voir, il avait fait la moitié du chemin vers le but grandiose où
tendaient ses désirs. Pour faire l'autre, il prit la route du Havre,
puis passage sur un vaisseau qui traversait l'Atlantique, et, après un
heureux voyage, il alla prendre terre à l'endroit même où, peu d'années
auparavant, il s'était embarqué pour la France. Mais quel changement
dans sa situation! De Singe enfant, il était devenu Singe homme; de
prisonnier de guerre vendu comme esclave, affranchi et libre; enfin, de
brute ignorante, telle que la nature jette au monde tous les êtres, une
espèce d'Homme civilisé.
Le cœur lui battit en touchant le sol de la patrie, si douce à
revoir après une longue absence; et, sans perdre un seul jour, il
s'achemina, sa machine sur le dos, vers les lieux solitaires et
sauvages où l'appelait, avec les souvenirs de ses premiers ans, la
mission civilisatrice qu'il s'était donnée. Il y avait bien aussi dans
son empressement (il m'en a fait l'aveu) certaine envie d'attirer
l'attention, de faire du bruit, d'être regardé comme une Bête curieuse,
de jouir enfin de la facile supériorité que lui donnaient sur les gens
du pays son titre de voyageur, ses connaissances et sa machine; mais il
aimait mieux se donner le change à lui-même, et se croire simplement
piqué de cet irrésistible aiguillon qui pousse les prédestinés, les
hommes providentiels, à jouer leur rôle en ce monde.
Arrivé dans la forêt qui l'avait vu naître, sans rechercher ni ses
parents ni ses amis, auxquels il ne voulait se révéler qu'après
d'éclatants succès, Topaze alla s'installer dans une vaste clairière,
espèce de place publique ménagée par la nature au milieu des futaies et
des fourrés. Là, aidé d'un Sapajou à face noire, qu'il appela _Ébène_
comme l'autre serviteur de Rustan, et dont il fit son valet, son nègre,
imitant jusqu'en cela l'Homme qui trouve dans la différence des peaux
une raison suffisante pour qu'il y ait des maîtres et des esclaves, il
se construisit une élégante cabane de branchages, bien abritée sous
quelques larges feuilles de lotus. Il cloua pour enseigne, au-dessus
de la porte, un écriteau qui portait: _Topaze, peintre à l'instar de
Paris;_ et, sur la porte même, un second écriteau plus petit où se
lisait: _Entrée de l'instar_; puis, quand il eut expédié dans toutes
les directions quelques couples de Pies chargées d'annoncer à la ronde
son arrivée, sa demeure et son état, il ouvrit enfin boutique.
Pour mettre ses services à la portée de tout le monde, dans un pays où
l'on n'a point encore battu monnaie, Topaze était revenu au système
primitif des échanges. Il se faisait payer en denrées. Cent noisettes,
cinquante figues, vingt patates, deux noix de coco, tel était le prix
d'un portrait. Comme les habitants des forêts du Brésil, encore dans
l'âge d'or, ne connaissent ni la propriété, ni l'héritage, ni tous
les droits qui découlent des mots _mien_ et _tien_, que la terre est
en commun et ses fruits au premier occupant, il n'y avait en vérité
qu'à se baisser et à prendre pour payer son image au peintre de
Paris. Néanmoins, ses commencements furent difficiles; il apprit, par
expérience, que nul n'est prophète en son pays, ni surtout parmi les
siens.
Les premières visites qu'il reçut furent celles d'autres Singes, race
curieuse et empressée, mais défiante, envieuse, maligne. A peine
eurent-ils vu fonctionner une fois la machine, qu'au lieu d'en admirer
simplement l'invention et l'effet, ils cherchèrent aussitôt à l'imiter,
à la copier; et au lieu d'honorer, en le récompensant, celui de leurs
frères qui rapportait ce trésor de lointaines régions, ils mirent tous
leurs soins à lui dérober son secret et les bénéfices qu'il devait
justement tirer de son industrie. Voilà tout d'abord Topaze aux prises
avec les contrefacteurs. Heureusement pour lui qu'il ne s'agissait pas
de réimprimer un livre en Belgique; le vol était un peu moins facile
à commettre. Messieurs les Singes eurent beau ruminer, s'ingénier,
travailler de leurs quatre mains, s'associer même, car chez eux comme
ailleurs, je crois, on trouve aisément des complices pour une mauvaise
action, tout ce qu'ils purent faire, ce fut une caisse en bois, une
enveloppe très-semblable à l'autre, en vérité, mais à laquelle il ne
manquait que le mécanisme intérieur: un corps sans âme enfin. A l'abri
de la contrefaçon, Topaze ne le fut pas de l'envie. Au contraire,
l'insuccès des Singes les rendit furieux, et détestant d'autant plus
celui qu'ils n'avaient pu dépouiller, ils n'épargnèrent rien pour le
desservir et le perdre. Tant il est vrai que, si l'on a des ennemis, il
faut les chercher parmi ses semblables et ses proches, parmi les gens
de la même profession, du même pays, presque de la même famille et de
la même maison. _Araña¿ quien te araño?--Otra araña como yo_.
