stupéfait les admirateurs de l'architecture moresque ou sarrasine,
tant il surpassait les broderies de l'Alhambra, du Généralife et des
plus célèbres mosquées. (_Voir, au surplus, l'album du Nopalistan
orné de sept mille gravures._) Situé dans une profonde vallée sur les
coteaux de laquelle s'élevaient des forêts immenses, comme celles que
Chateaubriand a décrites dans _Atala_, ce pavillon se trouvait gardé
par un cours d'eau parfumée, auprès de laquelle l'eau de Cologne, celle
de Portugal et d'autres cosmétiques sont tout juste ce que l'eau noire,
sale et puante de la Bièvre est à l'eau de Seine filtrée. De nombreux
soldats habillés de garance, absolument comme les troupes françaises,
gardaient les abords de la vallée en aval, et des postes non moins
nombreux veillaient en amont. Autour du pavillon, des Bayadères
dansaient et chantaient. Le prince allait et venait très-effaré,
donnant des ordres multipliés. Des sentinelles, placées à de grandes
distances, répétaient les mots d'ordre. En effet, dans l'état où elle
se trouvait, la jeune personne pouvait être la proie d'un Génie féroce
nommé MISOCAMPE. Vêtu d'un corselet comme les hallebardiers du moyen
âge, protégé par une robe verte d'une dureté de diamant, et doué d'une
figure terrible, le Misocampe, espèce d'ogre, jouit d'une férocité
sans exemple. Loin de craindre mille Jarpéadiens, un seul Misocampe se
réjouit de les rencontrer en groupe, il n'en déjeune et n'en soupe que
mieux. En voyant de loin un Misocampe, la pauvre Anna se rappela les
Espagnols de Fernand Cortez débarquant au Mexique. Ce féroce guerrier
a des yeux brillants comme des lanternes de voiture, et s'élance avec
la même rapidité, sans avoir besoin, comme les voitures, d'être aidé
par des chevaux, car il a des jambes d'une longueur démesurée, fines
comme des raies de papier à musique et d'une agilité de danseuse. Son
estomac, transparent comme un bocal, digère en même temps qu'il mange.
Le prince Paul avait publié des proclamations affichées dans toutes les
forêts, dans tous les villages du Nopalistan, pour ordonner aux masses
intelligentes de se précipiter entre le Misocampe et le pavillon, afin
d'étouffer le Monstre ou de le rassasier. Il promettait l'immortalité
aux morts, la seule chose qu'on puisse leur offrir. La fille du
professeur admirait l'amour du prince Paul Jarpéado qui se révélait
dans ces inventions de haute politique. Quelle tendresse! quelle
délicatesse! La jeune princesse ressemblait parfaitement aux _babys_
emmaillottés que l'aristocratie anglaise porte avec orgueil dans
Hyde-Park, pour leur faire prendre l'air. Aussi l'amour du prince Paul
avait-il toutes les allures de la maternité la plus inquiète pour sa
chère petite Virginie, qui cependant n'était encore qu'un vrai _baby_.
«Que sera-ce donc, se dit Anna, quand elle sera nubile?»
[Illustration]
Bientôt le prince Paul reconnut en Zashazli les symptômes de la crise
à laquelle sont sujettes ces charmantes créatures. Par ses ordres,
des capsules chargées de substances explosibles annoncèrent au monde
entier que la princesse allait, jusqu'au jour de son mariage, se
renfermer dans un couvent. Selon l'usage, elle serait enveloppée
de voiles gris et plongée dans un profond sommeil, pour être plus
facilement soustraite aux enchantements qui pouvaient la menacer.
