«Son Altesse, Sire, jugea qu'elle n'avait plus rien à faire à Paris,

que les Bêtes avaient grand tort de s'occuper des Hommes, qu'on pouvait

les laisser sans crainte jouer avec leurs Rats, leurs Lionnes, leurs

cannes, leurs joujoux dorés, leurs petites voitures et leurs gants;

qu'il eût mieux valu qu'elle restât auprès de Votre Majesté, et qu'elle

ferait bien de retourner au désert.»

A quelques jours de là on lisait dans _le Sémaphore_ de Marseille:

«Le prince Léo a passé hier dans nos murs pour se rendre à Toulon, où

il doit s'embarquer pour l'Afrique. La nouvelle de la mort du roi,

son père, est, dit-on, la cause de ce départ précipité.»

La justice ne vient pour les Lions qu'après leur mort. Le journal

ajoute que cette mort a consterné beaucoup de gens en Léonie, et

qu'elle y embarrasse tout le monde. «L'agitation est si grande qu'on

craint un bouleversement général. Les nombreux admirateurs du vieux

Lion sont au désespoir. Qu'allons-nous devenir? s'écrient-ils. On

assure que le Chien qui avait servi d'interprète au prince Léo, s'étant

trouvé là au moment où il reçut ces fatales nouvelles, lui donna un

conseil qui peint bien l'état de démoralisation où sont tombés les

Chiens de Paris:--Mon prince, lui dit-il, si vous ne pouvez tout

sauver, _sauvez la caisse!_»

«Ainsi voilà donc, dit le journal, le seul enseignement que le jeune

prince remportera de ce Paris si vanté! Ce n'est pas la Liberté, mais

les saltimbanques qui feront le tour du monde.»

Cette nouvelle pourrait être un _puff_, car nous n'avons pas trouvé la

dynastie des Léo dans l'Almanach de Gotha.

DE BALZAC.

[Illustration]

AU LECTEUR

Ami lecteur, nous voici arrivés sans encombre à la moitié de notre

route.

Suivez-nous avec confiance dans la seconde partie de notre expédition:

nous ne marchons plus en voyageurs inexpérimentés et sans guide à

travers des pays inconnus, nous savons maintenant où nous prétendons

vous mener; nous connaissons vos goûts, et nous pouvons vous promettre,

sans crainte de vous tromper et de nous tromper, de véritables monts

et de véritables merveilles. La plume de nos correspondants s'est

aguerrie, leur nombre s'est augmenté; nous avons gagné en toutes

choses, en quantité et même en qualité, et nous avons à vous offrir

presque des trésors!

Quant à Grandville, sans compter qu'il y a au bout de son crayon des

portraits et des scènes où vous aurez le plaisir de retrouver ceux

de vos amis et de vos voisins que vous n'avez point encore vus, et

où, de leur côté, vos amis et vos voisins auront la satisfaction de

vous reconnaître vous-même, nous croyons devoir vous confier qu'il a

découvert une nouvelle manière de mettre du noir sur du blanc et de

vous être agréable, à vous, cher lecteur, et à vous, chère lectrice,

qui nous l'êtes tant, en faisant pour vous ce qu'il n'a encore fait

pour personne.--Vous verrez bien.

Bonsoir donc, ami lecteur; rentrez chez vous, tenez pour ce soir votre

cage bien fermée, on ne sait pas ce qui peut arriver. Les nuits les

plus paisibles peuvent finir par un orage. Qui sait si nous n'allons

pas dormir sur un volcan? Un sage l'a dit: Les révolutions ne dorment

jamais que d'un œil. Quoi qu'il en puisse être, dormez bien, faites de

bons rêves, et à demain.

LE SINGE, LE PERROQUET ET LE COQ,

Rédacteurs en chef.

_Pour copie conforme:_

P. J. STAHL.

[Illustration: Bonsoir donc, ami lecteur; rentrez chez vous.]

