«Par nos soins, une grande et définitive révolution vient de
s'accomplir: les traîtres qui vous gouvernaient et qui vous vendaient
ne vous vendront plus, ne vous gouverneront plus.
«Les fastes de votre histoire apprendront au monde comment se venge
la Nation Animale et ce que pèse sa colère.
«A l'heure qu'il est, justice est faite! l'œuvre est consommée, et
les coupables ont payé de leur vie le mépris qu'ils faisaient du
droit sacré des Bêtes.
«Ils sont pendus.
«_N. B._--Par égard pour ces anciens chefs de notre gouvernement,
on les a pendus à des potences toutes neuves, avec des cordes qui
n'avaient jamais servi.»
M. le COQ écouta cette lecture sans sourciller. Il se contenta de
croiser ses bras derrière son dos, comme il en avait l'habitude, et
parut décidé à ne pas plus bouger que s'il n'avait rien à voir dans ce
qui se passait.
«Mais, dit le SINGE en prenant une voix caressante que je ne lui
connaissais pas, Monseigneur assure que nous sommes pendus, je crois
que Monseigneur se trompe.
--Est-ce que vous songeriez à nous pendre? s'écria le PERROQUET en
sanglotant.
--Mon Dieu non, dit le RENARD, c'est un précédent que je ne tiens
point à établir; mais il faut pourtant que vous ayez l'air d'avoir été
pendus.»
On entendait au dehors les cris de la populace. Une foule innombrable,
composée en grande partie de badauds, de badaudes et de petits enfants
qui demandaient la tête des tyrans, assiégeait l'entrée du cabinet de
rédaction. Tous ceux qui n'avaient pu entrer par la porte voulaient
entrer par les fenêtres, qu'on fut même obligé de fermer.
[Illustration]
«C'est nous qui avons fait la révolution, disaient-ils; ouvrez-nous.
--Patience! leur répondait de temps en temps le RENARD; patience! si
vous êtes sages, on vous donnera de petites médailles.»
Ne rien refuser, mais ne rien donner, c'est avec cela qu'on gouverne.
Les cris: «Mort aux tyrans! mort aux rédacteurs!» redoublaient.
«Vous l'entendez, Messieurs, dit le RENARD, il faut bien faire quelque
chose pour le peuple.--Cependant, ajouta-t-il, si vous trouvez le moyen
de contenter cette multitude en gardant vos têtes, vous les garderez.
--Le moyen? s'écria le SINGE, je l'ai trouvé!» Et, dans sa joie, il
sauta trois fois jusqu'au plafond.
M. le SINGE s'était jadis emparé, dans l'intention sans doute de lui
rendre les derniers honneurs, du corps empaillé d'un Singe de sa race,
dans lequel il croyait avoir reconnu un de ses grands-oncles en ligne
maternelle. Il l'alla chercher, et il fut décidé que le grand-oncle
figurerait au haut de la potence... à la place de son _coquin de
neveu!_ Avant d'envoyer au martyre la précieuse momie, et pour mieux
tromper la multitude, M. le SINGE dut la parer de sa demi-blouse, et
de son bonnet bien connu: ce qu'il fit non sans verser des larmes
abondantes.
«Et maintenant, mon cher monsieur, lui dit le RENARD, si vous voulez
m'en croire, vous vous cacherez, et si bien, que pendant quinze
jours au moins on ne puisse pas plus vous apercevoir que si vous
étiez réellement trépassé; après quoi vous serez libre, je pense, de
reparaître sans danger. Il n'est pas de mort, dans notre beau pays de
France, qui n'ait le droit, au bout de quinze jours, de ressusciter
impunément; le peuple est le plus magnanime des ennemis, il oublie tout.
--Il est aussi le plus infidèle des amis,» murmura le SINGE. Puis,
jetant un dernier, un triste regard sur ces cartons! sur ce bureau! sur
ce cabinet! il disparut.
Oh! destinée!
M. le PERROQUET trouva le moyen d'endoctriner une vieille PERRUCHE
qui l'adorait, et qui consentit à se faire pendre à la place de son
bien-aimé. Le PERROQUET protesta qu'il n'oublierait de sa vie un si
beau dévouement, et la pauvre vieille marcha au supplice le cœur
content et d'un pas ferme. Un quart d'heure après, l'ingrat, rentré
incognito dans la vie privée, était déjà dans l'appartement des jeunes
PERRUCHES.