Telle est la volonté suprême de la fée Physine, qui a voulu que toutes
les créations, depuis les êtres supérieurs aux Hommes, et même les
Mondes, jusqu'aux Infiniment Petits, eussent la même loi. D'invisibles
religieuses roulèrent la petite princesse dans une étoffe brune, avec
la délicatesse que les esclaves de la Havane mettent à rouler les
feuilles blondes des cigares destinés à George Sand ou à quelque
princesse espagnole. Sa tête mignonne se voyait à peine au bout de
ce linceul dans lequel elle resta sage, vertueuse et résignée. Le
prince Paul Jarpéado demeura sur le seuil du couvent, sage, vertueux
et résigné, mais impatient! Il ressemblait à Louis XV qui, devinant
dans une enfant de sept ans, assise avec son père sur la terrasse des
Tuileries, la belle mademoiselle de Romans telle qu'elle devait être à
dix-huit ans, en prit soin et la fit élever loin du monde.
Anna fut témoin de la joie du prince Paul quand, semblable à la Vénus
antique sortant des ondes, Virginie quitta son linceul doré. Comme
l'Ève de Milton, qui est une Ève anglaise, elle sourit à la lumière,
elle s'interrogea pour savoir si elle était elle-même, et fut dans
l'enchantement de se voir si _comfortable_. Elle regarda Paul et dit:
«_Oh!_...» ce superlatif de l'étonnement anglais.
Le prince s'offrit avec une soumission d'esclave à lui montrer le
chemin dans la vie, à travers les monts et les vallées de son empire.
«O toi que j'ai pendant si longtemps attendue, reine de mon cœur, bénis
par tes regards et les sujets et le prince; viens enchanter ces lieux
par ta présence.»
Paroles qui sont si profondément vraies, qu'elles ont été mises en
musique dans tous les opéras!
Virginie se laissa conduire en devinant qu'elle était l'objet d'une
adoration infinie, et marcha d'enchantements en enchantements, écoutant
la voix sublime de la nature, admirant les hautes collines vêtues de
fleurs embaumées et d'une verdure éternelle, mais encore plus sensible
aux soins touchants de son compagnon. Arrivée au bord d'un lac joli
comme celui de Thoune, Paul alla chercher une petite barque faite en
écorce et d'une beauté miraculeuse. Ce charmant esquif, semblable à
la coque d'une viole d'amour, était rayé de nacre incrustée dans la
pellicule brune de ce tégument délicat. Jarpéado fit asseoir sa chère
bien-aimée sur un coussin de pourpre, et traversa le lac dont l'eau
ressemblait à un diamant avant d'être rendu solide.
«Oh! qu'ils sont heureux! dit Anna. Que ne puis-je comme eux voyager en
Suisse et voir les lacs!...»
L'opposition du Nopalistan a prétendu, dans _le Charivari_ de la
capitale, que ce prétendu lac avait été formé par une gouttelette
tombée d'une vitre située à onze cents milles de hauteur, distance
équivalant à trente-six mètres de France. Mais on sait le cas que les
amis du gouvernement doivent faire des plaisanteries de l'opposition.
[Illustration]
Paul offrait à Virginie les fruits les plus mûrs et les meilleurs, il
les choisissait, et se contentait des restes, heureux de boire à la
même tasse. Virginie était d'une blancheur remarquable et vêtue d'une
étoffe lamée de la plus grande richesse; elle ressemblait à cette
fameuse Esméralda tant célébrée par Victor Hugo. Mais Esméralda était
une femme, et Virginie était un ange. Elle n'aurait pas, pour la valeur
d'un monde, aimé l'un des maréchaux de la cour, et encore moins un
colonel. Elle ne voyait que Jarpéado, elle ne pouvait rester sans le
voir, et comme il ne savait pas refuser sa chère Zashazli, le pauvre
Paul fut bientôt sur les dents, car, hélas! dans toutes les sphères,
l'amour n'est illimité que moralement. Quand, épuisé de fatigue, Paul
s'endormit, Virginie s'assit près de lui, le regarda dormant, en
chassant les Vorticelles aériennes qui pouvaient troubler son sommeil.
