Dès que le jeune Lion eut le gouvernement des affaires, il fut assailli

par la jeunesse Lionne dont les prétentions excessives, les doctrines,

l'ardeur, en harmonie d'ailleurs avec les idées des deux jeunes gens,

firent renvoyer les anciens conseillers de la couronne. Chacun voulut

leur vendre son concours. Le nombre des places ne se trouva point en

rapport avec le nombre des ambitions légitimes; il y eut des mécontents

qui réveillèrent les masses intelligentes. Il s'éleva des tumultes, les

jeunes tyrans eurent la patte forcée et furent obligés de recourir à

la vieille expérience du Cosmopolite, qui, vous le devinez, fomentait

ces agitations. Aussi, en quelques heures, le tumulte fut-il apaisé.

L'ordre régna dans la capitale. Un baise-griffe s'ensuivit, et la cour

fit un grand carnaval pour célébrer le retour au _statu quo_ qui parut

être _le vœu du peuple_. Le jeune prince, trompé par cette scène de

haute comédie, rendit le trône à son père, qui lui rendit son affection.

Pour se débarrasser de son fils, le vieux Lion lui donna une mission.

Si les Hommes ont la question d'Orient, les Lions ont la question

d'Europe, où depuis quelque temps des Hommes usurpaient leur nom,

leurs crinières et leurs habitudes de conquête. Les susceptibilités

nationales des Lions s'étaient effarouchées. Et, pour préoccuper les

esprits, les empêcher de retroubler sa tranquillité, le Cosmopolite

jugea nécessaire de provoquer des explications internationales de

tanière à _Camarilla_. Son Altesse Lionne, accompagnée d'un de ses

Tigres ordinaires, partit pour Paris sans aucun attaché.

Nous donnons ici les dépêches diplomatiques du jeune prince et celles

de son Tigre ordinaire.

II

Comment le prince Léo fut traité à son arrivée dans la capitale du

monde civilisé.

PREMIÈRE DÉPÊCHE.

«Sire,

«Dès que votre auguste fils eut dépassé l'Atlas, il fut reçu à coups de

fusil par les postes français. Nous avons compris que les soldats lui

rendaient ainsi les honneurs dus à son rang. Le gouvernement français

s'est empressé de venir à sa rencontre; on lui a offert une voiture

élégante, ornée de barreaux en fer creux qu'on lui fit admirer comme un

des progrès de l'industrie moderne. Nous fûmes nourris des viandes les

plus recherchées, et nous n'avons eu qu'à nous louer des procédés de

la France. Le prince fut embarqué, par égard pour la race animale, sur

un vaisseau appelé _le Castor_. Conduits par les soins du gouvernement

français jusqu'à Paris, nous y sommes logés aux frais de l'État dans un

délicieux séjour appelé le Jardin du Roi, où le peuple vient nous voir

avec un tel empressement, qu'on nous a donné les plus illustres savants

pour gardiens, et que, pour nous préserver de toute indiscrétion, ces

messieurs ont été forcés de mettre des barres de fer entre nous et la

foule. Nous sommes arrivés dans d'heureuses circonstances, il se trouve

là des ambassadeurs venus de tous les points du globe.

«J'ai lorgné, dans un hôtel voisin, un Ours blanc venu d'outre-mer pour

des réclamations de son gouvernement. Ce prince Oursakoff m'a dit alors

que nous étions les dupes de la France. Les Lions de Paris, inquiets

de notre ambassade, nous avaient fait enfermer. Sire, nous étions

prisonniers.

«--Où pourrons-nous trouver les Lions de Paris?» lui ai-je demandé.

«Votre Majesté remarquera la finesse de ma conduite. En effet, la

diplomatie de la Nation Lionne ne doit pas s'abaisser jusqu'à la

fourberie, et la franchise est plus habile que la dissimulation. Cet

Ours, assez simple, devina sur-le-champ ma pensée, et me répondit sans

détours que les Lions de Paris vivaient en des régions tropicales

où l'asphalte formait le sol et où les vernis du Japon croissaient,

arrosés par l'argent d'une fée appelée conseil général de la Seine.

