distraire? Venez avec moi errer dans les bois, prenez votre vol et je
serai derrière vous pour vous admirer et vous égayer par mes chansons.
Chassez les soucis, franchissez les espaces, emplissez votre chère
poitrine de l'air pur qu'on ne trouve qu'aux champs; les grands
ombrages et l'herbe tendre ne vous tentent-ils pas? Votre belle robe
blanche serait si étincelante sur le gazon. Ne voulez-vous pas faire
une promenade?
--Oui, vraiment, je le veux.» lui répondis-je avec feu. J'avais pris
enfin un parti, j'en avais assez de mon rôle de victime, j'étais
étouffée, il me fallait de l'air, de l'air à tout prix. «Demain, à
pareille heure, soyez en cet endroit, mon cher, et nous irons ensemble
errer à l'aventure. Vous avez raison, il me faut du mouvement.»
Il ne faudrait pas croire qu'en accordant un rendez-vous à cet Insecte
je cédais à un mouvement de tendresse et de folie. Je peux le dire à la
face du ciel, j'étais pure et ma conscience n'était pas troublée. Je
savais gré à ce garçon de rendre justice à mes charmes, sa conversation
m'amusait parce qu'il parlait sans cesse de moi, mais rien de plus.
Quand je fus de retour au logis, ce soir-là, il est probable que
mon visage exprima un plus profond dégoût qu'à l'ordinaire, car mon
musicien me regarda en silence pendant quelques instants et deux
grosses larmes coulèrent de ses petits yeux. Il était grotesque.
Rien n'est affreux comme un être laid qui ajoute encore à sa laideur
naturelle la laideur du chagrin.
Je m'attendais à une scène, à des reproches; je sentais l'émotion
gonfler mon cœur et je me disais: «Enfin, qu'il parle donc, qu'il
s'irrite, qu'il se fâche, je pourrai m'irriter et me fâcher aussi,
opposer ma colère à la sienne!»--En certains cas l'emportement est
comme une pluie d'orage qui rafraîchit la terre et fait crever les
nuages.--Je me souviens que je me mis à chantonner, espérant amener
ainsi plus promptement la crise.
Mais il n'en fut rien, il ne dit mot. Deux ou trois fois il renifla
avec bruit, puis il mit soigneusement sa clarinette dans son étui
crasseux, enfonça sa calotte et, sans lever les yeux sur moi, il dit:
«Bonsoir, ma chère, je vais au théâtre.»
Que signifiaient ces larmes? Se doutait-il qu'il m'était odieux? Je ne
pouvais pas supposer qu'il fût jaloux, et d'ailleurs jaloux de qui?
N'étais-je pas l'épouse la plus malheureuse, mais en même temps la plus
irréprochable du monde? J'aurais voulu, ce soir-là, avoir quelque chose
à briser, quelqu'un à mordre... Dieu! que ce musicien m'a fait souffrir!
Le lendemain, à l'heure indiquée, je fus au rendez-vous. Mon bel
Insecte doré, frais, pimpant, gracieux, joueur, m'attendait avec
impatience.
«Que vous êtes belle, chère! me dit-il avec émotion. Partons-nous?
«Partons, lui dis-je, grand flatteur.» Et nous nous élançâmes.
J'avais au fond quelque inquiétude et j'en étais indignée. Le souvenir
de ce Bouledogue devait donc me poursuivre partout? Je m'imaginai, tout
en cheminant, que ce rendez-vous qui, après tout, était une espièglerie
condamnable, pouvait avoir des conséquences fort graves, et mon
imagination se monta si follement en dépit des efforts que faisait mon
compagnon pour chasser mes préoccupations, qu'arrivée au détour d'une
rue je m'arrêtai tout court.
«Qu'avez-vous, adorable Levrette? dit l'Insecte.
--Ne voyez-vous pas, là-bas, ces musiciens ambulants, arrêtés devant
une fenêtre?
--Oui, certainement, ils montrent des Hannetons au public, à ce qu'il
me semble, et se donnent beaucoup de mal pour gagner leur pauvre vie.
--Sans doute, mais j'ai peur; ils ont un regard étrange ces musiciens!
Ne sont-ce point là des gens de la police, des espions payés pour nous
observer? De grâce, aimable Insecte, faisons un grand détour, je suis
tremblante.»
