Où le caractère de Granarius se dessine par son ignorance en fait de

sous-pieds.

Anna vit alors, avec un effroi qui lui glaça le sang dans les veines,

deux yeux d'or rouge qui s'avançaient portés par un nombre infini de

cheveux. Vous eussiez dit d'une double comète à mille queues.

«Le Volvoce! le Volvoce!» cria-t-on.

Le Volvoce, comme le choléra en 1833, passait en se nourrissant de

monde. Il y avait des équipages par les chemins, des mères emportant

leurs enfants, des familles allant et venant sans savoir où se

réfugier. Le Volvoce allait atteindre le prince, quand Finna se mit

entre le monstre et lui: la pauvre créature sauva Jarpéado qui resta

froid comme Conachar, lorsque son père nourricier lui sacrifie ses

enfants.

[Illustration]

«Oh! c'est bien un prince, se dit Anna tout épouvantée de cette royale

insensibilité. Non, une Femme donnerait une larme à un Homme qu'elle

n'aimerait pas, si cet Homme mourait pour lui sauver la vie.

--C'est ainsi que je voudrais mourir, dit langoureusement Jarpéado,

mourir pour celle qu'on aime, mourir sous ses yeux, en lui léguant la

vie... Sait-on ce qu'on reçoit quand on naît? tandis qu'à la fleur de

l'âge, on connaît bien la valeur de ce qu'on accepte...»

En entendant ces paroles, Anna se réconcilia naturellement avec le

prince.

«C'est, dit-elle, un prince qui aime comme un simple naturaliste.

--Es-tu musique, parfum, lumière, soleil de mon pays? s'écria le

prince que l'extase transportait et dont l'attitude fit craindre à

la jeune fille qu'il n'eût une fièvre cérébrale. O ma Cactriane, où

sur une mer vermeille, gorgé de pourpre, j'eusse trouvé quelque belle

Ranagrida dévouée, aimante, je suis séparé de toi par des espaces

incommensurables... Et tout ce qui sépare deux amants est infini, quand

ce ne peut être franchi...»

Cette pensée, si profonde et si mélancolique, causa comme un

frémissement à la pauvre fille du professeur, qui se leva, se promena

dans le Jardin des Plantes, et arriva le long de la rue Cuvier, où elle

se mit à grimper, avec l'agilité d'une Chatte, jusque sur le toit de

la maison qui porte le numéro 15. Jules, qui travaillait, venait de

poser sa plume au bord de sa table, et se disait en se frottant les

mains: «Si cette chère Anna veut m'attendre, j'aurai la croix de la

Légion d'honneur dans trois ans, et je serai suppléant du professeur,

car je mords à l'Entomologie, et si nous réussissons à transporter

dans l'Algérie la culture du COCCUS CACTI... c'est une conquête, que

diable!...»

Et il se mit à chanter:

O Mathilde, idole de mon âme!... etc.,

de Rossini, en s'accompagnant sur un piano qui n'avait d'autre défaut

que celui de nasiller. Après cette petite distraction, il ôta de dessus

sa table un bouquet, fleurs cueillies dans la serre en compagnie

d'Anna, et se remit à travailler.

Le lendemain matin, Anna se trouvait dans son lit, se souvenant, avec

une fidélité parfaite, des grands et immenses événements de sa nuit,

sans pouvoir s'expliquer comme elle avait pu monter sur les toits et

voir l'intérieur de l'âme de monsieur Jules Sauval, jeune dessinateur

du Muséum, élève du professeur Granarius; mais violemment éprise de

curiosité d'apprendre qui était le prince Jarpéado.

Il résulte de ceci, pères et mères de famille, que le vieux professeur

était veuf, avait une fille de dix-neuf ans, très-sage, mais peu

surveillée, car les gens absorbés par les intérêts scientifiques

accomplissent trop mal les devoirs de la paternité pour pouvoir y

joindre ceux de la maternité. Ce savant à perruque retroussée, occupé

de ses monographies, portait des pantalons sans bretelles, et (lui

qui savait toutes les découvertes faites dans les royaumes infinis de

la microscopie) ne connaissait pas l'invention des sous-pieds, qui

donnent tant de rectitude aux plis des pantalons et tant de fatigue aux

épaules. La première fois que Jules lui parla de sous-pieds, il les

prit pour un sous-genre, le cher Homme! Vous comprendrez donc comment

Granarius pouvait ignorer que sa fille fût naturellement somnambule,

éprise de Jules, et emmenée par l'amour dans les abîmes de cette extase

qui frise la catalepsie.

