«Eh bien! poursuivit l'Insecte aimé, que ne tâchez-vous de vous

distraire? Venez avec moi errer dans les bois, prenez votre vol et je

serai derrière vous pour vous admirer et vous égayer par mes chansons.

Chassez les soucis, franchissez les espaces, emplissez votre chère

poitrine de l'air pur qu'on ne trouve qu'aux champs; les grands

ombrages et l'herbe tendre ne vous tentent-ils pas? Votre belle robe

blanche serait si étincelante sur le gazon. Ne voulez-vous pas faire

une promenade?

--Oui, vraiment, je le veux.» lui répondis-je avec feu. J'avais pris

enfin un parti, j'en avais assez de mon rôle de victime, j'étais

étouffée, il me fallait de l'air, de l'air à tout prix. «Demain, à

pareille heure, soyez en cet endroit, mon cher, et nous irons ensemble

errer à l'aventure. Vous avez raison, il me faut du mouvement.»

Il ne faudrait pas croire qu'en accordant un rendez-vous à cet Insecte

je cédais à un mouvement de tendresse et de folie. Je peux le dire à la

face du ciel, j'étais pure et ma conscience n'était pas troublée. Je

savais gré à ce garçon de rendre justice à mes charmes, sa conversation

m'amusait parce qu'il parlait sans cesse de moi, mais rien de plus.

Quand je fus de retour au logis, ce soir-là, il est probable que

mon visage exprima un plus profond dégoût qu'à l'ordinaire, car mon

musicien me regarda en silence pendant quelques instants et deux

grosses larmes coulèrent de ses petits yeux. Il était grotesque.

Rien n'est affreux comme un être laid qui ajoute encore à sa laideur

naturelle la laideur du chagrin.

Je m'attendais à une scène, à des reproches; je sentais l'émotion

gonfler mon cœur et je me disais: «Enfin, qu'il parle donc, qu'il

s'irrite, qu'il se fâche, je pourrai m'irriter et me fâcher aussi,

opposer ma colère à la sienne!»--En certains cas l'emportement est

comme une pluie d'orage qui rafraîchit la terre et fait crever les

nuages.--Je me souviens que je me mis à chantonner, espérant amener

ainsi plus promptement la crise.

Mais il n'en fut rien, il ne dit mot. Deux ou trois fois il renifla

avec bruit, puis il mit soigneusement sa clarinette dans son étui

crasseux, enfonça sa calotte et, sans lever les yeux sur moi, il dit:

«Bonsoir, ma chère, je vais au théâtre.»

Que signifiaient ces larmes? Se doutait-il qu'il m'était odieux? Je ne

pouvais pas supposer qu'il fût jaloux, et d'ailleurs jaloux de qui?

N'étais-je pas l'épouse la plus malheureuse, mais en même temps la plus

irréprochable du monde? J'aurais voulu, ce soir-là, avoir quelque chose

à briser, quelqu'un à mordre... Dieu! que ce musicien m'a fait souffrir!

Le lendemain, à l'heure indiquée, je fus au rendez-vous. Mon bel

Insecte doré, frais, pimpant, gracieux, joueur, m'attendait avec

impatience.

«Que vous êtes belle, chère! me dit-il avec émotion. Partons-nous?

«Partons, lui dis-je, grand flatteur.» Et nous nous élançâmes.

J'avais au fond quelque inquiétude et j'en étais indignée. Le souvenir

de ce Bouledogue devait donc me poursuivre partout? Je m'imaginai, tout

en cheminant, que ce rendez-vous qui, après tout, était une espièglerie

condamnable, pouvait avoir des conséquences fort graves, et mon

imagination se monta si follement en dépit des efforts que faisait mon

compagnon pour chasser mes préoccupations, qu'arrivée au détour d'une

rue je m'arrêtai tout court.

«Qu'avez-vous, adorable Levrette? dit l'Insecte.

--Ne voyez-vous pas, là-bas, ces musiciens ambulants, arrêtés devant

une fenêtre?

--Oui, certainement, ils montrent des Hannetons au public, à ce qu'il

me semble, et se donnent beaucoup de mal pour gagner leur pauvre vie.

--Sans doute, mais j'ai peur; ils ont un regard étrange ces musiciens!

Ne sont-ce point là des gens de la police, des espions payés pour nous

observer? De grâce, aimable Insecte, faisons un grand détour, je suis

tremblante.»

