--Hélas! monsieur, répondis-je humblement, j'ai sifflé comme je

pouvais, me sentant gai parce qu'il fait beau, et ayant peut-être mangé

trop de Mouches.

--On ne siffle pas ainsi dans ma famille, reprit mon père hors de

lui. Il y a des siècles que nous sifflons de père en fils, et lorsque

je fais entendre ma voix la nuit, apprends qu'il y a ici au premier

étage un monsieur, et au grenier une jeune grisette, qui ouvrent leurs

fenêtres pour m'entendre. N'est-ce pas assez que j'aie devant les yeux

l'affreuse couleur de tes sottes plumes qui te donnent l'air enfariné

comme un paillasse de la foire? Si je n'étais le plus pacifique des

Merles, je t'aurais déjà cent fois mis à nu, ni plus ni moins qu'un

Poulet de basse-cour prêt à être embroché.

--Eh bien! m'écriai-je, révolté de l'injustice de mon père, s'il en

est ainsi, monsieur, qu'à cela ne tienne! je me déroberai à votre

présence, je délivrerai vos regards de cette malheureuse queue blanche

par laquelle vous me tirez toute la journée. Je partirai, monsieur, je

fuirai; assez d'autres enfants consoleront votre vieillesse, puisque

ma mère pond trois fois par an; j'irai loin de vous cacher ma misère,

et peut-être, ajoutai-je en sanglotant, peut-être trouverai-je dans

le potager du voisin ou sur les gouttières quelques Vers de terre ou

quelques Araignées pour soutenir ma triste existence.

--Comme tu voudras, répliqua mon père, loin de s'attendrir à ce

discours; que je ne te voie plus! Tu n'es pas mon fils; tu n'es pas un

Merle.

[Illustration]

--Et que suis-je donc, monsieur, s'il vous plaît?

--Je n'en sais rien, mais tu n'es pas un Merle.»

Après ces paroles foudroyantes, mon père s'éloigna à pas lents. Ma mère

se releva tristement et alla, en boitant, achever de pleurer dans son

écuelle. Pour moi, confus et désolé, je pris mon vol du mieux que je

pus, et j'allai, comme je l'avais annoncé, me percher sur la gouttière

d'une maison voisine.

II

Mon père eut l'inhumanité de me laisser pendant plusieurs jours dans

cette situation mortifiante. Malgré sa violence, il avait bon cœur, et,

aux regards détournés qu'il me lançait, je voyais bien qu'il aurait

voulu me pardonner et me rappeler; ma mère, surtout, levait sans cesse

vers moi des yeux pleins de tendresse, et se risquait même parfois à

m'appeler d'un petit cri plaintif; mais mon horrible plumage blanc leur

inspirait, malgré eux, une répugnance et un effroi auxquels je vis bien

qu'il n'y avait point de remède.

«Je ne suis point un Merle!» me répétais-je; et, en effet, en

m'épluchant le matin, et en me mirant dans l'eau de la gouttière, je

ne reconnaissais que trop clairement combien je ressemblais peu à ma

famille. «O ciel! répétais-je encore, apprends-moi donc ce que je suis!»

Une certaine nuit qu'il pleuvait à verse, j'allais m'endormir exténué

de faim et de chagrin, lorsque je vis se poser près de moi un oiseau

plus mouillé, plus pâle et plus maigre que je ne le croyais possible.

Il était à peu près de ma couleur, autant que j'en pus juger à travers

la pluie qui nous inondait; à peine avait-il sur le corps assez de

plumes pour habiller un Moineau, et il était plus gros que moi. Il me

sembla, au premier abord, un oiseau tout à fait pauvre et nécessiteux;

mais il gardait, en dépit de l'orage qui maltraitait son front presque

tondu, un air de fierté qui me charma. Je lui fis modestement une

grande révérence à laquelle il répondit par un coup de bec qui faillit

me jeter à bas de la gouttière. Voyant que je me grattais l'oreille et

que je me retirais avec componction, sans essayer de lui répondre en sa

langue:

«Qui es-tu? me demanda-t-il d'une voix aussi enrouée que son crâne

était chauve.

