?»
IX
Pourquoi le ciel, qui favorise les affections honnêtes,
n'accorderait-il pas aux âmes qui se sont aimées pendant la vie d'une
affection sincère, de s'aimer encore jusqu'au milieu des gloires du
ciel, et de s'y garder un fidèle souvenir?
X
Mais il fallait monter toujours, et je ne tardai pas à dépasser les
nuages qui glissaient sans bruit dans l'espace. Je vis alors des
milliers d'étoiles, et volant d'astre en astre: «Doux astres, leur
disais-je, parure des anges, où vais-je?» Et sans me répondre, mais non
sans me comprendre, les étoiles se rangeaient pour me laisser libre le
chemin que je devais suivre.
XI
Bientôt toute cette partie du ciel d'où sortent les rayons bienfaisants
qui font ouvrir les fleurs et mûrir les fruits de la terre se trouva
au-dessous de moi, comme un tapis d'azur parsemé de diamants célestes,
et j'arrivai là où il n'y a plus d'étoiles.
Je fus alors saisi d'une crainte respectueuse, et je m'arrêtai éperdu.
«Va toujours, et rassure-toi, me dit une voix. Ne sais-tu pas que
tu es dans le ciel; que le mal en est banni, et que tu n'as rien à
craindre? Suis-moi donc; car nous ne nous arrêterons que là où tu seras
heureux d'arriver.--Heureux! lui dis-je, heureux!» Et comme j'hésitais:
«Crois-moi, et suis-moi,» ajouta la voix. Et je la suivis, et je la
crus: car la confiance habite au ciel.
XII
Celle qui me parlait, c'était une belle petite âme immortelle, l'âme
bienheureuse d'une blanche Colombe à laquelle la mort, qui l'avait
cueillie dès les premiers jours de son printemps, avait à peine laissé
le temps d'éclore, et que le contact des misères humaines n'avait point
eu le temps de souiller. Sa mission au ciel était de recevoir à leur
arrivée les âmes novices comme la mienne, et de les conduire bien vite
où il leur appartenait d'aller.
XIII