Je m'envolai là-dessus, toujours pleurant; et le vent, qui est le

hasard des Oiseaux, me rapporta sur une branche de Mortfontaine. Pour

cette fois, on était couché. «Quel mariage! me disais-je; quelle

équipée! C'est certainement à bonne intention que cette pauvre enfant

s'est mis du blanc; mais je n'en suis pas moins à plaindre, ni elle

moins rousse.»

Le Rossignol chantait encore. Seul, au fond de la nuit, il jouissait

à plein cœur du bienfait de Dieu qui le rend si supérieur aux poëtes,

et donnait librement sa pensée au silence qui l'entourait. Je ne pus

résister à la tentation d'aller à lui et de lui parler.

«Que vous êtes heureux! lui dis-je; non-seulement vous chantez tant que

vous voulez, et très-bien, et tout le monde écoute; mais vous avez une

femme et des enfants, votre nid, vos amis, un bon oreiller de mousse,

la pleine lune et pas de journaux. Rubini et Rossini ne sont rien

auprès de vous; vous valez l'un et vous devinez l'autre. J'ai chanté

aussi, monsieur, et c'est pitoyable; j'ai rangé des mots en bataille

comme des soldats prussiens, et j'ai coordonné des fadaises pendant que

vous étiez dans les bois. Votre secret peut-il s'apprendre?

--Oui, me répondit le Rossignol; mais ce n'est pas ce que vous croyez.

Ma femme m'ennuie, je ne l'aime point; je suis amoureux de la Rose:

Sadi, le Persan, en a parlé; je m'égosille toute la nuit pour elle,

mais elle dort et ne m'entend pas. Son calice est fermé à l'heure

qu'il est, elle y berce un vieux Scarabée; et demain matin, quand je

regagnerai mon lit, épuisé de souffrance et de fatigue, c'est alors

qu'elle s'épanouira pour qu'une Abeille lui mange le cœur.»

ALFRED DE MUSSET.

LE MARI

DE LA REINE

[Illustration]

Le premier acte politique auquel je pris part en qualité d'Abeille

m'impressionna si vivement, que je suis forcée d'attribuer à son

influence l'étrangeté qui signala ma vie. Permettez-moi d'entrer en

matière sans un plus long préambule et de vous raconter immédiatement

ce petit incident.

Je sortais de l'enfance et je venais d'être nommée citoyenne de la

ruche, lorsqu'un matin je fus réveillée tout à coup par des bruits

inaccoutumés. On frappait à la cloison, on murmurait, on m'appelait par

mon nom...

«Qu'est-ce qu'il y a, m'écriai-je, qu'est-ce qu'il y a?

--Viens vite, mignonne, me répondit-on du dehors, on va exécuter

_monsieur_, et tu fais partie du peloton d'honneur.»

Ces mots, que je comprenais à peine,--j'étais si jeune

encore!--m'effrayèrent horriblement. Je savais bien que _monsieur_

devait être exécuté, mais l'idée que je pourrais jouer un rôle

quelconque dans ce drame ne m'était jamais entrée dans l'esprit.

«Me voilà!» m'écriai-je.

Je fis en toute hâte un bout de toilette et je me précipitai dehors, en

proie à la plus vive émotion. Je n'étais pas pâle, j'étais verte.

_Monsieur_ était l'un des plus beaux _Faux-Bourdons_ de la ruche, bien

certainement. Un peu gros, mais bien pris, la physionomie douce et

une grande distinction. Je l'avais vu bien souvent, accompagnant la

Reine dans son inspection quotidienne, l'agaçant par ses reparties,

la soutenant de sa patte, partageant avec elle le prestige de la

souveraineté et offrant à tous le visage du plus heureux des princes et

du plus aimé des époux.