Nous prîmes à gauche et nous continuâmes notre course, mais j'étais
toujours inquiète. Il est des émotions que la Providence devrait
épargner aux personnes délicates et nerveuses. J'étais agitée,
fiévreuse. C'était sans doute un pressentiment, car il m'arriva, ce
jour-là, une des rencontres les plus désagréables que l'on puisse
faire.
[Illustration: Ils montrent des Hannetons au public].
Nous allions sortir des faubourgs, lorsque j'aperçus dans un coin
obscur une masse de forme bizarre. C'était un de ces Ours bateleurs
comme on en rencontre souvent dans les fêtes ou les jours de marché.
Pour le moment, il faisait travailler une Tortue équilibriste qui
l'accompagnait. Rien au monde n'était plus naturel que de rencontrer
cet Ours et cette Tortue, et cependant je me sentis frissonner.
Toutefois, me doutant bien qu'encore une fois mes craintes étaient
chimériques, je continuai ma course, et bientôt je fus tout près
du saltimbanque et de la Tortue. Il me sembla que le petit œil de
l'effrayant animal lançait des éclairs. J'allais m'enfuir au plus vite,
mais l'Ours, s'avançant tout à coup, me barra le passage.
[Illustration]
«Que faites-vous ici, madame? me dit-il en se croisant les bras.
--Et que vous importe ce que fait madame? bourdonna l'Insecte aimé de
sa petite voix flûtée. Sur l'honneur, vous m'avez l'air d'un manant
osé! Qui êtes-vous, je vous prie? parlez, qui êtes-vous?
--Qui je suis?» Il soupira fortement et, avec un effort douloureux: «Je
suis lui-même le propre époux de madame.» Ce disant, il se dépouilla
de la peau d'Ours dont il était revêtu, et j'aperçus la clarinette, le
musicien, le Bouledogue, mon mari enfin, pâle comme la mort, en proie
à des frémissements nerveux horribles. Il était effrayant, d'autant
plus effrayant qu'il avait malgré tout conservé son allure grotesque.
Je l'aimais mieux cependant irrité, furieux, grimaçant de rage, que
résigné, silencieux et la larme à l'œil. Il était vraiment moins laid
qu'à l'ordinaire. Malheureusement il avait conservé sa calotte sur la
tête. C'était une faute impardonnable. Les gens de l'autre sexe ne
veulent point comprendre que pas un détail ne nous échappe, à nous
autres êtres fins, nerveux, et délicats.
«Madame,» dit mon mari en se posant. Encore une faute; il se posait!
il était manifeste qu'il avait préparé un discours et qu'il en avait
médité les effets. Le bel Insecte s'était caché derrière mon oreille
et me disait tout bas: «Quoi, reine de beauté, vous êtes mariée à ce
monstre, à ce Dogue grossier?» Je me sentais rougir.
«Madame, continua mon mari, ma... da...» et il éternua de la façon la
plus comique; sans doute un poil de la peau d'Ours dont il s'était
revêtu lui était resté dans le nez.
Je partis d'un grand éclat de rire, aussi excusable, aussi involontaire
que son éternument.
Cette scène de jalousie était quelque peu comique, vous en conviendrez.
«Madame, suivez-moi, s'écria alors mon mari, perdant tout à coup la
tête, c'en est trop, suivez-moi.
--Je ne lui conseille pas de porter la patte sur vous, murmura le bel
Insecte en se réfugiant derrière mon oreille, car je crois vraiment que
je ne répondrais pas de moi. Je sens la col...»
Il ne put achever sa phrase, hélas! Mon mari, plus prompt que l'éclair,
s'était élancé, et, le saisissant au vol, l'avait horriblement mutilé
d'un coup de dent. Je ne sais alors ce qui se passa, je devins folle.
Je me dégageai par un effort héroïque des pattes de mon époux furieux,
et, sautant par-dessus sa tête, je pris ma course.
Quand je fus à une centaine de pas, je me retournai, et j'aperçus de
loin le Bouledogue aux prises avec les agents de l'autorité. Il se
débattait avec énergie, mais la peau d'Ours dont ses pieds étaient
entourés paralysait ses efforts, de sorte qu'en un instant il fut pris
et emmené par les agents au milieu des huées de la foule.
Enfin, j'étais libre! je poursuivis ma promenade. Jamais l'air ne
m'avait semblé plus pur, l'herbe plus verdoyante et le ciel plus bleu.