N'est-ce pas une des plus douces scènes de la vie privée? On laisse
alors l'âme s'abandonner à toute la portée de son vol, sans la retenir
dans les conventions de la coquetterie. On aime alors ostensiblement
autant qu'on aime secrètement. Quand Jarpéado s'éveilla, ses yeux
s'ouvrirent sous la lumière de ceux de Virginie, et il la surprit
exprimant sa tendresse sans aucun des voiles dont s'enveloppent les
femmes à l'aide des mots, des gestes ou des regards. Ce fut une ivresse
si contagieuse, que Paul saisit Virginie, et ils se livrèrent à une
sarabande d'un mouvement qui rappelait assez la gigue des Anglais.
Ce qui prouve que dans toutes les sphères, par les moments de joie
excessive où l'être oublie ses conditions d'existence, on éprouve le
besoin de sauter, de danser! (Voir les _Considérations sur la pyrrhique
des anciens_, par M. Cinqprunes de Vergettes, membre de l'Institut.)
En Nopalistan comme en France, les bourgeois imitent la cour. Aussi
dansait-on jusque dans les plus petites bourgades.
Paul s'arrêta frappé de terreur.
«Qu'as-tu, cher amour? dit Virginie.
--Où allons-nous? dit le prince. Si tu m'aimes et si je t'aime, nous
aurons de belles noces; mais après?... Après, sais-tu, cher ange, quel
sera ton destin?
--Je le sais, répondit-elle. Au lieu de périr sur un vaisseau, comme
la Virginie de la librairie, ou dans mon lit, comme Clarisse, ou dans
un désert, comme Manon Lescaut ou comme Atala, je mourrai de mon
prodigieux enfantement, comme sont mortes toutes les mères de mon
espèce: destinée peu romanesque. Mais t'aimer pendant toute une saison,
n'est-ce pas le plus beau destin du monde? Puis mourir jeune avec
toutes ses illusions, avoir vu cette belle nature dans son printemps,
laisser une nombreuse et superbe famille, enfin obéir à Dieu! quelle
plus splendide destinée y a-t-il sur la terre? Aimons, et laissons aux
Génies à prendre soin de l'avenir.»
Cette morale un peu décolletée fit son effet. Paul mena sa fiancée au
palais où resplendissaient les lumières, où tous les diamants de sa
couronne étaient sortis du garde-meuble, et où tous les esclaves de
son empire, les Bayadères échappées au fléau du Volvoce, dansaient
et chantaient. C'était cent fois plus magnifique que les fêtes de
la grande allée des Champs-Élysées aux journées de Juillet. Un grand
mouvement se préparait. Les Neutres, espèce de sœurs grises chargées de
veiller sur les enfants à provenir du mariage impérial, s'apprêtaient
à leurs travaux. Des courriers partirent pour toutes les provinces y
annoncer le futur mariage du prince avec Zashazli la Ranagridienne
et demander les énormes provisions nécessaires à la subsistance des
principicules. Jarpéado reçut les félicitations de tous les corps
d'État et fit un millier de fois la même phrase en les remerciant.
Aucune des cérémonies religieuses ne fut omise, et le Prince Paul y mit
des façons pleines de lenteur, par lesquelles il prouva son amour, car
il ne pouvait ignorer qu'il perdrait sa chère Virginie, et son amour
pour elle était plus grand que son amour pour sa postérité.
«Ah! disait-il à sa charmante épouse, j'y vois clair maintenant.
J'aurais dû fonder mon empire avec Finna, et faire de toi ma maîtresse
idéale. O Virginie! n'es-tu pas l'idéal, cette fleur céleste dont la
vue nous suffit? Tu me serais alors restée, et Finna seule aurait péri.»