Quant au COQ, il répondit que la vie ne méritait pas qu'on fît une
lâcheté pour la conserver. Il refusa obstinément de souscrire à toutes
les propositions qui lui furent faites, et comme il tenait à être pendu
en personne... il le fut.
(_N. B._--Le même jour on apprit qu'une belle petite POULE blanche, que
chacun aimait et respectait à cause de sa douceur et de ses vertus,
était morte subitement en apprenant la mort de celui qu'elle aimait.)
La foule, qu'avait attirée le plaisir bien naturel de voir de près
de si grands personnages en l'air, avait eu son spectacle. Quelques
anciens admirateurs des rédacteurs pendus ne revenaient pas de leur
étonnement. «Est-il possible, se disaient-ils, que des Animaux de cette
importance puissent être pendus comme le premier venu! Que va devenir
le monde, qui semblait ne se mouvoir que par eux seuls?»
Un Oiseau dont le nom est resté inconnu publia à ce sujet un pamphlet
dans lequel il développa cette proposition: «Il est bon que celui qui
gouverne ne soit pas tout l'État; car s'il lui arrivait malheur, c'en
serait fait de l'État.»
Après l'exécution, M. le RENARD jugea à propos de rendre publiques les
deux proclamations qu'on vient de lire, et, se trouvant en veine de
proclamer, il joignit à ces deux premières proclamations la troisième
que voici:
TROISIÈME PROCLAMATION
«Habitants du Jardin des Plantes!
«Investi par votre confiance d'un mandat aussi important que celui de
diriger la seconde et dernière partie de notre histoire nationale,
choisi par votre libre vœu, je crois inutile d'exposer ici des
principes qui m'ont valu vos suffrages.
«C'est à l'œuvre que vous me jugerez; je ne vous ferai point de
promesses, quoique les promesses ne coûtent rien. Je ne vous dirai
point que l'âge d'or va commencer pour vous. Qu'est-ce que l'âge d'or?
Mais je puis vous assurer que quand vous ne trouverez à mon bureau ni
plume, ni encre, ni papier, c'est qu'il n'y aura pas eu moyen de s'en
procurer.
«Ma devise est: Justice pour tous, et sincérité. Rappelez-vous que si
ces mots étaient rayés du dictionnaire, vous les retrouveriez gravés en
caractères ineffaçables dans le cœur d'un Renard.
«Votre frère et directeur,
«LE RENARD.»
Ces trois proclamations remplacèrent avantageusement sur les murs
celles du gouvernement déchu. Le dévouement bien connu de l'afficheur
Bertrand à l'ancienne rédaction le rendait justement suspect à
Monseigneur, et l'affichage fut confié à Pyrame, ex-employé de
Bertrand, qui promit au gouvernement nouveau des colles encore plus
fortes que celles de son maître. Après une révolution, il est juste que
les derniers deviennent les premiers. Les révolutions n'ont peut-être
pas d'autre but.
Ces proclamations furent en outre lues, criées, chantées, aboyées,
sifflées partout, et leur effet a été immense. L'espoir est rentré dans
tous les cœurs. Tout le monde s'embrasse; le moins qu'on puisse faire
c'est de se serrer tendrement les pattes. Quand on aura jeté un peu de
terre sur les morts, qui pourra dire qu'une révolution a passé par là?
Quelques-uns de ces Animaux qui veulent se rendre compte de tout,
qui fouillent partout, qui trouvent tout mal, ne pouvant nier que
Monseigneur le RENARD soit rédacteur en chef, se demandent par qui il a
été nommé.
Eh! mon Dieu, que vous importe, pourvu qu'il l'ait été? On se nomme
soi-même, et on n'en est pas moins nommé pour cela.
Monseigneur ayant, ce matin, jeté les yeux sur mon travail, a daigné me
dire qu'il était à peu près content de moi et qu'il voulait récompenser
mon zèle. Hier encore j'étais garçon de bureau... aujourd'hui je suis
secrétaire particulier de Son Altesse! Hier on me marchait sur les
pattes, aujourd'hui on me les lèche! Évidemment je suis quelque chose,
je puis quelque chose.
J'ai profité de l'occasion pour apprendre à Son Altesse que j'avais été
Chien de cour dans un collége.
«Je vous en félicite, me dit mon maître, c'est encore une des plus
profitables manières d'être Chien qui existe. Au moins, si l'on ne
sait rien en sortant du collége, on a l'air de savoir quelque chose:
l'important ce n'est pas d'être, c'est de paraître.»