Nous prîmes à gauche et nous continuâmes notre course, mais j'étais

toujours inquiète. Il est des émotions que la Providence devrait

épargner aux personnes délicates et nerveuses. J'étais agitée,

fiévreuse. C'était sans doute un pressentiment, car il m'arriva, ce

jour-là, une des rencontres les plus désagréables que l'on puisse

faire.

[Illustration: Ils montrent des Hannetons au public].

Nous allions sortir des faubourgs, lorsque j'aperçus dans un coin

obscur une masse de forme bizarre. C'était un de ces Ours bateleurs

comme on en rencontre souvent dans les fêtes ou les jours de marché.

Pour le moment, il faisait travailler une Tortue équilibriste qui

l'accompagnait. Rien au monde n'était plus naturel que de rencontrer

cet Ours et cette Tortue, et cependant je me sentis frissonner.

Toutefois, me doutant bien qu'encore une fois mes craintes étaient

chimériques, je continuai ma course, et bientôt je fus tout près

du saltimbanque et de la Tortue. Il me sembla que le petit œil de

l'effrayant animal lançait des éclairs. J'allais m'enfuir au plus vite,

mais l'Ours, s'avançant tout à coup, me barra le passage.

[Illustration]

«Que faites-vous ici, madame? me dit-il en se croisant les bras.

--Et que vous importe ce que fait madame? bourdonna l'Insecte aimé de

sa petite voix flûtée. Sur l'honneur, vous m'avez l'air d'un manant

osé! Qui êtes-vous, je vous prie? parlez, qui êtes-vous?

--Qui je suis?» Il soupira fortement et, avec un effort douloureux: «Je

suis lui-même le propre époux de madame.» Ce disant, il se dépouilla

de la peau d'Ours dont il était revêtu, et j'aperçus la clarinette, le

musicien, le Bouledogue, mon mari enfin, pâle comme la mort, en proie

à des frémissements nerveux horribles. Il était effrayant, d'autant

plus effrayant qu'il avait malgré tout conservé son allure grotesque.

Je l'aimais mieux cependant irrité, furieux, grimaçant de rage, que

résigné, silencieux et la larme à l'œil. Il était vraiment moins laid

qu'à l'ordinaire. Malheureusement il avait conservé sa calotte sur la

tête. C'était une faute impardonnable. Les gens de l'autre sexe ne

veulent point comprendre que pas un détail ne nous échappe, à nous

autres êtres fins, nerveux, et délicats.

«Madame,» dit mon mari en se posant. Encore une faute; il se posait!

il était manifeste qu'il avait préparé un discours et qu'il en avait

médité les effets. Le bel Insecte s'était caché derrière mon oreille

et me disait tout bas: «Quoi, reine de beauté, vous êtes mariée à ce

monstre, à ce Dogue grossier?» Je me sentais rougir.

«Madame, continua mon mari, ma... da...» et il éternua de la façon la

plus comique; sans doute un poil de la peau d'Ours dont il s'était

revêtu lui était resté dans le nez.

Je partis d'un grand éclat de rire, aussi excusable, aussi involontaire

que son éternument.

Cette scène de jalousie était quelque peu comique, vous en conviendrez.

«Madame, suivez-moi, s'écria alors mon mari, perdant tout à coup la

tête, c'en est trop, suivez-moi.

--Je ne lui conseille pas de porter la patte sur vous, murmura le bel

Insecte en se réfugiant derrière mon oreille, car je crois vraiment que

je ne répondrais pas de moi. Je sens la col...»

Il ne put achever sa phrase, hélas! Mon mari, plus prompt que l'éclair,

s'était élancé, et, le saisissant au vol, l'avait horriblement mutilé

d'un coup de dent. Je ne sais alors ce qui se passa, je devins folle.

Je me dégageai par un effort héroïque des pattes de mon époux furieux,

et, sautant par-dessus sa tête, je pris ma course.

Quand je fus à une centaine de pas, je me retournai, et j'aperçus de

loin le Bouledogue aux prises avec les agents de l'autorité. Il se

débattait avec énergie, mais la peau d'Ours dont ses pieds étaient

entourés paralysait ses efforts, de sorte qu'en un instant il fut pris

et emmené par les agents au milieu des huées de la foule.

Enfin, j'étais libre! je poursuivis ma promenade. Jamais l'air ne

m'avait semblé plus pur, l'herbe plus verdoyante et le ciel plus bleu.