Mais n'importe, le mérite doit se faire jour en dépit des envieux et
des méchants, et surnager à la fin comme l'huile sur l'eau. Il arriva
qu'un personnage important, un Animal de poids, un Ours enfin, passant
par la clairière et voyant cette enseigne, se mit à réfléchir qu'on
n'est pas de toute nécessité un charlatan parce qu'on vient de loin ou
qu'on promet du nouveau, et qu'un esprit sage, modéré, impartial, se
donne la peine d'examiner les choses avant de les juger. D'ailleurs une
autre raison le poussait à faire l'épreuve des talents de l'étranger;
car, à côté des maximes générales et des lieux communs, par lesquels on
explique tout haut chaque action de la vie, il y a toujours un petit
motif personnel dont on ne parle point, et qui est la vraie cause. Nous
sommes tous, Bêtes et gens, un peu doctrinaires. Or, notre Ours était
le descendant direct de ce compagnon d'Ulysse, touché par la baguette
de Circé, qui répondit à son capitaine, le plaignant de se voir ainsi
fait, lui naguère si joli:
Comme me voilà fait! comme doit être un Ours.
Qui t'a dit qu'une forme est plus belle qu'une autre?
Est-ce à la tienne à juger de la nôtre?
Je m'en rapporte aux yeux d'une Ourse, mes amours.
Il était un peu fat et très-amoureux. C'était pour en faire présent
à sa belle qu'il désirait avoir son portrait. Il entra donc dans
la boutique, paya double, car il faisait grandement les choses, et
s'assit sur la place marquée. Très-peu léger, très-peu remuant, plein
d'ailleurs de son importance et de l'importance de sa tentative, il
lui fut facile de garder l'immobilité nécessaire. Topaze, de son côté,
mit à son ouvrage tous les soins qu'on apporte d'ordinaire à un début,
et le portrait réussit au gré de leurs souhaits. Monseigneur fut ravi.
L'opération, en le rapetissant, lui avait ôté l'épaisse lourdeur de
sa taille, et le gris argenté de la plaque métallique remplaçait avec
avantage la sombre monotonie de son manteau brun. Enfin, il se trouva
mignon, svelte, gracieux. Essoufflé de joie et d'orgueil, il courut
de ce pas, aussi vite que le permettaient la gravité de son caractère
et la pesanteur de ses allures, présenter à son idole cette précieuse
image. L'Oursine en raffola. Par instinct de coquetterie, inné, à ce
qu'il paraît, chez les femelles, elle pendit, comme une parure, le
portrait à son cou; puis, par un autre instinct, non moins naturel, à
ce qu'il paraît encore, celui de communication, elle s'en alla chez
ses parentes, amies, voisines et connaissances, montrer le cadeau du
bien-aimé. Grâce à cet empressement, avant la fin de la journée toute
la gent animale habitant à deux lieues à la ronde connaissait le talent
de Topaze et les merveilleux produits de son industrie. Il était en
vogue.
[Illustration: .... Précieuse image.....]