Ainsi, dans son désespoir, Paul inventait la bigamie, il arrivait aux
doctrines des anciens de l'Orient en souhaitant une femme chargée de
faire la famille, et une femme destinée à être la poésie de sa vie,
admirable conception des temps primitifs qui, de nos jours, passe
pour être une combinaison immorale. Mais la reine Jarpéada rendit ces
souhaits inutiles. Elle recommença plus voluptueusement encore la
scène de Finna, sur le même terrain, c'est-à-dire sous les ombrages
odoriférants du parc, par une nuit étoilée où les parfums dansaient
leurs boléros, où tout inspirait l'amour. Paul, dont la résistance
avait été héroïque aux prestiges de Finna, ne put se dispenser
d'emporter alors la reine Jarpéada dans un furieux transport d'amour.
«Pauvres petites bêtes du bon Dieu! se dit Anna, elles sont bien
heureuses, quelles poésies!... L'amour est la loi des mondes
inférieurs, aussi bien que des mondes supérieurs; tandis que chez
l'Homme, qui est entre les Animaux et les Anges, la raison gâte tout!»
IX
Où apparaît une certaine demoiselle Pigoizeau.
Pendant que ces choses tenaient la fille de Granarius en émoi, Jules
Sauval se répandait dans les sociétés du Marais, conduit par sa tante,
qui tenait à lui faire faire un riche établissement. Par une belle
soirée du mois d'août, madame Sauval obligea son neveu d'aller chez
un monsieur Pigoizeau, ancien bimbelotier du passage de l'Ancre, qui
s'était retiré du commerce avec quarante mille livres de rente, une
maison de campagne à Boissy-Saint-Léger et une fille unique âgée de
vingt-sept ans, un peu rousse, mais à laquelle il donnait quatre
cent mille francs, fruit de ses économies depuis neuf ans, outre les
espérances consistant en quarante mille francs de rente, la maison de
campagne et un hôtel qu'il venait d'acheter rue de Vendôme, au Marais.
Le dîner fut évidemment donné pour le célèbre naturaliste, à qui
Pigoizeau, très-bien avec le chef de l'État, voulait faire obtenir la
croix de la Légion d'honneur. Pigoizeau tenait à garder sa fille et son
gendre avec lui; mais il voulait un gendre célèbre, capable de devenir
professeur, de publier des livres et d'être l'objet d'articles dans les
journaux.
Après le dessert, la tante prit son neveu Jules par le bras, l'emmena
dans le jardin et lui dit à brûle-pourpoint:
«Que penses-tu d'Amélie Pigoizeau?
--Elle est effroyablement laide, elle a le nez en trompette et des
taches de rousseur.
--Oui, mais quel bel hôtel!
--De gros pieds.
--Maison à Boissy-Saint-Léger, un parc de trente hectares, des grottes,
une rivière.
--Le corsage plat.
--Quatre cent mille francs.
--Et bête!...
--Quarante mille livres de rente, et le bonhomme laissera quelque cinq
cent mille francs d'économies.
--Elle est gauche.
[Illustration: Mademoiselle Pigoizeau.]
--Un homme riche devient infailliblement professeur et membre de
l'Institut.
--Eh bien! jeune homme, dit Pigoizeau, l'on dit que vous faites des
merveilles au Jardin des Plantes, que nous vous devrons une conquête...
J'aime les savants! moi... Je ne suis pas une ganache. Je ne veux
donner mon Amélie qu'à un homme capable, fût-il sans un sou, et eût-il
des dettes...»
Rien n'était plus clair que ce discours, en désaccord avec toutes les
idées bourgeoises.
X
Où mademoiselle Anna s'élève aux plus hautes considérations.
A quelques jours de là, le soir, chez le professeur Granarius, Anna
boudait et disait à Jules: «Vous n'êtes plus aussi fidèle à la
serre, et vous vous dissipez; on dit qu'à force d'y voir pousser la
cochenille, vous vous êtes pris d'amour pour le rouge, et qu'une
demoiselle Pigoizeau vous occupe...
--Moi! chère Anna, moi! dit Jules un peu troublé. Ne savez-vous pas que
je vous aime...