Une indignation sourde me restait pourtant au cœur. Je me sentais

humiliée pour ainsi dire par cette jalousie, se manifestant tout à coup

par un scandale absurde, public et comique tout à la fois. C'était

surtout le côté comique que je trouvais intolérable. Cette réalité

prosaïque, cette clarinette en colère apparaissant tout à coup devant

l'Insecte aimé, devant le rêve, l'idéal!... Je crus bien que je ne

pardonnerais de ma vie à la clarinette. Après avoir erré dans les

champs, m'être enivrée d'air pur, m'être étourdie, je rentrai sous le

toit conjugal. Chose étrange! la demeure me parut vide. Pendant un

instant je crus avoir oublié quelque chose. En effet, quelque chose,

ou, pour mieux dire, quelqu'un me manquait, et ce quelqu'un c'était mon

pauvre mari. On prend l'habitude même de choses laides et gênantes,

et je suis sûre que certains bossus, les Chameaux et les Dromadaires

par exemple, se trouveraient fort mal à l'aise si, tout à coup, on les

privait de leur bosse.

Je réfléchissais à ces sensations étranges, lorsque je reçus une

lettre ornée d'un grand cachet. L'autorité m'invitait à me présenter

à la fourrière où mon mari avait été déposé momentanément, pour

être confrontée avec lui. Le malheureux était doublement accusé et

de vagabondage et de tentative de meurtre avec préméditation. Le

déguisement sous lequel on l'avait trouvé et aussi, paraît-il, une arme

cachée dans ses bottes, étaient des preuves accablantes.

Le lendemain matin après déjeuner,--je m'étais levée fort tard car

j'étais horriblement fatiguée,--je fis ma toilette et je me rendis

à la fourrière. Un spectacle navrant pour une personne nerveuse et

impressionnable m'y attendait.

On me fit passer par des corridors sombres et humides, on fit grincer

d'énormes clefs dans d'horribles serrures, de lourdes portes bardées

de fer s'ouvrirent, et j'entrai enfin dans un endroit sans nom où

une foule de misérables, mal peignés, repoussants, étaient réunis.

Je marchais avec prudence dans ce milieu souillé, et ne respirais

qu'avec circonspection, car l'air était infect. Enfin, mon mari, qui

était couché dans un coin, m'aperçut. Je m'attendais à des reproches

terribles, à une scène violente, et je me tins sur mes gardes; mais,

contre mon attente, le pauvre musicien s'avança vers moi en baissant

les yeux, puis, s'étant couché devant moi, il me lécha les pattes et

fondit en larmes sur les dalles humides. C'était un peu plus que je

n'aurais demandé; quelques-uns de ces vauriens commençaient à sourire.

«Ma Levrette chérie, me disait mon mari au milieu des sanglots,

pardonne-moi!... N'est-ce pas que tu me pardonneras? J'ai été jaloux,

j'ai été absurde... Mais tu es si belle, je t'aimais tant et j'étais si

laid!... Je craignais... j'étais fou... pardonne-moi!»

[Illustration: Un spectacle navrant m'y attendait.]

Il était vraiment ému. Je lui promis de lui procurer quelques

consolations et de faire mon possible pour obtenir sa grâce. Au fond je

suis extrêmement sensible... peut-être trop! Ses paroles avaient été

très-convenables, il avait avoué ses torts, reconnu sa laideur, rendu

hommage à ma beauté.

Je courus chez le juge d'instruction qui me regarda sous ses lunettes

et fut comme étourdi en me voyant si séduisante. Ce juge était un

Renard de la plus belle apparence, spirituel, aimable, fin, causeur et

légèrement entreprenant..., ce qui fait que le procès de mon malheureux

époux dura prodigieusement longtemps.

Mais voici le moment d'avouer une bien étrange chose et de mettre au

grand jour un mystérieux repli de mon cœur.

A peine mon infortuné Bouledogue fut-il incarcéré que mes sentiments

pour lui changèrent complétement. Il n'était plus là, je ne savais

plus à qui adresser mes plaintes, et toutes les fois que j'apercevais

dans un coin sa clarinette abandonnée, silencieuse, les larmes me

venaient aux yeux. Je fus comme effrayée de la place énorme que cet

être, malgré son infériorité physique et morale, occupait dans ma

vie. Sa face grotesque, son silence, sa calotte, me manquaient. Je ne

savais où déposer ma mauvaise humeur, de sorte qu'elle restait en moi

et j'éprouvais des pesanteurs pénibles. Je cherchai à me distraire,

craignant vraiment pour ma santé, mais je n'obtins aucun résultat.