--Hélas! monseigneur, répondis-je (craignant une seconde estocade), je

n'en sais rien. Je croyais être un Merle, mais l'on m'a convaincu que

je n'en suis pas un.»

La singularité de ma réponse jointe à mon air de sincérité

l'intéressèrent. Il s'approcha de moi et me fit conter mon histoire,

ce dont je m'acquittai avec toute la tristesse et toute l'humilité qui

convenaient à ma position et au temps affreux qu'il faisait.

«Si tu étais un Ramier comme moi, me dit-il après m'avoir écouté, les

niaiseries dont tu t'affliges ne t'inquiéteraient pas un moment. Nous

voyageons, c'est là notre vie, et nous avons bien nos amours, mais je

ne sais qui est mon père: fendre l'air, traverser l'espace, voir à nos

pieds les monts et les plaines, respirer l'azur même des cieux, et non

les exhalaisons de la terre, courir comme la flèche à un but marqué qui

ne nous échappe jamais, voilà notre plaisir et notre vie. Je fais plus

de chemin en un jour qu'un Homme n'en peut faire en six.

--Sur ma parole, monsieur, dis-je un peu enhardi, vous êtes un Oiseau

bohémien.

--C'est encore une chose dont je ne me soucie guère, reprit-il; je n'ai

point de pays; je ne connais que trois choses: les voyages, ma femme et

mes petits. Où est ma femme, là est ma patrie.

--Mais qu'avez-vous là qui vous pend au cou? C'est comme une vieille

papillote chiffonnée.

--Ce sont des papiers d'importance, répondit-il en se rengorgeant; je

vais à Bruxelles, de ce pas, et je porte au célèbre banquier *** une

nouvelle qui va faire baisser la rente d'un franc soixante-dix-huit

centimes.

--Juste Dieu! m'écriai-je, c'est une bien belle existence que la vôtre,

et Bruxelles, j'en suis sûr, doit être une ville bien curieuse à voir.

Ne pourriez-vous pas m'emmener avec vous? Puisque je ne suis pas un

Merle, je suis peut-être un Pigeon Ramier.

--Si tu en étais un, répliqua-t-il, tu m'aurais rendu le coup de bec

que je t'ai donné tout à l'heure.

--Eh bien! monsieur, je vous le rendrai, ne nous brouillons pas pour

si peu de chose. Voilà le matin qui paraît et l'orage qui s'apaise. De

grâce, laissez-moi vous suivre! Je suis perdu, je n'ai plus rien au

monde; si vous me refusez, il ne me reste plus qu'à me noyer dans cette

gouttière.

--Eh bien! en route! suis-moi si tu peux.»

Je jetai un dernier regard sur le jardin où dormait ma mère; une larme

coula de mes yeux, le vent et la pluie l'emportèrent; j'ouvris mes

ailes et je partis.

III

Mes ailes, je l'ai dit, n'étaient pas encore bien robustes; tandis

que mon conducteur allait comme le vent, je m'essoufflais à ses

côtés; je tins bon pendant quelque temps; mais bientôt il me prit un

éblouissement si violent, que je me sentis près de défaillir.

«Y en a-t-il encore pour longtemps? demandai-je d'une voix faible.

--Non, me répondit-il, nous sommes au Bourget, nous n'avons plus que

soixante lieues à faire.»

J'essayai de reprendre courage, ne voulant pas avoir l'air d'une Poule

mouillée, et je volai encore un quart d'heure, mais, pour le coup,

j'étais rendu.

«Monsieur, bégayai-je de nouveau, ne pourrait-on pas s'arrêter un

instant? J'ai une soif horrible qui me tourmente, et, en nous perchant

sur un arbre...