Une indignation sourde me restait pourtant au cœur. Je me sentais
humiliée pour ainsi dire par cette jalousie, se manifestant tout à coup
par un scandale absurde, public et comique tout à la fois. C'était
surtout le côté comique que je trouvais intolérable. Cette réalité
prosaïque, cette clarinette en colère apparaissant tout à coup devant
l'Insecte aimé, devant le rêve, l'idéal!... Je crus bien que je ne
pardonnerais de ma vie à la clarinette. Après avoir erré dans les
champs, m'être enivrée d'air pur, m'être étourdie, je rentrai sous le
toit conjugal. Chose étrange! la demeure me parut vide. Pendant un
instant je crus avoir oublié quelque chose. En effet, quelque chose,
ou, pour mieux dire, quelqu'un me manquait, et ce quelqu'un c'était mon
pauvre mari. On prend l'habitude même de choses laides et gênantes,
et je suis sûre que certains bossus, les Chameaux et les Dromadaires
par exemple, se trouveraient fort mal à l'aise si, tout à coup, on les
privait de leur bosse.
Je réfléchissais à ces sensations étranges, lorsque je reçus une
lettre ornée d'un grand cachet. L'autorité m'invitait à me présenter
à la fourrière où mon mari avait été déposé momentanément, pour
être confrontée avec lui. Le malheureux était doublement accusé et
de vagabondage et de tentative de meurtre avec préméditation. Le
déguisement sous lequel on l'avait trouvé et aussi, paraît-il, une arme
cachée dans ses bottes, étaient des preuves accablantes.
Le lendemain matin après déjeuner,--je m'étais levée fort tard car
j'étais horriblement fatiguée,--je fis ma toilette et je me rendis
à la fourrière. Un spectacle navrant pour une personne nerveuse et
impressionnable m'y attendait.
On me fit passer par des corridors sombres et humides, on fit grincer
d'énormes clefs dans d'horribles serrures, de lourdes portes bardées
de fer s'ouvrirent, et j'entrai enfin dans un endroit sans nom où
une foule de misérables, mal peignés, repoussants, étaient réunis.
Je marchais avec prudence dans ce milieu souillé, et ne respirais
qu'avec circonspection, car l'air était infect. Enfin, mon mari, qui
était couché dans un coin, m'aperçut. Je m'attendais à des reproches
terribles, à une scène violente, et je me tins sur mes gardes; mais,
contre mon attente, le pauvre musicien s'avança vers moi en baissant
les yeux, puis, s'étant couché devant moi, il me lécha les pattes et
fondit en larmes sur les dalles humides. C'était un peu plus que je
n'aurais demandé; quelques-uns de ces vauriens commençaient à sourire.
«Ma Levrette chérie, me disait mon mari au milieu des sanglots,
pardonne-moi!... N'est-ce pas que tu me pardonneras? J'ai été jaloux,
j'ai été absurde... Mais tu es si belle, je t'aimais tant et j'étais si
laid!... Je craignais... j'étais fou... pardonne-moi!»
[Illustration: Un spectacle navrant m'y attendait.]
Il était vraiment ému. Je lui promis de lui procurer quelques
consolations et de faire mon possible pour obtenir sa grâce. Au fond je
suis extrêmement sensible... peut-être trop! Ses paroles avaient été
très-convenables, il avait avoué ses torts, reconnu sa laideur, rendu
hommage à ma beauté.
Je courus chez le juge d'instruction qui me regarda sous ses lunettes
et fut comme étourdi en me voyant si séduisante. Ce juge était un
Renard de la plus belle apparence, spirituel, aimable, fin, causeur et
légèrement entreprenant..., ce qui fait que le procès de mon malheureux
époux dura prodigieusement longtemps.
Mais voici le moment d'avouer une bien étrange chose et de mettre au
grand jour un mystérieux repli de mon cœur.
A peine mon infortuné Bouledogue fut-il incarcéré que mes sentiments
pour lui changèrent complétement. Il n'était plus là, je ne savais
plus à qui adresser mes plaintes, et toutes les fois que j'apercevais
dans un coin sa clarinette abandonnée, silencieuse, les larmes me
venaient aux yeux. Je fus comme effrayée de la place énorme que cet
être, malgré son infériorité physique et morale, occupait dans ma
vie. Sa face grotesque, son silence, sa calotte, me manquaient. Je ne
savais où déposer ma mauvaise humeur, de sorte qu'elle restait en moi
et j'éprouvais des pesanteurs pénibles. Je cherchai à me distraire,
craignant vraiment pour ma santé, mais je n'obtins aucun résultat.