Au déjeuner, en voyant son père près de verser gravement la salière

dans son café, elle lui dit vivement: «Papa, qu'est-ce que le prince

Jarpéado?»

Le mot fit effet: Granarius posa la salière, regarda sa fille dans les

yeux de laquelle le sommeil avait laissé quelques-unes de ses images

confuses, et se mit à sourire de ce gai, de ce bon, de ce gracieux

sourire qu'ont les savants quand on vient à caresser leur dada!

«Voilà le sucre,» dit-elle alors en lui tendant le sucrier.

Et voilà, chers enfants, comment le réel se mêle au fantastique dans la

vie et au Jardin des Plantes.

V

Aventures de Jarpéado.

«Le prince Jarpéado est le dernier enfant d'une dynastie de la

Cactriane, reprit le digne savant, qui, semblable à bien des pères,

avait le défaut de toujours croire que sa fille en était encore à jouer

avec ses poupées. La Cactriane est un vaste pays, très-riche, et l'un

de ceux qui boivent à même les rayons du soleil; il est situé par un

nombre de degrés de latitude et de longitude qui t'est parfaitement

indifférent; mais il est encore bien peu connu des observateurs, je

parle de ceux qui regardent les œuvres de la nature avec deux paires

d'yeux. Or, les habitants de cette contrée, aussi peuplée que la Chine,

et plus même, car il y a des milliards d'individus, sont sujets à

des inondations périodiques d'eaux bouillantes, sorties d'un immense

volcan, produit à main d'Homme, et nommé Harrozo-Rio-Grande. Mais la

nature semble se plaire à opposer des forces productrices égales à la

force des fléaux destructeurs, et plus l'Homme mange de Harengs, plus

les mères de famille en pondent dans l'Océan... Les lois particulières

qui régissent la Cactriane sont telles, qu'un seul prince du sang

royal, s'il rencontre une de ses sujettes, peut réparer les pertes

causées par l'épidémie dont les effets sont connus par les savants de

ce peuple, sans qu'ils aient jamais pu en pénétrer les causes. C'est

leur choléra-morbus. Et vraiment quels retours sur nous-mêmes ce

spectacle dans les infiniment petits ne doit-il pas nous inspirer à

nous... Le choléra-morbus n'est-il pas...

--Notre Volvoce!» s'écria la jeune fille.

Le professeur manqua de renverser la table en courant embrasser son

enfant.

«Ah! tu es au fait de la science à ce point, chère Annette?... Tu

n'épouseras qu'un savant. Volvoce! qui t'a dit ce mot?»

(J'ai connu, dans ma jeunesse, un Homme d'affaires qui racontait, les

larmes dans les yeux, comment un de ses enfants, âgé de cinq ans, avait

sauvé un billet de mille francs qui, par mégarde, était tombé dans le

panier aux papiers, où il en cherchait pour faire des cocottes.--Ce

cher enfant! à son âge! savoir la valeur de ce billet...)

«Le prince! le prince!» s'écria la jeune fille en ayant peur que son

père ne retombât dans quelque rêverie; et alors elle n'eût plus rien

appris.

«Le prince, reprit le vieux professeur en donnant un coup à sa

perruque, a échappé, grâce à la sollicitude du gouvernement français,

à ce fléau destructeur; mais on l'enleva, sans le consulter, à son

beau pays, à son bel avenir, et avec d'autant plus de facilité que

sa vie était un problème. Pour parler clairement, Jarpéado, le

centimilliardimillionième de sa dynastie...

(«Et, fit le professeur entre parenthèse, en levant vers le plafond

plein de Bêtes empaillées sa mouillette trempée de café, vous faites

les fiers, messieurs les Bourbons, les Othomans, races royales et

souveraines, qui vivez à peine des quinze à seize siècles avec les

mille et une précautions de la civilisation la plus raffinée... O

combien... Enfin!... Ne parlons pas politique.»)