--Va-t'en au diable! tu n'es qu'un Merle!» me répondit le Ramier en

colère; et, sans daigner tourner la tête, il continua son voyage

enragé. Quant à moi, abasourdi et n'y voyant plus, je tombai dans un

champ de blé.

J'ignore combien de temps dura mon évanouissement; lorsque je repris

connaissance, ce qui me revint d'abord en mémoire fut la dernière

parole du Ramier: «Tu n'es qu'un Merle,» m'avait-il dit. «O mes chers

parents! pensai-je, vous vous êtes donc trompés? Je vais retourner près

de vous; vous me reconnaîtrez pour votre vrai et légitime enfant, et

vous me rendrez ma place dans ce bon petit tas de feuilles qui est sous

l'écuelle de ma mère.»

Je fis un effort pour me lever; mais la fatigue du voyage et la douleur

que je ressentais de ma chute me paralysaient tous les membres. A peine

me fus-je dressé sur mes pattes, que la défaillance me reprit, et je

retombai sur le flanc.

L'affreuse pensée de la mort se présentait déjà à mon esprit, lorsque,

à travers les bluets et les coquelicots, je vis venir à moi, sur la

pointe du pied, deux charmantes personnes. L'une était une petite Pie

fort bien mouchetée et extrêmement coquette, et l'autre une Tourterelle

couleur de rose. La Tourterelle s'arrêta, à quelques pas de distance,

avec un grand air de pudeur et de compassion pour mon infortune; mais

la Pie s'approcha en sautillant de la manière la plus agréable du monde.

[Illustration]

«Eh! bon Dieu! pauvre enfant, que faites-vous là? me demanda-t-elle

d'une voix folâtre et argentine.

--Hélas! madame la marquise, répondis-je (car c'en devait être une,

pour le moins), je suis un pauvre diable de voyageur que son postillon

a laissé en route, et je suis en train de mourir de faim.

--Sainte Vierge! que me dites-vous?» répondit-elle; et aussitôt elle se

mit à voltiger çà et là sur les buissons qui nous entouraient, allant

et venant de côté et d'autre, m'apportant quantité de baies et de

fruits, dont elle fit un petit tas près de moi, tout en continuant ses

questions:

«Mais qui êtes-vous? mais d'où venez-vous? C'est une chose incroyable

que votre aventure! Et où alliez-vous? Voyager seul, si jeune, car vous

sortez de votre première mue! Que font vos parents? d'où sont-ils?

comment vous laissent-ils dans cet état-là? Mais c'est à faire dresser

les plumes sur la tête!»

Pendant qu'elle parlait, je m'étais soulevé un peu de côté et je

mangeais de grand appétit. La Tourterelle restait immobile, me

regardant toujours d'un œil de pitié. Cependant elle remarqua que je

retournais la tête d'un air languissant, et elle comprit que j'avais

soif. De la pluie tombée dans la nuit une goutte restait sur un brin

de mouron; elle recueillit timidement cette goutte dans son bec et me

l'apporta toute fraîche. Certainement, si je n'eusse pas été si malade,

une personne si réservée ne se serait jamais permis une pareille

démarche.

Je ne savais pas encore ce que c'est que l'amour, mais mon cœur battait

violemment. Partagé entre deux émotions diverses, j'étais pénétré d'un

charme inexprimable. Ma panetière était si gaie, mon échanson si pensif

et si doux, que j'aurais voulu déjeuner ainsi pendant toute l'éternité.

Malheureusement tout a un terme, même l'appétit d'un convalescent. Le

repas fini, et mes forces revenues, je satisfis la curiosité de la

petite Pie, et lui racontai mes malheurs avec autant de sincérité que

je l'avais fait la veille devant le Pigeon. La Pie m'écouta avec plus

d'attention qu'il ne semblait devoir lui appartenir, et la Tourterelle

me donna des marques charmantes de sa profonde sensibilité. Mais

lorsque j'en fus à toucher le point capital qui causait ma peine,

c'est-à-dire l'ignorance où j'étais de moi-même:

«Plaisantez-vous? s'écria la Pie, vous, un Merle! vous, un Pigeon!

