pourrais t'aller trouver. Ne nous verrons-nous pas bientôt?
Ta sœur, pour la vie,
BÉBÉ.
_P. S._--Il est très-laid, j'en conviens, ton vieux messager; mais
quand j'ai vu ce qu'il m'apportait, je l'ai trouvé charmant et l'ai
embrassé, ma foi, de tout mon cœur. Il fallait le voir faire le gros
dos quand il m'a remis ta lettre, _de la part de madame Rosa-Mika_.
[Illustration]
A propos, es-tu folle, Minette, de t'être laissé débaptiser de la
sorte? Minette, n'était-ce pas un joli nom pour une Chatte jolie et
blanche comme toi? Nos voisins ont bien ri de ce nom, que nous n'avons
pu trouver dans le calendrier des Chats.--Je finis, je suis au bout de
mon papier; je t'écris au clair de la lune, non pas sur du papier glacé
et parfumé, Minette, mais sur un vieux patron de bonnet qui ne sert
plus à ma maîtresse, qui dort, du reste, dans ce moment sur ses deux
oreilles, et d'un sommeil de plomb, comme un pauvre ange qui aurait
passé la moitié de la nuit à coudre pour gagner son pain.
(Un Etourneau de nos amis ayant eu la maladresse de renverser notre
bouteille à l'encre sur le manuscrit de la réponse de Minette à Bébé,
quelques passages de cette lettre, et notamment la première page,
sont devenus illisibles. Nous nous serions difficilement décidés
à passer outre, si, après un mûr examen, nous n'avions pu nous
convaincre que la perte de ces passages n'ôterait rien à la clarté du
récit. Nous indiquerons, du reste, par des points ou autrement, les
endroits où il y aura lacune.)
MINETTE A BÉBÉ.
TROISIÈME LETTRE.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
... Te souvient-il qu'un jour notre maîtresse nous avait donné une poupée
qui avait bien la plus appétissante petite tête de Souris qu'on puisse
voir, et que, si grandes demoiselles que nous fussions déjà, la vue de
ce joujou merveilleux nous arracha des cris d'admiration.
Mais une seule poupée pour deux jeunes Chattes, dont l'une est noire,
l'autre blanche, ce n'était guère, et tu dois te souvenir aussi que
cette fatale poupée, avec laquelle je prétendais jouer toute seule, ne
tarda pas à devenir pour nous un sujet de discorde.
[Illustration]
Toi, l'aînée, toi, si bonne d'ordinaire, tu t'emportas, tu me battis,
méchante; mon sang coula! ou, s'il ne coula pas, je crus le voir
couler. Je n'étais pas la plus forte. J'allai trouver notre mère:
«Maman, maman, lui dis-je en miaulant de la façon la plus lamentable
et en lui montrant ma patte déchirée, faites donc finir mademoiselle
Bébé, qui me bat toujours.»
Ce mot _toujours_ te révolta, tu levas au ciel tes yeux et tes pattes
indignés en m'appelant vilaine menteuse, et notre mère, qui te savait
plus raisonnable que moi, te crut sur parole, et me renvoya sans
m'entendre.
C'est pourtant de cette cause si légère, c'est de ce point, c'est de ce
rien que sont venus tous mes malheurs. Humiliée de ce déni de justice,
je résolus de m'enfuir au bout du monde, et m'en allai bouder sur un
toit.
Lorsque je fus sur ce toit et que je vis l'horizon immense se dérouler
devant moi, je me dis que le bout du monde devait être bien loin: je
commençai à trouver qu'une pauvre jeune Chatte comme moi serait bien
seule, bien exposée et bien petite dans un si grand univers, et je me
mis à sangloter si amèrement, que je m'évanouis.
Je me rappelle que. . . .
(La transition étant restée tout entière sous la tache d'encre, nous
avons été, à notre grande confusion, obligés de nous en passer.)
. . . . . . . . Il me semblait entendre dans les airs des chœurs d'esprits
invisibles. . .