J'ose à peine le dire: j'aimais ce Bouledogue, cette clarinette
jalouse... je l'aimais. Je ne pus me résoudre à aller le visiter en
prison à cause de cette odeur dont je vous ai parlé et qui m'avait
causé une névralgie épouvantable, mais, grâce à l'éloignement, mon mari
m'apparaissait en imagination, paré de tous les charmes de mon propre
esprit. Il devint un prétexte pour mon cœur de poétiser le passé et
de donner une forme réelle aux rêves de l'avenir; mon cerveau eut la
fièvre, si bien que je faillis me trouver mal de joie lorsque j'appris
son élargissement.
Bonheur! il était libre! comme j'allais l'aimer, l'entourer!
Il m'arriva un matin. Qu'il était laid, grand Dieu! exténué, malpropre!
et quelle odeur! Un manteau de glace retomba sur mon cœur.
«Ma Levrette, mon ange, ma femme! s'écria-t-il en se précipitant dans
mes bras.
--Bonjour, mon ami,» lui répondis-je en détournant la tête. Je n'eus
pas le courage d'en dire plus; le rêve s'était envolé.
«J'ai manqué ma vie, me dis-je alors; ce qu'il fallait à ma nature,
c'étaient les enivrements du théâtre, c'était le feu de la rampe, les
rivalités, la lutte... Je suis artiste!»
Il y a longtemps de tout cela, et je ne peux m'empêcher de sourire en
songeant à ma dernière indignation de Levrette incomprise. Depuis,
tout s'est calmé. J'ai réfléchi qu'étant donnés deux êtres rivés à la
même chaîne, à tort ou à raison, le seul moyen pour eux de rendre la
chaîne moins lourde était de s'en partager volontairement le fardeau.
Se tromper de mari, épouser une clarinette de second ordre au lieu d'un
ténor de choix, c'est une faute absurde; mais ce qui est plus absurde
encore, c'est d'en mourir de chagrin.
Je fis toutes ces réflexions et je finis par me dire: «Sois aussi
courageuse que tu es belle, ma mignonne, poétise ton Bouledogue.»
C'est ce que j'ai fait, et je ne m'en suis pas mal trouvée. Il a
renoncé à sa calotte et joue positivement moins faux, sa démarche est
meilleure; de profil et à contre-jour, son visage a acquis un certain
caractère.
«Que tu es belle, petite sans cœur!» me dit-il quelquefois en souriant.
Et je lui réponds sur le même ton:
«Que tu es laid, mon gros jaloux!»
GUSTAVE DROZ.
[Illustration]
[Illustration]
TOPAZE
PEINTRE DE PORTRAITS
JE suis son héritier, je fus son confident; personne mieux que moi ne
peut conter sa curieuse et instructive histoire.
Né dans une forêt vierge du Brésil, où sa mère le berçait à l'ombre
sur des lianes entrelacées, il fut pris tout jeune par des Indiens
chasseurs, qui le vendirent à Rio-Grande, avec une cargaison de
Perroquets, de Perruches, de Colibris et de peaux de Buffles. Il vint
au Havre en cette compagnie, gambadant sur les haubans et les vergues,
chéri des matelots auxquels il jouait mille méchants tours, mordant
l'un, griffant l'autre, et ne regrettant guère de sa sauvage patrie que
ce bon soleil, si brillant et si chaud, sous lequel un Singe même, la
plus frileuse des créatures après l'Homme, n'a jamais claqué des dents.
Le capitaine du navire, qui savait son Voltaire, l'appela _Topaze_,
comme le bon valet de Rustan, parce qu'il avait une face jaune et
pelée. Bref, en arrivant au port, Topaze avait reçu, outre son nom, une
éducation dans le goût de celle qui fut jadis donnée sur le coche d'eau
à son compatriote Vert-Vert, quand il revint scandaliser les nonnes par
ses propos; celle de Topaze était même un peu plus salée, comme faite
en pleine mer.
