Quelle position pour un célibataire que de coucher dans une pareille

auberge! J'eus la tentation de me joindre à quelques Oiseaux de ma

taille et de leur demander l'hospitalité. «La nuit, pensais-je, tous

les Oiseaux sont gris, et d'ailleurs est-ce faire tort aux gens que de

dormir poliment près d'eux?»

Je me dirigeai d'abord vers un fossé où se rassemblaient des

Étourneaux; ils faisaient leur toilette de nuit avec un soin tout

particulier, et je remarquai que la plupart d'entre eux avaient les

ailes dorées et les pattes vernies; c'étaient les dandys de la forêt.

Ils étaient assez bons enfants et ne m'honorèrent d'aucune attention.

Mais leurs propos étaient si creux, ils se racontaient avec tant de

fatuité leurs tracasseries et leurs bonnes fortunes, ils se frottaient

si lourdement l'un à l'autre, qu'il me fut impossible d'y tenir.

[Illustration]

J'allai ensuite me percher sur une branche où s'alignaient une

demi-douzaine d'Oiseaux de différentes espèces. Je pris modestement

la dernière place à l'extrémité de la branche, espérant qu'on m'y

souffrirait. Par malheur, ma voisine était une vieille Colombe, aussi

sèche qu'une girouette rouillée. Au moment où je m'approchai d'elle,

le peu de plumes qui couvraient ses os était l'objet de sa sollicitude;

elle feignait de les éplucher, mais elle eût trop craint d'en arracher

une; elle les passait seulement en revue pour voir si elle avait son

compte. A peine l'eus-je touchée du bout de l'aile, qu'elle se redressa

majestueusement:

«Qu'est-ce que vous faites donc, monsieur?» me dit-elle en pinçant le

bec avec une pudeur britannique.

Et, m'allongeant un grand coup de coude, elle me jeta à bas avec une

vigueur qui eût fait honneur à un portefaix.

Je tombai dans une bruyère où dormait une grosse Gelinotte. Ma mère

elle-même dans son écuelle n'avait pas un tel air de béatitude.

Elle était si rebondie, si épanouie, si bien assise sur son triple

ventre, qu'on l'eût prise pour un pâté dont on avait mangé la croûte.

Je me glissai furtivement près d'elle. «Elle ne s'éveillera pas, me

disais-je; et, en tout cas, une si bonne grosse maman ne peut pas être

bien méchante.» Elle ne le fut pas en effet. Elle ouvrit les yeux à

demi, et me dit en poussant un léger soupir:

«Tu me gênes, mon petit, va-t'en de là.»

Au même instant, je m'entendis appeler. C'étaient des Grives qui, du

haut d'un sorbier, me faisaient signe de venir à elles. «Voilà enfin

de bonnes âmes,» pensai-je. Elles me firent place en riant comme des

folles, et je me fourrai aussi lestement dans leur groupe emplumé qu'un

billet doux dans un manchon; mais je ne tardai pas à juger que ces

dames avaient mangé plus de raisin qu'il n'est raisonnable de le faire;

elles se soutenaient à peine sur les branches, et leurs plaisanteries

de mauvaise compagnie, leurs éclats de rire et leurs chansons grivoises

me forcèrent de m'éloigner.

Je commençais à désespérer, et j'allais m'endormir dans un coin

solitaire, lorsqu'un Rossignol se mit à chanter. Tout le monde aussitôt

fit silence. Hélas! que sa voix était pure! que sa mélancolie même

paraissait douce! Loin de troubler le sommeil d'autrui, ses accords

semblaient le bercer. Personne ne songeait à le faire taire, personne

ne trouvait mauvais qu'il chantât sa chanson à pareille heure; son père

ne le battait pas, ses amis ne prenaient pas la fuite. «Il n'y a donc

que moi, m'écriai-je, à qui il soit défendu d'être heureux? Partons,

fuyons ce monde cruel; mieux vaut chercher ma route dans les ténèbres,

au risque d'être avalé par quelque Hibou, que de me laisser déchirer

ainsi par le spectacle du bonheur des autres.»

[Illustration: C'étaient des Grives...]

Sur cette pensée, je me remis en chemin et j'errai longtemps au hasard.

Aux premières clartés du jour, j'aperçus les tours de Notre-Dame. En un

clin d'œil j'y atteignis, et je ne promenai pas longtemps mes regards

sur la ville avant de reconnaître notre jardin. J'y volai plus vite

que l'éclair... Hélas! il était vide. J'appelai en vain mes parents.