Fi donc! vous êtes une Pie, mon cher enfant, Pie s'il en fut, et

très-gentille Pie, ajouta-t-elle en me donnant un petit coup d'aile,

comme qui dirait un coup d'éventail.

--Mais, madame la marquise, répondis-je, il me semble que pour une Pie

je suis d'une couleur, ne vous en déplaise...

[Illustration: Pendant qu'elle parlait, je m'étais soulevé un peu de

côté.]

--Une Pie russe, mon cher, vous êtes une Pie russe! Vous ne savez pas

qu'elles sont blanches? Pauvre garçon, quelle innocence!

--Mais, madame, repris-je, comment serais-je une Pie russe, étant né au

fond du Marais, dans une vieille écuelle cassée?

--Ah! le bon enfant! Vous êtes de l'invasion, mon cher; croyez-vous

qu'il n'y ait que vous? Fiez-vous à moi, et laissez-vous faire; je

veux vous emmener tout à l'heure et vous montrer les plus belles choses

de la terre.

--Où cela, madame, s'il vous plaît?

--Dans mon palais vert, mon mignon. Vous verrez quelle vie on y mène!

Vous n'aurez pas plutôt été Pie un quart d'heure que vous ne voudrez

plus entendre parler d'autre chose. Nous sommes là une centaine, non

pas de ces grosses Pies de village qui demandent l'aumône sur les

grands chemins, mais toutes nobles et de bonne compagnie, effilées,

lestes et pas plus grosses que le poing. Pas une de nous n'a ni plus

ni moins de sept marques noires et de cinq marques blanches; c'est une

chose invariable, et nous méprisons le reste du monde. Les marques

noires vous manquent, il est vrai, mais votre qualité de Russe suffira

pour vous faire admettre. Notre vie se compose de deux choses: caqueter

et nous attifer. Depuis le matin jusqu'à midi nous nous attifons, et

depuis midi jusqu'au soir nous caquetons. Chacune de nous perche sur

un arbre, le plus haut et le plus vieux possible. Au milieu de la

forêt s'élève un chêne immense, inhabité, hélas! C'était la demeure

du feu roi Pie X, où nous allons en pèlerinage, en poussant de bien

gros soupirs; mais, à part ce léger chagrin, nous passons le temps à

merveille. Nos femmes ne sont pas plus bégueules que nos maris ne sont

jaloux, mais nos plaisirs sont purs et honnêtes, parce que notre cœur

est aussi noble que notre langage est libre et joyeux. Notre fierté n'a

pas de bornes, et si un Geai ou toute autre canaille vient par hasard à

s'introduire chez nous, nous le plumons impitoyablement. Mais nous n'en

sommes pas moins les meilleures gens du monde, et les Passereaux, les

Mésanges, les Chardonnerets, qui vivent dans nos taillis, nous trouvent

toujours prêts à les aider, à les nourrir et à les défendre. Nulle

part il n'y a plus de caquetage que chez nous, et nulle part moins de

médisance. Nous ne manquons pas de vieilles Pies dévotes, qui disent

leurs patenôtres toute la journée, mais la plus éventée de nos jeunes

commères peut passer, sans crainte d'un coup de bec, près de la plus

sévère douairière. En un mot, nous vivons de plaisir, d'honneur, de

bavardage, de gloire et de chiffons.

--Voilà qui est fort beau, madame, répliquai-je, et je serais

certainement mal appris de ne point obéir aux ordres d'une

personne comme vous. Mais avant d'avoir l'honneur de vous suivre,

permettez-moi, de grâce, de dire un mot à cette bonne demoiselle qui

est ici.--Mademoiselle, continuai-je en m'adressant à la Tourterelle,

parlez-moi franchement, je vous en supplie; pensez-vous que je sois

véritablement une Pie russe?»