«Ne pleure plus, Minette, me disait une voix (celle de mon mauvais
Génie, sans doute) l'heure de ta délivrance approche. Cette pauvre
demeure est indigne de toi; tu es faite pour habiter un palais.
--Hélas! répondait une autre voix plus faible, celle de ma conscience,
vous vous moquez, seigneur; un palais n'est pas fait pour moi.
--La Beauté est la reine du monde, reprenait la première voix; tu es
belle, donc tu es reine. Quelle robe est plus blanche que ta robe?
quels yeux sont plus beaux que tes beaux yeux?
--Pense à ta mère, me disait de l'autre côté la voix suppliante.
Peux-tu l'oublier? Et pense à Bébé aussi, ajouta-t-elle tout bas.
--Bébé ne songe guère à toi, et ta mère ne t'aime plus, me criait la
première voix. D'ailleurs la nature seule est ta mère. Le germe d'où
tu devais sortir est créé depuis des millions d'années; le hasard seul
a désigné celle qui t'a donné le jour pour développer ce germe; c'est
au hasard que tu dois tout, et rien qu'au hasard! Lève-toi, Minette,
lève-toi! le monde est devant toi. Ici, la misère et l'obscurité;
là-bas, la richesse et l'éclat.»
Mon bon Génie essaya encore de parler; mais il ne dit rien, car il vit
bien que l'instinct de la coquetterie avait pénétré dans mon cœur, et
que j'étais une chatte perdue. Il se retira en pleurant.
[Illustration]
«Lève-toi et suis-moi,» disait toujours la première voix. Et cette
voix devenait de plus en plus impérieuse et en même temps de plus en
plus tendre; et cet appel devenait irrésistible.
Je me levai donc.
J'ouvris les yeux. «Qui m'appelle?» m'écriai-je. Juge de ma surprise,
Bébé, car ce n'était point une illusion, et je ne cessais point
d'entendre cette voix qui m'avait parlé pendant mon évanouissement.
«Divine Minette, je vous adore,» me disait un jeune Chat qui se roulait
à mes pieds en me regardant de la façon la plus tendre.
Ah! Bébé, qu'il était beau! et qu'il avait l'air bien épris!
Et comment n'aurais-je pas vu dans un Chat si distingué, et qui
m'aimait tant, ce Chat prince, ce Chat accompli que rêvent toutes
les jeunes Chattes et qu'elles appellent de leurs vœux, quand elles
chantent, en regardant la lune, cette chanson des Chattes à marier:
«Bonjour, grand'mère, nous apportez-vous des maris?»
Et n'y a-t-il pas, depuis que le monde existe, dans ce seul mot: _Je
vous adore_, des choses qu'une jeune Chatte n'a jamais su entendre
sans trouble pour la première fois? Et du moment où on nous adore,
conviendrait-il que nous nous permissions d'en demander davantage?
Si donc je ne songeai point à demander à mon adorateur d'où il venait,
n'était-ce pas qu'un Chat comme lui ne pouvait tomber que du ciel? Et
si je crus tout ce qu'il me dit, la crédulité est-elle autre chose que
le besoin de croire au bien? Et, s'il faut se défier de son cœur, à qui
se fier? Et puis, n'étais-je pas bien jeune, en pleine jeunesse, dans
les premiers jours de mon premier mois de mai, et une petite personne
de six mois ne peut-elle être éblouie un instant par l'idée qu'elle
inspire une grande passion?
Que n'as-tu vu son air humble et digne tout ensemble, Bébé! Il me
demandait si peu de chose!... Un regard de mes yeux... un seul!
Pouvais-je lui refuser ce peu qu'il me demandait? ne m'avait-il pas
arrachée à cet évanouissement terrible, à la mort peut-être? Le moyen,
d'ailleurs, de rien refuser à un Chat si réservé!
Que ne l'as-tu entendu, Bébé! quelle éloquence!
Tu le sais, j'étais coquette, et il me promettait les plus belles
toilettes du monde, des rubans écarlates, des colliers de liége, et
un superbe vieux manchon d'hermine qui lui venait de sa maîtresse
l'ambassadrice! Ah! ce vieux manchon, faut-il le dire? ce vieux manchon
a été pour beaucoup dans mes malheurs.
