pour l'orateur empêcha seul toute manifestation contraire. Le vieux
BUFFLE vit bien qu'il n'avait convaincu personne. «La guerre civile
mène au despotisme, et non à la liberté,» dit le sage vieillard en
reprenant tristement sa place.
«Sommes-nous au sermon?» s'écria le LOUP-CERVIER.
Il va sans dire que Messieurs les conjurés ne s'arrêtèrent pas en si
beau chemin. Il n'y a jamais tant d'orateurs que quand les affaires
vont mal. Après les discours du BISON et du BUFFLE, vint celui du
SANGLIER, qui parla tant qu'il eut de la voix, «et avec une telle
éloquence, dit le _Journal de la Réforme_, que notre sténographe
lui-même, partageant l'émotion générale, se trouva hors d'état de tenir
la plume.»
Nous en restons là de nos citations, et si Messieurs les révoltés
veulent bien nous le permettre, nous allons compléter ce récit avec
des détails authentiques que nous tenons d'un FURET de nos amis qui
s'était imprudemment laissé entraîner à cette réunion dont il avait
été, du reste, bien loin de prévoir le but:
Pendant trois heures, et sans respect pour le lieu où l'on se trouvait,
sans respect pour les morts, les salles tremblèrent sous un tonnerre
continu, incessant, indescriptible de cris, de trépignements, de
grognements et d'applaudissements. Cent cinquante-deux orateurs
parlèrent successivement!!! «On put les voir, mais non les entendre
(Dieu merci!).» Notre correspondant ajoute que, depuis la première
assemblée, l'art de crier, de siffler et de hurler, a fait des progrès
inimaginables, et qu'en Angleterre, même dans le plus turbulent des
_meetings_, on ne trouverait rien qui pût approcher de ce qu'il a vu et
entendu.
Un de ces pauvres vieux CHIENS, qui n'ont plus guère d'illusions et
qui se font un titre de leur indifférence même pour entrer partout, se
trouvant là, essaya de se faire écouter.
«Si nous sommes vaincus? disait-il.
--Pense aux coups à donner, et non aux coups à recevoir, lui répondit
le SANGLIER avec cette brutalité de manières qu'on lui connaît.
--A la porte, le CHIEN! s'écria l'HYÈNE, en le regardant de travers. Il
ne s'agit pas d'aboyer ici, mais de mordre: va-t'en!
--Monsieur est un mouchard,» dit une petite voix flûtée, celle de la
FOUINE.
Le prudent animal n'en écouta pas davantage; il eut le bon esprit
de sortir philosophiquement par la fenêtre qu'on voulait bien lui
ouvrir.--Qu'il arrive par hasard à un pauvre diable d'avoir raison,
soyez sûr qu'on ne l'écoutera pas.
«Mais le peuple aime les rédacteurs, dit le BÉLIER.
--Le peuple les oubliera, répondit le LOUP.
--Et il les haïra, ajouta l'HYÈNE.
--Et s'il oublie ses admirations, il garde ses haines, dit le SERPENT.
--Bêh, bêêh, bêêêêhhh,» bêla le BÉLIER, sur lequel chacune de ces
paroles tombait comme un marteau.
Tout le monde parlait, et personne ne se répondait. Maître RENARD,
voyant que, dans ce touchant concert, chacun s'apprêtait à faire sa
partie sans songer à prendre le ton de son voisin et que les choses
allaient se gâter, monta sur un bahut et parvint, non sans peine, à
obtenir quelque attention.
[Illustration: L'HYÈNE.--«Il ne s'agit pas d'aboyer ici, mais de
mordre.»--]
«Messieurs,...--dit-il.
--Veux-tu te taire, hurla le LOUP, nous ne sommes pas des Messieurs!
--Animaux,... reprit le RENARD.
--A la bonne heure, dit le LOUP. Bravo!
--Bravo! répétèrent tous les assistants.
--Animaux, nous sommes tous d'accord....