«Jarpéado ne se trouvait pas plus avancé dans l'échelle des êtres

que ne l'est une Altesse Royale onze mois avant sa naissance, et il

fut transporté, sous cette forme, chez mon prédécesseur, l'illustre

Lacrampe, inventeur des Canards, et qui achevait leur monographie alors

que nous eûmes le malheur de le perdre; mais il vivra tant que vivra

_la Peau de Chagrin_, où l'illustrateur l'a représenté contemplant

ses chers Canards. Là se voit aussi notre ami Planchette à qui, pour

la gloire de la science, feu Lacrampe a légué le soin de rechercher

la configuration, l'étendue, la profondeur, les qualités des princes,

onze mois avant leur naissance. Aussi Planchette s'est-il déjà montré

digne de cette mission, soutenant, contre cet intrigant de Cuvier, que,

dans cet état, les princes devaient être infusoires, remuants, et déjà

décorés.

«Le gouvernement français, sollicité par feu Lacrampe, s'en remit au

fameux Génie Spéculatoribus pour l'enlèvement du prince Jarpéado,

qui, grâce à sa situation, put venir par mer du fond de la province de

Guaxaca, sur un lit de pourpre composé de trois milliards environ de

sujets de son père, embaumés par des Indiens qui, certes, valent bien

le docteur Gannal. Or, comme les lois sur la traite ne concernent pas

les morts, ces précieuses momies furent vendues à Bordeaux pour servir

aux plaisirs et aux jouissances de la race blanche, jusqu'à ce que le

soleil, père des Jarpéado, des Ranagrida, des Negra, les trois grandes

tribus des peuples de la Cactriane, les absorbât dans ses rayons...

Oui, apprends, mon Anna, que pas une des nymphes de Rubens, pas une des

jolies filles de Miéris, que pas un trompette de Wouwermans n'a pu se

passer de ces peuplades. Oui, ma fille, il y a des populations entières

dans ces belles lèvres qui vous sourient au Musée, ou qui vous défient.

Oh! si, par un effet de magie, la vie était rendue aux êtres ainsi

distillés, quel charmant spectacle que celui de la décomposition d'une

Vierge de Raphaël ou d'une bataille de Rubens! Ce serait, pour ces

charmants êtres, un jour comme celui de la résurrection éternelle qui

nous est promis. Hélas! peut-être y a-t-il là-haut un puissant peintre

qui prend ainsi les générations de l'humanité sur des palettes, et

peut-être, broyés par une molette invisible, devenons-nous une teinte

dans quelque fresque immense, ô mon Dieu!...»

Là-dessus le vieux professeur, comme toutes les fois que le nom de Dieu

se trouvait sur ses lèvres, tomba dans une profonde rêverie qui fut

respectée par sa fille.

VI

Autre Jarpéado.

Jules Sauval entra. Si vous avez rencontré quelque part un de ces

jeunes gens simples et modestes, pleins d'amour pour la science, et

qui, sachant beaucoup, n'en conservent pas moins une certaine naïveté

charmante qui ne les empêche pas d'être les plus ambitieux des êtres,

et de mettre l'Europe sens dessus dessous à propos d'un os hyoïde ou

d'un coquillage, vous connaissez alors Jules Sauval. Aussi candide

qu'il était pauvre (hélas! peut-être quand vient la fortune s'en va la

candeur), le Jardin des Plantes lui servait de famille, il regardait

le professeur Granarius comme un père, il l'admirait, il vénérait en

lui le disciple et le continuateur du grand Geoffroy Saint-Hilaire, et

il l'aidait dans ses travaux, comme autrefois d'illustres et dévoués

élèves aidaient Raphaël; mais ce qu'il y avait d'admirable chez ce

jeune Homme, c'est qu'il eût été ainsi, quand même le professeur

n'aurait pas eu sa belle et gracieuse fille Anna, saint amour de la

science! car, disons-le promptement, il aimait beaucoup plus l'histoire

naturelle que la jeune fille.

«Bonjour, mademoiselle, dit-il; vous allez bien ce matin?... Qu'a donc

le professeur?

--Il m'a malheureusement laissée au beau milieu de l'histoire du prince

Jarpéado, pour songer aux fins de l'humanité... J'en suis restée à

l'arrivée de Jarpéado à Bordeaux.

--Sur un navire de la maison Balguerie junior, reprit Jules. Ces

banquiers honorables, à qui l'envoi fut fait, ont remis le prince...

--Principicule... fit observer Anna.