J'étais paresseuse, et il me parlait de tapis moelleux, de coussins de
velours et de brocart, de fauteuils et de bergères, et de toutes sortes
de meubles charmants.
[Illustration]
J'étais fantasque, et il m'assurait que madame l'ambassadrice serait
enchantée de me voir tout casser chez elle quand l'humeur m'en
prendrait, pour peu que j'y misse de la gentillesse. Ses magots, ses
vieux sèvres et tous ces précieux bric-à-brac qui faisaient de ses
appartements un magasin de curiosités, seraient à ma disposition.
J'aimais à me faire servir, j'aurais une femme de chambre, et ma
noble maîtresse elle-même se mettrait à mon service, si je savais m'y
prendre. «On nous appelle Animaux domestiques, me disait-il, qui peut
dire pourquoi? Que faisons-nous dans une maison? qui servons-nous? et
qui nous sert, si ce ne sont nos maîtres?»
J'étais belle, et il me le disait; et mes yeux d'or, et mes vingt-six
dents, et mon petit nez rose, et mes naissantes moustaches, et mon
éclatante blancheur, et les ongles transparents de ma douce patte de
velours, tout cela était parfait.
J'étais friande aussi (il pensait à tout), et, à l'entendre, ce
n'étaient que ruisseaux de lait sucré qui couleraient dans le paradis
de notre ménage.
J'étais désolée enfin, et il m'assurait, _par contrat_, un bonheur sans
nuages! Le chagrin ne m'approcherait jamais, je brillerais comme un
diamant, je ferais envie à toutes les Chattes de France; en un mot, je
serais sa femme, Chatte d'ambassadrice, et titrée.
Que te dirai-je, Bébé? Il fallait le suivre, et je le suivis.
C'est ainsi que je devins...
Mme DE BRISQUET!
DE LA MÊME A LA MÊME.
QUATRIÈME LETTRE.
Oui, Bébé, madame de Brisquet!!!
Plains-moi, Bébé; car, en écrivant ce nom, je t'ai dit d'un seul mot
tous mes malheurs!
Et pourtant, j'ai été heureuse, j'ai cru l'être, du moins, car d'abord
rien de ce que Brisquet m'avait promis ne me manqua. J'eus les
richesses, j'eus les honneurs, j'eus les friandises, j'eus le manchon!
et l'affection de mon mari.
[Illustration]
Notre entrée dans l'hôtel fut un véritable triomphe. La fenêtre même
du boudoir de madame l'ambassadrice se trouva toute grande ouverte
pour nous recevoir. En me voyant paraître, cette illustre dame ne
put s'empêcher de s'écrier que j'étais la Chatte la plus distinguée
qu'elle eût jamais vue. Elle nous accueillit avec la plus grande bonté,
approuva hautement notre union, et, après m'avoir accablée d'agréables
compliments et de mille gracieuses flatteries, elle sonna ses gens,
leur enjoignit à tous d'avoir pour moi les plus grands égards, et me
choisit parmi ses femmes celle qu'elle paraissait aimer le plus, pour
l'attacher spécialement à ma personne.
Ce que Brisquet avait prédit arriva: en dépit de l'envie, je fus
proclamée bientôt la reine des Chattes, la beauté à la mode, par les
Angoras les plus renommés de Paris. Chose bizarre! je recevais sans
embarras, et comme s'ils m'eussent été dus, tous ces hommages. J'étais
née noble dans une boutique, disait le chevalier de Brisquet, qui
affirmait qu'on peut naître noble partout.
Mon mari était fier de mes succès, et moi j'étais heureuse, car je
croyais à un bonheur sans fin.
Tiens, Bébé, quand je reviens sur ces souvenirs, je me demande comment
il peut me rester quelque chose au cœur!