«--Allez toujours devant vous, et quand vous trouverez sous vos pattes

des marbres blancs sur lesquels se lit ce mot: SEYSSEL! un terrible mot

qui a bu de l'or, dévoré des fortunes, ruiné des Lions, fait renvoyer

bien des Tigres, voyager des Loups-Cerviers, pleurer des Rats, rendre

gorge à des Sangsues, vendre des Chevaux et des Escargots!... quand ce

mot flamboiera, vous serez arrivé dans le quartier Saint-Georges où se

retirent ces Animaux?

«--Vous devez être satisfait, dis-je avec la politesse qui doit

distinguer les ambassadeurs, de ne point trouver votre maison qui règne

dans le Nord, les Oursakoff, ainsi travestis?

«--Pardonnez-moi, reprit-il. Les Oursakoff ne sont pas plus épargnés

que vous par les railleries parisiennes. J'ai pu voir, dans une

imprimerie, ce qui s'appelle un Ours imitant notre majestueux mouvement

de va-et-vient, si convenable à des gens réfléchis comme nous le sommes

vers le Nord, et le prostituant à mettre du noir sur du blanc. Ces Ours

sont assistés de Singes qui grappillent des lettres, et ils font ce

qu'ici les savants nomment des livres, un produit bizarre de l'Homme

que j'entends aussi nommer des _bouquins_, sans avoir pu deviner le

rapport qui peut exister entre le fils d'un Bouc et un livre, si ce

n'est l'odeur.

«--Quel avantage les Hommes trouvent-ils, cher prince Oursakoff, à

prendre nos noms sans pouvoir prendre nos qualités?

«--Il est plus facile d'avoir de l'esprit en se disant une Bête qu'en

se donnant pour un Homme de talent! D'ailleurs, les Hommes ont toujours

si bien senti notre supériorité que, de tout temps, ils se sont servis

de nous pour s'anoblir. Regardez les vieux blasons: partout des

Animaux!»

«Voulant, Sire, connaître l'opinion des cours du Nord dans cette grande

question, je lui dis: «En avez-vous écrit à votre gouvernement?»

«--Le cabinet Ours est plus fier que celui des Lions, il ne reconnaît

pas l'Homme.

«--Prétendriez-vous, vieux glaçon à deux pattes, et poudré de neige,

que le Lion, mon maître, n'est pas le roi des Animaux?»

«L'Ours blanc prit, sans vouloir répondre, une attitude si dédaigneuse,

que d'un bond je brisai les barreaux de mon appartement. Son Altesse,

attentive à la querelle, en avait fait autant, et j'allais venger

l'honneur de votre couronne, lorsque votre auguste fils me dit

très-judicieusement qu'au moment d'avoir des explications à Paris il ne

fallait pas se brouiller avec les puissances du Nord.

«Cette scène avait eu lieu pendant la nuit, il nous fut donc

très-facile d'arriver en quelques bonds sur les boulevards, où, vers le

petit jour, nous fûmes accueillis par des: «Oh! c'te tête!--Sont-ils

bien déguisés!--Ne dirait-on pas de véritables Animaux!»

III

Le prince Léo est à Paris pendant le carnaval.--Jugement que porte

Son Altesse sur ce qu'elle voit.

DEUXIÈME DÉPÊCHE.

«Votre fils, avec sa perspicacité ordinaire, devina que nous étions en

plein carnaval, et que nous pouvions aller et venir sans aucun danger.

Je vous parlerai plus tard du carnaval. Nous étions excessivement

embarrassés pour nous exprimer; nous ignorions les usages et la langue

du pays. Voici comment notre embarras cessa.»

(Interrompue par le froid de l'atmosphère.)