--Oui, vous avez raison, à un grossier conducteur des diligences

Laffitte et Caillard, qui n'a pas eu pour lui les égards dus à sa haute

naissance et à sa grande valeur; il l'a jeté dans cet abîme appelé

caisse, qui se trouve sous la banquette du coupé, où le prince et

son escorte ont beaucoup souffert du voisinage des groupes d'écus,

et voilà ce qui nous met aujourd'hui dans l'embarras. Enfin, un

simple facteur des messageries l'a remis au père Lacrampe qui a bondi

de joie... Aussitôt que l'arrivée de ce prince fut officiellement

annoncée au gouvernement français, Esthi, l'un des ministres, en a

profité pour arracher des concessions en notre faveur: il a vivement

représenté à la commission de la Chambre des députés l'importance de

notre établissement et la nécessité de le mettre sur un grand pied,

et il a si bien parlé, qu'il a obtenu six cent mille francs pour

bâtir le palais où devait être logée la race utile de Jarpéado. «Ce

sera, monsieur, a-t-il dit au rapporteur, qui par bonheur était un

riche droguiste de la rue des Lombards, nous affranchir du tribut que

nous payons à l'étranger, et tirer parti de l'Algérie qui nous coûte

des millions.» Un vieux maréchal déclara que, dans son opinion, la

possession du prince était une conquête. «Messieurs, a dit alors le

rapporteur à la Chambre, sachons semer pour recueillir...» Ce mot eut

un grand succès; car à la Chambre il faut savoir descendre à la hauteur

de ceux qui nous écoutent. L'opposition, qui déjà trouvait tant à

redire à propos du palais des Singes, fut battue par cette réflexion de

nature à être sentie par les propriétaires, qui sont en majorité sur

les bancs de la Chambre, comme les huîtres sur ceux de Cancale.

--Quand la loi fut votée, dit le professeur qui, sorti de sa rêverie,

écoutait son élève, elle a inspiré un bien beau mot. Je passais dans le

Jardin, je suis arrêté, sous le grand cèdre, par un de nos jardiniers

qui lisait le _Moniteur_, et je lui en fis même un reproche; mais il me

répondit que c'était la plus grande des feuilles périodiques. «Est-il

vrai, Monsieur, me dit-il, que nous aurons une serre où nous pourrons

faire venir les plantes des deux tropiques et garnie de tous les

accessoires nécessaires, fabriqués sur la plus grande échelle?--Oui,

mon ami, lui dis-je, nous n'aurons plus rien à envier à l'Angleterre,

et nous devons même l'emporter par quelques perfectionnements.--Enfin,

s'écria le jardinier en se frottant les mains, depuis la révolution de

Juillet, le peuple a fini par comprendre ses vrais intérêts, et tout

va fleurir en France.» Quand il vit que je souriais, il ajouta: «Nos

appointements seront-ils augmentés?...

--Hélas! je viens de la grande serre, monsieur, reprit Jules, et tout

est perdu! Malgré nos efforts, il n'y aura pas moyen d'unir Jarpéado à

aucune créature analogue; il a refusé celle du _Coccus ficus caricæ_,

je viens d'y passer une heure, l'œil sur le meilleur appareil de

Dollond, et il mourra...

--Oui, mais il mourra fidèle, s'écria la sensible Anna.

--Ma foi, dit Granarius, je ne vois pas la différence de mourir fidèle

ou infidèle, quand il s'agit de mourir...

--Jamais vous ne nous comprendrez! dit Anna d'un ton à foudroyer

son père; mais vous ne le séduirez pas, il se refuse à toutes les

séductions, et c'est bien mal à vous, monsieur Jules, de vous prêter à

de pareilles horreurs. Vous ne seriez pas capable de tant d'amour!...

cela se voit, Jarpéado ne veut que Ranagrida...

--Ma fille a raison. Mais si nous mettions, en désespoir de cause,

les langes de pourpre où Jarpéado fut apporté, de son beau royaume de

la Cactriane, dans l'état où sont les princes, dix mois avant leur

naissance, peut-être s'y trouverait-il encore une Ranagrida.

--Voilà, mon père, une noble action qui vous méritera l'admiration de

toutes les femmes.

--Et les félicitations du ministre, donc! s'écria Jules.

--Et l'étonnement des savants! répliqua le professeur, sans compter la

reconnaissance du commerce français.

--Oui, mais, dit Jules, Planchette n'a-t-il pas dit que l'état où sont

les princes onze mois avant leur naissance...