Mon bonheur sans fin dura quinze jours!... au bout desquels je sentis
tout d'un coup que Brisquet m'aimait bien peu, s'il m'avait jamais
aimée. En vain me disait-il qu'il n'avait point changé, je ne pouvais
être sa dupe. «Ton affection, qui est toujours la même, semble diminuer
tous les jours,» lui disais-je.
Mais l'amour désire jusqu'à l'impossible, et sait se contenter de peu;
je me contentai de ce peu, Bébé, et quand ce peu fut devenu rien, je
m'en contentai encore! Le cœur a de sublimes entêtements. Comment se
décider d'ailleurs à croire qu'on aime en vain?
Retiens bien ceci, Bébé, les Chats ne sont reconnaissants des efforts
qu'on fait pour leur plaire, que quand on y réussit. Loin de me
savoir gré de ma constance, Brisquet s'en impatientait. «Comprend-on,
s'écriait-il avec colère qu'on s'obstine à faire de l'amour, qui
devrait être le passe-temps le plus gai et le plus agréable de la
jeunesse, l'affaire la plus sérieuse, la plus maussade et la plus
longue de la vie!
--La persévérance seule justifie la passion, lui répondais-je; j'ai
abandonné ma mère et ma sœur parce que je t'aimais; je me suis perdue
pour toi, il faut que je t'aime.»
Et je pleurais!!!
Il est bien rare que le chagrin ne devienne pas un tort: bientôt
Brisquet se montra dur, grossier, exigeant, brutal même; et moi qui
me révoltais jadis contre la seule apparence d'une injustice de ma
pauvre mère, je me soumettais, et j'attendais, et j'obéissais. En
quinze jours, j'avais appris à tout souffrir. Le temps est un maître
impitoyable: il enseigne tout, même ce qu'on ne voudrait pas savoir.
A force de souffrir, on finit par guérir. Je crus que je me consolais,
parce que je devenais plus calme; mais le calme dans les passions
succède à l'agitation, comme le repos aux tremblements de terre,
lorsqu'il n'y a plus rien à sauver. J'étais calme, il est vrai, mais
c'était fait de mon cœur. Je n'aimais plus Brisquet, et, ne l'aimant
plus, je parvins à lui pardonner et à comprendre aussi pourquoi il
avait cessé de m'aimer. Pourquoi? Eh! mon Dieu, Bébé, la meilleure
raison que puisse avoir un Chat comme Brisquet pour cesser d'aimer,
c'est qu'il n'aime plus.
Brisquet était un de ces égoïstes de bonne foi qui trouvent tout simple
d'avouer qu'ils s'aiment mieux que tout le monde, et qui n'ont de
passions que celles que leur vanité remue. Ce sont ces Chats-là qui
ont inventé la galanterie pour plaire aux Chattes, en se dispensant de
les aimer. Leur cœur a deux portes qui s'ouvrent presque toujours en
même temps, l'une pour faire sortir, l'autre pour faire entrer, et tout
naturellement, pendant que Brisquet m'oubliait, il se prenait de belle
passion ailleurs.
[Illustration]
Le hasard me donna une singulière rivale: c'était une Chinoise de la
province de Pechy-Ly, nouvellement débarquée, et qui déjà faisait
courir tous les Chats de Paris, qui aiment tant à courir, comme on
sait. Cette intrigante avait été rapportée de Chine par un entrepreneur
de théâtres, qui avait pensé avec raison qu'une Chatte venue de si
loin ne pouvait manquer de mettre en émoi le peuple le plus spirituel
de la terre. La nouveauté de cette conquête piqua l'amour-propre de
Brisquet, et les oreilles pendantes de la Chinoise firent le reste.
Brisquet m'annonça un jour qu'il me quittait. «Je t'ai prise pauvre
et je te laisse riche, me dit-il; quand je t'ai trouvée, tu étais
désespérée et tu ne savais rien du monde, tu es aujourd'hui une Chatte
pleine de sens et d'expérience; ce que tu es, c'est par moi que tu l'es
devenue, remercie-moi et laisse-moi partir.--Pars, toi que je n'aurais
jamais dû aimer,» lui répondis-je. Et il partit.