--Non! dit une voix à gauche.
--Si! si! s'écria une autre voix.
--Vous le voyez, reprit le RENARD, nous sommes tous d'accord. La
question est maintenant nettement posée: il s'agit d'un livre à
achever, et de savoir qui parlera ou qui se taira, si ce sera une
COULEUVRE ou un SERPENT, une OIE ou un DINDON.
--Très-bien! s'écria l'OIE.
--Très-bien!» dit le DINDON.
Le RENARD continua:
«Animaux, cette question est si grave, que je suis d'avis que nous
fassions ce qu'on a coutume de faire quand on n'a pas une minute à
perdre: prenons nos aises et ajournons la discussion. Cette séance,
qui d'ailleurs n'aura pas été perdue pour la bonne cause, nous a tous
fatigués, et nous ferons bien d'en rester là pour aujourd'hui. Mais
jurons que demain, avant que l'astre du jour ait achevé sa carrière,
cette grave question aura reçu sa solution.
--Nous le jurons! s'écrièrent tous les conjurés.
--C'est bien, dit le RENARD; et maintenant que chacun s'aille coucher
et se demande, au moment de s'endormir, comment il convient que
d'honnêtes Animaux s'y prennent pour faire une petite révolution qui
profite à tout le monde sans gêner personne. La nuit porte conseil, et
demain à pareille heure nous prendrons une détermination.»
L'avis du RENARD fut adopté. Le sommeil parlait avec lui et gagnait
tout le monde. La séance fut levée.
Notre correspondant prétend avoir remarqué que maître RENARD faisait à
chacun des saluts enflés de magnifiques paroles, et qu'il abandonna la
salle le dernier.
«Cela va bien, dit-il tout bas à une petite FOUINE de ses amies; cette
eau coule parfaitement.
--Et demain elle coulera mieux encore, Monseigneur,» repartit la FOUINE
en minaudant.
C'est ce que nous verrons, Monsieur le RENARD. Nous connaissons vos
projets, et nous saurons les déjouer.
[Illustration: --«Nous le jurons!» s'écrièrent tous les conjurés.--]
Nous laissons aujourd'hui la parole aux événements, chacun fera la part
des responsabilités.
La patrie et la publication sont en danger.
[Illustration]
Une foule immense se presse aux portes de la rotonde où le discours
du BISON a été affiché. On ne reconnaît plus les cabanes, tant elles
sont chargées de drapeaux et de placards séditieux; on trouve un cours
complet de politique sur les murailles, et le nombre des mécontents
s'accroît de minute en minute. L'occasion est le tyran des gens
faibles: les groupes se grossissent, surtout de GOBE-MOUCHES, de
BÉCASSES, de BUSES, de GROS-BECS, de DINDONS et autres bêtes altérées
d'encre. Des processions de factieux parcourent les allées en chantant
et en sifflant des refrains séditieux. Un SINGE, indigne de ce beau nom
de SINGE, s'est fait un casque d'une casquette volée à son gardien,
et un drapeau d'un mouchoir à carreaux rouges volé à ce même gardien.
Sur cet étendard, on lit ces mots: «Vivre en écrivant, ou mourir en se
taisant.» La bande la plus nombreuse est conduite par trois MANCHOTS,
qui s'en vont bras dessus, bras dessous, guidant l'émeute, faisant
arracher les écriteaux, briser les palissades et forcer les cages des
Animaux nés dans la ménagerie, sous prétexte qu'il faut s'assurer de
leurs sentiments politiques: on fait main basse sur les mangeoires,
et on n'y laisse que la faim. Ces trois MANCHOTS obéissent aux ordres
secrets du RENARD qui pense (avec d'autres) que le courage de certains
Animaux est au fond de leur auge: «Affamez-les, dit-il, et vous en
ferez des héros.» Personne, du reste, ne connaît ces trois MANCHOTS; on
ne sait ni d'où ils viennent ni ce qu'ils veulent, mais on les suit.