Le peuple l'aimait peu, mais le craignait beaucoup, il avait l'oreille

de la Reine; la Reine publiquement l'avait baisé au front, et l'on

savait de source certaine, par l'une de ces demoiselles de la chambre,

que _monsieur_ allait devenir père. C'était une nouvelle importante,

quoiqu'elle nous fût familière, et en un instant, répétée de bouche en

bouche, elle remplit chaque alvéole de joie.

[Illustration]

Chacune de nous se voyait déjà transformée en nourrice ou en bonne

d'enfants et entourée de marmaille, donnant la becquée à ceux-ci,

dorlotant ceux-là; déjà l'on préparait dans chaque chambrette un petit

coin douillet pour y recevoir le poupon, c'est ainsi que cela se passe

chez nous; et le soir, avant de s'endormir, on s'indiquait certaines

fleurs du voisinage dont le suc plus délicat fournirait sûrement un

miel plus savoureux à toute cette marmaille qui d'un jour à l'autre

allait faire son apparition.

Notre attente ne fut pas trompée: notre bien-aimée souveraine mit au

monde dix mille jumeaux, tous beaux comme le jour et si forts, si

robustes, si pleins de vie, qu'il eût été impossible de faire un choix.

Jamais de ma vie je n'ai vu une Reine plus fière de sa maternité. Le

Prince-époux était rayonnant; aussi il ne se contenait pas d'aise, il

embrassait incessamment tous ses enfants les uns après les autres, ce

qui lui demandait beaucoup de temps à cause du nombre, puis courait

savoir des nouvelles de la Reine et revenait bien vite distribuer

encore trois ou quatre mille baisers.

J'avais assisté à tout cela, j'avais vu _monsieur_ dans toute sa

gloire, et, tout à coup, on me réveille, j'accours et j'aperçois mon

Prince qu'on traîne au dernier supplice... bien plus, je suis désignée

moi-même pour exécuter la sentence; horreur!

_Monsieur_ fit preuve dans cette circonstance d'une lâcheté excusable,

à coup sûr, en un pareil moment. Songez que la nature l'ayant privé

de toute arme défensive et offensive, il était complétement à notre

discrétion.

«Qu'ai-je fait, ô ma Reine? s'écriait-il en se roulant aux pieds de

la souveraine; encore une heure, accordez-moi une heure!... un quart

d'heure... cinq minutes... j'ai des révélations à faire, Princesse,

j'ai des aveux...

--Dépêchons, mesdemoiselles, répliquait la Reine en dissimulant mal la

contrainte qu'elle imposait à son cœur. Il faut que la force reste à la

loi: exécutez ce jeune homme désormais inutile; allons, mesdemoiselles,

vous m'entendez, dépêchons!»

La Reine rentra dans son cabinet de travail, encore tout plein des

souvenirs du Prince, et en un instant la malheureuse victime fut percée

de mille coups. Je vivrais cent ans que je n'oublierais pas cette

scène-là. Je fis semblant de faire comme toutes ces demoiselles, mais

mon aiguillon ne se rougit pas ce jour-là du sang de l'innocent. Il me

resta de tout cela une grande tristesse.

«Il y a chez les peuples les plus avancés des lois bien barbares,

me disais-je à part moi; pauvres messieurs! pauvres messieurs!» Ces

pauvres _messieurs_, vulgairement appelés _Faux-Bourdons_, étaient dans

notre ruche au nombre de six cents environ, tous appelés à monter

d'un jour à l'autre les marches du trône, mais tous appelés aussi à

payer cet excès d'honneur par une mort violente et immédiate. Cette

perspective donnait à la plupart d'entre eux une physionomie triste

qui contrastait singulièrement avec la gaieté générale. Au milieu de

l'animation universelle, parmi ces milliers de travailleuses, on les

voyait passer lentement, désœuvrés, abattus, effrayés de leur gloire

prochaine; au moindre bruit ils se retournaient en tressaillant.

«Ne serait-ce pas la Reine qui nous appelle?» semblaient-ils dire. Et

bien vite ils se perdaient dans la foule et s'échappaient hors de la

ruche.