PREMIÈRE LETTRE DU PRINCE LÉO AU ROI, SON PÈRE.

«Mon cher et auguste père,

«Vous m'avez donné si peu de valeurs, qu'il m'est bien difficile de

tenir mon rang à Paris. A peine ai-je pu mettre les pattes sur les

boulevards, que je me suis aperçu combien cette capitale diffère du

désert. Tout se vend et tout s'achète. Boire est une dépense, être à

jeun coûte cher, manger est hors de prix. Nous nous sommes transportés,

mon Tigre et moi, conduits par un Chien plein d'intelligence, tout

le long des boulevards, où personne ne nous a remarqués tant nous

ressemblions à des Hommes, en cherchant ceux d'entre eux qui se disent

des Lions. Ce Chien, qui connaissait beaucoup Paris, consentit à nous

servir de guide et d'interprète. Nous avons donc un interprète, et nous

passons, comme nos adversaires, pour des Hommes déguisés en Animaux. Si

vous aviez su, Sire, ce qu'est Paris, vous ne m'eussiez pas mystifié

par la mission que vous m'avez donnée. J'ai bien peur d'être obligé

quelquefois de compromettre ma dignité pour arriver à vous satisfaire.

En arrivant au boulevard des Italiens, je crus nécessaire de me mettre

à la mode en fumant un cigare, et j'éternuai si fort, que je produisis

une certaine sensation. Un feuilletoniste, qui passait, dit alors en

voyant ma tête: «Ces jeunes gens finiront par ressembler à des Lions.»

«--La question va se dénouer, dis-je à mon Tigre.

«--Je crois, nous dit alors le Chien, qu'il en est comme de

l'immortelle question d'Orient, et que le mieux est de la laisser

longtemps nouée.»

«Ce Chien, Sire, nous donne à tout moment les preuves d'une haute

intelligence; aussi vous ne vous étonnerez pas en apprenant qu'il

appartient à une administration célèbre, située rue de Jérusalem, qui

se plaît à entourer de soins et d'égards les étrangers qui visitent la

France.

«Il nous amena, comme je viens de vous le dire, sur le boulevard des

Italiens; là, comme sur tous les boulevards de cette grande ville,

la part laissée à la nature est bien petite. Il y a des arbres, sans

doute, mais quels arbres! Au lieu d'air pur, de la fumée; au lieu de

rosée, de la poussière: aussi les feuilles sont-elles larges comme mes

ongles.

«Du reste, de grandeur, il n'y en a point à Paris: tout y est mesquin;

la cuisine y est pauvre. Je suis entré pour déjeuner dans un café où

nous avons demandé un cheval; mais le garçon a paru tellement surpris,

que nous avons profité de son étonnement pour l'emporter, et nous

l'avons mangé dans un coin. Notre Chien nous a conseillé de ne pas

recommencer, en nous prévenant qu'une pareille licence pourrait nous

mener en police correctionnelle. Cela dit, il accepta un os dont il se

régala bel et bien.

[Illustration]

«Notre guide aime assez à parler politique, et la conversation du

drôle n'est pas sans fruit pour moi; il m'a appris bien des choses. Je

puis déjà vous dire que quand je serai de retour en Léonie je ne me

laisserai plus prendre à aucune émeute; je sais maintenant une manière

de gouverner qui est la plus commode du monde.

[Illustration: Un café.]