Sainte confiance!
[Illustration]
Chacun rendra justice à notre modération: nous avons tout fait pour
arrêter l'effusion du sang, et nous avons reculé tant que nous l'avons
pu devant les désastres de la guerre civile; mais nous serions
coupables et véritablement traîtres à notre mandat, si nous ne savions
pas opposer la violence elle-même à la violence.
Force doit rester à la loi, force restera donc à la loi.
En conséquence nous avons publié l'ordonnance suivante:
«1º Le Jardin des Plantes est déclaré en état de siége.
«2º Le prince LÉO, dont on avait à tort annoncé le départ pour
l'Afrique, est nommé généralissime de nos armées de terre. Il a juré
d'exterminer tous les MOUCHERONS, ces éternels ennemis de sa race et de
tout ce qui est grand. Il aura à se concerter avec le seigneur BOURDON,
pour prendre avec lui les mesures qui peuvent assurer le triomphe de
l'ordre.
«3º Le rappel sera battu à la porte de toutes les cabanes. Entre les
pattes de notre vieux LIÈVRE, le tambour réveillera les mieux endormis.
«4º Tout bon citoyen devra quitter immédiatement sa femme, ses enfants,
son râtelier, son gobelet, son perchoir et sa litière, s'armer de son
mieux, prendre les ordres de ses chefs, pour être de là dirigé partout
où besoin sera, et se tenir enfin prêt à vaincre ou à mourir pour nous.»
[Illustration]
Nous remercions les bons citoyens de l'appui qu'ils veulent bien nous
donner. De tous les quartiers voisins, des amis dévoués nous arrivent;
nous avons vu accourir sous les drapeaux tous les Animaux qui ont
un intérêt direct au maintien du _statu quo_: nos rédacteurs, nos
employés, nos serviteurs, tous ceux enfin qui ont reçu et ceux surtout
qui espèrent quelque chose de nous.
Plusieurs buissons d'ÉCREVISSES, échappés par miracle des prisons de
Chevet et conduits par un valeureux CANCRE, sont venus nous offrir le
secours de leurs vaillantes pinces.
«En avant, marchons
Tous à reculons...»
Tel est le cri que poussent ces braves auxiliaires en se préparant au
combat.
[Illustration]
Nous n'attendions pas moins du bon esprit qui anime la population
Animale, et nous étions sûrs que notre appel serait entendu.
Pourtant nous signalerons à l'indignation publique la réponse des
petits OURS de la fosse nº 2, et celle des RATS.
La réponse des deux petits OURS de la fosse nº 2 fait bien mal augurer
de l'avenir de ces deux jeunes quadrupèdes.
«Vous êtes de beaux petits OURS, leur dit l'éloquent CRAPAUD que nous
leur avons _député_; chacun se doit à sa patrie: venez vous battre;
si vous n'êtes pas tués, vous vous couvrirez de gloire.--J'aime mieux
jouer à la boule, répondit l'aîné.--J'aime mieux ne rien faire du tout,
répondit le plus jeune; ou prendre un bain, si maman veut, ajouta-t-il
en regardant sa mère.--Va, lui dit la mère.--Madame, s'écria notre
honorable envoyé, à Rome les mères avaient moins de faiblesse, et
leurs enfants n'en valaient que mieux. O temps! ô mœurs! O Cornélie! ô
Brutus! où êtes-vous?»
Quant aux RATS, nous ne trouvons pas de termes qui puissent traduire le
mépris que nous a inspiré l'égoïste langage de ces misérables.
«Pourquoi diable voulez-vous que nous combattions? dirent-ils. Quand on
n'a rien à conserver, on n'a rien à perdre. Faites vos affaires tout
seuls, puisque vos affaires ne sont pas les nôtres.»
[Illustration: LE CRAPAUD.--«Chacun se doit à sa patrie.»--]
«Tout est perdu! s'écria un BLAIREAU en entrant ce matin dans notre
cabinet de rédaction; les insurgés se sont emparés de la cour de
l'amphithéâtre.»