--Oh! non, répondit Anna; chez vous autres savants, comme chez les
autres Hommes, la raison nuit à l'amour. Dans la nature, on ne
pense pas à l'argent, on n'obéit qu'à l'instinct, et la route est
si aveuglément suivie, si inflexiblement tracée, que si la vie est
uniforme, du moins les malheurs y sont impossibles. Rien n'a pu
décider ce charmant petit être, vêtu de pourpre, d'or, et paré de plus
de diamants que n'en a porté Sardanapale, à prendre pour femme une
créature autre que celle qui était née sous le même rayon de soleil
où il avait pris naissance; il aimait mieux périr plutôt que de ne
pas épouser sa pareille, son âme jumelle; et vous!... vous allez vous
marier à une fille rousse, sans instruction, sans taille, sans idées,
sans manières, qui a de gros pieds, des taches de rousseur et qui
porte des robes reteintes, qui fera souffrir vingt fois par jour votre
amour-propre, qui vous écorchera les oreilles avec ses sonates.»
Elle ouvrit son piano, se mit à jouer des variations sur la Dernière
pensée de Weber de manière à satisfaire Chopin, si Chopin l'eût
entendue. N'est-ce pas dire qu'elle enchanta le monde des Araignées
mélomanes, qui se balançait dans ses toiles au plafond du cabinet de
Granarius, et que les Fleurs entrèrent par la fenêtre pour l'écouter?
«Horreur! dit-elle; les Animaux ont plus d'esprit que les savants qui
les mettent en bocal.»
Jules sortit la mort dans le cœur, car le talent et la beauté d'Anna,
le rayonnement de cette belle âme, vainquirent le concerto tintinnulant
que faisaient les écus de Pigoizeau dans sa cervelle.
XI
Conclusion.
«Ah! s'écria le professeur Granarius, il est question de nous dans les
journaux. Tiens, écoute, Anna:
«Grâces aux efforts du savant professeur Granarius et de son habile
adjoint, monsieur Jules Sauval, on a obtenu sur le Nopal de la grande
serre, au Jardin des Plantes, environ dix grammes de cochenille,
absolument semblable à la plus belle espèce de celle qui se recueille
au Mexique. Nul doute que cette culture fleurira dans nos possessions
d'Afrique et nous affranchira du tribut que nous payons au nouveau
monde. Ainsi se trouvent justifiées les dépenses de la grande serre,
contre lesquelles l'Opposition a tant crié, mais qui rendront encore
bien d'autres services au commerce français et à l'agriculture. M. J.
Sauval, nommé chevalier de la Légion d'honneur, se propose d'écrire la
monographie du genre Coccus.»
--Monsieur Jules Sauval se conduit bien mal avec nous, dit Anna, car
vous avez commencé la monographie du genre Coccus...
--Bah! dit le professeur, c'est mon élève.»
_Pour copie conforme_,
DE BALZAC.
[Illustration]
LES PEINES DE CŒUR
D'UNE
CHATTE FRANÇAISE
MINETTE & BÉBÉ
(LA VÉRITÉ SUR BRISQUET)
MINETTE A BÉBÉ[7].
PREMIÈRE LETTRE.
QUE vas-tu dire, ma chère Bébé, en recevant cette lettre de moi, de ta
sœur, que tu crois morte peut-être, et que tu as sans doute pleurée
comme telle, et, comme telle, oubliée?
[7] Nous doutons que la correspondance qu'on va lire ait jamais
été destinée à la publicité. Nous aurions hésité à la publier si
elle n'eût contenu quelques révélations curieuses sur la vie d'un
personnage que l'auteur de l'article intitulé les _Peines de cœur
d'une Chatte anglaise_ (abusé sans doute par des documents trompeurs)
a essayé de représenter comme un martyr de l'amour.
C'est donc moins à cause de l'intérêt particulier qui peut s'attacher
aux aventures de Minette et Bébé, que pour rétablir la vérité des
faits relativement à Brisquet, que nous donnons place, dans notre
seconde partie, aux _Peines de cœur d'une Chatte française_.