«A Paris, le roi règne et ne gouverne pas. Si vous ne comprenez pas

ce système, je vais vous l'expliquer: On rassemble par trois à quatre

cents groupes tous ceux des honnêtes gens du pays qui payent 200 francs

d'impôts en leur disant de se représenter par un d'eux. On obtient

quatre cent cinquante-neuf Hommes chargés de faire la loi. Ces hommes

sont vraiment plaisants: ils croient que cette opération communique

le talent, ils imaginent qu'en nommant un Homme d'un certain nom,

il aura la capacité, la connaissance des affaires; qu'enfin le mot

_honnête Homme_ est synonyme de législateur, et qu'un Mouton devient

un Lion en lui disant: _Sois-le_. Aussi qu'arrive-t-il? Ces quatre

cent cinquante-neuf élus vont s'asseoir sur des bancs au bout d'un

pont, et le roi vient leur demander de l'argent ou quelques ustensiles

nécessaires à son pouvoir, comme des canons et des vaisseaux. Chacun

parle alors à son tour de différentes choses, sans que personne fasse

la moindre attention à ce qu'a dit le précédent orateur. Un Homme

discute sur l'Orient après quelqu'un qui a parlé sur la pêche de la

Morue. La mélasse est une réplique suffisante qui ferme la bouche à qui

réclame pour la littérature. Après un millier de discours semblables,

le roi a tout obtenu. Seulement, pour faire croire aux quatre cents

élus qu'ils ont leur parfaite indépendance, il a soin de se faire

refuser de temps en temps des choses exorbitantes demandées à dessein.

«J'ai trouvé, cher et auguste père, votre portrait dans la résidence

royale. Vous y êtes représenté dans votre lutte avec le Serpent

révolutionnaire, par un sculpteur appelé Barye. Vous êtes infiniment

plus beau que tous les portraits d'Hommes qui vous entourent, et

dont quelques-uns portent des serviettes sur leurs bras gauches

comme des domestiques, et d'autres ont des marmites sur la tête. Ce

contraste démontre évidemment notre supériorité sur l'Homme. Sa grande

imagination consiste d'ailleurs à mettre les fleurs en prison et à

entasser des pierres les unes sur les autres.

«Après avoir pris ainsi langue dans ce pays où la vie est presque

impossible et où l'on ne peut poser ses pattes que sur les pieds du

voisin, je me rendis à un certain endroit où mon Chien me promit de

me faire voir les bêtes curieuses auxquelles Votre Majesté nous a

ordonné de demander des explications sur la prise illégale de nos noms,

qualités, griffes, etc.

«--Vous y verrez bien certainement des Lions, des Loups-Cerviers, des

Panthères, des Rats de Paris.

«--Mon ami, de quoi peut vivre un Loup-Cervier dans un pareil pays?

«--Le Loup-Cervier, sous le respect de Votre Altesse, me répondit

le Chien, est habitué à tout prendre; il s'élance dans les fonds

américains, il se hasarde aux plus mauvaises actions, et se fourre dans

les passages. Sa ruse consiste à avoir toujours la gueule ouverte, et

le Pigeon, sa nourriture principale, y vient de lui-même.

«--Et comment?

«--Il paraît qu'il a eu l'esprit d'écrire sur sa langue un mot

talismanique avec lequel il attire le Pigeon.

«--Quel est ce mot?

«--Le mot _bénéfice_. Il y a plusieurs mots. Quand _bénéfice_ est usé,

il écrit _dividende_. Après dividende, _réserve_ ou _intérêts_... les

Pigeons s'y prennent toujours.

«--Et pourquoi?

«--Ah! vous êtes dans un pays où les gens ont si mauvaise opinion les

uns des autres, que le plus niais est sûr d'en trouver un autre qui le

soit encore plus, et à qui il fera prendre un chiffon de papier pour

une mine d'or... Le gouvernement a commencé le premier en ordonnant de

croire que des feuilles volantes valaient des domaines. Cela s'appelle

fonder le _crédit public_, et quand il y a plus de _crédit_ que de

_public_, tout est fondu.»

«Sire, le crédit n'existe pas encore en Afrique, nous pouvons y occuper

les perturbateurs en construisant une Bourse. Mon détaché (car je ne

saurais appeler mon Chien un attaché) m'a conduit, tout en m'expliquant

les sottises de l'Homme, vers un café célèbre où je vis en effet

les Lions, les Loups-Cerviers, Panthères et autres faux Animaux que

nous cherchions. Ainsi la question s'éclaircissait de plus en plus.