Atterrés par cette funeste nouvelle, nous fîmes mander le prince Léo.
«Ils ont pris la cour de l'amphithéâtre, dit ce grand général; eh bien,
qu'ils la gardent!»
L'attitude ferme du prince nous rassura complétement; en effet, ce
profond tacticien avait son idée. A l'heure qu'il est, les révoltés
sont enfermés dans cette cour qu'ils ont prise et qui leur servira de
tombeau. Toute issue leur est fermée. L'armée ailée a vainement essayé
de les dégager; tous les efforts du Scarabée HERCULE ont été repoussés
par le seigneur BOURDON.
Nous n'avions jamais désespéré du triomphe de l'ordre.
Parmi ceux qui se sont le plus distingués dans cette circonstance,
nous mentionnerons le voltigeur *, le grenadier **, et surtout le
caporal TROIS ÉTOILES. Ce dernier descendait la garde et rentrait chez
lui après un service très-fatigant, quand il s'aperçut, en passant
à côté d'un poste, que le factionnaire qui devait l'occuper l'avait
abandonné!!! Indigné, et ne dédaignant pas, dans son zèle, de descendre
au rôle de simple chasseur, ce vertueux caporal prit bénévolement la
place du coupable factionnaire, fit, par un froid de quatorze degrés,
trois heures de faction, et s'enrhuma. En récompense de sa belle
conduite, le caporal TROIS ÉTOILES a été nommé sergent.
[Illustration]
A quoi auront servi tous ces grands mouvements, et qu'aura-t-on
gagné à engager cette lutte insensée? Malheur à ceux qui se sont
plaints! Malheur à ceux qui les ont écoutés! Les insurgés en sont aux
expédients; leur trouble est tel, que les plus exorbitants projets
s'agitent, trouvent crédit, et se discutent sérieusement parmi eux.
Nous le prouvons.
Une TAUPE aurait proposé d'élever autour de l'armée une enceinte
continue de taupinières.
«La belle idée! s'écria le FURET; ne vous trouvez-vous pas assez
enfermée comme cela, ma commère?
--Je me fais fort de filer un pont suspendu sur lequel nous pourrons
nous évader à la faveur de la nuit, dit l'ARAIGNÉE.
--Merci! dit la MOUCHE, je refuse.
[Illustration]
--Et moi, j'accepte, dit l'ÉLÉPHANT; quand on en est où nous en sommes,
tous les moyens sont bons.»
Un rire homérique accueillit cette réponse.
Cette miraculeuse naïveté de l'ÉLÉPHANT a inspiré à un de nos amis
un couplet de fantaisie que nous donnons ici, afin qu'il ne soit pas
perdu pour la postérité. Nous regrettons que l'auteur de cette poésie
fantastique s'obstine à garder l'anonyme.
Air: _Femmes, voulez-vous éprouver_.
Un Éléphant se balançait
Sur une toile d'Araignée;
Voyant qu'il se divertissait,
Une Mouche en fut indignée:
Comment peux-tu te réjouir,
Dit-elle, en voyant ma souffrance?
Ah! viens plutôt me secourir,
Ma main sera ta récompense.
Au moment où le triomphe nous paraissait le plus certain, la face des
choses a changé complétement, et la fortune s'est déclarée contre nous.
Pouvions-nous prévoir un pareil désastre, après avoir vu partir notre
belle armée équipée avec tant de soin et si bien disposée? Quelques
MOUCHES savantes, dont les études avaient été dirigées vers l'art de
la mécanique, pour lequel on sait que les MOUCHES ont d'étonnantes
dispositions, commandaient l'artillerie. Les plus robustes traînaient
des munitions de guerre dans des petits caissons faits de gousses de
pois secs, et d'autres portaient sur l'épaule des petits mousquets
faits avec la centième partie d'un fétu de paille, mais qu'elles
tenaient d'un air si martial, que c'était plaisir de voir ces braves
petites Mouches voler à la gloire, comme s'il se fût agi d'aller à
la picorée d'une fleur. Les deux armées se sont rencontrées sur les
galeries vitrées qui couvrent les serres chaudes. Dans cette fatale
journée une circonstance fortuite fit perdre au prince BOURDON, général
en chef de notre armée ailée, le fruit d'une des plus grandes manœuvres
qui aient jamais été essayées.