Il y a bien des ennuis dans ces positions élevées. Tous ces gros

fainéants qui se prélassent dans le velours de leur habit sont plus

valets que les autres, vous le voyez bien, et ne méritent pas d'être

admirés si fort. Cette admiration est pourtant une folie commune que

je serais malvenue de blâmer trop amèrement, puisque moi-même j'en fus

victime. Oui, j'aimai un Faux-Bourdon, je l'aimai d'un amour insensé.

Il était beau, splendide; au soleil, son corps était resplendissant,

et quand il entrait dans la corolle d'une fleur, je tremblais que le

contact des pétales ne souillât sa personne. J'étais folle! Eh oui!

amour platonique s'il en fut, la nature ne nous en permet pas d'autre,

idéal, impossible, amour de poëte, rêverie d'artiste! J'aimais cette

brute à cause de son enveloppe.

J'aurais voulu être l'une de ces Libellules aux ailes transparentes et

azurées qu'on voit à la tombée du jour voltiger au sommet des herbes,

ou promener parmi les fleurs leur beau corps allongé. Ma conscience me

disait bien que tout se paye en ce monde, et que ces demoiselles-là,

pour avoir la tête grosse, n'en sont pas plus industrieuses pour cela;

mais que voulez-vous, j'étais folle, j'étais éprise, je blasphémais.

Je l'avais rencontré un jour, ivre de miel et dormant à poings fermés

au beau milieu d'un lis. Il était d'un beau noir velouté au milieu de

toutes ces blancheurs. Son visage, sous le pollen jaune dont il était

barbouillé, avait conservé son noble aspect. Il ronflait d'une façon

régulière et majestueuse, si j'ose dire. Je m'arrêtai éblouie.

«Voilà donc, murmurai-je, le futur mari de la Reine!»

Je m'approchai, et, follement curieuse d'examiner de près un si gros

personnage, je lui soulevai légèrement la patte. Il tressaillit et

murmura d'une voix somnolente:

«Que désire Sa Majesté?»

Puis, ayant regardé de mon côté, il s'aperçut de son erreur; il ajouta

en souriant:

«Je ne te gêne pas, mon enfant? Eh bien, continue ta besogne et

laisse-moi dormir en paix.»

[Illustration]

Il y avait au fond de cette fleur une odeur pénétrante et délicieuse

qui, sans doute, me monta au cerveau, car je perdis immédiatement

la conscience de mes devoirs et je restai rêveuse en face de ce

Faux-Bourdon. «Que sommes-nous, pensai-je, nous autres misérables

travailleuses, fabriquant le miel, pétrissant la cire ou soignant les

marmots, que sommes-nous en comparaison de ces admirables désœuvrés qui

s'endorment au fond des fleurs et rêvent perpétuellement que la Reine

leur sourit?»

Alors, oh! je l'avoue, j'eus honte de ma condition modeste et

laborieuse. «Comment pourrait-il, en effet, aimer une bonne d'enfant?

me disais-je. Si j'étais au moins l'une de ces belles guêpes à fine

taille qui s'en vont par le monde, agaçant les passants, insouciantes,

coquettes, méchantes, inutiles, toujours armées et toujours en

toilette, peut-être m'aimerait-il!»

[Illustration]

La crainte n'est-elle pas un commencement d'amour?

La menace n'est-elle pas un moyen de séduction?

Toutes ces pensées et mille autres plus folles encore bouillonnaient

dans ma tête, mais mon admiration pour lui n'en devint que plus

violente, et je m'écriai hors de moi:

«Ah, tenez, Prince, vous êtes véritablement bien beau!

--Je le sais, ma mignonne, je le sais; ma position m'y oblige, mais

laisse-moi me rendormir.»