On dit que je me suis vendu, on se trompe: j'ai été acheté, voilà tout;
du reste, la place qui vient de m'être donnée a cet avantage sur la
plupart des autres places, qu'on ne l'a enlevée à personne pour me la
donner. Elle a été créée exprès pour moi.
On sonne.--C'est une députation des notables Animaux du Jardin.
«Nous venons, dit le chef de la députation, représenter humblement à
Votre Altesse qu'il manque quelque chose à notre glorieuse révolution.
--Quoi donc? dit le RENARD.
--Sire, répondit M. le député, que dirait la postérité si elle
apprenait que nous avons fait une révolution sans boire ni manger?
--Messieurs, leur dit Sa Majesté RENARD Ier, je vois avec plaisir que
vous n'oubliez rien, et que la patrie peut compter sur vous. Allons
dîner.»
[Illustration: On sonne... C'est une députation des _notables_ Animaux
du Jardin.]
La prairie qui se trouve en face de l'Amphithéâtre servit de salle
à manger. Il avait été résolu qu'on se passerait de table, pour que
chacun pût jouir d'une liberté illimitée dans cette fête nationale, et
qu'on mangerait comme on l'entendrait, qui son foin, qui son grain, qui
ses végétaux, le repas devant être tout pythagoricien, en dépit des
Animaux carnassiers qui ne trouvaient pas leur compte à cette maigre
chair. Mais il eût été dérisoire de s'entre-manger dans une assemblée
où il ne devait être question que d'union et de fraternité.
[Illustration]
Les honneurs de la réunion furent faits par des commissaires qui
s'étaient choisis eux-mêmes comme étant les plus huppés. Monseigneur
le RENARD fut naturellement nommé président du banquet. Comme on
connaissait ses goûts, on lui donna pour voisins, d'un côté, un OISON,
de l'autre, une jeune POULE D'INDE. Mais ces oiseaux, qui n'avaient pas
d'ambition, ne parurent pas très-touchés de l'insigne honneur qu'on
leur avait fait, et soit ignorance du monde, soit patriotisme, ils se
tinrent constamment à une distance assez grande de leur illustre voisin.
Comme les Insectes avaient joué un très-beau rôle dans cette journée,
et qu'on ne pouvait se dissimuler qu'on leur devait tout, il avait bien
fallu se résigner à leur faire une petite place. On les avait donc
relégués à une des extrémités de la salle, en leur faisant entendre
qu'on leur donnait la place d'honneur, et de temps en temps on laissait
passer de leur côté quelques brins de cette mauvaise herbe qui pousse
toujours et dont personne ne voulait plus. Au fond, ils n'étaient pas
très-contents; mais on leur disait tant de choses flatteuses, qu'ils
finirent par se montrer satisfaits.
Du reste, les ingénus qui étaient venus avec l'intention de dîner
avaient compté sans leur hôte. Ce repas ressembla à tous les repas de
ce genre. Ceux qui n'avaient guère faim eurent seuls assez à manger;
mais à l'exception de quelques-uns qui prenaient tout, personne ne put
se vanter d'en avoir eu à bouche que veux-tu.
On y parla plus qu'on n'y dîna. Les plus hautes questions furent
nécessairement mises sur le tapis. Il fallait entendre tout ce qui
se disait sur l'ancienne rédaction! Pauvre vieux LIÈVRE, de quoi
te mêlais-tu? Infortuné PAPILLON, CHATTE sans mœurs, orgueilleux
FRIQUET, et vous, sensible DUCHESSE, et toi surtout, LÉZARD inutile!
comment vous traita-t-on? Combien de vérités vous furent dites! Que
n'étiez-vous là? Pourquoi êtes-vous morts? c'était pourtant le moment
de vivre et de vous amender. «Où allions-nous? où allions-nous?
s'écriait-on de tous côtés; et quelle bonne idée nous avons eu de faire
une révolution!--Quand ceux qui gouvernent n'en font pas, il faut bien
que ceux qui sont gouvernés en fassent,» disait LE SANGLIER. Et puis
chacun faisait ses plans, racontait ses projets: «Je dirai blanc.--Je
dirai noir.--Je dirai rouge.--J'aurai de l'esprit.--Je suis une Bête de
génie, etc., etc.» Voilà ce qu'on entendait.