A cette question, la Tourterelle baissa la tête et devint rouge-pâle

comme les rubans de Lolotte.

«Mais, monsieur, dit-elle, je ne sais si je puis...

--Au nom du ciel! parlez, mademoiselle; mon dessein n'a rien qui puisse

vous offenser, bien au contraire. Vous me paraissez toutes deux si

charmantes, que je fais ici le serment d'offrir mon cœur et ma patte à

celle de vous qui en voudra, dès l'instant que je saurai si je suis Pie

ou autre chose; car en vous regardant, ajoutai-je, parlant un peu plus

bas à la jeune personne, je me sens je ne sais quoi de Tourtereau qui

me tourmente singulièrement.

--Mais, en effet, dit la Tourterelle en rougissant encore davantage, je

ne sais si c'est le reflet du soleil qui tombe sur vous à travers ces

coquelicots, mais votre plumage me semble avoir une légère teinte...»

Elle n'osa en dire plus long. «O perplexité! m'écriai-je, comment

savoir à quoi m'en tenir? comment donner mon cœur à l'une de vous,

lorsqu'il est si cruellement déchiré? O Socrate! quel précepte

admirable, mais difficile à suivre, tu nous as donné, quand tu as dit:

«Connais-toi toi-même!»

Depuis le jour où une malheureuse chanson avait si fort contrarié mon

père, je n'avais pas fait usage de ma voix. En ce moment il me vint

à l'esprit de m'en servir comme d'un moyen pour discerner la vérité.

«Parbleu! pensais-je, puisque monsieur mon père m'a mis à la porte dès

le premier couplet, c'est bien le moins que le second produise quelque

effet sur ces dames.» Ayant donc commencé par m'incliner poliment,

comme pour réclamer l'indulgence, à cause de la pluie que j'avais

reçue, je me mis d'abord à siffler, puis à gazouiller, puis à faire des

roulades, puis enfin à chanter à tue-tête, comme un muletier espagnol,

en plein vent.

A mesure que je chantais, la petite Pie s'éloignait de moi d'un air

de surprise qui devint bientôt de la stupéfaction, puis qui passa à

un sentiment d'effroi accompagné d'un profond ennui. Elle décrivait

des cercles autour de moi, comme un Chat autour d'un morceau de lard

trop chaud qui vient de le brûler, mais auquel il voudrait pourtant

goûter encore. Voyant l'effet de mon épreuve, et voulant la pousser

jusqu'au bout, plus la pauvre marquise montrait d'impatience, plus je

m'égosillais à chanter. Elle résista pendant vingt-cinq minutes à mes

mélodieux efforts; enfin, n'y pouvant plus tenir, elle s'envola à

grand bruit et regagna son palais de verdure. Quant à la Tourterelle,

elle s'était, presque dès le commencement, profondément endormie.

«Admirable effet de l'harmonie! pensai-je. O Marais! ô écuelle

maternelle! plus que jamais je reviens à vous.»

Au moment où je m'élançai pour partir, la Tourterelle rouvrit les

yeux: «Adieu, dit-elle, étranger si gentil et si ennuyeux! Mon nom est

Gourouli, souviens-toi de moi.

--Belle Gourouli, lui répondis-je de loin, vous êtes bonne, douce

et charmante, je voudrais vivre et mourir pour vous; mais vous êtes

couleur de rose, tant de bonheur n'est pas fait pour moi.»

IV

Le triste effet produit par mon chant ne laissait pas que de

m'attrister. «Hélas! musique, hélas! poésie, me répétais-je en

regagnant Paris, qu'il y a peu de cœurs qui vous comprennent!»