Une fois en France, on pourrait aisément faire de lui un autre
Lazarille de Tormes, un autre Gil Blas, si l'on voulait s'amuser à
peindre les caractères ou à conter les histoires de tous les maîtres
qu'il eut successivement jusqu'à l'âge de Singe fait. Mais il suffit de
savoir qu'en son adolescence il était logé à Paris, dans un ravissant
boudoir de la rue Neuve-Saint-Georges, et qu'il faisait la joie, les
délices, la coqueluche d'une charmante personne, laquelle terminait,
en le traitant comme un enfant gâté, l'éducation si bien commencée par
les matelots du Havre. Il menait là une vraie vie de chanoine, bien
plus heureuse qu'une vie de prince. Mais qu'y a-t-il de stable en ce
monde? Un jour, jour néfaste! il s'avisa, dans un accès de maligne
humeur, de mordre au visage un respectable barbon qu'on appelait M. le
comte, et qui protégeait sa gentille maîtresse. La colère du protecteur
fut si grande, qu'il déclara nettement à la dame qu'elle n'avait plus
qu'à opter entre lui et cette méchante Bête, l'un des deux devant
quitter immédiatement la maison. Le pauvre Topaze n'avait à donner ni
cachemires, ni bijoux, ni carrosse. Son arrêt fut prononcé, avec un
gros soupir pourtant; et même, afin d'adoucir cette séparation forcée,
on l'envoya secrètement dans l'atelier d'un jeune peintre, où, depuis
bientôt trois mois, la dame allait poser régulièrement chaque jour pour
un portrait qui ressemblait à la tapisserie de Pénélope.
Voilà pourtant comme se font les vocations! Assis sur un banc de
bois, au lieu d'un moelleux canapé, mangeant des bribes de pain sec
au lieu de macarons, et buvant de l'eau claire au lieu de sirop à
l'orange, Topaze fut ramené au bien par la misère, ce grand professeur
de morale et de vertu, quand elle ne plonge pas plus profondément dans
le vice et la débauche. N'ayant rien de mieux à faire, il réfléchit sur
sa misérable condition, si précaire, si variable, si dépendante; il
rêva la liberté, le travail et la gloire; il sentit enfin qu'il était
venu à ce moment critique et solennel où il faut, comme on dit, faire
choix d'un état. Or, quel état plus beau, plus libre, plus glorieux que
celui d'artiste? Le ciel même l'avait conduit à cette école. Le voilà
donc, comme Pareja, l'esclave de Velasquez, essayant de surprendre dans
le travail de son maître les secrets du grand art de peindre, le voilà
juché tout le jour sur le faîte du chevalet, guettant chaque mélange de
la palette et chaque coup du pinceau; puis, dès que le peintre tournait
les épaules, il prenait à son tour la palette et la brosse, et, d'une
main légère, refaisant l'ouvrage déjà fait, il doublait par une seconde
couche la dose des couleurs. Alors, fier et glorieux, il prenait sa
reculée, s'admirait dans son œuvre, et marmottait tout bas entre ses
dents le mot du Corrége, répété tant de fois par tous ces naissants
génies dont Paris est inondé: _Ed io anche son pittore_.
Un jour que l'orgueil satisfait lui ôtait toute prudence, son maître
le surprit dans cet exercice. Il rentrait lui-même plein de joie et
de fierté, car la direction des beaux-arts venait de lui commander un
tableau du _Déluge_ pour l'église de Boulogne-sur-Mer, où il pleut
toute l'année. Rien ne rend généreux comme le contentement de soi-même.
Au lieu donc de prendre un appui-main et de rosser son Sosie: «Parbleu!
s'écria-t-il comme un autre Velasquez, puisque tu veux être artiste,
je te rends la liberté, et de mon valet je te fais mon élève.» Voilà
Topaze devenu rapin.
Aussitôt il rejeta et roula sur ses épaules tous les crins de sa tête,
comme la chevelure poudrée d'un curé de campagne; il ajusta ses poils
du menton en barbe de bouc; il se coiffa d'un chapeau à larges bords
et à forme pointue; il s'habilla d'une redingote en justaucorps, sur
laquelle retombait en fraise son col de chemise; enfin il se donna
autant que possible l'air d'un portrait de Van Dyck; puis, son carton
sous le bras et sa boîte de couleurs à la main, il se mit à fréquenter
les écoles.
[Illustration: Puis, son carton sous le bras et sa boîte de couleurs à
la main, il se mit à fréquenter les écoles. Voilà Topaze devenu rapin.]
Mais, hélas! comme tant d'apprentis artistes, qui sont pourtant bien
Hommes, Hommes faits et parfaits, Hommes ayant leurs cinq sens du
corps et leurs trois puissances de l'esprit, Topaze avait pris pour
une vocation véritable ou les rêves creux de son ambition, ou son
inaptitude à toute autre chose. Il fut bientôt tristement désabusé.