Cette réponse me fit beaucoup de peine. Le malheureux n'avait pas

compris que je l'adorais. Et ce qui me séduisait en lui, j'ai peine à

l'avouer, c'était le prestige de son oisiveté princière, c'était cette

livrée de Prince-époux, cette obésité de fainéant, c'était la faiblesse

de ce gros corps désarmé, c'était l'aplomb insolent du favori. Je le

méprisais au fond, mais je l'aimais follement. Je savais qu'il avait

l'habitude de venir presque chaque jour dormir dans le lis où je

l'avais trouvé; j'y vins aussi. Je faisais mon ouvrage rapidement,

j'habillais bien vite les petits confiés à ma garde, je leur

distribuais à la hâte leur tartine, et je me rendais dans le calice

parfumé. Là, je lui préparais une place, je balayais de mon aile la

poudre jaune qui aurait pu s'attacher à lui. S'il se trouvait au fond

de la corolle quelques gouttes de rosée, de mon aiguillon je perçais la

cloison et l'eau s'échappait lentement, de sorte que mon Faux-Bourdon

chéri pouvait se reposer tranquille, à sa place accoutumée, sans

crainte des rhumatismes.

Il ne m'en était pas plus reconnaissant pour cela, car son indifférence

et ses exigences augmentaient en raison de mes soins et de mes

tendresses. «Tu me pousseras à bout,» lui disais-je de temps en temps.

Il souriait, s'étalait béatement et ajoutait: «Veille autour de cette

fleur, de peur que quelque insecte n'y pénètre et ne trouble mon

repos.» J'étais indignée, et cependant je veillais autour de la fleur.

Un jour je le vis arriver; il était fort pâle, et cependant sa démarche

avait je ne sais quoi de plus compassé qu'à l'ordinaire.

«Qu'avez-vous, Prince? lui dis-je avec intérêt.

--Retire-toi, petite, j'ai besoin d'air, et le soleil ne sera pas fâché

de me voir aujourd'hui face à face.»

Je me sentis trembler, je prévoyais quelque malheur.

«Demain, demain, s'écria-t-il en faisant des gestes qui dénotaient le

trouble de son âme, demain je serai... le mari de la Reine.»

Un voile obscurcit mes yeux, une sourde rage s'empara de moi, je sentis

que je devenais folle de jalousie.

«D'ici à demain il peut se passer bien des choses, murmurai-je d'une

voix étranglée.

--Tais-toi! oses-tu bien en ma présence prononcer de semblables paroles!

--Non, fis-je, non, tu ne monteras pas les marches du trône!»

Je m'élançai sur lui et, profitant d'un moment où il détournait la

tête, je lui plongeai mon aiguillon dans le cœur.

A peine eut-il rendu le dernier soupir que je fondis en larmes, j'étais

au désespoir.

Je rentrai dans la ruche. Tout y était en désordre, le peuple tout

entier semblait en proie à la plus vive agitation; on se poussait, on

se heurtait...

«Que se passe-t-il donc? dis-je à la première Abeille que je rencontrai.

--Il se passe, il se passe que l'un de ces _messieurs_ a disparu.

--Et comment le sait-on?» J'étais tremblante.

«A l'appel de ce soir, il n'y avait que cinq cent quatre-vingt-dix-neuf

Faux-Bourdons présents. La Reine a eu une attaque de nerfs, on se perd

en conjectures.

--Ah! c'est une horrible aventure!» Et je me perdis dans la foule.

La Reine fut inconsolable, moi aussi, pendant deux jours environ, et ce

fut tout. C'était du reste un bien sot animal que ce Faux-Bourdon. Ne

me parlez pas des fainéants bien habillés.

GUSTAVE Z.

[Illustration]

LES AMOURS

DE DEUX BÊTES

OFFERTS

EN EXEMPLE AUX GENS D'ESPRIT[6]

--HISTOIRE ANIMAU-SENTIMENTALE--

I

Le professeur Granarius.