Il partit gai et content. Rien ne s'oublie si vite que le mal qu'on a
fait.
Je ne l'aimais plus, ce qui n'empêcha pas que son départ me mit au
désespoir. Ah! Bébé, si j'avais pu tout oublier et redevenir enfant!
C'est à cette époque que fut faite, avec tant d'art et tant d'esprit
sur la disparition de Brisquet, cette mémorable histoire des _Peines
de cœur d'une Chatte anglaise_, qui, pour être une charmante nouvelle,
n'en est pas moins un des plus affreux tissus de mensonges qu'on puisse
imaginer, parce qu'il s'y mêle un peu de vérité. Cette histoire fut
écrite, à l'instigation de Brisquet, par un écrivain éminent, dont il
parvint à surprendre la bonne foi (rien ne lui résiste), et à qui il
fit croire et écrire tout ce qu'il voulut.
En se faisant passer pour mort, Brisquet voulait recouvrer sa liberté,
épouser, moi vivant, sa Chinoise, devenir bigame enfin: ce qu'il fit,
au mépris des lois divines et humaines, et à la faveur d'un nom supposé.
Rien n'est plus facile à prouver, du reste, que la fausseté de
cette prétendue histoire anglaise, qui n'a jamais existé que dans
l'imagination de Brisquet et de son romancier, et qui n'a jamais pu se
passer en Angleterre, où jamais procès en criminelle conversation ne
s'est plaidé devant les _Doctors Common_, où jamais époux offensé n'a
demandé autre chose à la justice que _de l'argent_... pour guérir son
cœur blessé.
Pour moi, accablée par ce dernier coup, je renonçai au monde, et je
pris en haine mes pareils, que je cessai de voir.
Seule dans les appartements de ma maîtresse, qui m'aimait autant que
ses enfants et autant que son mari,--mais pas plus; admise à tout voir
et à tout entendre; fêtée, et par conséquent très-gâtée, je m'aperçus
bientôt qu'il y a plus de vérité qu'on n'a coutume de le penser dans
cette légende de la Chatte métamorphosée en Femme qu'on nous raconte
dans notre enfance, quand nous sommes sages. Là, pour distraire mes
ennuis, j'entrepris d'étudier la société humaine à notre point de vue
animal, et je crus faire une œuvre utile en composant, avec le résultat
de mes observations, un petit traité que j'intitulerai _Histoire
naturelle d'une Femme à la mode à l'usage des Chattes_, par une femme
qui fut à la mode. Je publierai ce traité, si je trouve un éditeur.
La plume me tombe des mains, Bébé! j'aurais dû rester pauvre.
Comme toi j'aurais vécu sans reproche, et à l'heure qu'il est je ne
serais ni sans cœur, ni sans courage, ni lasse de tout, au milieu de ce
luxe qui m'entoure et qui m'énerve.
Il faut avoir cherché de l'extraordinaire dans sa vie pour savoir où
mène une si sotte recherche.
Bébé, c'est décidé, et j'y suis résolue: il faut que je retourne au
grenier, auprès de toi, auprès de ma pauvre mère, qui finira peut-être
par me reconnaître. Ne crains rien, je travaillerai, j'oublierai ces
vaines richesses; je chasserai patiemment et humblement à tes côtés,
je saurai être pauvre enfin! Va, la providence des Chats, qui est plus
forte que la providence des Souris, fera quelque chose pour nous.
D'ailleurs, c'est peut-être bon de n'avoir rien au monde.
Adieu, je ne pense plus qu'à m'échapper; demain peut-être, tu me verras
arriver.
MINETTE.
BÉBÉ A MINETTE.
CINQUIÈME LETTRE.