LE RENARD écoutait tout le monde, souriait à tout le monde, avait
un mot agréable pour tout le monde, contentait tout le monde enfin,
ou peu s'en faut. «Vous ne mangez pas,» disait-il au GLOUTON.--Et à
L'OURS BLANC: «Seriez-vous malade? Je vous trouve un peu pâle.»--Et à
son vis-à-vis: «LES LOUPS n'ont-ils plus de dents?»--Et au PINGOUIN
qui bâillait: «Vous amusez-vous?»--Et à L'AIGLE BLANC: «Espérez, la
nationalité polonaise ne périra pas.»--«Mais parlez donc,» disait-il au
MERLE.--«Creusez-vous toujours?» disait-il au MULOT. Et à tous enfin,
il répétait: «Mes bons amis, vous écrirez tout ce que vous voudrez.»
Enfin le grand moment arriva, le moment de boire et de porter des
toasts, et de parler tout seul et tout debout. Vous eussiez vu chacun
se prendre la tête à deux pattes, se gratter le front, et remuer les
lèvres, et répéter tout bas le toast qu'il s'agissait d'improviser.
Malheureusement, l'ordre des toasts avait été réglé d'avance, et
non-seulement l'ordre, mais encore le nombre. Peu s'en fallut que la
chose ne fût mal prise. «Passe encore de jeûner, disait-on, mais on
peut mourir d'un toast rentré. De quoi ne meurt-on pas?»
Malgré cette sage précaution, il y en eut encore en si grand nombre,
que j'essayerais en vain de les énumérer. Après chacun, des CANES et
leurs CANETONS jouèrent des airs de mirliton qui ne contribuèrent pas
peu à l'agrément de la compagnie.
Comme on le pense bien, le premier toast fut pour la liberté. Ceci est
de tradition, et ce n'est certes pas la faute de ceux qui dînent si
cette pauvre liberté n'est pas en meilleure santé.
Par une courtoisie du meilleur goût, le deuxième fut pour les dames, et
il était conçu en ces termes: «Au sexe qui embellit la vie!» Un murmure
flatteur accueillit ce toast, qui fut porté par un aimable HIPPOPOTAME,
dont la galanterie était d'ailleurs bien connue.
Vers la fin du repas, on vint à bout de s'égayer au moyen d'une
fontaine défoncée, et chacun put non-seulement se désaltérer, mais
encore se mettre en pointe de gaieté.
La joie est communicative, et bientôt il n'y eut plus moyen de
l'arrêter. Toute affaire cessante, on résolut de se divertir.--C'était
un parti pris.--Il fut convenu qu'on n'obéirait plus à personne, qu'on
dirait tout ce qu'on voudrait, et qu'on ne penserait plus à rien. On en
avait assez des intérêts de la nation future, de la politique future et
de la rédaction future, et on ne voulait plus que rire et chanter.--On
s'égosilla;--et le repas se termina comme tous les repas où l'on se
propose de changer la face de l'univers: on s'endormit.
Le lendemain et les jours suivants, les convives s'aperçoivent que
l'univers n'a pas bougé, que ce n'est ni en buvant ni en mangeant qu'on
lui imprime une autre direction, et qu'il faut recommencer à vivre
comme devant, ce qui n'est pas toujours aussi facile qu'on se l'imagine.
C'était du moins l'avis de Monseigneur LE RENARD. Il se réveillait
avec une espèce de couronne sur la tête, et quoiqu'il s'en fût coiffé
lui-même en s'appropriant ce mot célèbre: «Gare à qui la touche!» je
crois qu'intérieurement il donnait quelques regrets à son simple bonnet
de coton. La journée de la veille l'avait un peu dégoûté des grandeurs,
et il s'en souvenait comme d'une rude journée. Ce n'est pas le tout que
de s'emparer du pouvoir, il faut encore trouver le moyen de s'y établir
commodément, et Son Altesse, qui ne se faisait pas d'illusion, trouvait
la chose difficile.
[Illustration: Au sexe qui embellit la vie!!! Un murmure flatteur
accueillit ce toast, qui fut porté par un aimable Hippopotame.]
«PREMIÈREMENT, se dit-il, je fuirai les fêtes populaires, je les fuirai
comme la peste.
«DEUXIÈMEMENT, je cesserai de prendre la patte à tout le monde. Pour
une patte propre, combien qui ne le sont pas! Sans compter, ajouta-t-il
en me montrant sa fourrure ensanglantée, que quelques-uns serrent
très-fort et à ongles ouverts.
«TROISIÈMEMENT, comme, à tout prendre, mon sceptre est une simple
plume, ce qui ne peut pas être très-lourd à porter, il faut que ma
royauté me soit légère tout autant qu'aux autres. A cette fin je n'en
prendrai qu'à mon aise, et tout n'en ira que mieux, et je mettrai tant
de persistance à ne rien faire...