En faisant ces réflexions, je me cognai la tête contre celle d'un

Oiseau qui volait dans le sens opposé au mien. Le choc fut si rude et

si imprévu, que nous tombâmes tous deux sur la cime d'un arbre qui,

par bonheur, se trouva là. Après que nous nous fûmes un peu secoués,

je regardai le nouveau venu, m'attendant à une querelle. Je vis avec

surprise qu'il était blanc; à la vérité, il avait la tête un peu plus

grosse que moi, et, sur le front, une espèce de panache qui lui donnait

un air héroï-comique; de plus, il portait sa queue fort en l'air, avec

une grande magnanimité. Du reste, il ne me parut nullement disposé à

la bataille; nous nous abordâmes fort civilement et nous nous fîmes de

mutuelles excuses, après quoi nous entrâmes en conversation. Je pris la

liberté de lui demander son nom et de quel pays il était.

«Je suis étonné, me dit-il, que vous ne me reconnaissiez pas. Est-ce

que vous n'êtes pas des nôtres?

--En vérité, monsieur, répondis-je, je ne sais pas desquels je suis.

Tout le monde me demande et me dit la même chose; il faut que ce soit

une gageure qu'on ait faite.

--Vous voulez rire, répliqua-t-il, votre costume vous sied trop bien

pour que je méconnaisse un confrère. Vous appartenez infailliblement

à ce corps illustre et vénérable qu'on nomme en latin _Cacuata_, en

langue savante _Kakatoès_, et en jargon vulgaire _Katakoua_.

--Ma foi, monsieur, cela est possible, et ce serait bien de l'honneur

pour moi. Et que fait-on dans cette compagnie?

--Rien, monsieur, et on est payé pour cela.

--Alors, je crois volontiers que j'en suis. Mais ne laissez pas de

faire comme si je n'en étais pas, et daignez m'apprendre à qui j'ai la

gloire de parler.

[Illustration]

--Je suis, répondit l'inconnu, le grand poëte Kacatogan. J'ai fait

de puissants voyages, monsieur, des traversées arides et de cruelles

pérégrinations. Ce n'est pas d'hier que je rime, et ma muse a eu des

malheurs. J'ai fredonné sous Louis XVI, monsieur, j'ai braillé pour la

République, j'ai noblement chanté l'Empire, j'ai discrètement loué la

Restauration, j'ai même fait un effort dans ces derniers temps et je

me suis soumis, non sans peine, aux exigences de ce siècle sans goût.

J'ai lancé dans le monde des distiques piquants, des hymnes sublimes,

de gracieux dithyrambes, de pieuses élégies, des drames chevelus, des

romans crépus, des vaudevilles poudrés et des tragédies chauves. En un

mot, je puis me flatter d'avoir ajouté au temple des Muses quelques

festons galants, quelques sombres créneaux, et quelques ingénieuses

arabesques. Que voulez-vous? je me suis fait vieux, je me suis mis de

l'Académie. Mais je rime encore vertement, monsieur, et, tel que vous

me voyez, je rêvais à un poëme en un chant, qui n'aura pas moins de six

pages, quand vous m'avez fait une bosse au front. Du reste, si je puis

vous être bon à quelque chose, je suis tout à votre service.

--Vraiment, monsieur, vous le pouvez, répliquai-je; car vous me voyez

en ce moment dans un grand embarras poétique. Je n'ose dire que je sois

un poëte, ni surtout un aussi grand poëte que vous, ajoutai-je en le

saluant; mais j'ai reçu de la nature un gosier qui me démange quand

je me sens bien aise, ou que j'ai du chagrin. A vous dire la vérité,

j'ignore absolument les règles.

--Je les ai oubliées, dit Kacatogan; ne vous inquiétez pas de cela.

--Mais il m'arrive, repris-je, une chose fâcheuse; c'est que ma voix

produit sur ceux qui l'entendent à peu près le même effet que celle

d'un certain Jean de Nivelle sur... Vous savez ce que je veux dire.

--Je le sais, dit Kacatogan, je connais par moi-même cet effet bizarre.