C'est parce que je viens de lire et de relire d'un bout à l'autre
ta triste et longue lettre; c'est parce que plus d'une fois, en la
lisant, mon cœur a saigné au récit de tes douleurs; c'est parce que je
suis prête à dire avec toi, ma sœur, que tu as expié bien cruellement
une faute qui, dans son principe, n'était que vénielle; c'est enfin
parce que je ne songe point à nier tes malheurs de grande dame que
je comprends (on comprend toujours les malheurs de ceux qu'on aime);
c'est à cause de tout cela, Minette, que je te crie du fond de mon
cœur et du fond de mon grenier: «Reste dans ton palais, ma sœur, car
il est toujours temps d'être pauvre; car dans ton palais tu n'es que
malheureuse, et ici, et à nos côtés, tu serais misérable... Restes-y,
car sous les tables somptueuses tu n'as ni faim ni soif, tandis qu'ici
tu aurais faim et soif; comme ta mère et comme ta sœur ont faim et
soif.»
Écoute-moi bien, Minette, il n'y a qu'un malheur au monde, c'est la
pauvreté, quand on n'est pas tout seul à la souffrir.
Je ne t'en dirai pas long pour te prouver que rien n'égale notre
misère! A l'heure qu'il est, les maçons sortent du grenier, dans lequel
ils n'ont pas laissé un seul trou... partant pas une Souris; et ma
mère, qui n'a rien vu, rien entendu, m'appelle. Elle a faim, je n'ai
rien à lui donner, et j'ai faim comme elle.
BÉBÉ.
_P. S._--Je suis allée chez la voisine; j'ai mendié: rien. Chez le
voisin, il m'a battue et chassée. Dans la gouttière, sous la gouttière,
faut-il le dire? au coin des bornes: rien. Et notre mère, qui ne cesse
pas d'avoir faim, ne cesse pas de m'appeler.
Garde tes peines que j'envie, heureuse Minette, et pleure à ton aise
avant ou après dîner, et sur toi et sur nous, puisque tu as le temps de
pleurer.
On dit qu'on ne meurt pas de faim; hélas! nous allons voir!
DE LA MÊME A LA MÊME.
SIXIÈME LETTRE.
Sauvées! nous sommes sauvées, Minette; un Chat généreux est venu à
notre secours. Ah! Minette, qu'il fait bon revenir à la vie!
BÉBÉ.
DE LA MÊME A LA MÊME.
SEPTIÈME LETTRE.
Tu ne nous réponds pas, Minette. Que se passe-t-il donc? Dois-je
t'accuser?
J'ai à t'apprendre une grande nouvelle. Je me marie. Ce Chat généreux
dont je t'ai parlé, je l'épouse. Il est un peu gros, peut-être, mais il
est très-bon. Si tu voyais les soins qu'il a de ma mère, comme il la
dorlote et comme elle se laisse faire, tu m'approuverais, sûr!
Mon futur s'appelle Pompon; un joli nom qui lui va très-bien. C'est,
d'ailleurs, un bon parti, un Chat de forte cuisine. Je pense au
positif, comme tu vois. Dame! Minette, je suis payée pour ça.
Écris-moi, paresseuse.
BÉBÉ.
DE MINETTE A BÉBÉ.
HUITIÈME LETTRE.--(ÉCRITE AU CRAYON.)
Au moment même où je t'écris, Bébé, ma femme de chambre, celle que
ma noble maîtresse a bien voulu attacher à ma personne, coud un sac
de grosse toile grise. Quand ce sac sera cousu de trois côtés, on
me mettra dedans, on coudra le quatrième côté, et on me confiera au
premier valet de pied, qui me portera sur le Pont-Neuf et me jettera à
l'eau.
Voilà le sort qui m'attend.
Sais-tu pourquoi, Bébé? C'est parce que je suis malade, et que ma
maîtresse, qui est très-sensible, ne peut voir ni souffrir ni mourir
chez elle. «Pauvre Rosa-Mika, a-t-elle dit, comme elle est changée!» Et
de sa voix la plus attendrie, elle a donné l'ordre fatal.
«Noyez-la bien surtout, dit-elle à l'exécuteur auquel elle a voulu
parler elle-même; noyez-la bien, Baptiste, et ne la faites pas trop
souffrir, cette pauvre Bête!»