--Mon enfant, dit avec douceur Granarius à son élève en l'interrompant,

ne vois-tu pas que la nature, partout semblable à elle-même, laisse

ainsi ceux du clan des Jarpéado, durant des années! Oh! pourvu que les

sacs d'écus ne les aient pas écrasés...

--Il ne m'aime pas!» s'écria la pauvre Anna, voyant Jules qui,

transporté de curiosité, suivit Granarius au lieu de rester avec elle

pendant que son père les laissait seuls.

VII

A la grande serre du Jardin des Plantes.

«Puis-je aller avec vous, messieurs? dit Anna, quand elle vit son père

revenir, tenant à la main un morceau de papier.

--Certainement, mon enfant,» dit le professeur avec la bonté qui le

caractérisait.

Si Granarius était distrait, il donnait à sa fille tous les

bénéfices de son défaut. Et combien de fois la douceur est-elle de

l'indifférence?... Presque autant de fois que la charité est un calcul.

«Les fleurs que nous avons partagées hier, monsieur Jules, vous ont

fait mal à la tête cette nuit, lui dit-elle en laissant aller son père

en avant, vous les avez mises sur votre fenêtre après avoir chanté:

O Mathilde, idole de mon âme!

Ça n'est pas bien, pourquoi dire Mathilde?

--Le cœur chantait Anna! répondit-il. Mais qui donc a pu vous instruire

de ces circonstances? demanda-t-il avec une sorte d'effroi. Seriez-vous

somnambule?

--Somnambule? reprit-elle. Oh! que voilà bien les jeunes gens de ce

siècle dépravé! toujours prêts à expliquer les effets du sentiment par

certaines proportions du fluide électro-magnétique!... par l'abondance

du calorique...

--Hélas! reprit Jules en souriant, il en est ainsi pour les Bêtes.

Voyez! nous avons obtenu là...» Il montra, non sans orgueil, la fameuse

serre qui rampe sous la montagne du belvédère au Jardin des Plantes.

«Nous avons obtenu les feux du tropique, et nous y avons les plantes

du tropique, et pourquoi n'avons-nous plus les immenses Animaux dont

les débris reconstitués font la gloire de Cuvier? C'est que notre

atmosphère ne contient plus autant de carbone, ou qu'en fils de famille

pressé de jouir notre globe en a trop dissipé... Nos sentiments sont

établis sur des équations...

--Oh! science infernale! s'écria la jeune fille. Aimez donc dans ce

Jardin, entre le cabinet d'anatomie comparée et les éprouvettes, où la

chimie zoologique estime ce qu'un Homme brûle de carbone en gravissant

une montagne! Vos sentiments sont établis sur des équations de dot!

Vous ne savez pas ce qu'est l'amour, monsieur Jules...

--Je le sais si bien que, pour approvisionner notre ménage, si vous

vouliez de moi pour mari, mademoiselle, je passe mon temps à me rôtir

comme un marron, l'œil sur un microscope, examinant le seul Jarpéado

vivant que possède l'Europe, et s'il se marie, si ce conte de fée finit

par: _et ils eurent beaucoup d'enfants_, nous nous marierons aussi,

j'aurai la croix de la Légion d'honneur, je serai professeur adjoint,

j'aurai le logement au Muséum, et trois mille francs d'appointements,

j'aurai sans doute une mission en Algérie, afin d'y porter cette

culture, et nous serons heureux... Ne vous plaignez donc pas de

l'enthousiasme que me cause le prince Jarpéado...

--Ah! c'était donc une preuve d'amour quand il a suivi mon père,» pensa

la jeune fille en entrant dans la grande serre.

Elle sourit alors à Jules, et lui dit à l'oreille:

«Eh bien, jurez-moi, monsieur Jules, de m'être aussi fidèle que

Jarpéado l'est à sa race royale, d'avoir pour toutes les femmes le

dédain que le prince a eu pour la princesse de _Las Figuieras_, et je

ne serai plus inquiète; et quand je vous verrai fumant votre cigare au

soleil et regardant la fumée, je dirai...

--Vous direz: Il pense à moi! s'écria Jules. Je le jure...»

Et tous deux ils accoururent à la voix du professeur qui jeta

solennellement le petit bout de papier au sein du premier nopal que le

Jardin des Plantes y ait vu fleurir, grâce aux six cent mille francs

accordés par la Chambre des députés pour bâtir les nouvelles serres.