Figurez-vous, cher et auguste père, qu'un Lion de Paris est un jeune

Homme qui se met aux pieds des bottes vernies d'une valeur de trente

francs, sur la tête un chapeau à poil ras de vingt francs, qui porte

un habit de cent vingt francs, un gilet de quarante au plus et un

pantalon de soixante francs. Ajoutez à ces guenilles une frisure de

cinquante centimes, des gants de trois francs, une cravate de vingt

francs, une canne de cent francs et des breloques valant au plus deux

cents francs; sans y comprendre une montre qui se paye rarement, vous

obtenez un total de cinq cent quatre-vingt-trois francs cinquante

centimes dont l'emploi ainsi distribué sur la personne rend un Homme

si fier, qu'il usurpe aussitôt notre royal nom. Donc, avec cinq cent

quatre-vingt-trois francs cinquante centimes, on peut se dire supérieur

à tous les gens à talent de Paris et obtenir l'admiration universelle.

Avez-vous ces cinq cent quatre-vingt-trois francs, vous êtes beau, vous

êtes brillant, vous méprisez les passants dont la défroque vaut deux

cents francs de moins. Soyez un grand poëte, un grand orateur, un Homme

de cœur ou de courage, un illustre artiste, si vous manquez à vous

harnacher de ces vétilles, on ne vous regarde point. Un peu de vernis

mis sur des bottes, une cravate de telle valeur, nouée de telle façon,

des gants et des manchettes, voilà donc les caractères distinctifs de

ces Lions frisés qui soulevaient nos populations guerrières. Hélas!

Sire, j'ai bien peur qu'il n'en soit ainsi de toutes les questions,

et qu'en les regardant de trop près elles ne s'évanouissent, ou

qu'on n'y reconnaisse sous le vernis et sous les bretelles un vieil

intérêt, toujours jeune, que vous avez immortalisé par votre manière de

conjuguer le verbe _Prendre!_

[Illustration: Un Lion de Paris.]

«--Monseigneur, me dit mon détaché qui jouissait de mon étonnement

à l'aspect de cette friperie, tout le monde ne sait pas porter ces

habits; il y a une manière, et dans ce pays-ci tout est une question de

manière.

«--Eh bien, lui dis-je, si un Homme avait les manières sans avoir les

habits?

«--Ce serait un Lion inédit, me répondit le Chien sans se déferrer.

Puis, Monseigneur, le Lion de Paris se distingue moins par lui-même que

par son Rat, et aucun Lion ne va sans son Rat. Pardon, Altesse, si je

rapproche deux noms aussi peu faits pour se toucher, mais je parle la

langue du pays.

«--Quel est ce nouvel Animal?

«--Un Rat, mon Prince: c'est six aunes de mousseline qui dansent, et

il n'y a rien de plus dangereux, parce que ces six aunes de mousseline

parlent, mangent, se promènent, ont des caprices, et tant, qu'elles

finissent par ronger la fortune des Lions, quelque chose comme trente

mille écus de dettes qui ne se retrouvent plus!»

TROISIÈME DÉPÊCHE.