J'ose à peine le dire: j'aimais ce Bouledogue, cette clarinette

jalouse... je l'aimais. Je ne pus me résoudre à aller le visiter en

prison à cause de cette odeur dont je vous ai parlé et qui m'avait

causé une névralgie épouvantable, mais, grâce à l'éloignement, mon mari

m'apparaissait en imagination, paré de tous les charmes de mon propre

esprit. Il devint un prétexte pour mon cœur de poétiser le passé et

de donner une forme réelle aux rêves de l'avenir; mon cerveau eut la

fièvre, si bien que je faillis me trouver mal de joie lorsque j'appris

son élargissement.

Bonheur! il était libre! comme j'allais l'aimer, l'entourer!

Il m'arriva un matin. Qu'il était laid, grand Dieu! exténué, malpropre!

et quelle odeur! Un manteau de glace retomba sur mon cœur.

«Ma Levrette, mon ange, ma femme! s'écria-t-il en se précipitant dans

mes bras.

--Bonjour, mon ami,» lui répondis-je en détournant la tête. Je n'eus

pas le courage d'en dire plus; le rêve s'était envolé.

«J'ai manqué ma vie, me dis-je alors; ce qu'il fallait à ma nature,

c'étaient les enivrements du théâtre, c'était le feu de la rampe, les

rivalités, la lutte... Je suis artiste!»

Il y a longtemps de tout cela, et je ne peux m'empêcher de sourire en

songeant à ma dernière indignation de Levrette incomprise. Depuis,

tout s'est calmé. J'ai réfléchi qu'étant donnés deux êtres rivés à la

même chaîne, à tort ou à raison, le seul moyen pour eux de rendre la

chaîne moins lourde était de s'en partager volontairement le fardeau.

Se tromper de mari, épouser une clarinette de second ordre au lieu d'un

ténor de choix, c'est une faute absurde; mais ce qui est plus absurde

encore, c'est d'en mourir de chagrin.

Je fis toutes ces réflexions et je finis par me dire: «Sois aussi

courageuse que tu es belle, ma mignonne, poétise ton Bouledogue.»

C'est ce que j'ai fait, et je ne m'en suis pas mal trouvée. Il a

renoncé à sa calotte et joue positivement moins faux, sa démarche est

meilleure; de profil et à contre-jour, son visage a acquis un certain

caractère.

«Que tu es belle, petite sans cœur!» me dit-il quelquefois en souriant.

Et je lui réponds sur le même ton:

«Que tu es laid, mon gros jaloux!»

GUSTAVE DROZ.

[Illustration]

[Illustration]

TOPAZE

PEINTRE DE PORTRAITS

JE suis son héritier, je fus son confident; personne mieux que moi ne

peut conter sa curieuse et instructive histoire.

Né dans une forêt vierge du Brésil, où sa mère le berçait à l'ombre

sur des lianes entrelacées, il fut pris tout jeune par des Indiens

chasseurs, qui le vendirent à Rio-Grande, avec une cargaison de

Perroquets, de Perruches, de Colibris et de peaux de Buffles. Il vint

au Havre en cette compagnie, gambadant sur les haubans et les vergues,

chéri des matelots auxquels il jouait mille méchants tours, mordant

l'un, griffant l'autre, et ne regrettant guère de sa sauvage patrie que

ce bon soleil, si brillant et si chaud, sous lequel un Singe même, la

plus frileuse des créatures après l'Homme, n'a jamais claqué des dents.

Le capitaine du navire, qui savait son Voltaire, l'appela _Topaze_,

comme le bon valet de Rustan, parce qu'il avait une face jaune et

pelée. Bref, en arrivant au port, Topaze avait reçu, outre son nom, une

éducation dans le goût de celle qui fut jadis donnée sur le coche d'eau

à son compatriote Vert-Vert, quand il revint scandaliser les nonnes par

ses propos; celle de Topaze était même un peu plus salée, comme faite

en pleine mer.