La cause ne m'en est pas connue, mais l'effet est incontestable.

--Eh bien, monsieur, vous qui me semblez être le Nestor de la poésie,

sauriez-vous, je vous prie, un remède à ce pénible inconvénient?

--Non, dit Kacatogan, pour ma part, je n'en ai jamais pu trouver.

Je m'en suis fort tourmenté étant jeune, à cause qu'on me sifflait

toujours; mais à l'heure qu'il est, je n'y songe plus. Je crois que

cette répugnance vient de ce que le public en lit d'autres que nous;

cela le distrait.

--Je le pense comme vous. Mais vous conviendrez, monsieur, qu'il est

dur pour une créature bien intentionnée de mettre les gens en fuite dès

qu'il lui prend un bon mouvement. Voudriez-vous me rendre le service de

m'écouter et de me dire sincèrement votre avis?

--Très-volontiers, dit Kacatogan; je suis tout oreilles.»

Je me mis à chanter aussitôt, et j'eus la satisfaction de voir que

Kacatogan ne s'enfuyait ni ne s'endormait. Il me regardait fixement,

et, de temps en temps, il inclinait la tête d'un air d'approbation,

avec une espèce de murmure flatteur. Mais je m'aperçus bientôt qu'il

ne m'écoutait pas, et qu'il rêvait à son poëme. Profitant d'un moment

où je reprenais haleine, il m'interrompit tout à coup.

«Je l'ai pourtant trouvée cette rime, dit-il en souriant et en branlant

la tête; c'est la soixante mille sept cent quatorzième qui sort de

cette cervelle-là! Et l'on ose dire que je vieillis! Je vais lire cela

aux bons amis, je vais le leur lire, et nous verrons ce qu'on en dira!»

Parlant ainsi, il prit son vol et disparut, ne semblant plus se

souvenir de m'avoir rencontré.

V

Resté seul et désappointé, je n'avais rien de mieux à faire que de

profiter du reste du jour et de voler à tire-d'aile vers Paris.

Malheureusement, je ne savais pas ma route. Mon voyage avec le Pigeon

avait été trop rapide et trop peu agréable pour me laisser un souvenir

exact, en sorte qu'au lieu d'aller tout droit, je tournai à gauche, au

Bourget, et, surpris par la nuit, je fus obligé de chercher un gîte

dans les bois de Mortfontaine.

Tout le monde se couchait lorsque j'arrivai. Les Pies et les Geais,

qui, comme on le sait, sont les plus mauvais coucheurs de la terre,

se chamaillaient de tous les côtés. Dans les buissons piaillaient

les Moineaux en piétinant les uns sur les autres; au bord de l'eau

marchaient gravement deux Hérons, perchés sur leurs longues échasses,

dans l'attitude de la méditation, Georges-Dandins du lieu, attendant

patiemment leurs femmes. D'énormes Corbeaux, à moitié endormis, se

posaient lourdement sur la pointe des arbres les plus élevés et

nasillaient leurs prières du soir. Plus bas, les Mésanges amoureuses

se pourchassaient encore dans les taillis, tandis qu'un Pic-Vert

ébouriffé poussait son ménage par derrière pour le faire entrer dans

le creux d'un arbre. Des phalanges de Friquets arrivaient des champs

en dansant en l'air comme des bouffées de fumée, et se précipitaient

sur un arbrisseau qu'elles couvraient tout entier; des Pinsons,

des Fauvettes, des Rouges-Gorges, se groupaient légèrement sur des

branches découpées comme des cristaux sur une girandole. De toutes

parts résonnaient des voix qui disaient bien distinctement: «Allons,

ma femme!--Allons, ma fille!--Venez, ma belle!--Par ici, ma mie!--Me

voilà, mon cher!--Bonsoir, ma maîtresse!--Adieu, mes amis!--Dormez

bien, mes enfants!»

[Illustration]

Vie privée et publique des animaux · 第 26 / 41 段