[Illustration: 2ème PARTIE

VIE PRIVÉE ET PUBLIQUE DES ANIMAUX]

[Illustration]

ENCORE UNE RÉVOLUTION!

A TOUS LES ANIMAUX

Du Jardin des Plantes, le 26 novembre 1841.

En mettant sous presse cette seconde partie de notre histoire

nationale, nous pensions pouvoir nous féliciter d'avoir posé les bases

sur lesquelles s'élèvera un jour notre constitution, quand des signes

qui n'annoncent, hélas! rien de bon, vinrent nous effrayer pour les

destinées de notre société Animale.

Au moment où on s'y attendait le moins, des nuages noirs et épais

s'étaient montrés à l'horizon, et, se répandant à travers le ciel,

avaient, en un instant, fait du jour la nuit.

Nos savants astronomes, qui déjà sont venus à bout d'éclaircir ce point

très-obscur de la _sidérologie_, qui consistait à démontrer que les

jours se suivent et se ressemblent, saisirent avec empressement cette

occasion de faire faire un nouveau pas à la science, et, munis de leurs

lunettes d'approche, ils grimpèrent sur la pointe du paratonnerre dont

ils ont fait leur observatoire.

[Illustration]

Là, aidés de tout ce qu'une expérience consommée ajoute à beaucoup de

sagacité naturelle, ils étudièrent pendant plusieurs heures ces sombres

phénomènes; mais il leur fut impossible d'y rien comprendre; et telle

est la conscience de ces illustres savants, que, de peur de se tromper,

ils ont mieux aimé se taire, n'osant hasarder aucune conjecture.--Nous

attendons.

Veuillent les Dieux que rien ne vienne justifier nos appréhensions!

Paris, le 27 novembre 1841.

Nous recevons de l'Observatoire l'avis suivant:

«Nous savons maintenant à quoi nous en tenir sur la nature du phénomène

qui nous a inquiétés. Si nos calculs ne nous trompent pas, et si nous

sommes bien informés, ces nuages ne sont rien moins qu'un innombrable

amas de Moucherons et autres Insectes armés de toutes pièces. Cette

prise d'armes serait le résultat d'un vaste complot qui aurait pour but

de renverser l'ordre de choses établi dans notre première assemblée.

La conspiration se serait ourdie dans un coin du Ciel. Pourtant, comme

les Moucherons n'ont jamais passé pour avoir des opinions politiques

bien tranchées, nous espérons pouvoir démentir demain la nouvelle que

nous vous donnons aujourd'hui comme certaine.--En tous cas: _Caveant

consules_! Ne vous endormez pas.»

Non, nous ne dormirons pas, et puisque nous avions trop préjugé de la

sagesse de nos frères, puisque l'anarchie veille, nous veillerons avec

elle et contre elle.

Comme première mesure d'ordre, et pour satisfaire au vœu général, nous

publierons de jour en jour, d'heure en heure, s'il le faut, et sous ce

titre: _le Moniteur des Animaux_, un bulletin des événements qui se

préparent, de façon que chacun puisse se donner le petit plaisir d'en

causer avec ses amis, et de les commenter à sa manière.

LE SINGE, LE PERROQUET ET LE COQ,

Rédacteurs en chef.

[Illustration]

MONITEUR DES ANIMAUX

Nous l'avions prévu. Les nouvelles que nous avions reçues de

l'Observatoire sont aujourd'hui confirmées. Des désordres graves et

qui ont le caractère d'une véritable sédition ont éclaté cette nuit.

Une petite poignée de factieux, détachés au nombre de trois cent mille

environ du corps d'armée principal, et commandés par une certaine Guêpe

connue pour l'exaltation de ses principes, vient de s'abattre sur le

faîte du labyrinthe. L'intention hautement avouée des factieux est

d'exciter la Nation Animale à la révolte et d'obtenir, le glaive en

main, ce qu'il leur plaît d'appeler une réforme générale.