--Qu'on vous surnommera le Napoléon des RENARDS, Monseigneur, lui
dis-je, et qu'on fera bien.
--C'est pourquoi, dit Son Altesse, qui fit semblant de ne pas avoir
entendu, je vais faire une petite Charte. Une nation qui a une Charte
est une nation qui ne manque de rien.
«Voici ma Charte, me dit-il; elle n'a que deux articles, mais s'ils
sont bons, c'en est assez:
I
«Toutes les Bêtes sachant lire et écrire, et surtout compter, ayant
une bonne cabane au soleil, du foin dans leur râtelier et des amis
puissants, étant égales devant la loi, il est promis justice et
protection à toutes.
«En conséquence, afin que les Grands du Jardin des Plantes puissent
jouir de toutes leurs aises, nous enjoignons aux petits qu'ils aient
à se priver du peu qu'ils ont, et à se rapetisser au point de devenir
imperceptibles et impalpables.--Si bien que les petits ne tenant plus
de place du tout, les Grands puissent avoir, comme c'est leur droit,
leurs coudées franches, ne manquer de rien et n'être gênés en rien.
II
«Comme il n'est pas possible que tout le monde soit content, ceux
qui ne le seront pas auront tort de s'en étonner, mais ils auront le
droit de s'en plaindre.--Le droit de pétition est donc solennellement
reconnu.--Qu'on se le dise.
«Mais attendu que les moments d'un rédacteur sont précieux, et qu'il
lui serait impossible d'accorder toutes les audiences qu'on lui
demanderait, il est interdit d'apporter soi-même ses pétitions au pied
de son auguste fauteuil; les réclamations ne seront reçues qu'autant
qu'elles arriveront écrites et franches de port, et ne seront lues
qu'autant qu'il aura été possible de les lire.»
[Illustration]
Messieurs les Animaux ne se le firent pas dire deux fois; et, toute
Bête aimant à se plaindre, les pétitions arrivèrent par charretées;
l'air et la terre étaient encombrés de messagers, de porteurs et de
courriers de toutes sortes. Chacun avait un petit malheur particulier
au bout de la patte pour demander l'aumône d'une réforme générale en sa
faveur; et la petite Charte n'était pas promulguée depuis deux heures,
qu'il y avait des pétitions plein la maison, plein les caves et les
greniers, et encore des monceaux à la porte.
«Les grimauds, dit LE RENARD en riant dans sa barbe de se voir pris au
mot; jusques à quand croiront-ils que les gouvernements sont créés et
mis au monde pour les protéger et s'occuper d'eux?
«Voyons pourtant ces pétitions, dit-il, et fermons les yeux pour plus
d'impartialité.»
Il en ouvrit une, la première venue, au hasard: c'était celle du BUTOR.
Elle était couverte d'un nombre incalculable de signatures de toutes
sortes, écrites en toutes les langues et dans tous les patois, et de
petites croix surtout, le nombre des Bêtes qui ne savent pas signer
leur nom étant, à ce qu'il paraît, considérable.
Elle était conçue en ces termes:
«Nous, soussignés, déclarons que nous en avons assez du tableau de nos
discordes civiles. Le présent article est si long, que la fin nous a
fait complétement oublier le commencement. Nous demandons à grands cris
qu'il finisse, et que celui du MERLE BLANC commence.»
_Suivent les signatures et les petites croix._
«Voilà une pétition que j'aime, dit le RENARD, elle nous dispense
d'ouvrir les autres. Et quant au reste, ajouta-t-il, ma foi, au diable
les pétitionnaires, et au feu les pétitions!»
Aussitôt dit, aussitôt fait.
On brûla tout; et jamais, de mémoire d'Hommes ou de Bêtes, il ne
s'était vu un si grand feu.
Quand on vit ce feu, ce furent des réjouissances universelles.
«C'est un feu de joie, se disait-on, notre gouvernement est content,
tout va bien! Vive notre nouveau rédacteur en chef!»
_N. B._--Les pétitionnaires se réjouissaient plus que les autres.
_Et jam plaudite cives!_
Et puisque vous applaudissez, de quoi vous plaignez-vous?
P. J. STAHL.
HISTOIRE
D'UN
MERLE BLANC
[Illustration]
I
QU'IL est glorieux, mais qu'il est pénible d'être en ce monde un Merle
exceptionnel! Je ne suis point un Oiseau fabuleux, et M. de Buffon m'a
décrit. Mais, hélas! je suis extrêmement rare, et très-difficile à
trouver. Plût au ciel que je fusse tout à fait impossible!