Personne ne me répondit. L'arbre où se tenait mon père, le buisson

maternel, l'écuelle chérie, tout avait disparu. La cognée avait tout

détruit: au lieu de l'allée verte où j'étais né, il ne restait qu'un

cent de fagots.

VI

Je cherchai d'abord mes parents dans tous les jardins d'alentour; mais

ce fut peine perdue; ils s'étaient sans doute réfugiés dans quelque

quartier éloigné, et je ne pus jamais savoir de leurs nouvelles.

Pénétré d'une tristesse affreuse, j'allai me percher sur la gouttière

où la colère de mon père m'avait d'abord exilé. J'y passai les jours

et les nuits à déplorer ma triste existence. Je ne dormais plus; je

mangeais à peine; j'étais près de mourir de douleur.

Un jour que je me lamentais comme à l'ordinaire: «Ainsi donc, me

disais-je tout haut, je ne suis ni un Merle, puisque mon père me

plumait, ni un Pigeon, puisque je suis tombé en route quand j'ai voulu

aller en Belgique, ni une Pie russe, puisque la petite marquise s'est

bouché les oreilles dès que j'ai ouvert le bec, ni une Tourterelle,

puisque Gourouli, la bonne Gourouli elle-même ronflait comme un moine

quand je chantais, ni un Perroquet, puisque Kacatogan n'a pas daigné

m'écouter, ni un Oiseau quelconque, enfin, puisqu'à Mortfontaine on m'a

laissé coucher tout seul; et cependant j'ai des plumes sur le corps,

voilà des pattes et voilà des ailes; je ne suis point un monstre,

témoin Gourouli et cette petite marquise elle-même qui me trouvaient

assez à leur gré: par quel mystère inexplicable ces plumes, ces ailes

et ces pattes ne sauraient-elles former un ensemble auquel on puisse

donner un nom? Ne serais-je pas, par hasard?...»

J'allais poursuivre mes doléances, lorsque je fus interrompu par deux

portières qui se disputaient dans la rue.

«Ah parbleu! dit l'une d'elles à l'autre, si tu en viens jamais à bout,

je te fais cadeau d'un Merle blanc.

--Dieu juste! m'écriai-je, voilà mon affaire. O Providence, je suis

fils d'un Merle et je suis blanc; je suis un Merle blanc!»

Cette découverte, il faut l'avouer, modifia beaucoup mes idées. Au

lieu de continuer à me plaindre, je commençai à me rengorger et à

marcher fièrement le long de la gouttière en regardant l'espace d'un

air victorieux. «C'est quelque chose, me dis-je, que d'être un Merle

blanc, cela ne se trouve pas dans le pas d'un Ane. J'étais bien bon de

m'affliger de ne pas rencontrer mon semblable; c'est le sort du génie,

c'est le mien. Je voulais fuir le monde, je veux l'étonner. Puisque je

suis cet Oiseau sans pareil dont le vulgaire nie l'existence, je dois

et prétends me comporter comme tel, ni plus ni moins que le Phénix,

et mépriser le reste des volatiles. Il faut que j'achète les mémoires

d'Alfieri et les poëmes de lord Byron; cette nourriture substantielle

m'inspirera un noble orgueil, sans compter celui que Dieu m'a donné;

oui, je veux ajouter, s'il se peut, au prestige de ma naissance. La

nature m'a fait rare, je me ferai mystérieux. Ce sera une faveur, une

gloire de me voir. Et au fait, ajoutais-je plus bas, si je me montrais

tout bonnement pour de l'argent?

[Illustration: Ah! parbleu! dit l'une d'elles à l'autre, si tu en viens

jamais à bout, je te fais cadeau d'un Merle blanc.]