Il avait partagé son armée en trois masses: la droite, commandée par
lui-même entouré de son brillant état-major où l'on remarquait, parmi
les colonels, des Papillons, le vénérable PRIAM, l'APOLLON, le PAON DE
JOUR, le CUPIDON, était forte de sept régiments d'infanterie légère;
les SAUTERELLES, les CRIQUETS, les PERCE-OREILLES, les PSOQUES, les
PERLES et les ÉPHÉMÈRES.--Tous pleins d'ardeur.
Et la gauche, commandée par l'UROCÈRE GÉANT, se composait des régiments
des CAPRICORNES, des TROGLODYTES, des GRIBOURIS, des TÉNÉBRIONS et des
CHARANÇONS.
La droite avait à combattre la gauche des ennemis commandée par le
chef féroce de la famille des Coléoptères: le SCARABÉE HERCULE, suivi
des phalanges redoutables des GOLIATH, des BOUCLIERS, des HANNETONS,
des COUSINS, des BOMBARDIERS et des TAUPINS.--Que pouvaient faire les
troupes légères du prince BOURDON contre cette impénétrable infanterie?
[Illustration]
Sa gauche était opposée aux sections des ANDRÈNES mineuses, coupeuses
et charpentières, et à la corporation des RHINOCÉROS, qui, n'ayant
qu'une corne, obéissent naturellement au CERF-VOLANT, qui en a deux.
Son centre avait pour adversaire la foule immense des MOUCHERONS, des
PUCERONS, des TEIGNES et des insectes à deux cent quarante pattes.
Le prince BOURDON avait espéré que le SCARABÉE HERCULE commencerait
l'attaque et ferait traverser à ses lourdes troupes la distance qui
séparait les deux armées; mais le SCARABÉE HERCULE, auquel un faux
BOURDON déserteur avait dévoilé les projets du prince, défendit aux
siens de bouger, et fit serrer les rangs et ployer les ailes, résolu
d'attendre le choc sans l'aller chercher.
Les enseignes flottaient au vent, le soleil dardait sur les
étincelantes armures des insectes rangés en bataille. Des CIGALES,
dont on vante avec raison l'aptitude pour la musique, placées sur
les limites des deux camps, à l'extrémité des deux paratonnerres,
soufflaient de toute la force de leurs poumons dans des petites flûtes
à l'oignon, et cette musique guerrière portait à son comble l'ardeur de
nos troupes. De temps en temps une graine de balsamine, lancée du haut
des airs avec beaucoup de précision par des CERFS-VOLANTS fort adroits
dans ce genre d'exercice, venait éclater dans nos rangs et y laissait
des traces sanglantes.
L'armée ennemie ne bougeait pas.
L'impatience gagnait nos braves cohortes. «Dépêchons, nous disaient
les ÉPHÉMÈRES qui déjà avaient eu, presque tous, le temps de blanchir
sous les armes, la vie est courte.» Bientôt, emportés par leur fougue,
et sans écouter les menaces ni les prières du seigneur BOURDON, ils
volèrent les premiers à l'ennemi!!! et firent ainsi tourner contre
eux-mêmes le plan si bien conçu par leur habile général, car l'armée
tout entière les suivit. En effet, chacun ayant quitté son rang pour
courir selon ses forces, les nôtres arrivèrent en désordre et tout
essoufflés devant le front ennemi, qui s'ouvrit tout à coup et laissa
voir les gueules menaçantes d'une double rangée de canons d'une
invention nouvelle. Ces canons étaient si petits, qu'on les voyait à
peine, et nous ne savons comment on avait pu les faire. Ils étaient
charmants, mais ils tuaient beaucoup de monde. Pendant plus d'un quart
d'heure, ils écrasèrent nos troupes. Bientôt on en vint à combattre
à l'arme blanche. On ne saurait croire combien sont terribles et
acharnées ces luttes d'INSECTE à INSECTE. Tout devenait un instrument
de mort entre les pattes des combattants furieux. Les feuilles de
cyprès se changeaient en lances meurtrières, les moindres brins de
bois sec étaient autant de massues, et on entendait au loin le choc
retentissant des cuirasses contre les cuirasses, des corselets contre
les corselets, et des écailles fracassées.