Quelques Mouches sensées ont vainement essayé de rappeler cette troupe

égarée à de meilleurs sentiments.

[Illustration]

Leur voix a été méconnue. Quoi qu'il arrive, nous saurons tenir tête

à l'orage, et nous espérons, avec l'aide des Dieux, repousser ces

odieuses tentatives. «Les troubles, a dit Montesquieu, ont toujours

affermi les empires.»

Le capitaine de nos gardes ailés, le seigneur BOURDON, n'a pu réussir

à disperser les factieux. Il a cru, avec raison, devoir reculer devant

l'effusion de sang, et s'est contenté de couper les vivres et la

retraite aux insurgés qui, dans quelques heures, auront à subir les

horreurs de la faim. Cette humanité du seigneur BOURDON mérite les plus

grands éloges. Les révoltés, s'étant barricadés sous le chapiteau du

labyrinthe avec des feuilles mortes et des brins d'herbe sèche, sont,

dit-on, en mesure de soutenir un siége régulier. L'espace occupé par

eux est d'au moins dix-huit pouces en largeur sur dix de profondeur.

Les bruits les plus contradictoires se croisent et se succèdent. On

a été jusqu'à nous accuser, par une ridicule interprétation de notre

précédente citation de Montesquieu, d'avoir sous main fomenté la

révolte. «Les tyrans, a dit un des plus fougueux orateurs de la troupe,

craignent toujours que leurs sujets soient d'accord.» Que répondre à de

pareilles absurdités? Si les chefs d'une nation n'avaient à craindre

que l'accord de leurs sujets, ils pourraient dormir tranquilles.

On assure que les Moucherons révoltés cherchent à organiser l'agitation

sur tous les points. Un d'eux, le CLAIRON, musicien habile, a improvisé

une marche guerrière intitulée _le Rappel des Moucherons_.

[Illustration]

Nous entendons d'ici les accents de cette musique impie, dont les

sons nous arrivent à la fois de toutes les hauteurs de Paris, le

Panthéon, le Val-de-Grâce, la tour Saint-Jacques-la-Boucherie, la

Salpêtrière, le Père-Lachaise, les colonnes de la barrière du Trône et

les buttes Montmartre, sur lesquelles des émissaires ont été envoyés

par les chefs du mouvement. Quelques prisonniers ont été faits, mais

il a été impossible de les faire parler. «Nous sommes blancs comme

neige, ont-ils dit; nous ne savons pas pourquoi nous sommes arrêtés,

mais c'est égal, prenez nos têtes!--Vos têtes, Messieurs, qu'en

ferions-nous? Que peut-on faire de la tête d'un Moucheron?»

Pourtant nous examinerons cette proposition.

[Illustration]

Les prétentions des rebelles sont maintenant connues. L'intérêt général

a servi de prétexte à des ambitions personnelles et à des haines

particulières. C'est d'une révolution littéraire qu'il s'agit: on veut

nous forcer à donner notre démission!!! Si nous refusons, on nous

menace d'une concurrence:--nous ne la craignons pas.--Mandataires de

tous, nous n'abandonnerons pas le poste qui nous a été confié: on ne

nous arrachera notre place et notre traitement qu'avec la vie. Le bien

public nous réclame, c'est à lui seul que nous nous devons.

Mais que nous reproche-t-on? Avons-nous été injustes ou partiaux?

N'avons-nous pas suivi notre programme et imprimé tout au long ce qu'on

a bien voulu nous envoyer, sans préférence, sans choix, aveuglément,

comme doit le faire tout bon rédacteur en chef? N'avons-nous pas des

papiers par-dessus la tête? de l'encre jusqu'aux coudes et à mi-jambes?

Si nous n'avons pas bien fait, enfin, a-t-il tenu à nous que nous ne

fissions un chef-d'œuvre?

Le chef de l'insurrection est un Scarabée! le Scarabée HERCULE! Le beau

nom!