Quand le tracé du maître lui manqua, et qu'il fallut tracer lui-même
des lignes; quand, au lieu d'appliquer couleur sur couleur, il fallut
couvrir une toile blanche; quand, enfin, d'imitateur il fallut se faire
original, adieu tout le talent de notre Singe. Il eut beau travailler,
s'obstiner, suer, pester, se cogner la tête, s'arracher la barbe, la
muse ne souffla point, comme disent les Espagnols, et Pégase, toujours
rétif, refusa de l'emporter sur cet Hélicon de fortune et de gloire
qu'il avait rêvé. En bon français, il ne fit rien qui vaille, et, d'une
commune voix, maîtres et condisciples lui donnèrent le charitable
conseil de chercher un autre moyen de vivre:
Soyez plutôt maçon, si c'est votre talent.
Et vraiment c'était dommage; car il s'en fallait bien que Topaze, dans
un étroit égoïsme, n'eût envisagé de sa position que les avantages
personnels. Ses hauts pensers embrassaient un plus vaste horizon; il
ne voulait rien moins qu'accomplir un rôle grand, noble, généreux,
civilisateur, humanitaire. Je lui ai souvent ouï dire qu'à l'exemple
des Juifs du moyen âge, qui allaient étudier la médecine chez les
Arabes et revenaient l'exercer chez les chrétiens, il voulait
transmettre des Hommes aux Animaux la connaissance de l'art, et,
éclairant ses semblables de cette lumière nouvelle, en faire presque
les égaux du roi de la création, qu'ils touchent déjà de si près et par
tant de côtés. Son chagrin fut profond, comme l'avait été son projet,
et, tout meurtri de la chute immense qu'il avait faite du haut de son
orgueil, honteux, morose, mécontent du monde et de lui-même, perdant
le sommeil, l'appétit, la vivacité, le pauvre Topaze tomba dans une
maladie de langueur qui fit craindre pour sa vie. Heureusement qu'aucun
médecin ne fut appelé et qu'on laissa la nature seule aux prises avec
elle-même.
En ce temps-là, un peintre de décorations, un nommé Daguerre, fit ou
compléta la découverte qui doit justement illustrer son nom; découverte
importante, considérable, disent ses confrères, non-seulement pour les
sciences physiques, mais aussi pour l'art, tant qu'elle se contentera
d'en être un utile auxiliaire et n'aura point la prétention de le
remplacer. On en fit, comme chacun sait, des applications diverses, et
peu à peu, après avoir pris l'exacte empreinte des monuments, des vues
perspectives, des objets inanimés, on en vint à tirer le portrait des
vivants.
J'ai connu, parmi les Hommes, un musicien fanatique, auquel la nature
avait refusé la voix et l'oreille, qui chantait faux, qui dansait à
contre-mesure, qui avait enfin pour cette musique, de lui si chérie, ce
qu'on appelle une passion malheureuse. Il prit des maîtres de solfége,
de piano, de flûte, de cor de chasse, d'accordéon, même de grosse
caisse et de triangle; il employa la méthode Wilhem, la méthode Pastou,
la méthode Chevé, la méthode Jacotot. Rien ne fit; il ne put jamais ni
poser un son, ni marquer un rhythme. De quoi s'avisa-t-il alors pour
arranger son goût avec son impuissance? Il acheta un orgue de Barbarie,
et, tournant la manivelle d'un bras infatigable, il s'en donna pour son
argent, de jour, de nuit, et à cœur-joie. Le poignet lui suffit pour
être musicien.
Ce fut un semblable expédient qui rendit la vie à Topaze, avec ses
espérances de haute renommée, de vaste fortune et d'insigne apostolat.
Comme il est reconnu, depuis les jésuites, que la fin justifie les
moyens, Topaze vola, d'une main dextre, la bourse d'un gros financier
qui dormait profondément dans l'atelier de son maître, tandis que
celui-ci, guère mieux éveillé, essayait de le peindre. Muni de ce
trésor, il acheta aussi son orgue de Barbarie, je veux dire un
daguerréotype, et, se faisant bien enseigner la manière de s'en servir,
qui n'était pas au-dessus de son intelligence, il devint tout à coup
d'artiste peintre artiste physicien.