«Fi donc! quelle indigne pensée! Je veux faire un poëme comme

Kacatogan, non pas en un chant, mais en vingt-quatre, comme tous les

grands hommes; ce n'est pas assez, il y en aura quarante-huit, avec des

notes et un appendice! Il faut que l'univers apprenne que j'existe. Je

ne manquerai pas, dans mes vers, de déplorer mon isolement, mais ce

sera de telle sorte, que les plus heureux me porteront envie. Puisque

le ciel m'a refusé une femelle, je dirai un mal affreux de celles des

autres. Je prouverai que tout est trop vert, hormis les raisins que

je mange. Les Rossignols n'ont qu'à bien se tenir, je démontrerai,

comme deux et deux font quatre, que leurs complaintes font mal au cœur

et que leur marchandise ne vaut rien. Il faut que j'aille trouver

Charpentier. Je veux me créer tout d'abord une puissante position

littéraire. J'entends avoir autour de moi une cour composée non pas

seulement de journalistes, mais d'auteurs véritables et même de femmes

de lettres. J'écrirai un rôle pour mademoiselle Rachel, et si elle

refuse de le jouer, je publierai à son de trompe que son talent est

bien inférieur à celui d'une vieille actrice de province. J'irai à

Venise, et je louerai, sur les bords du Grand-Canal, au milieu de cette

cité féerique, le beau palais Moncenigo, qui coûte quatre livres dix

sous par jour; là, je m'inspirerai de tous les souvenirs que l'auteur

de _Lara_ doit y avoir laissés. Du fond de ma solitude, j'inonderai

le monde d'un déluge de rimes croisées, calquées sur la strophe de

Spencer, où je soulagerai ma grande âme; je ferai soupirer toutes les

Mésanges, roucouler toutes les Tourterelles, fondre en larmes toutes

les Bécasses, et hurler toutes les vieilles Chouettes. Mais pour ce

qui regarde ma personne, je me montrerai inexorable et inaccessible

à l'amour. En vain me pressera-t-on, me suppliera-t-on d'avoir pitié

des infortunées qu'auront séduites mes chants sublimes, à tout cela,

je répondrai: «Foin!» O excès de gloire! mes manuscrits se vendront

au poids de l'or, mes livres traverseront les mers; la renommée,

la fortune me suivront partout; seul, je semblerai indifférent aux

murmures de la foule qui m'environnera. En un mot, je serai un parfait

Merle blanc, un véritable écrivain excentrique, fêté, choyé, admiré,

envié, mais complétement grognon et insupportable.»

VII

Il ne me fallut pas plus de six semaines pour mettre au jour mon

premier ouvrage. C'était, comme je me l'étais promis, un poëme en

quarante-huit chants; il s'y trouvait bien quelques négligences à cause

de la prodigieuse fécondité avec laquelle je l'avais écrit; mais je

pensai que le public d'aujourd'hui, accoutumé à la belle littérature

qui s'imprime au bas des journaux, ne m'en ferait pas un reproche.

J'eus un succès digne de moi, c'est-à-dire sans pareil. Le sujet de

mon ouvrage n'était autre que moi-même; je me conformai en cela à la

grande mode de notre temps. Je racontais mes souffrances passées avec

une fatuité charmante; je mettais le lecteur au fait de mille détails

domestiques du plus piquant intérêt; la description de l'écuelle de ma

mère ne remplissait pas moins de quatorze chants: j'en avais compté

les rainures, les trous, les bosses, les éclats, les échardes, les

clous, les taches, les teintes diverses, les reflets; j'en montrais

le dedans, le dehors, les bords, le fond, les côtés, les plans

inclinés, les plans droits; passant au contenu, j'avais étudié les

brins d'herbe, les pailles, les feuilles sèches, les petits morceaux

de bois, les graviers, les gouttes d'eau, les débris de Mouches, les

pattes de Hannetons cassées qui s'y trouvaient; c'était une description

ravissante. Mais ne pensez pas que je l'eusse imprimée tout d'une

venue, il y a des lecteurs impertinents qui l'auraient sautée; je

l'avais habilement coupée par morceaux et entremêlée au récit, afin que

rien n'en fût perdu; en sorte qu'au moment le plus intéressant et le

plus dramatique, arrivaient tout à coup quinze pages d'écuelle. Voilà,

je crois, un des grands secrets de l'art, et, comme je n'ai point

d'avarice, en profitera qui voudra.

L'Europe entière fut émue à l'apparition de mon livre; elle dévora

les révélations intimes que je daignais lui communiquer. Comment en

eût-il été autrement? Non-seulement j'énumérais tous les faits qui

se rattachaient à ma personne, mais je donnais encore au public un

tableau complet de toutes les rêvasseries qui m'avaient passé par la

tête depuis l'âge de deux mois; j'avais même intercalé, au plus bel

endroit, une ode composée dans mon œuf. Bien entendu d'ailleurs que je

ne négligeais pas de traiter en passant le grand sujet qui préoccupe

maintenant tant de monde, à savoir, l'avenir de l'humanité. Ce problème

m'avait paru intéressant; j'en ébauchai, dans un moment de loisir, une

solution qui passa généralement pour satisfaisante.