Mon père et ma mère étaient deux bonnes gens qui vivaient, depuis
nombre d'années, au fond d'un vieux jardin retiré du Marais. C'était
un ménage exemplaire. Pendant que ma mère, assise dans un buisson
fourré, pondait régulièrement trois fois par an, et couvait, tout en
sommeillant, avec une religion patriarcale, mon père, encore fort
propre et fort pétulant malgré son grand âge, picorait autour d'elle
toute la journée, lui apportant de beaux Insectes qu'il saisissait
délicatement par le bout de la queue pour ne pas dégoûter sa femme,
et, la nuit venue, il ne manquait jamais, quand il faisait beau, de
la régaler d'une chanson qui réjouissait tout le voisinage. Jamais une
querelle, jamais le moindre nuage n'avait troublé cette douce union.
A peine fus-je venu au monde, que, pour la première fois de sa vie, mon
père commença à montrer de la mauvaise humeur. Bien que je ne fusse
encore que d'un gris douteux, il ne reconnaissait en moi ni la couleur,
ni la tournure de sa nombreuse postérité. «Voilà un sale enfant,
disait-il quelquefois en me regardant de travers; il faut que ce
gamin-là aille apparemment se fourrer dans tous les plâtras et tous les
tas de boue qu'il rencontre, pour être toujours si laid et si crotté.
--Eh! mon Dieu, mon ami, répondit ma mère, toujours roulée en boule sur
une vieille écuelle dont elle avait fait son nid, ne voyez-vous pas que
c'est de son âge? Et vous-même, dans votre jeune temps, n'avez-vous
pas été un charmant vaurien? Laissez grandir notre Merlichon, et vous
verrez comme il sera beau; il est des mieux que j'aie pondus.»
Tout en prenant ainsi ma défense, ma mère ne s'y trompait pas; elle
voyait pousser mon fatal plumage, qui lui semblait une monstruosité,
mais elle faisait comme toutes les mères, qui s'attachent souvent à
leurs enfants, par cela même qu'ils sont maltraités de la nature, comme
si la faute en était à elles, ou comme si elles repoussaient d'avance
l'injustice du sort qui doit les frapper.
Quand vint le temps de ma première mue, mon père devint tout à fait
pensif et me considéra attentivement. Tant que mes plumes tombèrent,
il me traita encore avec assez de bonté et me donna même la pâtée, me
voyant grelotter presque nu dans un coin; mais dès que mes pauvres
ailerons transis commencèrent à se recouvrir du duvet, à chaque plume
blanche qu'il vit paraître, il entra dans une telle colère, que je
craignis qu'il ne me plumât pour le reste de mes jours. Hélas! je
n'avais pas de miroir; j'ignorais le sujet de cette fureur, et je
me demandais pourquoi le meilleur des pères se montrait pour moi si
barbare.
Un jour qu'un rayon de soleil et ma fourrure naissante m'avaient mis,
malgré moi, le cœur en joie, comme je voltigeais dans une allée, je me
mis, pour mon malheur, à chanter. A la première note qu'il entendit,
mon père sauta en l'air comme une fusée.
«Qu'est-ce que j'entends là? s'écria-t-il; est-ce ainsi qu'un Merle
siffle? est-ce ainsi que je siffle? est-ce là siffler?»
Et s'abattant près de ma mère avec la contenance la plus terrible:
«Malheureuse, dit-il, qui est-ce qui a pondu dans ton nid?»
A ces mots, ma mère indignée s'élança de son écuelle, non sans se
faire du mal à une patte; elle voulut parler, mais ses sanglots
la suffoquaient; elle tomba à terre à demi pâmée. Je la vis près
d'expirer; épouvanté et tremblant de peur, je me jetai aux genoux de
mon père.
«O mon père, lui dis-je, si je siffle de travers, et si je suis mal
vêtu, que ma mère n'en soit point punie! Est-ce sa faute si la nature
m'a refusé une voix comme la vôtre? Est-ce sa faute si je n'ai pas
votre beau bec jaune et votre bel habit noir à la française, qui vous
donnent l'air d'un marguillier en train d'avaler une omelette? Si le
ciel a fait de moi un monstre, et si quelqu'un doit en porter la peine,
que je sois du moins le seul malheureux!
--Il ne s'agit pas de cela, dit mon père; que signifie la manière
absurde dont tu viens de te permettre de siffler? qui t'a appris à
siffler ainsi contre tous les usages et toutes les règles?