Une fois en France, on pourrait aisément faire de lui un autre

Lazarille de Tormes, un autre Gil Blas, si l'on voulait s'amuser à

peindre les caractères ou à conter les histoires de tous les maîtres

qu'il eut successivement jusqu'à l'âge de Singe fait. Mais il suffit de

savoir qu'en son adolescence il était logé à Paris, dans un ravissant

boudoir de la rue Neuve-Saint-Georges, et qu'il faisait la joie, les

délices, la coqueluche d'une charmante personne, laquelle terminait,

en le traitant comme un enfant gâté, l'éducation si bien commencée par

les matelots du Havre. Il menait là une vraie vie de chanoine, bien

plus heureuse qu'une vie de prince. Mais qu'y a-t-il de stable en ce

monde? Un jour, jour néfaste! il s'avisa, dans un accès de maligne

humeur, de mordre au visage un respectable barbon qu'on appelait M. le

comte, et qui protégeait sa gentille maîtresse. La colère du protecteur

fut si grande, qu'il déclara nettement à la dame qu'elle n'avait plus

qu'à opter entre lui et cette méchante Bête, l'un des deux devant

quitter immédiatement la maison. Le pauvre Topaze n'avait à donner ni

cachemires, ni bijoux, ni carrosse. Son arrêt fut prononcé, avec un

gros soupir pourtant; et même, afin d'adoucir cette séparation forcée,

on l'envoya secrètement dans l'atelier d'un jeune peintre, où, depuis

bientôt trois mois, la dame allait poser régulièrement chaque jour pour

un portrait qui ressemblait à la tapisserie de Pénélope.

Voilà pourtant comme se font les vocations! Assis sur un banc de

bois, au lieu d'un moelleux canapé, mangeant des bribes de pain sec

au lieu de macarons, et buvant de l'eau claire au lieu de sirop à

l'orange, Topaze fut ramené au bien par la misère, ce grand professeur

de morale et de vertu, quand elle ne plonge pas plus profondément dans

le vice et la débauche. N'ayant rien de mieux à faire, il réfléchit sur

sa misérable condition, si précaire, si variable, si dépendante; il

rêva la liberté, le travail et la gloire; il sentit enfin qu'il était

venu à ce moment critique et solennel où il faut, comme on dit, faire

choix d'un état. Or, quel état plus beau, plus libre, plus glorieux que

celui d'artiste? Le ciel même l'avait conduit à cette école. Le voilà

donc, comme Pareja, l'esclave de Velasquez, essayant de surprendre dans

le travail de son maître les secrets du grand art de peindre, le voilà

juché tout le jour sur le faîte du chevalet, guettant chaque mélange de

la palette et chaque coup du pinceau; puis, dès que le peintre tournait

les épaules, il prenait à son tour la palette et la brosse, et, d'une

main légère, refaisant l'ouvrage déjà fait, il doublait par une seconde

couche la dose des couleurs. Alors, fier et glorieux, il prenait sa

reculée, s'admirait dans son œuvre, et marmottait tout bas entre ses

dents le mot du Corrége, répété tant de fois par tous ces naissants

génies dont Paris est inondé: _Ed io anche son pittore_.

Un jour que l'orgueil satisfait lui ôtait toute prudence, son maître

le surprit dans cet exercice. Il rentrait lui-même plein de joie et

de fierté, car la direction des beaux-arts venait de lui commander un

tableau du _Déluge_ pour l'église de Boulogne-sur-Mer, où il pleut

toute l'année. Rien ne rend généreux comme le contentement de soi-même.

Au lieu donc de prendre un appui-main et de rosser son Sosie: «Parbleu!

s'écria-t-il comme un autre Velasquez, puisque tu veux être artiste,

je te rends la liberté, et de mon valet je te fais mon élève.» Voilà

Topaze devenu rapin.

Aussitôt il rejeta et roula sur ses épaules tous les crins de sa tête,

comme la chevelure poudrée d'un curé de campagne; il ajusta ses poils

du menton en barbe de bouc; il se coiffa d'un chapeau à larges bords

et à forme pointue; il s'habilla d'une redingote en justaucorps, sur

laquelle retombait en fraise son col de chemise; enfin il se donna

autant que possible l'air d'un portrait de Van Dyck; puis, son carton

sous le bras et sa boîte de couleurs à la main, il se mit à fréquenter

les écoles.

[Illustration: Puis, son carton sous le bras et sa boîte de couleurs à

la main, il se mit à fréquenter les écoles. Voilà Topaze devenu rapin.]

Mais, hélas! comme tant d'apprentis artistes, qui sont pourtant bien

Hommes, Hommes faits et parfaits, Hommes ayant leurs cinq sens du

corps et leurs trois puissances de l'esprit, Topaze avait pris pour

une vocation véritable ou les rêves creux de son ambition, ou son

inaptitude à toute autre chose. Il fut bientôt tristement désabusé.