Dès ce moment, sa cabane fut visitée à toute heure du jour; la place
marquée pour le modèle ne désemplissait point, et le Sapajou noir avait
assez à faire de préparer pour tout venant les plaques iodées. Hors les
Singes, qui gardèrent rancune et se tinrent à l'écart, il n'est pas une
espèce animale de la terre, de l'air et de l'eau, qui ne vînt bravement
s'exposer à la reproduction de son effigie. Je me rappelle que l'un
des plus empressés fut l'Oiseau-Royal, souverain d'une principauté
étrangère toute peuplée de Volatiles. Il arriva entouré d'un brillant
état-major et de ses aides de camp, le général Phénicoptère dit
Flamant ou Bécharu, le colonel Aigrette, le major Toucan, flatteurs et
fâcheux, qui, penchés sur le dos de Topaze, ne cessaient, pour louer
le prince et lui jeter de l'encens au nez, de faire des critiques
saugrenues et d'indiquer d'absurdes corrections. Le portrait s'acheva
en dépit de leurs remontrances, et, tout fier de sa couronne ducale
en forme de huppe panachée, l'Oiseau-Royal était ravi de se mirer et
de s'admirer comme dans une glace. Aussi, bien différent de l'Ours
amoureux, et quoiqu'il fût accompagné d'une charmante Paonne, sa femme
par mariage _morganatique_, ce fut à lui-même qu'il fit présent de
son image, et, comme Narcisse devant la fontaine, il passait le jour à
se contempler. Par ma foi, bienheureux ceux qui s'aiment! ils n'ont à
craindre ni dédain, ni froideur, ni changement; ils n'éprouvent ni les
chagrins de l'absence, ni les tourments de la jalousie. S'il est vrai,
à ce que disent les philosophes humains, que ce qu'on nomme amour ne
soit qu'une déviation de l'amour-propre qui va momentanément se loger
en autrui, et que cesser d'aimer, c'est tout simplement le retour de
l'amour-propre en son logis habituel; encore une fois, bienheureux ceux
qui s'aiment!
[Illustration]
Bien que Topaze, pour revenir à lui, se donnât l'air de retoucher,
au gré des modèles, les portraits sortis de sa machine, ce n'est pas
à dire qu'il réussît toujours à satisfaire pleinement ses pratiques.
Elles n'étaient pas toutes de si bonne composition, et, sans s'aimer
comme l'Oiseau-Royal, au point de prendre leurs difformités pour
autant d'attraits, ce qui est la vraie béatitude de l'égoïsme, elles
s'aimaient assez cependant pour trouver mauvais qu'on leur laissât
des défauts qui les affligeaient, ou qu'on leur ôtât des qualités
dont elles étaient fières. Ainsi, le Kakatoès se trouvait le nez trop
court, l'Autruche la tête trop petite, le Bouc la barbe trop longue, le
Sanglier l'œil trop sanglant, l'Hyène le poil trop hérissé. L'Écureuil
était très-mécontent de se voir immobile, lui si vif, si sémillant,
si alerte, et le Caméléon, si changeant, d'être sans couleur. Quant
à l'âne, il aurait voulu, nouveau Rossignol, que son portrait fît
entendre la gracieuse musique de son chant; et le Hibou, qui avait
fermé les yeux à la lumière du soleil pendant l'opération, se plaignait
amèrement qu'on l'eût peint aveugle.
[Illustration: Le Toucan se trouvait le nez trop gros; L'Autruche, la
tête trop petite, etc., etc.]
Il y avait d'ailleurs, dans le laboratoire de Topaze, comme cela se
voit quelquefois, dit-on, dans les ateliers des peintres, une troupe
de jeunes _Lions_, fils de grandes familles, désœuvrés, moqueurs et
narquois, qui venaient y passer tous leurs loisirs, c'est-à-dire
vingt-quatre heures par jour, sauf le temps des repas et du sommeil.
Ils se piquaient de connaissances en peinture, appelaient par leurs
noms anatomiques tous les muscles du visage, parlaient galbe et
morbidesse, raisonnaient plastique et esthétique; mais, sous prétexte
de voir travailler l'artiste, ils ne s'occupaient en réalité qu'à
plaisanter de ses clients. Le Corbeau montrait-il, à l'entrée de la
cabane, sa noire figure, son œil terne, sa démarche de magistrat
goutteux, aussitôt ils s'écriaient en chœur:
Hé! bonjour, monsieur du Corbeau,
Que vous êtes joli, que vous me semblez beau!
rappelant ainsi à la pauvre dupe son aventure du fromage escroqué par
maître Renard. Si c'était au contraire le Renard qui entrât, ou son
compère le Loup, ils se mettaient à marmotter la fameuse sentence du
Singe qui les condamna l'un et l'autre:
... Je vous connais de longtemps, mes amis,
Et tous deux vous payerez l'amende;
Car toi, Loup, tu te plains quoiqu'on ne t'ait rien pris,
Et toi, Renard, as pris ce que l'on te demande.
Un jour, le bonhomme Canard, laissant les joncs et le marécage, s'en
vint, cahin-caha, jusqu'à l'atelier de Topaze, désireux de voir aussi
sa figure mieux que dans l'eau trouble de son étang. Dès qu'il parut,
un des Lions s'approcha plein d'empressement, et, ôtant sa toque
avec politesse: «Ah! monsieur, lui dit-il, vous qui allez de côté et
d'autre, seriez-vous assez bon pour nous apprendre des nouvelles?»