--NOTE DU RÉDACTEUR.--
Pardonne-moi ce dernier mot, ma chère Bébé, je vis dans un monde où
l'on n'oublie pas que les morts; et malgré moi, mes jugements se
ressentent de ceux que j'entends faire à ces Hommes, qui méritent bien
tous nos dédains.
Je t'écris avant tout que je ne suis pas morte, et que je t'aime, et
que je vis encore pour redevenir ta sœur, si c'est possible.
Il m'est revenu cette nuit un souvenir de notre vieille mère, si
bonne et si soigneuse de notre toilette, la plus grande affaire de
sa journée, et de sa persévérance inouïe à lisser nos robes de soie,
pour nous faire belles, parce que, disait-elle, il faut plaire à tout
le monde! Je me suis rappelé avec attendrissement cette simple vie de
famille où nous avons eu de si beaux jours et de si beaux jeux, et une
si franche amitié de laquelle je regrette tout, Bébé, nos querelles
elles-mêmes et tes égratignures; et j'ai pensé que je devais compte
à ceux qui m'ont aimée de ce qui m'avait séparée d'eux, et de ce qui
empêchait mon retour. Et, à tous risques, et en silence, je me suis
mise à t'écrire, cette nuit même, à la pâle lueur d'une veilleuse
d'albâtre, qui pare de sa faible clarté le somptueux sommeil de mon
élégante maîtresse, sur son pupitre d'ébène incrusté d'or et d'ivoire,
sur ce papier glacé et parfumé.....
Tu le vois, Bébé, je suis riche; j'aimerais mieux être heureuse.
Vite adieu, Bébé, et à toi, et à demain; ma maîtresse se réveille.
Je n'ai que le temps de chiffonner ma lettre et de la rouler sous un
meuble, où elle restera jusqu'au jour. Le jour venu, je la remettrai
à un des nôtres, qui rôde en ce moment en attendant mes ordres sur la
terrasse du jardin, et qui me rapportera ta réponse. Tu me répondras
bientôt.
Ma mère! ma mère! qui me dira tout de suite ce qu'est devenue notre
mère?
Ta sœur,
MINETTE.
P. S.--Aie confiance dans mon messager. Sans doute il n'est ni jeune ni
beau, et ce n'est là ni un cavalier espagnol ni un riche Angora, mais
il est dévoué et discret; mais il est venu à bout de découvrir pour moi
ton adresse; mais il m'aime, et il m'aime tant, qu'il est ravi de se
faire mon très-humble coureur. Ne le plains pas, l'amour n'est-il pas
la plus noble des servitudes?
Tu m'adresseras tes lettres à madame ROSA-MIKA, et par abréviation
MIKA, c'est le nom sous lequel je suis connue ici.
Décidément ma maîtresse se réveille; elle dort bien mal depuis quelque
temps, et je craindrais d'être surprise si je t'écrivais un mot de
plus. Adieu encore. A tous ces griffonnages tu reconnaîtras plutôt le
cœur que la patte de ta sœur.
BÉBÉ A MINETTE.
DEUXIÈME LETTRE.
Ma chère Minette, j'ai cru que j'allais devenir folle en lisant ta
lettre, qui nous a donné à tous bien de la joie. On voudrait quasi voir
mourir tous ses parents pour avoir le plaisir de les voir ressusciter
comme ça.
Va, Minette, ton départ nous avait fait bien de la peine; as-tu bien pu
nous laisser aussi longtemps dans le chagrin, méchante! Si tu savais
comme tout est changé à la maison depuis que tu n'y es plus! Et d'abord
notre mère est devenue aveugle et sourde, et la pauvre bonne vieille
passe ses journées à la porte de la chatière sans jamais dire ni oui
ni non. Si bien que quand j'ai voulu lui annoncer que tu n'étais pas
morte, et que c'était bien vrai, je n'ai pas pu venir à bout de me
faire comprendre; elle ne m'entendait pas, parce qu'elle est sourde;
elle ne voyait pas ta lettre, parce qu'elle est aveugle. Dame, Bébé,
elle a eu tant de peines quand tu nous as eu quittées, qu'après t'avoir
cherchée partout elle en a fait une maladie qui l'a mise où elle est.