«Expliquer à Votre Majesté la différence qui existe entre un Rat et

une Lionne, ce serait vouloir lui expliquer des nuances infinies,

des distinctions subtiles auxquelles se trompent les Lions de Paris

eux-mêmes, qui ont des lorgnons! Comment vous évaluer la distance

incommensurable qui sépare un châle français, vert américain, d'un

châle des Indes vert-pomme? une vraie guipure d'une fausse, une

démarche hasardeuse d'un maintien convenable? Au lieu des meubles en

ébène enrichis de sculptures par Janest qui distinguent l'antre de

la Lionne, le Rat n'a que des meubles en vulgaire acajou. Le Rat,

Sire, loue un remise, la Lionne a sa voiture; le Rat danse, et la

Lionne monte à cheval au bois de Boulogne; le Rat a des appointements

fictifs, et la Lionne possède des rentes sur le grand-livre; le Rat

ronge des fortunes sans en rien garder, la Lionne s'en fait une; la

Lionne a sa tanière vêtue de velours, tandis que le Rat s'élève à

peine à la fausse perse peinte. N'est-ce pas autant d'énigmes pour

Votre Majesté, qui de littérature légère ne se soucie guère et qui

veut seulement fortifier son pouvoir? Ce détaché, comme l'appelle

Monseigneur, nous a parfaitement expliqué comment ce pays était dans

une époque de transition, c'est-à-dire qu'on ne peut prophétiser que

le présent, tant les choses y vont vite. L'instabilité des choses

publiques entraîne l'instabilité des positions particulières. Évidemment

ce peuple se prépare à devenir une horde. Il éprouve un si grand besoin

de locomotion, que, depuis dix ans surtout, en voyant tout aller à

rien, il s'est mis en marche aussi: tout est danse et galop! Les drames

doivent rouler si rapidement, qu'on n'y peut plus rien comprendre; on

n'y veut que de l'action. Par ce mouvement général, les fortunes ont

défilé comme tout le reste, et, personne ne se trouvant plus assez

riche, on s'est cotisé pour subvenir aux amusements. Tout se fait par

cotisation: on se réunit pour jouer, pour parler, pour ne rien dire,

pour fumer, pour manger, pour chanter, pour faire de la musique, pour

danser; de là le club et le bal Musard. Sans ce Chien, nous n'eussions

rien compris à tout ce qui frappait nos regards.

[Illustration: Une Lionne.]

«Il nous dit alors que les farces, les chœurs insensés, les railleries

et les images grotesques avaient leur temple, leur pandémonium. «--Si

Son Altesse veut voir le galop chez Musard, elle rapportera dans sa

patrie une idée de la politique de ce pays et de son gâchis.»

[Illustration]

«Le Prince a manifesté si vivement son désir d'aller au bal, que,

bien qu'il fût extrêmement difficile de le contenter, ses conseillers

ne purent qu'obéir, tout en sachant combien ils s'éloignaient de

leurs instructions particulières; mais n'est-il pas utile aussi que

l'instruction vienne à ce jeune héritier du trône? Quand nous nous

présentâmes pour entrer dans la salle, le lâche fonctionnaire qui était

à la porte fut si effrayé du salut que lui fit monsieur votre fils, que

nous pûmes passer sans payer.»

[Illustration]

DERNIÈRE LETTRE DU JEUNE PRINCE A SON PÈRE.

«Ah! mon père, Musard est Musard, et le cornet à piston est sa musique.

Vivent les débardeurs! Vous comprendriez cet enthousiasme, si, comme

moi, vous aviez vu le galop! Un poëte a dit que les morts vont vite,

mais les bons vivants vont encore mieux! Le carnaval, Sire, est la

seule supériorité que l'Homme ait sur les Animaux; on ne peut lui

contester cette invention! C'est alors que l'on acquiert une certitude

sur les rapports qui relient l'Humanité à l'Animalité, car il éclate

alors tant de passions animales chez l'Homme, qu'on ne saurait douter

de nos affinités. Dans cet immense tohu-bohu où les gens les plus

distingués de cette grande capitale se métamorphosent en guenilles

pour défiler en images hideuses ou grotesques, j'ai vu de près ce

qu'on appelle une Lionne parmi les Hommes, et je me suis souvenu de

cette vieille histoire d'un Lion amoureux qu'on m'avait racontée dans

mon enfance, et que j'aimais tant. Mais aujourd'hui cette histoire me

paraît une fable ridicule. Jamais Lionne de cette espèce n'a pu faire

rugir un vrai Lion.»