Eh bien, Bébé, qu'en dis-tu? envies-tu toujours mon malheur? Voilà, ma
sœur, ce qui a empêché l'heureuse Minette de t'écrire, et de te porter
son dîner qu'elle t'avait réservé.
Adieu, Bébé; encore quelques minutes, encore quelques points, et tout
sera dit, et je serai morte sans vous avoir embrassées!
MINETTE.
EPILOGUE.
NOTE DU RÉDACTEUR EN CHEF.
Nous sommes heureux de pouvoir ajouter que la pauvre Minette n'est
pas morte. Il résulte des informations que nous avons prises qu'elle
échappa comme par miracle, et même tout à fait par miracle, au triste
sort qui la menaçait, sa méchante maîtresse étant heureusement venue
à mourir subitement, ainsi que sa femme de chambre, avant que le sac
fût cousu tout à fait. Par une singularité que les médecins auraient
peine à expliquer, Minette, une fois sa frayeur passée, se trouva
radicalement guérie et de sa peur et de sa maladie. Les deux sœurs
finirent par se rejoindre, et vécurent ensemble dans la plus touchante
intimité, ni trop riches ni trop pauvres, de sorte qu'elles furent
contentes toutes les deux... quoique, à vrai dire, Minette, qui n'avait
pas su s'arranger de la richesse, ne sût pas toujours s'arranger de la
médiocrité.
Le repos de Minette fut surtout troublé par la nouvelle qu'elle apprit
de la mort de Brisquet, qui, ayant été jeté d'un quatrième étage dans
la rue par un mari qu'il avait offensé, tomba si mal, qu'il en mourut.
Madame de Brisquet voulut pleurer son mari: «Il avait du bon,»
disait-elle; mais sa sœur l'en empêcha. Bébé, la voyant veuve et sans
enfants, songea à la remarier à quelques amis de Pompon, qui l'aimaient
éperdument, et qui passaient les nuits et les jours sous ses fenêtres,
dans l'espoir de toucher son cœur. Mais elle s'y refusa absolument.
«On n'aime qu'une fois,» dit-elle. En vain Bébé lui représenta-t-elle
que jamais Chats n'avaient mieux mérité d'être écoutés. «Ma chère,
lui répondait tout doucement Minette, il y a des Chats pour lesquels
on voudrait mourir, mais avec lesquels on doit refuser de vivre.
D'ailleurs, mon parti est pris, je resterai veuve.
[Illustration]
--Toi qui as eu à lire tout au long le récit de mes peines de cœur,
disait-elle presque gaiement à sa sœur, n'en as-tu pas assez comme
cela, et veux-tu donc que je recommence?»
Après l'avoir pressée encore un peu, quand on vit qu'elle tenait bon,
on finit par lui dire: «Fais comme tu voudras.» Et il n'y eut de
malheureux que les malheureux Chats qui soupiraient et qui soupirent
encore pour elle. Mais tout le monde ne peut pas être heureux.
Quant à Bébé, elle eut avec son mari Pompon tout le bonheur qu'elle
méritait; et si ce n'est qu'elle eut le chagrin de perdre sa mère qui
mourut, paisiblement il est vrai, et de vieillesse, entre ses bras,
après avoir béni tous ses enfants, elle eût joui d'un bonheur sans
nuages; car elle ne tarda pas à devenir mère à son tour d'une foule
de petits Pompons et de petites Bébés, et aussi de quelques Minettes,
ainsi nommées à cause de leur tante, qui se serait bien gardée de
donner à aucune de ses nièces son ancien nom de Rosa-Mika.
Bébé, en bonne mère, nourrit elle-même tous ses petits Chats, dont le
moins gentil était encore charmant, puisqu'on n'en noya pas un seul.
Il faut dire que la jeune maîtresse de Bébé s'était mariée à peu près
dans le même temps qu'elle, et que, pour plaire à sa femme, son mari
faisait semblant d'aimer les Chats à la folie, quoique, à vrai dire, il
préférât les Chiens.
P. J. STAHL.
[Illustration]
CAUSES CÉLÈBRES
[Illustration]