ASSURÉMENT, dit un soir, sous les tilleuls, le professeur Granarius,

ce qu'il y a de plus curieux en ce moment, à Paris, est la conduite de

Jarpéado. Certes, si les Français se conduisaient ainsi, nous n'aurions

pas besoin de codes, remontrances, mandements, sermons religieux,

ou mercuriales sociales, et nous ne verrions pas tant de scandales.

Rien ne démontre mieux que c'est la _raison_, cet attribut dont

s'enorgueillit l'Homme, qui cause tous les maux de la Société.»

[6] L'Animal distingué auquel nous devons cette histoire, par

laquelle il a voulu prouver que les créatures si mal à propos

nommées Bêtes par les Hommes leur étaient supérieures, a désiré

garder l'anonyme; mais tout nous a prouvé qu'il occupait une place

très-élevée dans les affections de mademoiselle Anna Granarius, et

qu'il appartient à la secte des Penseur, sur lesquels l'illustre

rapporteur a fait ses plus belles expériences.

--H. DE BALZAC.--

[Illustration]

Mademoiselle Anna Granarius, qui aimait un simple élève naturaliste,

ne put s'empêcher de rougir, d'autant plus qu'elle était blonde et

d'une excessive délicatesse de teint, une vraie héroïne de roman

écossais, aux yeux bleus, enfin presque douée de seconde vue. Aussi

s'aperçut-elle, à l'air candide et presque niais du professeur, qu'il

avait dit une de ces banalités familières aux savants qui ne sont

jamais savants que d'une manière. Elle se leva pour se promener dans

le Jardin des Plantes, qui se trouvait alors fermé, car il était huit

heures et demie, et au mois de juillet le Jardin des Plantes renvoie

le public au moment où les poésies du soir commencent leurs chants.

Se promener alors dans ce parc solitaire est une des plus douces

jouissances, surtout en compagnie d'une Anna.

[Illustration]

«Qu'est-ce que mon père veut dire avec ce Jarpéado qui lui tourne la

tête?» se demanda-t-elle en s'asseyant au bord de la grande serre.

Et la jolie Anna demeura pensive, et si pensive, que la Pensée, comme

il n'est pas rare de lui voir faire de ces tours de force chez les

jeunes personnes, absorba le corps et l'annula. Elle resta clouée à

la pierre sur laquelle elle s'était assise. Le vieux professeur, trop

occupé, ne chercha pas sa fille et la laissa dans l'état où l'avait

mise cette disposition nerveuse qui, quatre cents ans plus tôt, l'eût

conduite à un bûcher sur la place de Grève. Ce que c'est que de naître

à propos.

II

S. A. R. le prince Jarpéado.

Ce que Jarpéado trouvait de plus extraordinaire à Paris était lui-même,

comme le doge de Gênes à Versailles. C'était, d'ailleurs, un garçon

bien pris dans sa petite taille, remarquable par la beauté de ses

traits, ayant peut-être les jambes un peu grêles; mais elles étaient

chaussées de bottines chargées de pierreries et relevées à la poulaine

de trois côtés. Il portait sur le dos, selon la mode de la Cactriane,

son pays, une chape de chantre qui eût fait honte à celles des

dignitaires ecclésiastiques du sacre de Charles X; elle était couverte

d'arabesques en semences de diamants sur un fond de lapis-lazuli, et

fendue en deux parties égales, comme les deux vantaux d'un bahut;

puis ces parties tenaient par une charnière d'or et se levaient de

bas en haut à volonté, à l'instar des surplis des prêtres. En signe

de sa dignité, car il était prince des Coccirubri, il portait un joli

hausse-col en saphir, et sur sa tête deux aigrettes filiformes qui

eussent fait honte, par leur délicatesse, à tous les pompons que les

princes mettent à leurs shakos, les jours de fête nationale.