Des ailes brisées, des membres épars, des petites montagnes de morts
et de mourants, du sang partout, tel est l'horrible spectacle que
présentait cette scène de carnage.
Et les Fleurs, captives dans leur prison de verre, voyant ce qui
se passait au-dessus de leur tête, ne savaient que penser de ces
abominables fureurs.
L'aile droite plia la première. Le pied ayant glissé au colonel des
HANNETONS, un des plus braves officiers de l'armée, dans un effort
qu'il faisait pour dégager un peloton qui s'était laissé entourer, il
roula dans la gouttière d'une façon si fâcheuse, qu'il tomba sur le
dos, ce qui est le plus grand malheur qui puisse arriver à un HANNETON.
Une GUÊPE de l'armée ennemie n'eut pas honte d'abuser de la position
d'un adversaire sans défense, et lui passa son dard au travers du corps.
[Illustration]
A cette vue, le régiment que commandait le colonel se débanda. Le
prince BOURDON essaya, mais en vain, d'arrêter les fuyards. C'était une
bataille perdue, le Waterloo de notre cause! Désespéré, et ne voulant
pas survivre à sa défaite, le général en chef se jeta au plus fort de
la mêlée et y trouva ce qu'il y cherchait, la mort des braves! Il tomba
percé de vingt-deux coups, après avoir fait des prodiges de valeur. La
nouvelle de cette mort se répandit en un instant, et la déroute bientôt
fut complète.
L'armée victorieuse ne perdit pas de temps; elle alla bien vite dégager
l'armée de terre qui, ne pouvant faire mieux, était toujours restée
bloquée dans les cours de l'Amphithéâtre.
Nous avons la douleur d'annoncer que le prince Léo a été obligé de
battre en retraite.
[Illustration: Une bonne pluie pourrait encore assurer le triomphe des
bons principes.]
L'armée de terre et l'armée d'air des révoltés ont pu opérer leur
jonction. Elles marchent sur nous,--le bruit paraît se rapprocher,--les
cris deviennent plus distincts,--il nous semble même entendre les
mugissements du BUFFLE et le bruit des pas de l'ÉLÉPHANT.--Le prince
Léo vient d'être tué; parmi nos amis, ceux qui ne sont pas morts nous
abandonnent. C'est à un gouvernement qui tombe qu'il faut demander ce
que valent les dévouements politiques.--Entre les mains de l'esprit de
parti tout devient une arme.--Le bureau des réclamations ne désemplit
pas; le moment est bien choisi! L'émeute est là, à nos portes,--sous
nos fenêtres,--partout.--L'émeute! Mais est-ce une émeute? est-ce une
révolution?
C'est au péril de nos jours que nous informons nos lecteurs de ce qui
se passe.
Hélas! le temps est superbe.--Le soleil est-il donc l'ennemi de tous
les gouvernements légitimes?--Que ne pleut-il à torrents! Une bonne
pluie pourrait encore assurer le triomphe des bons principes.
Qui sait à qui nous obéirons demain? qui sait...
NOTE DU GARÇON DE BUREAU.