[Illustration]

Connaissiez-vous le Scarabée HERCULE? Nous mépriserions des attaques

parties de si bas, si nous ne savions que la faiblesse elle-même a son

aiguillon, et que l'espace que parcourt son dard lui appartient.

C'est donc dans une intention dont chacun appréciera les motifs que

nous avons ordonné les mesures suivantes:

«1º La tête du Scarabée HERCULE est mise à prix. Une récompense honnête

sera donnée à celui qui nous le livrera mort ou vif (nous l'aimons

mieux mort).

«2º Il sera procédé immédiatement à une levée de troupes

extraordinaire, et bientôt nous aurons à opposer aux rebelles neuf cent

mille Mouches, parfaitement équipées, qui auront à combattre la révolte

dans les plaines de l'air ou de la terre, partout enfin où l'ordre sera

menacé.

«3º Messieurs les commissaires de police devront toujours avoir dans

leur poche une écharpe, et même deux écharpes, si leurs moyens le leur

permettent.

«4º Les rassemblements qui se composeraient de plus d'un

Animal seraient dispersés par la force; cet avis concerne plus

particulièrement les Autruches, les Canards et autres Animaux

socialistes qui ont la manie de se réunir en groupes.

[Illustration]

«5º Nous engageons tous les Animaux honnêtes à rester chez eux, à ne

pousser aucun cri, à se coucher tôt, à se lever tard et à ne rien voir

ni entendre. Une pareille conduite prouvera aux factieux combien

leurs projets trouvent peu de sympathie dans la partie éclairée de la

population Animale.»

[Illustration]

Un CERF-VOLANT nous a été envoyé en parlementaire; nous avons daigné

l'écouter et lui répondre. «Vous avez parlé, nous a-t-il dit, il n'y

en a eu que pour vous; à chacun son tour. Nous sommes trente-trois

millions là-bas, tous extrêmement las de ne faire aucun bruit dans le

monde. Nous voulons tous parler et tous écrire. L'égalité est-elle un

droit, oui ou non?

--Qu'est-ce qu'un droit? lui répondit un vieux CORBEAU que nos lecteurs

connaissent; _summum jus, summa injuria_; si vous voulez tous parler,

tous les in-folio du monde n'y suffiront pas, dût chacun de vous se

contenter d'écrire pour sa part, non une page, mais une ligne, mais un

mot, mais une lettre, mais une virgule et moins encore.»

Cette réflexion si judicieuse fut naturellement trouvée absurde.

«Laissez donc, dit le CERF-VOLANT; que ne dites-vous tout de suite que

le Dieu des Scarabées n'a pas fait assez de terre, et de ciel, et de

lumière, et de feuilles d'arbres, et même de feuilles de papier, pour

que chacun en ait sa part sur cette terre? Du moment où il est juste

que tout le monde puisse écrire, cela doit être possible.»

O folie! va où tu voudras, ton triomphe est assuré!

Hélas! la guerre civile s'avance vers nos vallées paisibles; l'esprit

de révolte a passé des Insectes aux Oiseaux et des Oiseaux aux

Quadrupèdes. L'alarme est partout. Les portes des cages ont dû être

fermées, ce qui est particulièrement désagréable aux Animaux qui se

plaisent à prendre l'air sur le pas de leur porte pour savoir ce qui

se passe dans les cages voisines. Qu'on se rassure pourtant, nous

connaissons la sainteté de notre mission, et nous saurons la remplir

tout entière. Les Oies n'ont point encore abandonné la garde du

Capitole.