On m'envoyait tous les jours des compliments en vers, des lettres de

félicitation et des déclarations d'amour anonymes. Quant aux visites,

je suivais rigoureusement le plan que je m'étais tracé; ma porte était

fermée à tout le monde. Je ne pus cependant me dispenser de recevoir

deux étrangers qui s'étaient annoncés comme étant de mes parents. L'un

était un Merle du Sénégal, et l'autre un Merle de la Chine.

«Ah! monsieur, me dirent-ils en m'embrassant à m'étouffer, que vous

êtes un grand Merle! que vous avez bien peint, dans votre poëme

immortel, la profonde souffrance du génie méconnu! Si nous n'étions

pas déjà aussi incompris que possible, nous le deviendrions après vous

avoir lu. Combien nous sympathisons avec vos douleurs, avec votre

sublime mépris du vulgaire! Nous aussi, monsieur, nous les connaissons

par nous-mêmes, les peines secrètes que vous avez chantées! Voici deux

sonnets que nous avons faits, l'un portant l'autre, et que nous vous

prions d'agréer.

--Voici, en outre, ajouta le Chinois, de la musique que mon épouse a

composée sur un passage de votre préface. Elle rend merveilleusement

l'intention de l'auteur.

--Messieurs, leur dis-je, autant que j'en puis juger, vous me

semblez doués d'un grand cœur et d'un esprit plein de lumières. Mais

pardonnez-moi de vous faire une question. D'où vient votre mélancolie?

--Eh! monsieur, répondit l'habitant du Sénégal, regardez comme je suis

bâti; mon plumage, il est vrai, est agréable à voir, et je suis revêtu

de cette belle couleur verte qu'on voit briller sur les Canards, mais

mon bec est trop court et mon pied trop grand; et voyez de quelle queue

je suis affublé, la longueur de mon corps n'en fait pas les deux tiers.

N'y a-t-il pas là de quoi se donner au diable?

--Et moi, monsieur, dit le Chinois, mon infortune est encore plus

pénible; la queue de mon confrère balaye les rues, mais les polissons

me montrent au doigt à cause que je n'en ai point.

--Messieurs, repris-je, je vous plains de toute mon âme; il est

toujours fâcheux d'avoir trop ou trop peu n'importe de quoi. Mais

permettez-moi de vous dire qu'il y a au Jardin des Plantes plusieurs

personnes qui vous ressemblent, et qui demeurent là depuis longtemps

fort paisiblement empaillées. De même qu'il ne suffit pas à une femme

de lettres d'être dévergondée pour faire un bon livre, ce n'est pas non

plus assez pour un Merle d'être mécontent pour avoir du génie. Je suis

seul de mon espèce et je m'en afflige; j'ai peut-être tort, mais c'est

mon droit. Je suis blanc, messieurs; devenez-le, et nous verrons ce que

vous saurez dire.»

VIII

Malgré la résolution que j'avais prise et le calme que j'affectais,

je n'étais pas heureux. Mon isolement, pour être glorieux, ne m'en

semblait pas moins pénible, et je ne pouvais songer sans effroi à la

nécessité où je me trouvais de passer ma vie entière dans le célibat.

Le retour du printemps, en particulier, me causait une gêne mortelle,

et je commençais à tomber de nouveau dans la tristesse, lorsqu'une

circonstance imprévue décida de ma vie entière.

Il va sans dire que mes écrits avaient traversé la Manche, et que les

Anglais se les arrachaient. Les Anglais s'arrachent tout, hormis ce

qu'ils comprennent. Je reçus un jour de Londres une lettre signée d'une

jeune Merlette:

«J'ai lu votre poëme, me disait-elle, et l'admiration que j'ai éprouvée

m'a fait prendre la résolution de vous offrir ma main et ma personne.

Dieu nous a créés l'un pour l'autre: je suis semblable à vous, je suis

une Merlette blanche.»

On suppose aisément ma surprise et ma joie. «Une Merlette blanche! me

dis-je, est-il bien possible? Je ne suis donc plus seul sur la terre!»

Je me hâtai de répondre à la belle inconnue, et je le fis d'une manière

qui témoignait assez combien sa proposition m'agréait. Je la pressais

de venir à Paris ou de me permettre de voler près d'elle. Elle me

répondit qu'elle aimait mieux venir parce que ses parents l'ennuyaient,

qu'elle mettait ordre à ses affaires et que je la verrais bientôt.

Elle vint en effet quelques jours après. O bonheur! c'était la plus

jolie Merlette du monde, et elle était encore plus blanche que moi.