Après ça, c'est peut-être l'âge aussi, et il ne faut pas te faire trop
de chagrin.
Du reste, elle dort bien, boit bien, mange bien, et ne se plaint pas,
parce qu'il y en a toujours assez pour elle, d'abord: j'aimerais mieux
mourir que de la laisser manquer.
[Illustration]
Ensuite notre jeune maîtresse a perdu sa mère; tu vois qu'elle a été
encore plus malheureuse que nous; et en la perdant elle a tout perdu,
excepté ses dix doigts qui la font vivre, et sa jolie figure qui ne
gâte rien. Il a fallu quitter la petite boutique du Marais, abandonner
le rez-de-chaussée, monter tout d'un coup au sixième, et travailler
du matin jusqu'au soir, et quelquefois du soir jusqu'au matin, pour
exister; et elle l'a fait comme on doit faire tout ce qu'on ne peut pas
empêcher, avec courage. Alors plus de lait le matin, tu m'entends, plus
de pâtée le soir. Mais, Dieu merci, j'ai bon pied, j'ai bon œil, et
vive la chasse!
Tu me dis, d'un ton lamentable, que tu es riche (pauvre Minette!) et
que tu aimerais mieux être heureuse...
Du moment où tu te plains d'être riche, ma petite sœur, je ne sais pas
comment faire pour me plaindre d'être pauvre. Êtes-vous donc drôles,
vous autres, qui avez toujours votre couvert mis quelque part, et qui
dînez à table sur du linge blanc, dans des écuelles dorées, pleines de
bonnes choses!
Ne dirait-on pas, à vous entendre, que c'est avec ce qui nous manque
que nous achetons ce que vos richesses mêmes ne peuvent vous donner?
Vous verrez qu'on nous prouvera un jour que la pauvreté est un remède
contre tous les maux, et que du moment où on n'a pas même de quoi dîner
on est trop heureux.--Sérieusement, croyez-vous que la fortune nuise
au bonheur? Faites-vous pauvres alors, ruinez-vous, rien n'est plus
facile, et vivez de vos dents, si vous le pouvez.--Vous m'en direz des
nouvelles.
Allons, Minette, un peu de courage, et surtout un peu de raison.
Plains-toi d'être malheureuse, mais ne te plains pas d'être riche, car
nous sommes pauvres, nous, et nous savons ce que c'est que la pauvreté.
Je te gronde, Minette; je fais avec toi la sœur aînée, comme autrefois;
pardonne-le-moi. Ne sais-tu pas que ta Bébé serait bien heureuse de
t'être bonne à quelque chose? Ne me fais pas attendre une nouvelle
lettre, car je l'attendrais avec inquiétude. Je commence à craindre que
tu n'aies en effet cherché le bonheur dans des chemins où il n'a jamais
passé.
Bien entendu, tu ne me cacheras rien. Qui sait? Quand tout sera sur ce
papier parfumé dont tu me parles, peut-être en auras-tu moins gros sur
le cœur.
Adieu, Minette, adieu. C'est assez babiller; voilà l'heure où notre
mère a faim, et notre dîner court encore dans le grenier.
Ça va mal dans le grenier; les Souris sont de fines Mouches qui
deviennent de jour en jour plus rusées; il y a si longtemps qu'on les
mange, qu'elles commencent à s'en apercevoir. J'ai pour voisin un Chat
qui ne serait pas mal s'il était moins original. Il raffole des Souris,
et prétend qu'il y aura quelque jour une révolution de Souris contre
les Chats, et que ce sera bien fait.
Tu vois que je n'aurai pas tort de mettre à profit l'état de paix où
nous sommes encore, Dieu merci! pour aller chasser sur leurs terres.
Mais ne parlons pas politique!