Un nouvel appel a été fait aux mécontents, et nous apprenons que les

CHATTES françaises se sont définitivement déclarées contre nous. Leur

adhésion à la révolte a été longtemps incertaine; entre le oui et le

non d'une CHATTE française, il n'y a pas de place pour la pointe d'une

aiguille. Elles ont été entraînées par une des leurs, qui ne nous a pas

pardonné d'avoir accordé la parole à une CHATTE anglaise dans un livre

français. Si ce qu'on nous dit est vrai, cette maîtresse CHATTE aurait

forcé son honnête mari, qui avait toujours passé pour être le plus

saint homme de Chat du quartier, à se mettre à la tête des mécontents

de son espèce. Elle-même va, dit-on, de l'un à l'autre, exaltant les

modérés et miaulant avec les exaspérés une espèce de Marseillaise où

il n'est nullement question de la patte de velours de la paix. Elle ne

s'adresse pas seulement aux CHATS, mais bien aux CHATTES, ses sœurs,

qu'elle invite à suivre son exemple: «Vous que votre sexe semble

éloigner des affaires politiques, dit-elle, faites appel à vos maris, à

vos frères, à vos amis, à vos fiancés[5]! Qu'aucune partie de plaisir

sur les toits du voisinage ou dans les gouttières des serres chaudes ne

vous arrête... N'épargnez rien, et ne craignez rien, on vous foulera,

on vous écrasera, qu'importe!..»

[5] _Lettres de Londres_, par J. L***.

On l'a dit, le mauvais exemple vient toujours d'en haut. Les révoltés

n'étaient que des instruments entre les mains de personnages haut

placés. Qui l'eût cru pourtant? C'est l'ÉLÉPHANT, un des Animaux les

plus considérables et les plus considérés du Jardin, qui n'a pas craint

de compromettre sa gravité dans une pareille affaire.--Vous êtes bien

gros, Monseigneur, pour conspirer. Ne voyez-vous pas qu'on prend pour

dupe Votre Grosseur, et vous convient-il d'apprendre que celui qui vous

met en mouvement c'est le RENARD?

[Illustration]

Animaux! retenez bien ceci: il ne faut pas plus juger d'un Renard par

ses paroles, que d'un Cheval par la bride.

A la bonne heure, les révoltés jouent cartes sur table et brûlent

leurs vaisseaux; rien ne manque à cette insurrection: dans leur

stupide confiance, les coupables se chargent de nous fournir eux-mêmes

les preuves des crimes dont ils auront à rendre compte un jour. Les

révoltés ont répondu à notre journal par un autre journal. Mais quel

journal! le nôtre est plus grand de moitié.

Nous empruntons au premier numéro de la feuille anarchique, _le Journal

libre_ (est-ce que le nôtre ne l'est pas?), la pièce suivante, qui nous

initie aux plus secrets détails de la conspiration. Le bon sens de nos

lecteurs fera justice des abominables théories de ces ennemis du repos

public. Nous ne changeons pas un mot à ce curieux document, auquel nous

nous réservons de répondre.

LE JOURNAL LIBRE

REVUE DE LA REFORME ANIMALE

Les amis de la liberté se sont rassemblés hier dans le Cabinet

d'histoire naturelle. C'est dans les vastes salles des empaillés qu'a

eu lieu cette réunion préparatoire.

Il était très-tard. Le signal donné, les conjurés entrèrent les uns

après les autres, puis, s'étant salués du geste sans mot dire, ils

allèrent se ranger silencieusement dans les sombres galeries, à côté

des froides reliques de leurs aïeux, que l'on eût dit autant de

fantômes assoupis.

Il semblait que le silence eût fait un désert de ces vastes catacombes.

L'immobilité était telle, qu'on ne pouvait distinguer les morts des

vivants.

L'ÉLÉPHANT, l'AIGLE, le BUFFLE et le BISON arrivèrent, chacun de son

côté, comme si une invisible puissance les eût fait apparaître tout

à coup. Pour qui ignore que l'amour de la liberté transporterait des

montagnes, la présence de ces nobles Animaux dans ces hautes galeries

eût été inexplicable.

Quand la réunion fut complète, le BISON prit la parole en ces termes:

«Frères, dit l'orateur, en regardant l'un après l'autre tous ceux qui

se trouvaient là, nous n'avons encore rien dit, et pourtant nous savons

tous pourquoi nous sommes ici.