«Ah! mademoiselle, m'écriai-je, ou plutôt madame, car je vous considère

à présent comme mon épouse légitime, est-il croyable qu'une créature

si charmante se trouvât sur la terre sans que la renommée m'apprît

son existence? Bénis soient les malheurs que j'ai éprouvés et les

coups de bec que m'a donnés mon père, puisque le ciel me réservait

une consolation si inespérée! Jusqu'à ce jour, je me croyais condamné

à une solitude éternelle, et, à vous parler franchement, c'était un

rude fardeau à porter; mais je me sens, en vous regardant, toutes

les qualités d'un père de famille. Acceptez ma main sans délai;

marions-nous à l'anglaise, sans cérémonie, et partons ensemble pour la

Suisse.

--Je ne l'entends pas ainsi, me répondit la jeune Merlette; je veux

que nos noces soient magnifiques et que tout ce qu'il y a en France

de Merles un peu bien nés y soit solennellement rassemblé. Des gens

comme nous doivent à leur propre gloire de ne pas se marier comme des

Chats de gouttière; j'ai apporté une provision de _bank-notes_. Faites

vos invitations, allez chez vos marchands, et ne lésinez pas sur les

rafraîchissements.»

Je me conformai aveuglément aux ordres de la blanche Merlette. Nos

noces furent d'un luxe écrasant; on y mangea dix mille Mouches. Nous

reçûmes la bénédiction nuptiale d'un révérend père Cormoran, qui était

archevêque _in partibus_. Un bal superbe termina la journée; enfin,

rien ne manqua à mon bonheur.

[Illustration]

Plus j'approfondissais le caractère de ma charmante femme, plus mon

amour augmentait. Elle réunissait dans sa petite personne tous les

agréments de l'âme et du corps. Elle était seulement un peu bégueule;

mais j'attribuai cela à l'influence du brouillard anglais dans lequel

elle avait vécu jusqu'alors, et je ne doutai pas que le climat de la

France ne dissipât bientôt ce léger nuage.

[Illustration]

Une chose qui m'inquiétait plus sérieusement, c'était une sorte de

mystère dont elle s'entourait quelquefois avec une rigueur singulière,

s'enfermant à clef avec ses caméristes, et passant ainsi des heures

entières pour faire sa toilette, à ce qu'elle prétendait. Les maris

n'aiment pas beaucoup ces fantaisies dans leur ménage. Il m'était

arrivé vingt fois de frapper à l'appartement de ma femme sans pouvoir

obtenir qu'on m'ouvrît la porte. Cela m'impatientait cruellement. Un

jour, entre autres, j'insistai avec tant de mauvaise humeur, qu'elle

se vit obligée de céder et de m'ouvrir un peu à la hâte, non sans se

plaindre fort de mon importunité. Je remarquai en entrant une grosse

bouteille pleine d'une espèce de colle faite avec de la farine et du

blanc d'Espagne. Je demandai à ma femme ce qu'elle faisait de cette

drogue; elle me répondit que c'était un opiat pour des engelures

qu'elle avait.

Cet opiat me sembla tant soit peu louche; mais quelle défiance

pouvait m'inspirer une personne si douce et si sage, qui s'était

donnée à moi avec tant d'enthousiasme et une sincérité si parfaite?

J'ignorais d'abord que ma bien-aimée fût une femme de plume; elle

me l'avoua au bout de quelque temps, et elle alla même jusqu'à me

montrer le manuscrit d'un roman où elle avait imité à la fois Walter

Scott et Scarron. Je laisse à penser le plaisir que me causa une si

aimable surprise. Non-seulement je me voyais possesseur d'une beauté

incomparable, mais j'acquérais encore la certitude que l'intelligence

de ma compagne était digne en tout point de mon génie. Dès cet instant,

nous travaillâmes ensemble. Tandis que je composais mes poëmes, elle

barbouillait des rames de papier. Je lui récitais mes vers à haute

voix, et cela ne la gênait nullement pour écrire pendant ce temps-là.

Elle pondait ses romans avec une facilité presque égale à la mienne,

choisissant toujours les sujets les plus dramatiques: des parricides,

des rapts, des meurtres, et même jusqu'à des filouteries, ayant

toujours soin, en passant, d'attaquer le gouvernement et de prêcher

l'émancipation des Merlettes. En un mot, aucun effort ne coûtait à son

esprit, aucun tour de force à sa pudeur; il ne lui arrivait jamais de

rayer une ligne, ni de faire un plan avant de se mettre à l'œuvre.