--«Sachant combien mes chefs tenaient à ne pas laisser nos lecteurs
le bec dans l'eau, je prends la liberté d'écrire à mon tour. Je ne
m'arrêterai que quand on m'arrêtera.»--
Ces messieurs en étaient là quand la porte d'en bas vola en éclats:
c'était l'ELÉPHANT qui sonnait. La plume tomba des mains de M. le
PERROQUET, ses yeux se fermèrent comme s'il eût pensé à dormir, mais il
n'y pensait pas.
M. le SINGE courut à la fenêtre.
«Que voyez-vous? lui dit le COQ.
--Je vois trouble sur trouble, rassemblement sur rassemblement, complot
sur complot, répondit le SINGE en laissant tomber ses bras en SINGE qui
n'espère plus rien, et qui ne serait pas fâché de pouvoir s'en aller.
--Mille diables! ne cédons pas à la force! criait ce brave M. le COQ
qui ne tremblait que de colère.
--Et à quoi diable céderions-nous, si ce n'est à la force? repartit le
SINGE qui, dans son désespoir, s'arrachait la barbe et se meurtrissait
le visage.
[Illustration: Ces messieurs en étaient là, quand la porte d'en bas
vola en éclats... C'était l'Éléphant qui sonnait.]
--Quoi! s'écria le COQ en lui sautant au collet, vous auriez la lâcheté
de donner votre démission?...
--N'en doutez pas, répondit le SINGE qui devenait pâle comme ce papier:
refuser ce que tous demandent, c'est remuer un nid de GUÊPES. Si l'on
m'y force, je ferai tout ce qu'on voudra; je...»
Il ne put achever. La porte même du cabinet s'ouvrit brusquement.
C'était l'ÉLÉPHANT qui l'avait ouverte, ce fut le RENARD qui entra.
«Arrêtez ces messieurs,» dit ce dernier aux DOGUES qui
l'accompagnaient, en indiquant nos trois rédacteurs en chef. Le
PERROQUET était dans la cheminée, le SINGE s'était caché sous son
fauteuil, M. le COQ était furieux; sa crête n'avait jamais été si
rouge. On les arrêta.
«Que fais-tu là? me dit le RENARD.
--Ce que vous voudrez, Monseigneur, lui répondis-je en tremblant.
--Eh bien, drôle! continue,» me dit-il.
Je continue donc.
Il était entré beaucoup de monde à la suite du RENARD. En entrant,
chacun criait: «Vive monseigneur le RENARD!» Et on avait bien raison,
car je n'ai vu de ma vie un prince si affable.
«Mes amis, disait-il, rien n'est changé dans ce cabinet. Il n'y a ici
qu'un animal de plus.»
Cette belle parole fut couverte d'applaudissements.
Le RENARD prit alors une plume, celle-là même qui venait de servir au
SINGE. Il la tailla avec le canif du SINGE, s'assit dans le fauteuil
du SINGE, devant la table du SINGE, et écrivit les proclamations
suivantes, avec l'encre même du SINGE.
PREMIÈRE PROCLAMATION
«Habitants du Jardin des Plantes!
«Messieurs le COQ, le SINGE et le PERROQUET ayant donné leur démission,
toute cause de désordre a cessé.
«LE RENARD,
«Gouverneur et rédacteur en chef provisoire.»
«Lisez et signez,» dit-il au COQ, au SINGE et au PERROQUET.
Les deux derniers signèrent, mais M. le COQ refusa.
«Je ne me déshonorerai pas, dit-il.
--Nous allons voir,» dit le RENARD.
Il reprit alors la plume et écrivit une nouvelle proclamation de
laquelle il espérait davantage, à ce qu'il paraît. Quand elle fut
écrite, il m'ordonna d'en faire la lecture à haute voix. Je lus donc:
DEUXIÈME PROCLAMATION
«Habitants du Jardin des Plantes!
«Pendant que vous dormiez, on vous trahissait!!!
«Mais vos amis veillaient pour vous.
«Assez longtemps nous avions courbé la tête sans nous plaindre, le
moment était venu de la relever.