«Ce être donc oune serre-popiers! dit un Anglais jaloux qui fut témoin

de cette opération scientifique.

--Chauffez la serre, s'écria Granarius; Dieu veuille qu'il fasse bien

chaud aujourd'hui! La chaleur, disait Thouin, c'est la vie!»

VIII

Le Paul et Virginie des Animaux.

Le lendemain soir, Anna, quand fut venue l'heure de la fermeture des

grilles, se promena lentement sous les magnifiques ombrages de la

grande allée, en respirant la chaude vapeur humide que les eaux de

la Seine mêlaient aux exhalaisons du jardin, car il avait fait une

journée caniculaire où le thermomètre était monté à un nombre de

degrés majuscule, et ce temps est un des plus favorables aux extases.

Pour éviter toute discussion à cet égard et clore le bec aux Geais

de la critique, il nous sera permis de faire observer que les fameux

solitaires des premiers temps de l'Église ne se sont trouvés que

dans les ardents rochers de l'Afrique, de l'Égypte et autres lieux

incandescents; que les Santons et les Faquirs ne poussent que dans les

contrées les plus opiacées, et que saint Jean grillait dans Pathmos.

Ce fut par cette raison que mademoiselle Anna, lasse de respirer cette

atmosphère embrasée où les Lions rugissaient, où l'Éléphant bâillait,

où la Girafe elle-même, cette ardente princesse d'Arabie, et les

Gazelles, ces Hirondelles à quatre pieds, couraient après leurs sables

jaunes absents, s'assit sur la marge de pierre brûlante d'où s'élancent

les murs diaphanes de la grande serre, et y resta charmée, attendant

un moment de fraîcheur, et ne trouvant que les bouffées tropicales

qui sortaient de la serre comme des escadrons fougueux des armées de

Nabuchodonosor, cet Homme que la chronique représente sous la forme

d'une Bête, parce qu'il resta sept ans enseveli dans la zoologie,

occupé de classer les espèces, sans se faire la barbe. On dira, dans

six cents ans d'ici, que Cuvier était une espèce de tonneau objet de

l'admiration des savants.

A minuit, l'heure des mystères, Anna, plongée dans son extase et les

yeux touchés par le Géant Microscopus, revit les vertes prairies du

Nopalistan. Elle entendit les douces mélodies du royaume des Infiniment

Petits et respira le concert de parfums perdu pour des organes fatigués

par des sensations trop actives. Ses yeux, dont les conditions

étaient changées, lui permirent de voir encore les mondes inférieurs:

elle aperçut un Volvoce à cheval qui tâchait d'arriver au but d'un

steeple-chase, et que d'élégants Cercaires voulaient dépasser; mais le

but de ce steeple-chase était bien supérieur à celui de nos dandys,

car il s'agissait de manger de pauvres Vorticelles qui naissaient

dans les fleurs, à la fois Animaux et fleurs, fleurs ou Animaux! Ni

Bory-Saint-Vincent, ni Müller, cet immortel Danois qui a créé autant

de mondes que Dieu même en a fait, n'ont pris sur eux de décider si

la Vorticelle était plus Animal que plante ou plus plante qu'Animal.

Peut-être eussent-ils été plus hardis avec certains Hommes que les

cochers de cabriolet appellent _melons_, sans que les savants aient

pu deviner à quels caractères ces praticiens des rues reconnaissent

l'Homme-Légume.

[Illustration: Le but de ce steeple-chase était...]

L'attention d'Anna fut bientôt attirée par l'air heureux du prince

Jarpéado, qui jouait du luth en chantant son bonheur par une romance

digne de Victor Hugo. Certes cette cantate aurait pu figurer avec

honneur dans les _Orientales_, car elle était composée de onze cent

onze stances, sur chacune des onze cent onze beautés de Zashazli

(prononcez Virginie), la plus charmante des filles Ranagridiennes. Ce

nom, de même que les noms persans, avait une signification, et voulait

dire _vierge faite de lumière_. Avant de devenir _cinabre_, _minium_,

enfin tout ce qu'il y a de plus rouge au monde, cette précieuse

créature était destinée aux trois incarnations entomologiques que

subissent toutes les créatures de la Zoologie, y compris l'Homme.

[Illustration]

Vie privée et publique des animaux · 第 29 / 41 段