«Disons-le donc, puisque aussi bien nous sommes fiers de le penser:

nous sommes ici pour conspirer, pour défaire aujourd'hui ce que

nous avons mal fait il y a un an, et pour aviser à mieux faire; pour

abaisser, pour abattre ceux que nous avons élevés; pour agiter enfin la

Nation Animale au nom de la révocation des rédacteurs.

«Je le déclare: il ne nous reste qu'une ressource, c'est le renvoi des

rédacteurs... Hourra pour le renvoi!

--Tonnerre d'applaudissements.--

«Frères, il faut que les mots aillent où va la pensée;--et si désolant

qu'il soit pour vous de l'entendre et pour moi de le dire, je le dirai

et vous l'entendrez: tout ce qui existe n'est bon qu'à aller en ruine,

et ce serait mieux s'il n'existait rien!... Que nous a servi ce qu'on

nous a fait faire? Ce livre publié, dites, à quoi a-t-il servi?

--TOUS: «A rien! à rien!»--

«Cette lice où chacun devait entrer, le plus humble comme le plus

grand, pourquoi ne l'a-t-on ouverte qu'aux plaintes isolées d'un petit

nombre, sinon pour éloigner de la tribune nationale les cris de la

détresse universelle? Ils n'ont travaillé que pour eux.--Ils n'ont

songé qu'à eux;--et quand ils se sont vus puissants, ils ont dit:--Tout

est bien.

«Que nous revient-il de leur puissance? Notre terre à nous a-t-elle

cessé d'être une vallée de larmes?

--Le CERF, l'ÉLAN et le VEAU: «Non! non!»--

«Frères, on a étouffé les voix généreuses qui ont voulu s'élever en

faveur de la réforme bête-unitaire.

«Frères, notre régénération sociale n'a pas fait un pas depuis

l'immortelle nuit où les premiers efforts de notre liberté naissante

ont été salués par les acclamations de la terre tout entière.

«Frères, nos rédacteurs en chef ont trahi leur mandat! ils nous ont

vendus! vendus aux Hommes!

--TOUS: «C'est vrai! c'est vrai! on nous a vendus!»--

«Vendus aux Hommes!!! Mais laissons là les Hommes; les Hommes ne sont

aujourd'hui que nos seconds ennemis. Nos vrais ennemis, les plus

dangereux, ce sont nos rédacteurs!

«Point de grâce pour ces traîtres qui, pour une caresse de leur

gardien, pour une misérable subvention en pommes vertes, en coquilles

de noix et en croûtes de pain sec, ont trahi la cause sacrée de

l'émancipation des bêtes! A qui devons-nous d'être encore où nous

sommes? où retournerons-nous ce soir? Sera-ce dans nos libres déserts,

ou dans nos étroites prisons?»

[Illustration: LE BISON.--«Où retournerons-nous ce soir?»--]

--Le TIGRE, d'une voix sombre: «Ce ne sera pas dans nos libres

déserts!»--

--TOUS en chœur: «Hélas! hélas! hélas!»--

«Les nuages seront-ils notre toit, et la terre notre oreiller? Non.

Nous coucherons sur la paille humide des cachots.

--«Hélas! hélas!»--

«Nous y pourrirons... Nous y mourrons... Je vous le dis en vérité,

nous tous qui sommes ici, nous mourrons dans les fers. Que nous

accordera-t-on quand nous ne serons plus, quand on nous aura rongés

jusqu'aux os?»

--Le CHŒUR: «O douleur! douleur!»--

Alors l'orateur se tournant vers les squelettes conservés de dix mille

générations d'Animaux:

«Restes de nos pères! s'écrie-t-il: vous qui avez vécu, répondez, mânes

désolés; étiez-vous donc sortis des mains du Créateur pour mourir où

vous êtes?

«L'Animal est-il fait pour être empaillé et mis sous verre comme une

curiosité, ou pour rentrer noblement, après avoir accompli sa destinée,

dans le sein de la terre, sa mère, selon le vœu de la nature?