C'était le type de la Merlette lettrée.

Un jour qu'elle se livrait au travail avec une ardeur inaccoutumée, je

m'aperçus qu'elle suait à grosses gouttes, et je fus étonné de voir en

même temps qu'elle avait une grande tache noire dans le dos. «Eh! bon

Dieu, lui dis-je, qu'est-ce donc? est-ce que vous êtes malade?» Elle

parut d'abord un peu effrayée et même penaude; mais la grande habitude

qu'elle avait du monde l'aida bientôt à reprendre l'empire admirable

qu'elle gardait toujours sur elle-même. Elle dit que c'était une tache

d'encre, et qu'elle y était fort sujette dans ses moments d'inspiration.

«Est-ce que ma femme déteint?» me dis-je tout bas. Cette pensée

m'empêcha de dormir. La bouteille de colle me revint en mémoire. «O

ciel! m'écriai-je, quel soupçon! Cette créature céleste ne serait-elle

qu'une peinture, un léger badigeon? se serait-elle vernie pour abuser

de moi? Quand je croyais presser sur mon cœur la sœur de mon âme,

l'être privilégié créé pour moi seul, n'aurais-je donc épousé que de la

farine?»

Poursuivi par ce doute horrible, je formai le dessein de m'en

affranchir. Je fis l'achat d'un baromètre, et j'attendis avidement

qu'il vînt à faire un jour de pluie. Je voulais emmener ma femme à

la campagne, choisir un dimanche douteux et tenter l'épreuve d'une

lessive. Mais nous étions en plein juillet; il faisait un beau temps

effroyable.

L'apparence du bonheur et l'habitude d'écrire avaient fort excité ma

sensibilité. Naïf comme j'étais, il m'arrivait parfois, en travaillant,

que le sentiment fût plus fort que l'idée, et de me mettre à pleurer en

attendant la rime. Ma femme aimait beaucoup ces rares occasions. Toute

faiblesse masculine enchante l'orgueil féminin. Une certaine nuit que

je limais une rature, selon le précepte de Boileau, il advint à mon

cœur de s'ouvrir.

«O toi! dis-je à ma chère Merlette, toi, la seule et la plus aimée!

toi, sans qui ma vie est un songe! toi, dont un regard, un sourire,

métamorphosent pour moi l'univers, vie de mon cœur, sais-tu combien

je t'aime? Pour mettre en vers une idée banale déjà usée par d'autres

poëtes, un peu d'étude et d'attention me fait aisément trouver des

paroles; mais où en prendrais-je jamais pour t'exprimer ce que ta

beauté m'inspire? Le souvenir même de mes peines passées pourrait-il

me fournir un mot pour te parler de mon bonheur présent? Avant que tu

fusses venue à moi, mon isolement était celui d'un orphelin exilé,

aujourd'hui c'est celui d'un roi. Dans ce faible corps, dont j'ai le

simulacre jusqu'à ce que la mort en fasse un débris, dans cette petite

cervelle enfiévrée où fermente une inutile pensée, sais-tu, mon ange,

comprends-tu, ma belle, que rien ne peut être qui ne soit à toi? Écoute

ce que mon cerveau peut dire, et sens combien mon amour est plus grand!

Oh! que mon génie fût une perle, et que tu fusses Cléopâtre!»

En radotant ainsi, je pleurais sur ma femme et elle déteignait

visiblement. A chaque larme qui tombait de mes yeux, apparaissait

une plume, non pas même noire, mais du plus vieux roux (je crois

qu'elle avait déjà déteint autre part). Après quelques minutes

d'attendrissement, je me trouvais vis-à-vis d'un Oiseau décollé et

désenfariné, identiquement semblable aux Merles les plus plats et les

plus ordinaires.

Que faire? que dire? quel parti prendre? Tout reproche était inutile.

J'aurais bien pu, à la vérité, considérer le cas comme rédhibitoire

et faire casser mon mariage. Mais comment oser publier ma honte?

N'était-ce pas assez de mon malheur? Je pris mon courage à deux pattes,

je résolus de quitter le monde, d'abandonner la carrière des lettres,

de fuir dans un désert, s'il était possible, d'éviter à jamais

l'aspect d'une créature vivante et de chercher, comme Alceste,

. . . . . Un endroit écarté,

Où d'être un Merle blanc on eût la liberté!

IX

Vie privée et publique des animaux · 第 27 / 41 段