Anna le trouva charmant, excepté ses deux bras excessivement courts et

décharnés; mais comment aurait-on pensé à ce léger défaut à l'aspect

de sa riche carnation qui annonçait un sang pur en harmonie avec le

soleil, car les plus beaux rayons rouges de cet astre semblaient

avoir servi à rendre ce sang vermeil et lumineux? Mais bientôt Anna

comprit ce que son père avait voulu dire, en assistant à une de ces

mystérieuses choses qui passent inaperçues dans ce terrible Paris, si

plein et si vide, si niais et si savant, si préoccupé et si léger, mais

toujours fantastique, plus que la docte Allemagne, et bien supérieur

aux contrées hoffmanniques, où le grave conseiller du _Kammergericht_

de Berlin a vu tant de choses. Il est vrai que maître Floh et ses

besicles grossissantes ne vaudront jamais les forces apocalyptiques

des sibylles mesmériennes, remises en ce moment à la disposition de la

charmante Anna par un coup de baguette de cette fée, la seule qui nous

reste, Extasinada, à laquelle nous devons nos poëtes, nos plus beaux

rêves, et dont l'existence est fortement compromise à l'Académie des

sciences (section de médecine).

III

Autre tentation de saint Antoine.

Les trois mille fenêtres de ce palais de verre se renvoyèrent les

unes les autres un rayon de lune, et ce fut bientôt comme un de ces

incendies que le soleil allume à son coucher dans un vieux château, et

qui souvent trompent à distance un voyageur qui passe, un laboureur qui

revient. Les cactus versaient les trésors de leurs odeurs, le vanillier

envoyait ses ondes parfumées, le volcameria distillait la chaleur

vineuse de ses touffes par effluves aussi jolies que ses fleurs, ces

bayadères de la botanique, les jasmins des Açores babillaient, les

magnolias grisaient l'air, les senteurs des daturas s'avançaient avec

la pompe d'un roi de Perse, et l'impétueux lis de la Chine, dix fois

plus fort que nos tubéreuses, détonait comme les canons des Invalides,

et traversait cette atmosphère embrasée avec l'impétuosité d'un boulet,

ramassant toutes les autres odeurs et se les appropriant, comme un

banquier s'assimile les capitaux partout où passent ses spéculations.

Aussi le Vertige emmenait-il ces chœurs insensés au-dessus de cette

forêt illuminée, comme à l'Opéra Musard entraîne, d'un coup de

baguette, dans un galop la ronde furieuse des Parisiens de tout âge, de

tout sexe, sous des tourbillons de lumière et de musique.

La princesse Finna, l'une des plus belles créatures du pays enchanté

de Las Figuieras, s'avança par une vallée du Nopalistan, résidence

offerte au prince par ses ravisseurs, où les gazons étaient à la fois

humides et lisses, allant à la rencontre de Jarpéado, qui, cette fois,

ne pouvait l'éviter. Les yeux de cette enchanteresse, que dans un

ignoble projet d'alliance le gouvernement jetait à la tête du prince,

ni plus ni moins qu'une Caxe-Sotha, brillaient comme des étoiles, et la

rusée s'était fait suivre, comme Catherine de Médicis, d'un dangereux

escadron composé de ses plus belles sujettes.

Du plus loin qu'elle aperçut le prince, elle fit un signe. A ce

signal, il s'éleva dans le silence de cette nuit parfumée une musique

absolument semblable au scherzo de la reine Mab, dans la symphonie de

_Roméo et Juliette_, où le grand Berlioz a reculé les bornes de l'art

du facteur d'instruments, pour trouver les effets de la Cigale, du

Grillon, des Mouches, et rendre la voix sublime de la nature, à midi,

dans les hautes herbes d'une prairie où murmure un ruisseau sur du

sable argenté. Seulement le délicat et délicieux morceau de Berlioz est

à la musique qui résonnait aux sens intérieurs d'Anna ce que le brutal

organe d'un tonitruant ophicléide est aux sons filés du violoncelle de

Batta, quand Batta peint l'amour et en rappelle les rêveries les plus

éthérées aux femmes attendries que souvent un vieux priseur trouble en

se mouchant! (A la porte!)