IV

Comment le prince Léo jugea qu'il avait eu grand tort de se déranger,

et qu'il eût mieux fait de rester en Afrique.

QUATRIÈME DÉPÊCHE.

«Sire, c'est au bal Musard que son Altesse put enfin aborder face à

face un Lion parisien. La rencontre fut contraire à tous les principes

de reconnaissances de théâtre; au lieu de se jeter dans les bras du

Prince, comme l'aurait fait un vrai Lion, le Lion parisien, voyant à

qui il avait affaire, pâlit et faillit s'évanouir. Il se remit pourtant

et s'en tira... Par la force? me direz-vous. Non, Sire, mais par la

ruse.

«--Monsieur, lui dit votre fils, je viens savoir sur quelle raison vous

vous appuyez pour prendre notre nom.

«--Fils du désert, répondit de la voix la plus humble l'enfant de

Paris, j'ai l'honneur de vous faire observer que vous vous appelez

Lion, et que nous nous appelons _Laianne_, comme en Angleterre.

«--Le fait est, dis-je au prince, en essayant d'arranger l'affaire, que

_Laianne_ n'est pas du tout votre nom.

«--D'ailleurs, reprit le Parisien, sommes-nous forts comme vous? Si

nous mangeons de la viande, elle est cuite, et celle de vos repas est

crue. Vous ne portez pas de bagues.

«--Mais, a dit Son Altesse, je ne me paye pas de semblables raisons.

«--Mais on discute, dit le Lion parisien, et par la discussion l'on

s'éclaire. Voyons. Avez-vous pour votre toilette et pour vous faire

la crinière quatre espèces de brosses différentes? Tenez: une brosse

ronde pour les ongles, plate pour les mains, horizontale pour les

dents, rude pour la peau, à double rampe pour les cheveux! Avez-vous

des ciseaux recourbés pour les ongles, des ciseaux plats pour les

moustaches? sept flacons d'odeurs diverses? Donnez-vous tant par mois à

un Homme pour vous arranger les pieds? Savez-vous seulement ce qu'est

un pédicure? Vous n'avez pas de sous-pieds, et vous venez me demander

pourquoi l'on nous appelle des Lions! Mais je vais vous le dire: nous

sommes des _Laiannes_, parce que nous montons à Cheval, que nous

écrivons des romans, que nous exagérons les modes, que nous marchons

d'une certaine manière, et que nous sommes les meilleurs enfants du

monde. Vous n'avez pas de tailleur à payer?

«--Non, dit le prince du désert.

«--Eh bien! qu'y a-t-il de commun entre nous? Savez-vous mener un

tilbury?

«--Non.

«--Ainsi vous voyez que ce qui fait notre mérite est tout à fait

contraire à vos traits caractéristiques. Savez-vous le whist?

Connaissez-vous le jockey's-club?

«--Non, dit l'ambassadeur.

«--Eh bien, vous voyez, mon cher, le whist et le club, voilà les deux

pivots de notre existence. Nous sommes doux comme des Moutons, et vous

êtes très-peu endurants.

«--Nierez-vous aussi que vous ne m'ayez fait enfermer? dit le prince

que tant de politesse impatientait.

«--J'aurais voulu vous faire enfermer que je ne l'aurais pas pu,

répondit le faux Lion en s'inclinant jusqu'à terre. Je ne suis point le

Gouvernement.

«--Et pourquoi le Gouvernement aurait-il fait enfermer Son Altesse?

dis-je à mon tour.

«--Le Gouvernement a quelquefois ses raisons, répondit l'enfant de

Paris, mais il ne les dit jamais.»

«Jugez de la stupéfaction du prince en entendant cet indigne langage.

Son Altesse fut frappée d'un tel étonnement, qu'elle retomba sur ses

quatre pattes. Le Lion de Paris en profita pour saluer, faire une

pirouette et s'échapper.

Vie privée et publique des animaux · 第 22 / 41 段