Quand le tracé du maître lui manqua, et qu'il fallut tracer lui-même

des lignes; quand, au lieu d'appliquer couleur sur couleur, il fallut

couvrir une toile blanche; quand, enfin, d'imitateur il fallut se faire

original, adieu tout le talent de notre Singe. Il eut beau travailler,

s'obstiner, suer, pester, se cogner la tête, s'arracher la barbe, la

muse ne souffla point, comme disent les Espagnols, et Pégase, toujours

rétif, refusa de l'emporter sur cet Hélicon de fortune et de gloire

qu'il avait rêvé. En bon français, il ne fit rien qui vaille, et, d'une

commune voix, maîtres et condisciples lui donnèrent le charitable

conseil de chercher un autre moyen de vivre:

Soyez plutôt maçon, si c'est votre talent.

Et vraiment c'était dommage; car il s'en fallait bien que Topaze, dans

un étroit égoïsme, n'eût envisagé de sa position que les avantages

personnels. Ses hauts pensers embrassaient un plus vaste horizon; il

ne voulait rien moins qu'accomplir un rôle grand, noble, généreux,

civilisateur, humanitaire. Je lui ai souvent ouï dire qu'à l'exemple

des Juifs du moyen âge, qui allaient étudier la médecine chez les

Arabes et revenaient l'exercer chez les chrétiens, il voulait

transmettre des Hommes aux Animaux la connaissance de l'art, et,

éclairant ses semblables de cette lumière nouvelle, en faire presque

les égaux du roi de la création, qu'ils touchent déjà de si près et par

tant de côtés. Son chagrin fut profond, comme l'avait été son projet,

et, tout meurtri de la chute immense qu'il avait faite du haut de son

orgueil, honteux, morose, mécontent du monde et de lui-même, perdant

le sommeil, l'appétit, la vivacité, le pauvre Topaze tomba dans une

maladie de langueur qui fit craindre pour sa vie. Heureusement qu'aucun

médecin ne fut appelé et qu'on laissa la nature seule aux prises avec

elle-même.

En ce temps-là, un peintre de décorations, un nommé Daguerre, fit ou

compléta la découverte qui doit justement illustrer son nom; découverte

importante, considérable, disent ses confrères, non-seulement pour les

sciences physiques, mais aussi pour l'art, tant qu'elle se contentera

d'en être un utile auxiliaire et n'aura point la prétention de le

remplacer. On en fit, comme chacun sait, des applications diverses, et

peu à peu, après avoir pris l'exacte empreinte des monuments, des vues

perspectives, des objets inanimés, on en vint à tirer le portrait des

vivants.

J'ai connu, parmi les Hommes, un musicien fanatique, auquel la nature

avait refusé la voix et l'oreille, qui chantait faux, qui dansait à

contre-mesure, qui avait enfin pour cette musique, de lui si chérie, ce

qu'on appelle une passion malheureuse. Il prit des maîtres de solfége,

de piano, de flûte, de cor de chasse, d'accordéon, même de grosse

caisse et de triangle; il employa la méthode Wilhem, la méthode Pastou,

la méthode Chevé, la méthode Jacotot. Rien ne fit; il ne put jamais ni

poser un son, ni marquer un rhythme. De quoi s'avisa-t-il alors pour

arranger son goût avec son impuissance? Il acheta un orgue de Barbarie,

et, tournant la manivelle d'un bras infatigable, il s'en donna pour son

argent, de jour, de nuit, et à cœur-joie. Le poignet lui suffit pour

être musicien.

Ce fut un semblable expédient qui rendit la vie à Topaze, avec ses

espérances de haute renommée, de vaste fortune et d'insigne apostolat.

Comme il est reconnu, depuis les jésuites, que la fin justifie les

moyens, Topaze vola, d'une main dextre, la bourse d'un gros financier

qui dormait profondément dans l'atelier de son maître, tandis que

celui-ci, guère mieux éveillé, essayait de le peindre. Muni de ce

trésor, il acheta aussi son orgue de Barbarie, je veux dire un

daguerréotype, et, se faisant bien enseigner la manière de s'en servir,

qui n'était pas au-dessus de son intelligence, il devint tout à coup

d'artiste peintre artiste physicien.

Vie privée et publique des animaux · 第 20 / 41 段