Bref, personne n'échappait à leurs sarcasmes. Bien des gens se
piquaient, et plusieurs auraient voulu se fâcher; mais messieurs les
Lionceaux, habitués dès l'enfance à manier les armes des duellistes,
se faisaient un jeu d'une querelle. Avec eux, le plus prudent était de
se taire ou de bien prendre la plaisanterie. Topaze aussi souffrait
de leur présence, qui le dérangeait dans son travail et pouvait nuire
à ses intérêts en éloignant des pratiques. Mais comment se mettre mal
avec tous ces fils de familles, puissants dans le canton, et généreux
d'ailleurs dans leurs bons moments? Comme ses modèles, le peintre
devait prendre ces importuns en patience, et, tout en les maudissant,
leur faire bon visage. C'est une des charges du métier.
Malgré ces petites contrariétés et ces petits ennuis (qui peut en
être exempt dans ce monde de Dieu?), le commerce allait bien. Topaze
emplissait son grenier, et sa renommée grossissait comme ses épargnes.
Il entrevoyait déjà l'instant si désiré où, riche et célèbre, il allait
enfin se consacrer à la haute mission d'instruire et de moraliser ses
semblables.
Le nom du prochain législateur, et le bruit des merveilles qu'il
opérait, s'étaient répandus, de proche en proche, jusqu'à de grandes
distances. Un Éléphant, souverain de je ne sais quel vaste territoire
situé entre les grands fleuves de l'Amérique du Sud, mais qui n'est
indiqué sur aucune mappemonde, parce que l'espèce humaine n'y a point
encore pénétré, entendit parler du peintre de Paris. Il fut curieux
d'employer ses talents, et, comme un autre François Ier appelant à sa
cour un autre Léonard de Vinci, il envoya une députation à Topaze avec
des offres si brillantes, qu'il n'y avait pas même lieu à délibérer.
C'est ainsi que procèdent, dans leurs caprices, les rois absolus. On
lui promettait, outre une somme considérable en valeurs du pays, le
titre de cacique et le grand cordon de la Dent d'Ivoire. Topaze se
mit en route, au milieu d'une escorte d'honneur, monté sur un beau
Cheval et suivi d'un Mulet qui portait, outre son fidèle Sapajou noir,
sa précieuse machine. On arriva sans encombre à la cour de sultan
Poussah (c'était son nom), à qui Topaze fut aussitôt présenté par
l'introducteur ordinaire des ambassadeurs. Il se jeta la face contre
terre devant le monarque, et celui-ci, le relevant avec bonté du bout
de sa trompe, lui donna à baiser l'un de ses pieds énormes, celui même
qui plus tard... Mais n'anticipons point sur les événements.
Sa Majesté très-massive éprouvait une telle démangeaison de curiosité,
que, sans prendre ni repos ni repas, Topaze dut aussitôt déballer
sa caisse et se mettre à l'ouvrage. Il prépara ses instruments, fit
chauffer ses drogues, et choisit la plus belle plaque de toute sa
provision pour y empreindre la royale image. Il fallait que le modèle
tînt tout entier sur cet étroit encadrement, car sultan Poussah se
voulait voir représenté dans son majestueux ensemble et de la tête aux
pieds. Topaze se réjouit fort de ce caprice. Il se rappelait l'aventure
de l'Ours amoureux, première cause de sa vogue et de ses succès. «Bon!
disait-il, puisque c'est une miniature que demande Sa Majesté, elle
sera satisfaite de moi, car elle sera satisfaite d'elle-même.» Il plaça
donc l'Éléphant fort loin de la lunette de sa chambre obscure, pour
le rapetisser autant que possible, puis il procéda à l'opération avec
le soin le plus minutieux et l'attention la plus profonde. Tout le
monde attendait le résultat en silence et dans l'anxiété, comme s'il
se fût agi de fondre une statue. Il faisait un ardent soleil. Au bout
de deux minutes, l'opérateur enlève lestement la plaque argentée, et,
triomphant, quoique agenouillé, la présente aux yeux du monarque.