«Nous tous, sauvages enfants de la plaine ou de la montagne,

devions-nous donc vivre un jour la corde au cou, entre quatre planches,

et dîner à heure fixe d'un dîner tiré d'un buffet?

«Frères, les plaintes ne soulagent pas un cœur oppressé: à quoi bon se

plaindre? Nos plaintes, qui les a entendues?

«Frères, avez-vous renoncé à échapper aux Hommes? Vous laisserez-vous

arrêter à moitié chemin par la trahison?

--Le CHAMOIS: «Plutôt les avalanches que les HOMMES méchants!»--

«Frères, nous sommes forts, et la liberté sourit aux braves. Heureux

l'Animal qui ne dépend de personne.

«Frères, le plus fort, c'est celui qui ne craint rien.

«Frères, quand les lois ne commandent plus au peuple, il faut que le

peuple commande aux lois.

«Frères, la liberté enfante des colosses; mais que faire d'une loi qui

d'un AIGLE fait un OISON, et d'un LION un bavard?

«Frères, dût la société tomber en poussière, il faut détruire cette loi

mauvaise.»

S'il faut en croire le complaisant rédacteur de cette pompeuse

relation, l'effet de ce discours fut prodigieux. Nous ne répondrons

qu'à un seul point de ce merveilleux dithyrambe. Vous dites donc,

_citoyen_ BISON, que nous vous avons trahis, que nous vous avons

vendus!... Oui nous vous avons vendus, et nous en sommes fiers; nous

vous avons vendus à 20,000 exemplaires! En eussiez-vous su faire

autant? N'est-ce pas grâce à nous que vous avez commencé à valoir

quelque chose?

Le DOYEN du Jardin des Plantes, un vénérable BUFFLE, dont nous aimons

la personne et dont nous estimons le caractère, sans partager cependant

toutes ses opinions, prit alors la parole et répondit en ces termes au

discours du BISON, son cousin:

«Mes enfants, dit le vieillard, je suis le plus vieil esclave de ce

jardin. J'ai le triste honneur d'être votre doyen, et des jours si

éloignés de ma jeunesse je me souviendrais à peine, si l'on pouvait

oublier qu'on a été libre, si peu libre qu'on ait été. Mes enfants,

c'est en vain que trente ans d'esclavage pèsent sur mes vieilles

épaules: quel que soit mon âge, je me sens rajeunir à la pensée que le

jour de la liberté viendra.

--Bravos prolongés.--

«Je parle de votre liberté, mes enfants, et non de la mienne, car mes

yeux se fermeront avant que le soleil ait éclairé un jour si beau:

esclave j'ai vécu, esclave je mourrai!

--«Non! non! s'écria-t-on de tous côtés, vous ne mourrez point!»--

«Mes bons amis, reprit le vieillard, il ne serait pas en votre pouvoir

d'ajouter une heure à ma vie. Mais qu'importe? ce n'est pas de ceux qui

partent, c'est de ceux qui restent qu'il faut s'inquiéter; ce n'est pas

la liberté d'un seul ou de quelques-uns, c'est la liberté de tous qui

m'est chère, et c'est au nom de cette précieuse liberté de tous que je

vous conjure de rester unis.

--Rumeur en sens divers.--

«Mes enfants, ne vous arrachez pas, ne vous disputez pas les misérables

lambeaux du pouvoir. Quand vous aurez changé votre cheval borgne contre

un aveugle, croyez-vous que les choses en iront mieux? Pensez aux

petits, aux classes faibles et dépouillées qui souffrent de toutes ces

divisions, et dites-vous, dites-vous à toute heure du jour, que le bien

ne saurait s'acheter au poids d'un si grand mal: un peu plus ou un peu

moins de puissance pour quelques-uns d'entre vous, qu'est-ce à côté de

la paix entre frères, et de l'union de tous?»

Vie privée et publique des animaux · 第 23 / 41 段