C'était enfin la lumière qui se faisait musique, comme elle s'était

déjà faite parfum, par une attention délicate pour ces beaux êtres,

fruit de la lumière que la lumière engendre, qui sont lumière et

retournent à la lumière. Au milieu de l'extase où ce concert d'odeurs

et de sons devait plonger le prince Jarpéado, et quel prince! un prince

à marier, riche de tout le Nopalistan (_voir aux annonces pour plus

de détails_), Finna, la Cléopâtre improvisée par le gouvernement,

se glissa sous les pieds de Jarpéado, pendant qui six vierges

dansèrent une danse qui était aussi supérieure à la cachucha et au

jaléo espagnol, que la musique sourde et tintinnulante des génies

vibrionesques surpassait la divine musique de Berlioz. Ce qu'il y avait

de singulier dans cette danse était sa décence, puisqu'elle était

exécutée par des vierges; mais là éclatait le génie infernal de cette

création nationale et transmise à ces danseurs par leurs ancêtres,

qui la tenaient de la fée Arabesque. Cette danse chaste et irritante

produisait un effet absolument semblable à celui que cause la ronde

des femmes du Campidano, colonie grecque aux environs de Cagliari.

(Êtes-vous allé en Sardaigne? Non. J'en suis fâché. Allez-y, rien que

pour voir danser ces filles enrichies de sequins.) Assurément, vous

regardez, sans y entendre malice, ces vertueuses jeunes filles qui se

tiennent par la main et qui tournent très-chastement sur elles-mêmes;

mais ce chœur est néanmoins si voluptueux, que les consuls anglais

de la secte des _saints_, ceux qui ne rient jamais, pas même au

parlement, sont forcés de s'en aller. Eh bien, les femmes du Campidano

de Sardaigne, en fait de danse à la fois chaste et voluptueuse, étaient

aussi loin des danseuses de Finna, que la vierge de Dresde par Raphaël

est au-dessus d'un portrait de Dubufe. (On ne parle pas de peinture,

mais d'expression.)

«Vous voulez donc me tuer? s'écria Jarpéado, qui certes aurait rendu

des points à un consul anglais en fait de modestie et de patriotisme.

[Illustration]

--Non, âme de mon âme, dit Finna d'une voix douce à l'oreille comme de

la crème à la langue d'un chat; mais ne sais-tu pas que je t'aime comme

la terre aime le soleil, que mon amour est si peu personnel, que je

veux être ta femme, encore bien que je sache devoir en mourir?

--Ne sais-tu pas, répondit Jarpéado, que je viens d'un pays où les

castes sont chastes et suivent les ordres de Dieu, tout comme dans

l'Indoustan font les brahmes? Un brahmine n'a pas plus de répugnance

pour un paria que moi pour les plus belles créatures de ton atroce

pays de Las Figuieras, où il fait froid. Ton amour me gèle. Arrière,

bayadères impures!... Apprenez que je suis fidèle, et quoique vous

soyez en force sur cette terre, quoique vous ayez en abondance les

trésors de la vie, quand je devrais mourir ou de faim ou d'amour, je ne

m'unirai jamais ni à toi, ni à tes pareilles. Un Jarpéado s'allier à

une femme de ton espèce, qui est à la mienne ce que la négresse est à

un blanc, ce qu'un laquais est à une duchesse! Il n'y a que les nobles

de France qui fassent de ces alliances. Celle que j'aime est loin,

bien loin; mais ou elle viendra, ou je mourrai sans amour sur la terre

étrangère...»

Un cri d'effroi retentit et ne me permit pas d'entendre la réponse

de Finna, qui s'écria: «Sauvez le prince! Que des masses dévouées

s'élancent entre le danger et sa personne adorée!»

IV

Vie privée et publique des animaux · 第 28 / 41 段