A peine celui-ci eut-il jeté un regard oblique sur son image, qu'il
partit d'un immense éclat de rire, et, sans trop savoir pourquoi,
les courtisans rirent aussi à gorge déployée. C'était une scène de
l'Olympe. «Qu'est ceci? s'écria l'Éléphant quand il eut recouvré
la parole; c'est le portrait d'un Rat, et l'on veut que je m'y
reconnaisse! Vous plaisantez, mon ami.» Les rires continuaient de plus
belle. «Eh quoi! ajouta le monarque après un instant de silence et
prenant une expression de plus en plus sévère, c'est parce qu'il n'y
a nul Animal plus grand, plus gros et plus fort que moi dans cette
contrée, que j'en suis le roi et seigneur, et j'irais me montrer à
mes sujets, pour qu'ils perdent le respect qui m'est dû, sous les
apparences d'une chétive et imperceptible créature, d'un avorton,
d'un Insecte? Non, la raison d'État ne me permet point de faire
cette sottise.» En disant cela, il lança dédaigneusement la plaque à
l'artiste atterré, qui courba la tête jusque dans la poussière, moins
encore par humilité que pour éviter un choc qui lui eût été funeste.
[Illustration: Il prépara ses instruments, fit chauffer ses drogues, et
choisit la plus belle plaque de sa composition...]
«J'aurais dû me douter de l'équipée, reprit l'Éléphant qui passait
peu à peu du rire à la fureur. Tous ces colporteurs de secrets et
d'inventions, tous ces novateurs qui nous prêchent les merveilles
du monde civilisé, sont autant d'émissaires de l'Homme, venus pour
corrompre, à son profit, les Animaux, par le mépris des vertus
antiques, par l'oubli des devoirs envers l'autorité naturelle et
constituée. Il faut en préserver l'État, et couper le mal dans sa
racine.--Bravo! s'écria la galerie; bien dit, bien fait, et vive le
sultan!» Enjambant par-dessus le corps du peintre encore prosterné,
l'Éléphant, en trois pas, s'approcha de l'innocente machine, grosse à
ses yeux de révolutions; et, plein d'un courroux non moins légitime
que celui de Don Quichotte frappant d'estoc et de taille sur les
marionnettes de maître Pierre, il leva son formidable pied, le posa sur
la fragile enveloppe, et, d'un seul effort, broya la caisse avec tout
ce qu'elle contenait. _Adieu Veau, Vache, Cochon, Couvée!_
Ce fut comme le pot au lait de Perrette. Adieu fortune, honneurs,
influence, civilisation! Adieu l'art, adieu l'artiste! Aux horribles
craquements qui annonçaient sa ruine et lui broyaient le cœur, Topaze
se releva soudain, et, prenant sa course en désespéré, il alla se
jeter, la tête la première, dans la rivière des Amazones.
Celui qui fut son confident et qui resta son héritier, c'est moi,
pauvre Ébène, pauvre Sapajou noir, qui, venu chez les Hommes d'Europe,
où j'ai appris une de leurs langues, me suis fait, pour leur
instruction, l'historien de mon maître.
_Traduit de l'espagnol par_ LOUIS VIARDOT.
[Illustration]
VOYAGE
D'UN
LION D'AFRIQUE
A PARIS
ET CE QUI S'ENSUIVIT
I
Où l'on verra par quelles raisons de haute politique le prince Léo
dut faire un voyage en France.
AU bas de l'Atlas, du côté du désert, règne un vieux Lion nourri de
ruse. Dans sa jeunesse, il a voyagé jusque dans les montagnes de la
Lune; il a su vivre en Barbarie, en Tombouctou, en Hottentotie, au
milieu des républiques d'Éléphants, de Tigres, de Boschimans et de
Troglodytes, en les mettant à contribution et ne leur déplaisant
point trop; car ce ne fut guère que sur ses vieux jours, ayant les
dents lourdes, qu'il fit crier les Moutons en les croquant. De cette
complaisance universelle lui vint son surnom de Cosmopolite, ou l'ami
de tout le monde. Une fois sur le trône, il a voulu justifier la
jurisprudence des Lions par cet admirable axiome: _Prendre, c'est
apprendre_. Et il passe pour un des monarques les plus instruits.
Ce qui n'empêche pas qu'il déteste les lettres et les lettrés. «Ils
embrouillent encore ce qui est embrouillé,» dit-il.
Il eut beau faire, le peuple voulut devenir savant. Les griffes
parurent menaçantes sur tous les points du désert. Non-seulement les
sujets du Cosmopolite faisaient mine de le contrarier, mais encore
sa famille commençait à murmurer. Les jeunes Altesses Griffées lui
reprochaient de s'enfermer avec un grand Griffon, son favori, pour
compter ses trésors, sans admettre personne à les voir.
Ce Lion parlait beaucoup, mais il agissait peu. Les crinières
fermentaient. De temps en temps, des Singes perchés sur des arbres
éclaircissaient des questions dangereuses. Des Tigres et des Léopards
demandaient un partage égal du butin. Enfin, comme dans la plupart des
Sociétés, la question de la viande et des os divisait les masses.
Déjà plusieurs fois le vieux Lion avait été forcé de déployer tous
ses moyens pour comprimer le mécontentement populaire en s'appuyant
sur la classe intermédiaire des Chiens et des Loups-Cerviers, qui lui
vendirent un peu cher leur concours. Trop vieux pour se battre, le
Cosmopolite voulait finir ses jours tranquillement, et, comme on dit,
en bon Toscan de Léonie, mourir dans sa tanière. Aussi les craquements
de son trône le rendaient-ils songeur. Quand Leurs Altesses les
Lionceaux le contrariaient un peu trop, il supprimait les distributions
de vivres, et les domptait par la famine; car il avait appris, dans
ses voyages, combien on s'adoucit en ne prenant rien. Hélas! il avait
retourné cette grave question sur toutes ses dents. En voyant la Léonie
dans un état d'agitation qui pouvait avoir des suites fâcheuses, le
Cosmopolite eut une idée excessivement avancée pour un Animal, mais
qui ne surprit point les cabinets à qui les tours de passe-passe par
lesquels il se recommanda pendant sa jeunesse étaient suffisamment
connus.
Un soir, entouré de sa famille, il bâilla plusieurs fois, et dit
ces sages paroles: «Je suis véritablement bien fatigué de toujours
rouler cette pierre qu'on appelle le pouvoir royal. J'y ai blanchi
ma crinière, usé ma parole et dépensé ma fortune, sans y avoir gagné
grand'chose. Je dois donner des os à tous ceux qui se disent les
soutiens de mon pouvoir! Encore si je réussissais! Mais tout le monde
se plaint. Moi seul, je ne me plaignais pas, et voilà que cette maladie
me gagne! Peut-être ferais-je mieux de laisser aller les choses et de
vous abandonner le sceptre, mes enfants! Vous êtes jeunes, vous aurez
les sympathies de la jeunesse, et vous pourrez vous débarrasser de
tous les Lions mécontents en les éconduisant à la victoire.»
Sa Majesté Lionne eut alors un retour de jeunesse et chanta la
_Marseillaise_ des Lions:
Aiguisez vos griffes, hérissez vos crinières!
«Mon père, dit le jeune prince, si vous êtes disposé à céder au vœu
national, je vous avouerai que les Lions de toutes les parties de
l'Afrique, indignés du _far niente_ de Votre Majesté, étaient sur le
point d'exciter des orages capables de faire sombrer le vaisseau de
l'État.
«--Ah! mon drôle, pensa le vieux Lion, tu es attaqué de la maladie
des princes royaux, et ne demanderais pas mieux que de voir mon
abdication!... Bon, nous allons te rendre sage! Prince, reprit à
haute voix le Cosmopolite, on ne règne plus par la gloire, mais
par l'adresse, et, pour vous en convaincre, je veux vous mettre à
l'ouvrage.»
Dès que cette nouvelle circula dans toute l'Afrique, elle y produisit
un tapage inouï. Jamais, dans le désert, aucun Lion n'avait abdiqué.
Quelques-uns avaient été dépossédés par des usurpateurs, mais personne
ne s'était avisé de quitter le trône. Aussi la cérémonie pouvait-elle
être facilement entachée de nullité, faute de précédents.
Le matin, à l'aurore, le Grand-Chien, commandant les hallebardiers,
dans son grand costume et armé de toutes pièces, rangea la garde en
bataille. Le vieux roi se mit sur son trône. Au-dessus, on voyait
ses armes représentant une chimère au grand trot, poursuivie par un
poignard. Là, devant tous les Oisons qui composaient la cour, le
grand Griffon apporta le sceptre et la couronne. Le Cosmopolite dit
à voix basse ces remarquables paroles à ses lionceaux, qui reçurent
sa bénédiction, seule chose qu'il voulut leur donner, car il garda
judicieusement ses trésors.
«Enfants, je vous prête ma couronne pour quelques jours, essayez de
plaire au peuple et vous m'en direz des nouvelles.»
Puis, à haute voix et se tournant vers la cour, il cria:
«Obéissez à mon fils, il a mes instructions!»
[Illustration: Les jeunes Lionceaux reçurent sa bénédiction.]